I. — L'opinion de Pascal
Dans le fragment sur l'Esprit géométrique, Pascal dislingue mire la nolion superficielle el l'intuilion profonde des règles (l'une science. La première esl suffisante pour les appliquer, mais elle ne permet pas d'en saisir la signification véritable et complète. La seconde, qui est le savoir scientifique sérieux, implique une vue exacte des liens de ces règles avec leurs principes et leurs conséquences ; seule elle esl féconde en découvertes, et elle s'oppose à la première comme la pénétration de l'esprit d'une .science s'oppose à la connaissance de la lettre. La première manière de connaître la géométrie est celle des logiciens, la seconde est celle des géomètres.
Mais la portée de la pensée esl plus générale : elle s'applique à toute idée el à tout discours, dont l'importance et la valeur ne peuvent elfe appréciées pleinement qu'à condition de « sonder comme cette pensée esl logée en son auteur ; comment, par où, jusqu'où il la possède » '. — Or l'exemple que choisit Pascal à l'appui de son dire, c'est justement la comparaison entre le « Je pense, donc je suis » de Descartes et celui de Sainl-Augustin. « Je voudrais demander, écrit-il, à des personnes équitables si ce principe : La matière esl dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : Je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de Sainl-Auguslin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de
1. Pascal, De l'esprit géométrique, Pensées et Opuscules, Brunschvicii, M. minor, p. 192.
dire que Descailes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plys étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière, comme Descartes a prétendu faire » ^ ' Ce texte remarquable est souvent invoqué par les critiques pour défendre l'originalité de Descartes contre le soupçon d'emprunt à Saint-Augustin. Hamelin notamment le rappelle dans le passage qu'il consacre à la discussion de ce point d'histoire-. Avec lui nous croyons qu'après une simple comparaison des textes, a fortiori après un examen étendu de toutes les idées nouvelles introduites en philosophie par le Cogifo cartésien et fortement articulées avec cette notion, aucun interprète du cartésianisme ne saurait refuser à Descartes la palme de l'originalité et de la profondeur. Pour ne préciser qu'un point relatif à la contribution la plus féconde du « Je pense, donc je suis » aux progrès de la pensée, nous reconnaîtrons aisément par exemple que si Descartes en fait « le principe ferme et soutenu d'une physique entière », dans Saint- Augustin aucune préoccupation de ce genre n'est visible ; nulle part n'y est entrevue ou même soupçonnée une philoso{)hie qui sur la primauté évidente de la pensée dans les deux ordres de la connaissance et de l'existence fonde le mécanisme, et l'application à tous les objets du savoir de la méthode mathématique généralisée. Mais si, au lieu de comparer Descartes à Saint-Augustin du point de vue de la méthodologie et de la physique, on se réfère plutôt à leurs conceptions métaphysiques et religieuses, en tâchant d'oublier les fruits portés au XVIIP et au XIX^ siècle par l'idéalisme cartésien, et d'observer au contraire tout ce que le système a gardé, dans les écrits
2. 0. Hamelin, Le système de Descartes, Paris, Félix Alcan, 1911, p. 122-123. — Nous n'avons pas besoin de dire tout ce que nous devons à ce li^Te, le plus complet et le plus profond qui ait été écrit sur la pensée cartésienne. — Nous emploierons désormais pour le citer 1 abréviation suivante : Hamelin, Descartes.