Cf. Gilson, L'innéisme cartésien, p
CO.NCLLSION 3 1 ')
après le proo^s de Galilée, — lorsque toute visée d'apologiste lui est décidément interdite, avant même qu'il ait rien publié, par l'hostilité persistante de l'Eglise contre la nouvelle science, — pour défendre sa doctrine contre les attaques des scolastiques et des Jésuites, et pour en démontrer la conformité aux enseignements traditionnels de la théologie. C'est enfin, pendant toute sa vie, pour introduire dans les affirmations et dans les preuves de la religion naturelle cette rigueur géométrique et cette cohérence logique qui pour lui sont les conditions de la persuasion et sans lesquelles on ne saurait établir entre le savoir positif et la foi qu'une harmonie toujours troublée et un accord toujours précaire. Si, pour les utiliser en vue de ces diverses fins, il emprunte à l'auteui- du De Trinitate le Cogito et à l'auteur du De sensu rerum et magiâ la critique des « espèces inteutionnelles », l'innéisme, et la conception de l'intuition de soi, et s'il restaure dans son système, contre la scolastique, des parties du platonisme ou du néo-platonisme, il se conforme en cela à un usage du temps : en 1637 il y avait plusieurs années déjà qu'à l'imitation d'un Pic de la Mirandole, d'un Marsile Ficin et, à une époque moins éloignée, d'un Campanella, converti de fraîche date, ou soi-disant tel, au catholicisme, les apologistes comme Mersenne, Silhon, ou même le Père Sirmond, les mystiques comme De Bérulle et d'autres oratoriens, avaient compris l'aptitude plus grande de la philosophie platonicienne ou néo-platonicienne, adaptée au christianisme par Saint-Augustin, à fournir des preuves contre l'incrédulité et à endiguer les flots envahissants du natulalisme ^
Comme eux donc, et mieu.x qu'eux parce qu'il est le créateur d'une physicpie et d'une méthode nouvelle, l'auteur des Méditatious a constaté l'impuissance de la philosophie de l'Ecole à défendre la foi en la rationalisant, et à s'assimiler le contenu du savoir positif en le rattachant à ces mêmes principes de la raison dont le développement engendre les vérités de la religion naturelle. Il vise donc à insérer sa science, et la théorie de la connaissance d'où elle procède, dans le courant d'une autre trarlilion chrétienne que celle de Saint-Thomas, et
I. Sur ce point consulter surtout Espinas, Le cartésianisme, p. 263-203.
il choisit la tradition augustinienne parce que, dans celle-ci, très en faveur à son époque et dans son entourage, il découvre, liée à un platonisme et à un intuitionisme qui s'harmonisent admirablement avec son idée de la certitude mathématique, la conception du Cogito, preuve de la spiritualité de l'âme et du dualisme des substances, introduction à la connaissance de la divinité, réfutation péremptoire du scepticisme. De là vient qu'en fin de compte son système présente cette dualité de principes qui a été si souvent remarquée : le point de départ du cartésianisme, c'est la pensée, en tant qu'elle saisit infailliblement sa propre existence dans le « Je pense, donc je suis » ; mais c'est Dieu aussi dont la véracité fournit l'indispensable garantie de toute certitude ^ Peut-être même est-ce à Dieu qu'y appartient la véritable primauté 2. Quoi d'étonnant dans une philosophie qui, soucieuse en métaphysique plutôt de remanier l'ordre et les rapports des vérités admises que d'en établir de nouvelles, n'a commencé à spéculer que pour insérer sa science et sa méthode, à titre de preuves et aussi de conséquences légitimes, dans le système des affirmations traditionnelles ? Encore que, par un effort génial de réflexion, elle ait réussi, en repensant la notion qui lui avait servi de fondement, à y découvrir la source d'une conception entièrement neuve de la pensée et du monde, la découverte ne produit pas tous ses effets, et Dieu finit par supplanter le Cogito, parce que, dans cette dernière idée, subsiste tout le réalisme ontologique qui en avait inspiré les premières approximations et qui, en subordonnant la valeur de la connaissance à la divinité de son origine, s'adaptait mieux ou plus immédiatement que l'idéalisme aux fins religieuses de la doctrine. Ce qui apparaît donc au terme de cette étude, en même temps que le dogmatisme réaliste persistant de Descartes, c'est la solidarité profonde qui relie sa pensée au mouvement religieux et à la théologie de son temps. Mais, envisagée d'un autre
1. Hamelin, Descartes, p. 141 : « En d'autres termes le problème des deux critères nous met, comme d'autres moments de la doctrine cartésienne, en face de la dualité de points de départ que suppose partout cette doctrine, selon laquelle, assurément, il faut, à la fois, partir de nous et partir de Dieu ».