II. — L'influence positive : l'innéisme et le « Cogito
Si l'on compare à l'esprit vital (spiritus) de Télésio et de Campanella les « esprits animaux » de l'auteur du Discours de la Méthode et du Traité des Passions, on ne peut qu'être frappé de la ressemblance des deux conceptions. Ne serait-ce pas au De sensu rerum que Descartes a emprunté l'idée, moins de la nature encore que du rôle de cette substance extraordinairement ténue, déliée et mobile, qui, douée d'une aptitude extrême à prendre toutes les ûgures possibles et à recevoir des choses extérieures toutes sortes de mouvements, a pour fonction de circuler perpétuellement avec la plus grande rapidité à travers les canaux des nerfs, de la périphérie de l'organisme jusqu'au cerveau, afin de lui transmettre les impressions reçues dans les organes, et du cerveau à la périphérie, pour y commander aux muscles les réactions appropriées ? Descartes n'aurait-il pas tout simplement fait siennes les intéressantes observations psycho-physiologiques de ses prédécesseurs sur la mémoire organique, sur l'association des idées, sur la con-
l'i>flle.m.e positive : i.'i.n.néipme et le « cogito » 285
nexion dos mouvements réflexes el des sensations ? En tout cas, dans la description et l'explication de cette mécanique nerveuse et cérébrale dont déi)endent les opérations inférieures de l'intelligence, il a été manifestement devancé, et s'il les enrichit parfois de détails inédits el de remarques personnelles, il n'y ajoute vraiment rien d'essentiel. Ce n'est pas à lui notamment que revient le mérite d'avoir donné la raison qui en impose la conception à la philosophie de la connaissance. Campanella l'avait dit nettement : tous les sens sont des formes du toucher ; par suite toutes les catégories de sensations, bien plus toutes les opérations de l'esprit doivent consister essentiellement en des mouvements parce qu'elles ne sont en somme que des préparations d'actions corporelles, qu'elles provoquent nécessairement, et la plupart du temps d'une manière réflexe et instinctive, comme le prouve par exemple le fait de l'influence exercée par la musique sur les dispositions et sur les actes des combattants •.
' Or la substitution aux « espèces intentionnelles » des mouvements de l'esprit vital entraînait pour toute la théorie une conséquence dont l'intérêt dépassait de beaucoup celui de l'explication de telle ou telle fonction particulière. Puisque rien qui fût vraiment et an sens propre une représentation de la chose ne subsistait plus dans la perception sensible, celle-ci était désormais affranchie de la condition de ressembler à l'objet extérieur qui jusqu'alors lui avait été imposée par la philosophie. Par suite son contenu devait être déterminé et sa valeur appréciée indépendamment d'une pareille ressemblance^ Tout en restant une des causes de l'acquisition de la connaissance, l'impression corporelle n'en fournissait plus la matière ; elle n'en était que l'occasion. Ne pouvant plus contempler en lui rien dont la nature se rapprochât de celle d'un double, à moitié matériel, à moitié spirituel, de la réalité extérieure, l'esprit devait être conçu comme tirant de lui-même, toutes ses représentations, par l'usage des notions inhérentes à sa structure et par l'application de ses principes propres à l'interprétation des sensations.
Que Descartes ait nettement et très vite compris la nécessité