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ses délorminations particulières et la fait véritablement être ce qu'elle est ? — Singulière connaissance donc, que celle dont le résultat est de supprimer l'«^tre qui connaît ! — Mais, veuton d'autre part réintégrer dans la théorie tout ce que le processus de la perception doit impliquer de spirituel, alors, à mesure que dans la représentation de l'espèce sensible on s'éloignera davantage de la forme réelle de l'objet matériel pour donner à sa nature quelque participation aux propriétés du sujet pensant, à mesure aussi on rendra progressivement moins intelligible sa ressemblance avec la chose d'où elle émane, ra<'tion de cette chose sur les organes et la transformation de l'impression corporelle en une réalité mentale.
Admettra-t-on en effet que, par elle seule, la faculté de percevoir soit capable de dégager de la matière la forme sensible ? Ce serait oublier que notre corps entre en relations avec l'objet extérieur tout entier, forme et matière. Surtout, comment attribuer une telle opération à un pouvoir de l'esprit encore si profondément solidaire de l'exercice des fonctions corporelles ? Lorsqu'il s'était agi d'expliquer le plus haut degré de la connaissance : l'intellection, c'est en dehors de l'âme individuelle que le Stagirite avait placé toute la spontanéité de pensée que dans son explication de la sensation il avait conçue pourtant comme intérieure à l'esprit ; de là, dans sa théorie, la conception d'un intellect actif agissant du dehors sur l'intellect passif, et celle d'un intellect passif qui, ne contenant les intelligibles qu'en puissance, serait par lui-même impuissant sans le secours de cette action extérieure à penser l'universel en dépouillant les formes sensibles de la matière dans laquelle elles sont enveloppées ^. Dès lors, puisque, suivant un principe essentiel, une « idée-mère » ^ de l'aristolélisme, aucune fonction naturelle ne peut s'exercer, aucun mouvement se produire sans l'attrait d'un agent externe, pourquoi, par analogie avec l'intellect actif, n'imaginerait-on pas un « sens agent » (sensus ageus) chargé de dégager de la matière les formes sen-
i. Aristote. De Anima, lib. III, cap. V.
2. C'est l'expression employée par M. Léopold Miibilleau : Etude historique sur In philosophie de la Henaissance en Italie : Cesare Cremonini, Paris, Hachette, 1881, p. 279.
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sibles ? Telle est bien en effet la solution qu'adoptèrent les averroïstes, et qui place en un relief beaucoup plus accusé les difficultés auxquelles se heurtait la doctrine quand elle voulait à la fois, d'abord, pour sauvegarder le caractère spirituel du processus de la connaissance, distinguer de l'objet matériel la réalité perçue dans l'âme, ensuite, pour assurer néanmoins la correspondance de la pensée à la chose, concevoir d'une certaine manière la communication à la première des propriétés véritables de la seconde.
Mais Saint Thomas et les philosophes officiels de l'Ecole réussissaient-ils à expliquer d'une manière plus satisfaisante les rapports que l'acte de connaître établit entre l'esprit et les corps matériels ? La question est importante, car si l'on réfléchit à la fidélité en général scrupuleuse avec laquelle les Jésuites de La Flèche, de la même manière sans doute que les Dominicains de Calabre, s'appliquaient à reproduire, sans le modifier dans ses grandes lignes, l'enseignement du Docteur Angélique, on comprend que celui-ci fut véritablement le premier maître de philosophie de Descartes, aussi bien que de Campanella. En outre, on s'illusionnerait singulièrement si, prenant à la lettre les déclarations de Télésio et de Campanella, on croyait que leurs critiques, toujours très vives, et leurs attaques, parfois violentes, visaient réellement Aristote et le pé- Bipatétisme, alors qu'à travers eux c'était la scolastique, — leur véritable ennemie, — qu'ils voulaient atteindre et détruire.
Le souci de Saint Thomas de distinguer la réception de la forme sensible de cette sorte de transport dans le sujet d'un double matériel de l'objet, qui est pour Démocrite la condition de la perception, se manifeste avec assez de netteté dans la théorie des « espèces intentionnelles » ^. Pour lui, ce n'est pas la chose agissante elle-même, ni une sorte de petite réduction de la chose, qui pénètre dans le sens. La forme de l'agent n'est reçue dans le patient que selon son être spirituel ou mieux « intentionnel ». Tel est le genre d'être que possè-
1. Dans tout ce passage nous utilisons l'excellent article et les références de M. E. Gilson : L'innéisme cartésien et la théologie, Revue de Métaphysique et de Morale, Juillet 1914.
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dent non seuh-menl les choses dans noire ânie, mais déjà l'image d'une pierre dans notre pupille '. — Dès lors, quelque matérielle que puisse t^tre, comme il arrive pour le son, la modification produite dans l'organe, la représentation qui la suit : le « phantasma » est néanmoins d'une autre nature. Sans être une réalité inlflligible, — car alors il ne pourrait plus représenter un objet corporel, — le « phantasma » n'esi pourtant pins déjà une réalité matérielle, car alors, en commimiquant au sens la forme de la chose sensible, il le ferait devenir cette chose même. Ainsi, sans recourir au « sens agent », et en attribuant une nature mixte à l'espèce sensible intermédiaire entre le sujet connaissant et l'obj^'l connu, Saint-Thomas croit résoudre toutes les difficultés inhérentes à la théorie. Participant en même temps de la nature de l'âme et de celle des choses sensibles, les « phantasmata » peuvent renseigner l'esprit sur les objets auxquels ils ressemblent, sans pourtant lui communiquer les propriétés de ces objets. Et, puisqu'ils constituent déjà en un sens des êtres spirituels, encore qu'ils représentent les conditions matérielles des réalités singulières dont ils sont les similitudes (phantasmata sunt similitudines individuorinii)^, il suffit maintenant à l'esprit, pour s'élever de la perception à l'intellection. d'en dégager les espèces intelligibles qu'ils contiennent en puissance, et c'est à cette opération qu'il s'applique en effet avec le secours indispensable de l'intellect agent. La doctrine est-elle mise ainsi à l'abri de toute objection ?
En vérité, elle s'expose d'elle-même sans défense à toutes celles que rencontrent justement ces créations d'entités de nature mixte, arbitrairement imaginées pour faciliter la conception de relations H pour servir d'intermédiaires nntre des lermes que l'on a auparavant posés comme hétérogènes. — Fait symptomatique : ce sont les partisans eux-mêmes des « espèces intentio»nellps » qui en avouent le caractère ambigu
1. Saint-Thomas, Sent., IV, 19, 1, 3 ad 1", texte cité par M. Gilson. L'innéistne cartésien, j). 469 : Species agentis recipitur in patiente secun- (Jum esse spirituale ut intentio quacdam, secundum queni niodum res habet efse in aniniii sicnt species lapidis recipitur in puy»illa.
2. ?aint-Thoma.s, Summa theologica, I, 8;), 1 ad 3™. — Cf. E. Gilson, L'innéùme cartésien, p. 470 et note 1.
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et contradictoire, et M. Gilson, à qui nous empruntons la citation qui va suivre, remarque précisément qu'en 1609 Descartes, alors étudiant de philosophie à La Flèche, pouvait lire un aveu de ce genre dans le manuel de E. de Saint-Paul : « Tertia [difficultas est] quomodo species illae repraesentant objecta ? Respondetur eam esse, et quidem stupendam penitus illarurn specieriim conditionem, quod cum sint matey'iales, utpote in suhjecto corporeo inhaerentes, modum tamen spiritualem in repraesentando servent » V Ne pouvant comprendre comment des simulacres pouvaient être en même temps matériels et représentatifs, les scolastiques finissaient par admettre ensemble, sans les expliquer, ces deux propriétés inconciliables et par « tenir fortement les deux bouts de la chaîne » sans trop savoir comment ils se reliaient l'un à l'autre. — Dès lors, s'il est vrai que « dès les années 1619-1620, la physique cartésienne se trouvait constituée dans sa méthode et dans son esprit » 2, le dégoût que dans son explication de la pesanteur le savant témoigne déjà vis-à-vis des qualités occultes ne va-t-il pas, en 1623, lorsqu'il lira Campanella, déterminer dans son esprit, par un effet naturel, une certaine propension vers une philosophie de la connaissance dont l'effort principal vise d'abord à démolir l'entité, mi-matérielle, mi-spirituelle, qui trône également au centre même de la théorie thomiste de la perception ?
Disciple de Télésio, l'auteur du De sensu rerum et magiâ et de la Realis Philosophia epilogistica ne pouvait se contenter d'ajouter à la doctrine du Stagirite une de ces corrections compliquées, une de ces interprétations subtiles ou de ces multiples hypothèses auxiliaires par lesquelles les scolastiques
1. E. a h^ Paulo, Swn. phil, III, t. II, p. 332, texte cité par M. Gilson, Vinnéisme cartésien, p. 473. — La définition de 1' « espèce intentionnelle », manifestement contradictoire, était la suivante (E. Gilson, art. cit., p. 472) : « Specium intentionalem hic appellari signum aliquod formate rei sensibus objectae, sive qualitatem quamdam quae ab objecte immissa et in sensu recepta vim habeat ipsum objectum repraesentandi , hcet ipsa sensu minime sit perceptibilis ».
2. E. Gilson, L'innéisme cartésien, p. 464. — Voir le journal d'Isaac Beeckman (.4d. et T., X, 67-68, 226, 242-243), qui nous renseigne sur les premiers essais de physique de Descartes.
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de toutes les écoles, et plus particulièrement les averroïslcs ou les alexaudristes italiens, comme Cremonini, qu'il avait pu entendre à Padoue ', avaient essayé de redonner quelque lustre à l'explication péripatéticienne de la connaissance. Du mi^me coup, il fait table rase de 1' h information » de la faculté de sentir, des « espèces intentionnelles », du « sens agent », de r « intellectus possibilis », et de l'intellect actif.
Aristote a soutenu que le sens était une puissance purement passive, indéterminée dans sa quantité et dans sa qualité, comme la matière. Destinée en effet à recevoir toutes les formes, elle devait être elle-même dénuée de forme, et par suite ne pas exister en acte. L'œil par exemple, pour être apte à percevoir toutes les couleurs, doit être lui-même incolore. C'est pourquoi, suivant la théorie péripatéticienne, toute faculté de sentir est incorporelle, précisément afin de pouvoir s'appliquer à la perception du corps ; du reste, possédée par l'âme, qui est la forme du corps, elle appartient ainsi nécessaiiement à quelque chose d'incorporel : si l'âme était un corps, elle ne serait pas la forme, mais l'objet informé. — Qu'est-ce donc que la sensation ? Aux yeux d'Aristote, elle résulte du transport dans les substances sentantes des espèces et des formes des objets qui « informent » ces substances et leur permettent ainsi de percevoir ces objets. Aucune chose en effet ne peut être sentie si la faculté de sentir ne devient pas semblable à cette chose. D'autre part, elle ne saurait devenir telle, si elle ne recevait pas la forme de la chose : pour sentir la chaleur, le loucher doit devenir chaleilr, il doit revêtir la forme de la chaleur, comme l'œil, pour voir, celle de l'objet visible. Une transformation pareille étant manifestement impossible, Aristote ajoutait que les formes sont incorporelles et sont reçues d'une manière immatérielle dans la puissance de sentir'^.
De tant d'affirmations, une seule est vraie suivant Campa-
1. Canipanella se rend à Padoue en 1594. A cette date Cremonini occupait depuis ft-vrier lo9i la seconde chaire de philosophie de l'rniversité.
2. .Nous exposons dans tout ce passage la reconstitution de la théorie péripatéticienne de la perception telle que la présente Campanella dans le De sensu rervm et mayiâ, édition de 1620, lib. Il, cap. .XIV, p. 99 et 100. — .Vous citerons toujours le livre d'après cette édition, la seule que Descartes ait lue.