‹ Les antécédents historiques du "Je pense, donc je suis"Chapitre 44 sur 158 · BaiUet, Vie de M. Descartes, I · texte numérisé non relu

BaiUet, Vie de M. Descartes, I

MOBILES DE LA VOCATION METAPHYSIQUE DE DESCARTE8 bo

va chercher eu Hollande la solitude indispensable à ses méditations, c'est sur le conseil du cardinal ot comme investi par lui d'uue mission divine.

Mais quelles directions pouvait -il recevoir d'un prélat mystique qui préférait à Saint-Tliommas d'Aquiu Saint-Augustin, <( très spéculatif et très affectif », à la sagesse raisonneuse et disciplinée des scolastiques l'intuition de la vérité, reçue du secours divin dans l'ardeur de l'oraison, à tout savoir humain la connaissance surnaturelle de Jésus et de ses grandeurs? ^ — Descartes, — M. Gilson l'a fortement établi, — tient de Bérulle et de sou disciple Gibieuf son idée de la liberté de Dieu qui, par l'affirmation de l'incompréliensibilité de l'essence divine, liait inséparablement à un dogme de foi la physique, — d'apparence impie, — des causes efficientes et mécaniques. Des nombreuses conversations qu'à l'Oratoire le phi losophe dut avoir avec les Pères, le même auteur infère en outre que Descartes et le Père Gibieuf « élaborèrent en com muu le programme d'une métaphysique nouvelle », fondée sur « une méthode moins discursive que celle de la scolastique ; plus préo<.'cupée de s'élever constamment à l'intuition intellectuelle des principes ; persuadée que la vérité ne consiste ])as dans la chaîne du discours, mais dans une vue intuitive, et qu'il n'y a de démonstration véritable que celle qui fait aper cevoir la conclusion au sein même des principes » ^. Enfin il ajoute, d'un point de vue plus général, que sans doute le cardinal encouragea le philosophe « à se libérer de la théologie de l'Ecole », qu' « il lui donna confiance en ses aptitudes métaphysiques, et rassura sa conscience sur la légitimité de l'effort qui devait aboutir au.x Méditations » '.

Ce sont là des résultats importants. Mais un fait reste inexpliqué ; nous savons par Baillet * et par une lettre de Des-

1. Sur le CîirJinal De Rérulle, ronsnlter A. Espina.<5, articles cités, et ■surtout : Pour l'histoire du cartésianisme ; — E. Gilson, La liberté chez Descartes, p. ICI à 175 ; — Ch. Adam, Descartes, p. 93-94 : — Houssaye, l.e cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, l vol. in-S", ISTfi.

2. E. Gilson, La liberté chez Desearles, p. 203. 3 0. c, p. 173.

cartes lui-même à Villebressieu ^ que dans une conférence tenue chez le cardinal de Bagni, nonce du Pape, De Bérulle el Mersenne entendirent le philosophe réfuter le sieur de Chandoux par une méthode nouvelle, qu'il présentait comme devant introduire dans toutes les disciplines intellectuelles un^ rigueur et une certitude égales à celles des mathématiques en appliquant à tous leurs objets les procédés généralisés de ces sciences 2 ; — si les projets deDescartes étaient alors purement scientifiques, d'où vient qu'ils excitèrent au plus haut point l'intérêt et l'enthousiasme du cardinal ? — Ce qui le satisfait dans cette méthode nouvelle, lorsque quelques jours après la conférence Descartes la lui expose une seconde fois, en présence d'un autre interlocuteur, est-ce « l'utilité que le public en retirerait, si l'on appliquait sa manière de philosopher à la médecine et à la mécanique ? » Est-ce bien un zèle ardent pour « le rétablissement et la conservation de la santé, la diminution et le soulagement des travaux des hommes » ^, qui enflamme à ce point le fondateur de l'Oratoire pour l'idée d'une refonte totale du système des sciences qu'il en fait à l'auteur « une obligation de conscience », et que, sur le ton du directeur spirituel ou du confesseur s'adressant au disciple ou au pénitent, il lui rappelle, non sans solennité, qu'il rendra à Dieu « un compte exact de l'emploi de ses talents », et sera « responsable devant ce juge souverain du tort qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations » ? *.

1. Lettre de Descartes à Villebressieu, de l'été de 1631, Ad. et T., I, 213.

2. Pierre Borel, Vitae Cartesii Compendiuin, 1633, p. 4 : Asseruit illis [Cartesius] veritatem mathematice in omnibus rébus juxta sua principia demonstrari posse.

3. Baillet, o. c, I, p. 164-165 : « Il lui fit entrevoir les suites que ces pensées pourraient avoir, si elles étaient bien conduites, et l'utilité que le public en retirerait si l'on appliquait sa manière de philosopher à la médecine et à la mécanique, dont l'une produirait le rétablissement et la conservation de la santé, l'autre la diminution et le soulagement des travaux des hommes ». — C'est Descartes qui parle, en présence de Bérulle, mais s'adressant à un autre interlocuteur.

i. Voici d'après Baillet, (ibidem) le langage de Bérulle, s'adressant à Descartes : «... Il lui en fit même une obligation de conscience sur ce qu'ayant reçu de Dieu une force et une pénétration d'esprit avec des lumières pour cela qu'il n'avait point accordées à d'autres, il lui ren-

I/hypolhèse est b'uMi peu vraiseinhlablt'. Elle n'explique pas la ^'ravilé du langage lenn au philosoplif. ElU' »'st démentie par tout ce qiu' nous savons des préoccupai ioiH et de l'esprit du prélat, et notainun'nt de son mépris [loui' a cette vainc estime de soi-même que les sciences humaines [U'oduisenf ordinairement dans les âmes », pour « cette démangeaison de disputer de tout que les substilités de l'Ecole inspirent aux nouveaux docteurs » et pour « cette passion démesurée de savoir qui est si naturelle aux personnes d'étude », et pourtant « si opposée à l'esprit de Jésus-Christ » ^ — De plus elle est contraire aux faits. Lorsque Descartes, retiré en Hollande, commence <( un petit traité fie métaphysique » ^, ce n'est pas seulement pour servir de préface à sa physique, pour légitimer sa méthode et ses affirmations scientifiques en les déduisant des vérités de la foi comme de leurs véritables principes, c'est encore et surtout pour tâcher de connaître Dieu et de le faire connaître aux autres ; c'est pour réussir à démontrer aux hommes les vérités métaphysiques « d'une façon qui est plus évidente que les démonstrations de géométrie ». Et c'est pour quoi, dans une lettre à Mersenne du 15 avril 1630 Descartes, se souvenant sans doute que le cardinal de Bérulle avait fondé pour lui (( son obligation de conscience » de travailler à cette œuvre sacrée « sur ce qu'il avait reçu de Dieu une force et une pénétration d'esprit avec des lumières nour cela qu'il n'avait point accordées à d'autres », affirme que « tous ceux à qui Dieu a donné l'usage de cette raison, sont obligés d"» l'employer principalement pour tacher à le connaître et à se connaître eux-mêmer ». Pour lui, déclare-t-il en outre, c'pst

riruif un compte exact de l'emploi rie ses talents, et serait responsable «levant ce juge souverain du tort qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations ».

i. E. Cloyscault, Recueil des vies de quelques prêtres de la Congrégation de l'Oratoire, publié par le R. P. Inyold, Paris, 1882-1883, 3 vol. in-l<>, Bibliollu''que oratorienne, Poussielgue ; — t. I, p. 140.

2. Il en parle au Tf-re Gibieuf dans sa lettre du 18 juillet 1629 {Ad. et T., I, 17), puis fi MiT.'^enne (lettre du 18 décembre 1020, Ad. et T., tome I, p. Si)). — L'allusion la plus précise se trouve dans la lettre à Mersenne du 2.S novembre 1030 {Ad. et T., I, 182). — Baillet (o. c, I, IIO-ITI) dit qu'à Taris fléjà en 1G28 Descartes avait commencé, puis abandonné un traité sur la divinité.

par là qu'il a « tâché de commencer ses études ». Pendant les neuf premiers mois de son séjour en Hollande, il n'a rien fait autre chose. La métaphysique est la matière qu'il a « le plus étudiée de toutes », et en laquelle, grâce à Dieu, il s'est <( aucunement satisfait » ^ La conclusion maintenant s'impose : le but des premières méditations de Descartes, au moment oii il quitte la France, est un but religieux. La vocation que le cardinal de Bérulle lui a presque impérieusement indiquée est une vocation d'apologiste. La méthode mathématique universelle des Regulae servira à convaincre et à confondre les libertins.

Mais comment concilier cette interprétation avec les textes de Baillet, où il n'est question que de physique, et de science appliquée ? Et comment admettre que les préoccupations scientifiques de Descartes aient subitement disparu de son esprit pour laisser la place uniquement à des visées d'apologétique ? — La vérité est que ces préoccupations subsistent, et que la constitution de techniques pratiques fondées sur la méthode mathématique universelle fait partie du plan grandiose du philosophe approuvé, bien plus imposé par l'autorité de son directeur de conscience. Mais l'œuvre de défense de la religion et celle de réforme des sciences n'en font pour ainsi dire qu'une. Descartes a trouvé définitivement en 1626, auprès du cardinal de Bérulle, l'apaisement de ses scrupules que sa conscience, alarmée du désaccord toujours plus apparent entre sa pl^'sique et la métaphysique officielle de l'Eglise, avait demandé en 1619 à l'interprétation de songes envoyés par Dieu, et sans doute, pendant les années suivantes, aux encouragements venus de l'exemple de Mersenne. Cette certitude d'être dans la vérité chrétienne, plus authentiquement que les scolastiques, à quelles conditions l'a-t-il acquise et peut-il la conserver ?

Il est heureux assurément d'avoir trouvé auprès du fondateur et des religieux de l'Oratoire, grands admirateurs de Saint- Augustin et par lui de Platon, l'entière approbation d'une méthode où l'intuition des « natures simples », si proches

1. Lettre de Descartes à Mersenne du lo avril 1630, Ad. et T., I, 143-144.

jtarenles des essences platoniciennes, est préférée au syllo- {j;i>ine et en général au discours, et où la déduction elle-même implique l'intuition d'un ra])port. Plus {grande encore est sa satisfaction, comme celle des tfiéologiens ses amis, de pouvoir t'iayer sur un enseignement chrétien traditionnel, relatif à lamplitude et à l'unité de l'Etre infini, la conception en ipparence hétérodoxe, épicurienne et athée, de l'exclusion des ' auses finales. Mai* pour mériter vraiment le sceau qui les lulhenlifiera, la méthode et la doctrine devront traverser victorieusement une épreuve plus difficile et, cette fois, décisive. Que celles-ci, par un recours aux armes de la raison humaine r»^ndu indispensable par les attaques des athées contre la révélation, entreprennent de démontrer les vérités de la religion naturelle avec une rigueur toute géométrique, étrangère aux preuves vieillies de la scolastique, et qu'elles réussissent à jeter les bases d'un accord entre ces vérités et l'enseignement de la physique nouvelle, cela est bien déjà, puisque l'impuissance lie la philosophie officielle h conjurer le péril libertin lui vient surtout du soupçon auquel elle est en butte de parti pris routinier, et de prévention hostile à la rénovation des disciplines positives. Mais en outre cet accord qu'il s'agit de réaliser, — Descartes, chrétien scrupuleux et soumis à l'influence de I5érulle, doit en convenir avec lui, — la méthode et la doctrine iw doivent pas chercher à l'obtenir par des déductions plus ou moins subtiles qui aboutiraient seulement à constater, d'une manière toute superficielle et extérieure, une absence de contradiction entre les dogmes de la foi et les présuppositions fondamentales du savoir scientifique. La vraie science, c'est la science de Jésus, soleil de vérité qui nous illumine de ses rayons ^ La véritable apologétique, c'est celle qui montrera dans les grands enseignements de la religion l'origine même, la source première et unique du savoir profane, et dressera contre les libertins, pour leur confusion, lout l'édifice des sciences nouvelles, reconstruit sur les bases solides d'une tradition chrétienne mieux comprise. C'est celle qui prouvera aux matérialistes, — rénovateurs de l'atomisme épicurien, — que

1. Discours de l'Etat et des Grandeurs de Jésus, par le P. Pierre de flérulle, Pari.s, 1G23, p. 159-174.

s'ils repoussent les preuves chrétiennes de la distinction de l'âme et du corps, leur physique mécaniste reste sans fondement et doit s'avouer impuissante à exclure par des raisons plausibles la recherche des causes occultes mi-matérielles, mispirituelles, des phénomènes de la nature ; à tous les savants athées que pour eux il n'y a pas de savoir possible, la certitude préalable de l'existence de Dieu étant indispensable pour fonder solidement tant les méthodes générales de la connaissance et l'objectivité du savoir, que les principes de chaque discipline particulière.

Telles étaient les pensées qui dans l'esprit de Descartes devaient germer peu à peu sous l'influence des directions reçues du cardinal de Bérulle, maître de sa conscience, et, « après Dieu... auteur de ses desseins ». On voit ici concorder exactement le but scientifique et le but religieux de la doctrine métaphysique qu'il élaborait. Le philosophe n'avait rien à renier de ses conceptions scientifiques antérieures, rien à abandonner de ses projets. Son activité de savant, jusqu'à présent prédominante, n'était pas condamnée, mais consacrée, par fin nouvelle qu'on lui proposait. Plus ses découvertes iraient s'amplifiant, s'élargissant, en renouvelant les techniques pratiques et en ouvrant de grandioses espoirs de progrès matériel et de soulagement des maux de l'humanité, plus aussi éclaterait aux yeux de tous le témoignage rendu à la religion par le développement et les succès d'une discipline construite sur la base de ses enseignements fondamentaux ^

1. C'est sans doute parce qu'ils reconnaissaient à la métaphysique cartésienne tous les caractères que nous énumérons dans ce paragraphe et qui lui conféraient pour l'apologétique de si précieux avantages, que les jansénistes découvraient la main de la Providence dans l'apparition de cette nouvelle philosophie. Si nous nous trompons en pensant que Descartes a voulu consciemment faire bénéficier la religion et la foi du prestige dont jouissaient, auprès de la plupart des libertins, la science et la raison, — et non pas seulement démontrer, pour des fins d'apologie purement personnelle, l'accord de sa physique avec les vérités fondamentales du spiritualisme chrétien, l'erreur que nous commettons est alors celle-là même qui inspirait à Arnauld les lignes suivantes, citées par M. Fortunat Strowski dans le troisième vx)lume de Pascal et son temps, p. 170 : « ...On doit regarder comme un effet singulier de la Providence de Dieu ce qu'écrit M. Descartes pour arrêter la pente effroya-

MOnil.ES HE I.A VOCATION MKTAPnYSIQl'E DE DESCARTES 91

Avons-nous le droit maintenant fie rassembler les raisons (jui plaident en faveur de la vrnisenihlanre de notre liypolh<'»st' ? On voit assez, d'après ce qui ])v('i{'(\i\ quo fondée sur tine conjecture psychologique doiil le iioiiil de dépari est notre connaissance de la tournure d'esprit peu scientifique et des préoccupations suilout reji^'icuses de De Hcrulle <'n même temps (fue des sentiments de Descartes en ir>26, elle tient néanmoins le plus grand compte des précisions données par Raillet sur la nature technique et positive de l'entreprise exposée par le philosophe au cardinal, et que de cette manière, en liant fortement entre elles la destination religieuse et les fins théoriques et pratiques du cartésianisme, elle concilie, en les englobant, les thèses de M. Espinas et de M. Gilson S toutes

blf que beaucoup fie personnes de ces flerniers temps semblent avoir à l'irréligion et au libertinage, par un moyen proportionné à leur disposition. Ce sont des gens qui ne veulent recevoir que ce qui se peut connaître par la lumière de la raison, qui ont un entier éloignement de commencer par croire, à qui tous ceux qui font profession de piété sont suspects de faiblesse d'esprit, et qui se ferment toute entrée à la religion par les préventions où ils sont, et qui est en la plupart une suite de la corruption des mœurs, que ce qu'on dit d'une autre vie n'est que fable et que tout meurt avec le corps. Il semble donc que ce qu'il y avait de plus important au salut de tous ces gens-là et pour empêcher que cette contagion se répande de plus en plus, était de les troubler dans leur faux repos, qui n'est appuyé que sur la persuasion où ils sont qu'il y a de la faiblesse d'esprit à croire que notre âme survit à notre corps. Or, Dieu qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, et qui cache par là les effets admirables de sa Providence, pouvait-il mieux leur causer ce trouble si propre à les faire rentrer en eux-mêmes, qu'en suscitant un homme qui avait toutes les qualités que ces sortes de gens pouvaient désirer pour rabattre leurs présomptions et les forcer au moins d'entrer ilans de justes défiances de leurs prétendues lumières ; une grandeur d'esprit tout à fait extraordinaire dans les services les plus abstraits, une application à la seule philosophie qui ne leur est point suspecte, imifession ouverte de se dépouiller de tous préjugés communs, ce qui est fort à leur goût ; et qui jiar là même a trouvé moyen de combattre les plus incrédules .' »

1. .Nous nous séparons de M. Gilson en ce (jue nous accordons plus d'importanee que lui à la préoccupation de De.searles de défendre la religion, ait moins pendant les années de jormalion de sa métaphysique, mais nous reconnais,sons qu'un des problèmes importants que le philosophe avait à résoudre était la démonstration de l'accord des principes de sa physique avec les grandes vérités du christianisme ainsi qu'avec

deux appuyées sur une interprétation serrée et minutieuse des textes et des événements de la vie de notre auteur. Nous insisterons donc sur deux autres avantages essentiels que notre conception nous semble présenter : elle explique la primauté de rang et d'importance que pendant les premières années de son séjour en Hollande Descartes accorde à la métaphysique, tant dans ses préoccupations pratiques que dans sa manière d'envisager les rapports de cette discipline avec la physique • elle rend historiquement intelligible la doctrine, d'interpréta tion si difficile, connue sous le nom de « cercle cartésien ».

Sur le premier point, il ne nous en coûtera guère d'accorder à M. Gilson que chez Descartes les projets du savant prirent bientôt le pas sur les visées de l'apologiste, assez vite laissées à l'arrière-plan. — D'abord, comme nous l'avons montré, c'est en quelque sorte toute l'œuvre du philosophe, la physique comprise, qui dans sa pensée se présentait comme une apolo-

la théologie du temps. — Avec M. Espinas, nous pensons que Descartes s'est cru, à un moment de sa vie (de 1626 jusqu'au procès de Galilée), investi d'une mission religieuse, mais nous n'accorderions pas au savant historien que l'idée de cette mission ait déterminé dans l'esprit du disciple de De Bérulle le contenu même de ses affirmations doctrinales, surtout en matière de philosophie naturelle : que par exemple la théorie du mécanisme universel ait été construite pour répondre aux besoins de l'apologétique catholique en ce qui concerne les deux questions de l'âme des bêtes et de la présence réelle dans l'Eucharistie. A notre sens, à partir de 1623 sans doute, Descartes a cherché sincèrement le point d'accord entre ses convictions religieuses et ses principes de physique, en voie de systématisation, et, ce point d'accord une fois trouvé et sa conscience de chrétien une fois rassurée sur la légitimité de sa réforme des disciplines positives, il a accepté comme une épreuve décisive le rôle de défenseur laïque de 'a religion contre les libertins, mais en faisant servir à cette défense plutôt tout l'ensemble de son œuvre philosophique que telle théorie scientifique particulière. La formation des idées de Descartes en matière de physique reste donc indépendante de toute préoccupation d'apologétique. De plus le philosophe n'eut pas à jouer longtemps le rôle qu'il avait assumé. La condamnation de Galilée, et, en même temps que de Galilée, d'une hypothèse astronomique dont la physique cartésienne était elle-même inséparable, le contraignit vite à passer de l'offensive à la défensive, et à songer moins à attaquer les doctrines des libertins qu'à démontrer l'orthodoxie des siennes propres en les rattachant à des idées admises par les théologiens de son temps. — Sur le sens plus strict dans lequel M. A. Espinas interprète 'e but apologétique de la métaphysique cartésienne, voir son article sur L'idée

gie de la religion, les succès de l'entreprise scientifique venant incessamment confirmer la vérité do ses fondements métaphy siques. Ensuite, il faut se garder de perdre de vue les circonstances et les événements indépendants fie la volonté de Descartes qui déterminèrent peu son détachement de la spéculation métaphysique et thélogique. S'il n'y revient, après les Méditations, que pour préciser, éclaircir ou modifier quelques points de sa doctrine, et si ces précisions, ces illustrations ou ces modifications, introduites notamment dans sa théorie de la liberté, représentent dans son système des survivances de l'enseignement scolastique, au lieu de s'inspirer des idées neuves et personnelles impliquées dans la démarche initiale du Cogito, c'est que cette attitude, si différente de la première, lui est imposée par la résistance obstinée du public des théologiens à ses innovations tant métaphysiques que phyr^t-

initiale de la philosophie de Descartes, Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1917. — Il écrit notamment, sur l'automatisnic des bêtes (p. 262-264) et sur la présence réelle dans l'Eucharistie (p. 264-266) : « La négation radicale de l'existence d'une âme chez les animaux ne serait donc pas une conséquence de la systématisation de Descart<is, elle en serait aussi bien la cause... Or quelle est la nature de cette négation ? Elle est un moyen tactique, une échappatoire aux difficultés suscitées par la théorie aristotélicienne quand on la rapproche du dogme chrétien... Des raisons d'ordre moral et religieux, — on prenait alors volontiers l'un pour l'autre ces mots de morale et de religion, — ont donc déterminé De.scartes à affirmer ce premier dogme qui, une fois adopté, entraîna de proche en proche une sorte de cristallisation dans ses pensées... Enfin la théologie était particulièrement intéressée au triomphe de cette interprétation mécaniste de la vie ; car il devenait alors tout simple que, comme l'âme de l'homme trônait dans un amas de matière homogène, non individualisée par l'organisation, automate avec lequel elle n'avait rien de commun dans son essence, de même la personne divine i)ût résider dans la matière homogène de l'hostie, sans l'intermédiaire d'une organisation, et sans la conspiration d'âmes inférieures qu'il eiU fallu concevoir comme unies à elle par des transitions insensibles à la manière d'Aristote... A ses yeux faux yeux de Descartes], l'âme était dans le corps ce que la substance divine était dans l'hosfe, une puissance radicalement différente, dominant d'une hauteur infinie la matière, réduite à des i»artie» étendues. Les croyances du chrétien ont manifestement déterminé les préférences dogmatiques du philosophe pour cette séparation tranchée du monde des esprits et du monde des corps quand, avant d'y être amené par la logique d'un système, il s'est trouvé d'emblée partisan résolu de l'automatisme animal ».

ques. A l'offensive contre les libertins doit succéder jusqu'à sa mort la défensive contre les scolastiques. — L'auteur, qui malgré son excessive prudence et ses protestations de soumission se voit refuser par la Sorbonne, à qui elles sont respectueusement dédiées, l'approbation officielle de ses Méditations, qui est impliqué malgré lui dans les graves conflits entre jansénistes, molinistes et thomistes, qui pour démontrer l'orthodoxie de ses idées est à chaque instant tenu de batailler tantôt contre les Jésuites, tantôt contre des professeurs et des théologiens hollandais, se trouve bien vite amené à renoncer au rôle ingrat de missionnaire laïque, pour se consacrer tout entier tant à ses recherches scientifiques de tout ordre qu'au développement, à la systématisation et, quand il le fallait, à l'apologie de sa physique.

Bien plus, cette première philosophie de Descartes, ébauchée en 1629, nous ne la connaissons pas telle qu'elle était dans son expression spontanée, vivante et libre, car c'est avant la publication des « Méditations », avant même celle du « Discours de la Méthode », et dès la nouvelle de la condamnation de Galilée, que notre auteur se voit forcé de changer d'attitude et de songer bien plus à se défendre lui-même et à défendre sa physique, en la rattachant plus ou moins artificiellement à des thèses métaphysiques parfois teintées de scolastique, qu'à opposer aux incrédules, au nom de la religion et au nom de la science, les principes originaux d'une nouvelle apologétique. L'interprétation que nous avons donnée du but de la métaphysique cartésienne ne vaut donc que pour la période relativement restreinte qui s'étend entre les entretiens avec le cardinal de Bérulle et la fin de l'année 1633, et c'est sur les déclarations faites par le philosophe à Mersenne en 1630, à deux reprises différentes, que nous entendons l'appuyer.

En juillet 1629, Descartes vient de commencer un « petit traité » de métaphysique qu'il médite depuis ses conversations à Paris avec le cardinal de Bérulle et les religieux de l'Oratoire. Il s'est assuré pour ce travail la collaboration du Père Gibieuf, et il rappelle à ce dernier la promesse qu'il lui avait faite « de le corriger et d'y ajouter la dernière main » ^

1. Lettre au Père Gibieuf du 18 juillet 1629, Ad. et T., I, p. 17.

MOBILES DE LA VdCATlON MÉTAPHYSIQUE DE DESCARTES 9")

Quelle est la deslinulion de ce Irailé, el quelle place prend-il dans les jiréoccupalions de l'auteur !» — Nous allons l'apprendre de Descaries lui-niùme. Il écrit à Mersenne le 13 avril 1G3U : « Pour votre question de théologie, encore qu'elle passe la capacité de mon esprit, elle ne me semble pas toutefois hors de ma profession, pour ce qu'elle ne touche point à ce qui dépend de la révélation, ce que je nomme proprement théologie ; mais elle est plutôt métaphysique et se doit examiner par la raison humaine. Or j'estime que tous ceux à qui Dieu a donné l'usage de cette raison sont obligés de l'employer principalement pour tâcher à le connaître et à se connaître eux-mêmes. C'est par là que j'ai tâché de commencer mes études, et je vous dirai que je n'eusse su trouver les fondements de la Physique, si je ne les eusse cherchés par cette voie. Mais c'est la matière que j'ai le plus étudiée de toutes, et en laquelle, grâce à Dieu, je me suis aucunement satisfait ; au moins penséje avoir trouvé comment on peut démontrer les vérités métaphysiques d'une façon qui est plus évidente que les démonstrations de géométrie ; je dis ceci selon mon jugement, car je ne sais pas si je le pourrai persuader aux autres. Les neuf premiers mois que j'ai été en ce pays, je nai travaillé à autre chose, et je crois que vous m'aviez déjà ouï parler auparavant que j'avais fait dessein d'en mettre quelque chose par écrit ; mais je ne juge pas à propos de le faire que je n'ai vu premièrement comment la physique sera reçue » ^

La dernière phrase doit retenir notre attention. Son sens se précise ainsi que celui de toute la lettre si on la rapproche d'une autre lettre écrite au même correspondant le 2S novembre 1630. Ayant reçu de Mersenne un extrait manuscrit d'un livre impie publié secrètement à trente exemplaires, Descaries lui annonre son intention de prouvei- bientôt contro les libertins « avec plus de certitude même que la géométrie », les vérités de la religion, comme « l'existence de Dieu et celle d^ nos Ame? lorsqu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immortalité ». S'il s'occupe encore de physique et prépare sa Dioptrique qu'il publiera avant sa métaphysique, c'est (( pour éprouver sa propre faculté d'expliquer ses conceptions

Page 1