Ibidem
292 l'influence positive : l'innéisme et le « cogito m
tion ? C'est parce que notre âme ne perçoit les objets qu'autant que, par leur influence, sa propre nature est modifiée et rendue partiellement semblable à la leur. C'est cette modification interne qui sert de point de départ à l'esprit pour en inférer, par la voie de l'analogie, les propriétés des choses externes. La perception immédiate de cette modification, antérieure à toute inférence, est donc la seule qui soit vraiment certaine, parce qu'elle est la seule qui ne soit pas de nature discursive. Or, quelle est la réalité que l'âme connaît dans cette perception, sinon elle-même .'' Ses inférences portent sur les choses douteuses, mais elle-même, elle se connaît par nature et par essence ; les autres choses, elle les connaît par le discours, en tant qu'elle a conscience d'être modifiée par ces choses et de devenir ces choses ^'. En dernière analyse donc, la seule expérience à laquelle il convienne, suivant Campanella, d'attribuer une certitude immédiate, la seule qui n'ait pas besoin de fournir ses preuves, de Justifier ses affirmations par des raisons, et de produire en quelque sorte ces titres, c'est l'expérience interne, c'est l'intuition de soi, savoir inné, d'où procède et auquel se suspend et se subordonne toute connaissance discursive, et par suite toute perception sensible.
Ainsi, en suggérant à Descartes l'idée de libérer l'esprit de la servitude des espèces corporelles, ce n'est pas vers l'empirisme, mais vers l'innéisme que l'auteur du De sensu rerum aidait sa philosophie à s'orienter. Bien plus, dans le chapitre même de cet ouvrage où il démolissait la théorie scolastique de la perception ^. il indiquait au philosophe français la seule solution désormais possible du problème de la connaissance, en lui montrant dans l'intuition originelle que l'âme possède d'elle-même la source de tout savoir et de toute certitude. L'hypothèse de la pluralité des substances individuelles jouait ainsi dans le système de Campanella le même rôle qu'aurait pu y jouer celle d'une distinction absolue entre la chose pen-
1. Ibidem : Ipsa autem [anima omnis] se non cognoscit discursu. Nam discursus rei dubiae est, ipsa autem se natura, et per essentiara novit ; caeteras vero res omnes discursu, in quantum sentit seipsam ab illis immutari, illasque fieri.
2. C'est le chapitre XV du livre II (De sensu rerum et magiâ, 1620). La conception de l'intuition de soi est plus développée dans le chapitre XXX du même livre.
LINFLIENCE POSITIVE : i/ln^NLISME ET LE U COGITO » 293
santé et la matière élondue. Selon lui en effet, malgré Titientilé (le nature de lûine humaine et des réalités extérieures, ce n'était qu'à titre de modifications internes du sujet, liées par conséquent à sa nature essentielle, que les mouvements communiqués par les corps à l'esprit vital méritaient en un sens d'être considérés comme constituant le contenu de la connaissance empirique, en sorte qu'en fin de compte l'intériorité du savoir et la spontanéité de la pensée pouvaient, avant d'être déduites du dualisme spiritualiste, ressorti): aussi bien du développement des principes posés par le panpsychisme, dans lequel elles étaient virtuellement contenues. C'est donc déjà le Cogito que Descaries découvrait en 1623 dans le De sensu rerum et maçiiâ. Voyons maintenant comment cette notion y était présentée.
« La vraie sagesse, dit Campanella, indépendante de la passion et active, c'est la sagesse de Dieu. Mais dans les choses et en nous il existe une perception cachée de nous-mêmes qui ♦'St un acte, et par laquelle nous agissons naturellement sans l'aide du discours. Ensuite il existe une perception surajoutée des choses extérieures qui est une passion n '. Cette seconde sorte de perception est une connaissance discursive. Or, l'usage du discours n'est pas une preuve de force, mais de faiblesse. L'homme, qui doit y recourir pour connaître les êtres autres que lui-même, y gagne donc un savoir non pas plus certain, mais plus ample, plus étendu ^. Ce mode de savoir est étranger à l'intelligence divine parce que la vraie connaissance est celle qui, intérieure à la chose connue, se confond avec l'être de cette chose ; en Dieu par conséquent, qui est intérieur à toutes choses et qui contient toutes choses en lui (rébus omnibus intemus est, et omnes in eo) la science n'a pas le raisonnement pour origine '. Adéquate à l'être connu, la connaissance que l'âme possède d'elle-même s'apparente à cette science divine, pïi sorte que, pour l'homme, l'idéal du savoir empirique est de ressembler le plus possible à l'intuition initiale de soi d'où il procède. Le discours s'en rapproche d'autant plus qu'il