‹ Les antécédents historiques du "Je pense, donc je suis"Chapitre 121 sur 158 · c, t. I, p. 153 et · texte numérisé non relu

c, t. I, p. 153 et

4. 0. c, t. II, p. 40, p. 74-76. — La licence fut délivrée en 1636 et le privilège royal en 1638.

affirmer sans crainte de se tromper que l'idée en était déjà formée dans l'esprit de l'auteur à la fin de l'année 1610, c'està-dire au moment oii il aclievait la rédaction du manuscrit.

L'hypothèse du reste est nettement confirmée par l'examen du contenu des livres du philosophe parus respectivement en 1620, 1622 et 1631 : le De sensu rerum et magiâ, les Poésie et VAtheismus tr'mmjjhatus. Les deux derniers, et plus particulièrement VAtheismus triumphatus, contiennent la doctrine des Primalités qui implique l'affirmation de l'identité de l'être et du connaître, et on y trouve la démonstration de la liberté et de l'immortalité de l'âme par la puissance et par l'indépendance de la pensée humaine, qui conçoit l'infini et qui de toutes ses forces y aspire, sans jamais être déterminée dans ses démarches par une autre connaissance que la connaissance intérieure d'elle-même. Dans le premier livre : le De sensu rerum et magiâ (édition de 1620), la conception du Cogito est déjà, nous le verrons, exposée dans ses grandes lignes, et il n'y manque vraiment que le recours à l'argument de Saint- Augustin et la preuve par le doute ^ Si l'on tient compte des réserves que nous avons faites plus haut sur la signification de la doctrine, on peut donc considérer Campanella comme le précurseur du « Je pense, donc je suis » de Descartes. En estil aussi l'inspirateur ?

Postérieure au Discours de la Méthode, la publication de VUniversalis Philosophia (1638) est antérieure à celle des Méditations et des Principia Philosophiae . La lecture de cet ouvrage aurait donc pu inspirer à Descartes certains développements importants du « Je pense, donc je suis ». Que vaut cette conjecture ■} — Vraisemblable a priori, elle se heurte au démenti des faits. Pendant le premier trimestre de 1638. le phi-

1. Nous avons noté i)lus haut (Deuxième Partie, chapitre premier, I : La nécessité du doute méthodique, in fine) que Campanella, lorsqu'il dictait à Naudé en 1C31 le texte de son Syntagma de libris propriis, insistait déjà sur la nécessité pour le métaphysicien d'inaugurer ses démarches par le doute universel. C'est une nouvelle raison de penser que même sur ce point la priorité de la découverte du Cogito revient à Campanella. — Sur la manière dont cette conception est exposée dans le De sensu rerum et magiâ (1620), voir plus loin : chapitre IV, 2 : L'influence positive : Vinnéisme et le Cogito.

losophe lit, sans y lrouv»>r d'ailltMirs i icn (|iii rinlfTfsso ', lin livre qui lui a été prèle j)ar (ionstantin Hnyj^cns »'t qui est, <oiurae MOUS le verrons bientôt, le Prodromus philosophiae instauramiae : mais au mois do novembre de la môme année, en des termes peu flatteurs pour Cami»anella, il dissuade Mersenne ^ de lui envoyer un autre traité récemment paru de cet auteur et qui était soit le livre intitulé Fr. Th. Campaneïlae Disputationuni in quatuor partes suae philosophiae realis lihri quatuor, publié à Paris chez Denys Houssaye en août 1637, soit VUuirersalis Philosophia, parue fin juillet 1638, soit plus probablement encore la Pliilosopfiia rationalis, en vente depuis le mois d'avril. La conclusion qui s'impose est donc qu'à partir de mars ou d'avril 1638 Descartes perd tout contact avec la pensée du précurseur de son Cof/ito, dont en outre il n'a jamais lu dans le texte imprimé le grand ouvrage de métaphysique. — En aurait-il pris connaissance par les manuscrits, en lisant soit la copie de Gaspard Schopp, soit celle de Tobias Adami, soit celle de Bruggiotti P Rien n'autorise à supposer qu'il ait eu communication de l'une ou de l'autre à l'insu de Mersenne, de Peiresc et de Diodati, qui ne les ont pas connues, malgré leurs relations personnelles d'amitié avec le philosophe italien. Si Descartes avait lu un de ces manuscrits, il en aurait parlé sans doute à Constantin Huygens dans sa lettre de mars 1638 où il lui expose son opinion sur les livres qu'il connaît de Campanella. Il l'aurait dit également à son principal correspondant : Mersenne.

De l'examen des faits résultent donc deux conséquences importantes pour la solution du problème historique d'influence que nous nous sommes posé. D'abord, avant comme après la publication du Discours de la Méthode, Descartes a ignoré l'exposé le plus systématique des pensées de son prédécesseur qui se rapprochaient le plus des siennes par une première ébauche du Cogita ainsi que d'une théorie de la connaissance

1. Voir la lettre de Descarte» à Constantin Huygens de mars 1638, Ad. et T., Il, 47.

2. Descartes écrit à Mer.senne le l.'i novembre 1638 (Ad. et T., t. II, p. 436) : « Ce que j'ai vu autrefois de Campanella ne me permet pas de rien espérer de bon de son livre, et je vous remercie de l'offre que vous me faites de me l'envoyer, mais je ne le désire nullement voir ».

et d'une métaphysique déjà orientées en un sens vers l'idéalisme. Ensuite, ce n'est pas non plus à l'exemple donné par Campanella et à la lecture de ses écrits qu'il est redevable de l'idée qu'il a eue de s'inspirer de Saint-Augustin dans sa réfutation des sceptiques et dans sa recherche du principe de la certitude : il n'a jamais eu entre les mains VUniversalis Philosophia, le seul ouvrage précisément du philosophe italien où la doctrine de l'intuition de soi ait été présentée sous les auspices de l'auteur du De Civitate Dei, cité de mémoire et largement commenté. Voyons maintenant s'il aurait pu emprunter cette conception à VAtheisinus triumphatus.

La publication de l'édition parisienne de cet ouvrage, qui se place en l'année 1636, est trop tardive pour justifier une telle hypothèse. Nous eiT dirions volontiers autant de l'édition romaine de 1631, postérieure sinon au Discours de la Méthode, du moins aux années pendant lesquelles s'est formée la première métaphysique de Descartes, si nous n'avions déjà pour l'éliminer une excellente raison de fait : un très petit nombre de personnes réussit à se procurer le livre, à cause de la saisie des exemplaires ordonnée peu de t^mps après la publication par le maître du Sacré-Palais ; une des principales préoccupations de l'auteur dès son arrivée en France est d'obtenir main-levée de cette saisie ^ — Enfin deux autres raisons nous imposent ici encore une conclusion négative : c'est d'abord l'absence de tout renseignement permettant de savoir si Descartes a pris connaissance soit de la première édition de l'ouvrage, soit de la seconde, soit de toutes les deux. C'est ensuite le contenu même de VAtheismus triumphatus : la théorie de la connaissance' n'y est pas à proprement parler exposée; l'auteur la suppose la plupart du temps connue et admise et il s'en sert, dans des passages très courts, pour prouver, en s'appuyant sur la libre spontanéité de l'âme, son immatérialité et son immortalité.

Mais nous n'avons encore donné à notre enquête ni toute l'étendue ni toute la précision qu'elle exige. Pour qu'elle atteigne des résultats complets et décisifs, elle doit fournir une réponse à la question suivante : quels sont les ouvrages de

1. Luigi Amabile, o. c, t. I, p. 414 sq., 436 sqq. ; — t. II, passim.

(Jampanella que Descartes a certainoment ou très vraispinblablemeiil lus avant l'année 1028, date de sa vocation définitivfî et de ses premiers efforts sérieux de spéculation métaphysique originale et systématique ?

Que l'auteur du Discours de la Méthode et des Méditations, une fois en possession des principes de sa philosophie personnelle, ait négligé de prendre ou de garder le contact avec la pensée de ses prédécesseurs et de beaucoup de ses contemporains, c'est ce qui est rendu très vraisemblable par tout ce que nous savons de son caractère. Il serait plus étonnant qu'il ait voulu ignorer celle des hardis novateurs de la Renaissance italienne dès l'époque de sa vie où la seule certitude jusque là acquise par lui était celle de la vanité, du néant, du vide de la physique péripatéticienne et de la conception scolastique de la nature contre laquelle précisément ces philosophes avaient dirigé leurs plus vives et leurs plus victorieuses attaques. Avant de se savoir en désaccord avec Oiordano Bruno, Télésio , Campa nella, Vanini, sur la doctrine ri substituer à celle d'Arislote, il fallait bien que, par l'étude de leurs livres, il connût les solutions qu'ils opposaient à la philosophie régnante en m?me temps que les arguments, parfois semblables aux siens, par lesquels ils prétendaient la réfuter. Mersenne, du reste, qui sur le terrain de la religion se présentait comme leur adversaire irréductible, n'était pas loin d'adhérer à leur physique et même, dans une certaine mesure, à leur magie, sous condition de la rationaliser quelque peu, de l'assagir, et pour ainsi dire de l'édulcorer. De leur pensée, en outre, il retenait, pour les faire siennes, une conception nouvelle des rapports entre la science et la foi et une approbation, donnée sous certaines réserves, de quelques-unes de leurs idées sur le caractère naturel de la religion. Sachant l'intérêt très vif pris par Descartes à ces deux grands problèmes et connaissant, non pas seulement les thèmes généraux et favoris, mais tout le détail des théories des philosophes italiens du XVP siècle, aurait-il pu laisser son ami ignorer leur pensée ? C'est lui sans doute qui lui a conseillé la lecture de Cam])ane||a, h son avis le plus grand savant d'outre-monts avec Galilée, et, sur son conseil, soit pour en tirer ce qu'ils pouvaient avoir dit de vrai et de juste, dans la partie critique de leur doctrine plus que dans

la partie construclive, soit pour prendre connaissance, en vue de les réfuter, des arguments qu'ils fournissaient aux libertins, Descartes a dû lire aussi Giordano Bruno, Télésio et Vanini, dont la réputation était grande tant en France et en Angleterre qu'en Italie même.

A-t-il seulement parcouru leurs ouvrages en feuilletant dédaigneusement quelques pages çà et là, ou en se contentant même de jeter un coup d'œil sur les tables des matières ^ ? Ou bien la prise de contact a-t-elle été plus sérieuse et plus prolongée ? Il est difficile d'en décider. Pourtant, en nous fondant sur les observations de M. Espinas (que nous avons déjà mentionnées), relatives à l'éclectisme de notre philosophe, sur les nombreux emprunts à divers auteurs dont témoigne, suivant M. Gilson, le caractère composite de la théorie cartésienne de la liberté, enfin sur le réel souci qu'avait le philosophe de se renseigner sur la théologie et sur l'apologétique de son temps, nous serions tentés de croire qu'il y a beaucoup d'affectation et un soupçon d'insincérité dans le dédain ou l'indifférence affichée par Descartes à l'endroit d'écrivains dont il a su maintes fois tirer profit et dont sa passion de l'originalité lui a fait trop vite oublier les services. Si l'auteur du Discours de la Méthode a lu Campanella, tout notre chapitre précédent sur la comparaison des buts des deux penseurs tend à prouver que ce n'est pas à la hâte et sans

1. C'est l'avis de M. Adam (Ch. Adam, Descartes, p. 83) : « Les nouveautés philosophiques ne paraissent pas l'avoir tenté, et s'il [Descartes] s'est rencontré avec les novateurs dans le même dessein de renverser Aristote, il ne s'accordait guère avec eux sur la doctrine à mettre à la place. Il les cite tous une fois dans la même phrase : Télésio, Campanella, Bruno, Basson, Vanini, sans insister sur aucun d'eux ; il avait peu lu ces auteurs, se contentant de jeter im coup d'œil sur les tables des matières, de feuilleter çà et là quelques pages, et refermant bientôt leurs gros Hatcs, où il ne trouvait rien qui le satisfît ». La phrase de Descartes à laquelle fait allusion M. Adam est la suivante, contenue dans une lettre à Beeckman du 17 octobre 1630 (Ad. et T., I, 158) : <( Placita autem et opiniones, quales sunt Philosophorum, non docentur protinus ex eo quod dicantur. Unum dicit Plato, aliud Aristoteles, aliud Epicurus, Telesius, Campanella, Brunus, Basso, Vaninus, Novatores omnes, quisque aliud dicunt ; quis ex illis docet, non dico me, sed quemcunque sapientiae studiosum } primus scilicet qui cum suis rationibus vel saltem auctoritate persuadet ».

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s'efforcer d'en rien retenir. Mais à quelle date faut-il placer cette lecture ?

Parmi les premières pensées du philosophe, que nous connaissons par Baillel et par le registre des Co<iitationos priratae, il s'en trouve au moins deux qui, par le contenu et par l'accent, rappellent les maximes favorites des penseurs naturalistes du XVI' siècle. Comme eux, Descarles, pour prouvei' la supériorité des modernes sur les anciens, transfère aux premiers le privilège que l'on reconnaît à la vieillesse : l'expérience des années. Comme eux, il affirme l'existence dans notre esprit de semences de savoir qui ressemblent au feu caché dans la pierre. Mais faut -il voir un souvenir de Campanella ou de Bruno dans cette réflexion : « Non est quod Antiquis multuni tribuamus propter Antiquitatem ; sed nos potius iis antiquiores dicendi. Jam enim senior est niundus quam tune, majoremque habemus rerum experientiam ^ n ? — Elle n'eût certes pas été déplacée dans la Cena de le Ceneri ^ ou parmi les thèses dirigées par Giordano Bruno contre la physique d'Aristote à la fameuse soutenance de la Pentecôte de l'an 1586, à Paris, qui lui donna l'occasion de combattre avec tant de vigueur et de mordant le préjugé favorable aux opinions des anciens'. Mais n'est-ce pas aussi un des thèmes principaux de VApologia pro GalUaeo et du De gentilismo non retinendo ? — Et quelle est l'origine de cette pensée, qui sert à Descartes à interpréter son songe de 1619 : « Sunt in nobis semina scientiae, ut in sciïice, quae per rationem a philosophis educuniur, per imaginationern a poetis

1. Ad. et r., X, 204 : — extrait de Baillet, o. c, 1091, t. II, p. .^31. «•n marge.

2. Giordano Bruno, La Cena de le Ceneri, dial. 1°. ediz. Gentile, p. 28 (Dialoghi metafisici, Bari, Laterza, 1907). « Prudenzio. — Nell' antiquità è la .sapienza. — Teofilo. — E soggionge : in molti anni la prudenza. Si voi intendeste bene quel che dite, vedreste che dal vostro fondamento s'inferisce il contrario di quel che pensate : voglio dire, che noi siarao più vecchi ed abbiamo più Innga età che i nostri predecessori... » — Cette id<^e sert d'argument à Bruno pour défendre la nouvelle astronomie : celle de Copernic (o. c, l. c).

3. Christian Bartholmf-ss, Jordano Bruno, Paris, Ladrange, 18ifi, t. I. p. 82 sq., note 1, p. 86.

excutiuntur magisque elucent ^ » ? — « Qu'était cela ? — écrit M. Espinas. — C'était la doctrine que Descartes avait recueillie de ses lectures des Platoniciens du siècle précédent, Bruno et Campanella, et qu'il pouvait lire dans le De Arcanis de Vanini, si bien que sa théorie de la fécondité native de l'esprit était elle-même un emprunt ^ ».

II est bien difficile en effet de désigner plus spécialement l'un de ces trois philosophes comme étant l'inspirateur de la seconde maxime, aussi bien du reste que de la première. Ajoutons même que c'est Campanella qui a le moins de chances de l'avoir été : en 1619, il a déjà beaucoup écrit, mais en dehors de la Philosophîa sensibus demonstrata, œuvre de jeunesse inconnue de tout le monde ' et qui ne pénétra jamais en France, il n'a encore publié que le seul Prodromus j^Mlosophiae instaurandae*. — Ce livre, comme le précédent, ne contient rien qui ressemble à une théorie des idées innées : pour l'auteur, disciple de Télésio, et fidèle encore en 1395 à la doctrine empiriste de son maître ^, tout savoir résulte d'une action des choses sur l'esprit, et l'âme, impuissante à agir sur elle-même, est également incapable de se connaître ^. — Laissons donc les Cogitationes privatae et abordons enfin le texte, très important pour nous, dans lequel Descartes va nous renseigner lui-même sur les livres de Campanella qu'il connaît et sur la date à laquelle il les a lus.

1. Ad. et T., t. X, p. 217. — Cf. Campanella, Met., pars II, p. 69, lib. VI, cap. IX, art. I : la comparaison est la même : «...ut ignis ex percusso lapide ». — Voir Milhaud, Une crise, p. 608, 615, 617, 621.

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