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AUX FINS DE LA MÉTAPHYSIQUE CARTÉSIENNE

Ce long détour était nécessaire pour déterminer avec quelque précision historique et surtout avec quelque sûreté l'analogie de but par laquelle s'expliquent, d'une manière très vraisemblable, la reprise et l'utilisation par Descartes de l'argument de Saint-Augustin. Rassemblons maintenant les résultats de nos recherches.

Quelle que soit la différence des temps, des milieux, dos tempéraments, la tentative philosophique de Descartes, nonobstant son caractère scientifique, revêt, en un sens indiqué plus haut et avec les réserves que ce sens comporte, un caractère religieux et apologétique qui, au moment où elle se dessine, la rapproche de celle de Saint-Augustin. Ce dernier combattait la doctrine de la Nouvelle Académie ; Descartes veut réfuter les sceptiques. Saint-Augustin défendait contre les écoles païennes l'existence du Dieu du christianisme ; Descartes entreprend de le démontrer géométriquement aux athées. Saint-Augustin, contre quelques chrétiens, et surtout contre les manichéens et les épicuriens, définissait et prouvait le dogme catholique de la spiritualité de l'âme ; Descartes établit cette spiritualité, condition de l'immortalité, contre les négations des libertins et des beaux esprits de toutes les écoles, sectateurs d'Epicure et de Lucrèce, disciples de Pomponace et de Télésio, si vivement houspillés déjà par son ami Mer-

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senne. Que nolro philosophe donc, au hasard d'une letluie ou d'une eonversalion, se trouve en présence de l'argument de Sainl-Augustin, adapté précisément à cette triple fin, comment croire qu'il n'en saisira pas aussitôt la valeur et l'impoilance ?

Mais avait-il des chances sérieuses de le rencontrer ainsi et d'en apprécier exactement l'intérêt et la portée, lorsque vers 1028, date de sa vocation philosophique définitive ^ il s'entretenait avec le cardinal de BéruUe ou avec les religieux de sa congrégation des principes de la méthode et de la physique nouvelle, el du profit commun qu'il en attendait pour la science et pour la religion i'

Le grand maître de la doctrine chrétienne aux yeux du fondateur de l'Oratoire et de ses disciples, ce n'est pas Saint- Thomas, mais Saint-Augustin. L'esprit qui anime ses ouvrages, ce n'est pas celui de la scolastique, qu'il estime trop subtil et trop raisonneur, c'est l'esprit de « l'aigle des docteurs » ^, jilus intuitif et plus spontané. Dès lors, quand Descartes commence à exposer à son directeur de conscience et aux autres ecclésiastiques ses amis les scrupules que comme chrétien il éprouve à philosopher, même dans les matières de physique, en s'engageant en dehors des sentiers tracés par l'Ecole, quels encouragements et quelles suggestions peut-il recevoir d'eux qui n'aient pas le sens d'une invitation à rattacher sa doctrine scientifique, par l'élaboration d'une métaphysique nouvelle, à la tradition authentiquement chrétienne du plus grand des Pères (Je l'Eglise ? — Cette certitude du savoir humain, que le cardinal de Bérulle demande sans doute au philosophe de subordonner à la vérité religieuse, mais que celui-ci doit encore maintenir contre les sceptiques par un argument à la fois invincible au doute et indépendant des preuves logiques de l'existence de Dieu, n'est-ce pas la certitude même du Cogito auguslinien, l'ineffable, mais indéniable conscience que par le repliement sur soi l'Ame humaine obtient en même temps d'elle-même et de son Créateur ? Comment donc supposer (jue De Bérulle, familier sans nul doute avec une conception

1. Suivant M. Espinas (L'idi'e initiale, p. 270, noto 1), » toutes les grandes conceptions fie Descartes naissent à ce moment ». La conception <lu Cogito est sans doute du nombre.

2. Sur ce point, voir E. Gilson, La liberté chez Descaries, p. 1C4-1CG.

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qui, suivant le mot d'Arnauld, est « la base et le soutien » de la philosophie de Saint-Augustin, n'ait pas compris le secours que son disciple pouvait en retirer pour des desseins d'apologétique et de conciliation de la science et de la foi dont il était, « après Dieu », on ne ne saurait trop le répéter, l'inspirateur et l'auteur ?

On objectera peut-être que malgré l'autorité que lui confér raient son savoir théologique, son talent, et l'éminence de sa fonction spirituelle, le cardinal n'a jamais été mis au courant par Descartes de ses pensées scientifiques et philosophiques d'une manière assez précise pour être en mesure de l'orienter vers une solution déterminée des difficultés qu'il rencontrait dans l'élaboration de sa doctrine. — Sans reprocher à l'objection son invraisemblance psychologique, et sans insister sur le fait qu'elle n'exclut pas l'hypothèse d'une lecture de Saint- Augustin, entreprise par Descartes sur le conseil de Bérulle ou de ses autres amis de l'Oratoire, nous répondrons que sur une théorie au moins du système en formation le cardinal et sans doute aussi les pères possédaient en 1628 des indications suffisamment précises. Nous faisons allusion à la réduction de la matière à l'étendue et à la doctrine du mécanisme. Les Regulae ad directionem ingenii dont la rédaction, de l'avis de tous les historiens, ne peut être postérieure à cette date \ contiennent, dans la règle XIV, un passage où le philosophe affirme que dans notre imagination les deux idées du corps et de l'étendue constituent non pas deux notions distinctes, mais une seule et même idée, et que sur le plan du réel il n'y a aucune différence entre l'affirmation : Corpus habet extensionem, et les propositions : Corpus est extensum, Extensum est extensum ^. Or cette même année 1628 est marquée par les entretiens bien connus dans lesquels Descartes fait entrevoir

1. Sur ce point voir Millet, Histoire de Descartes avant 1637, p. 138 sqq.; — Hamelin, Descartes, p. 43 sq. ; — Ch. Adam, note des pages 486-488 du tome X des Œuvres de Descartes ; — Espinas, L'idée initiale, p. 234.

2. Regulae ad directionem ingenii, R,. XIV, Ad. et T., X, 444 : Jam pergamus ad haec verba : corpus habet extensionem, ubi extensionem aliud quidem signiflcare intelligimus quam corpus ; non taraen duas distinctas ideas in pliantasia nostra formamus, unam corporis, aliam extensionis, sed unicam tantum corporis extensi ; nec aliud est, a parte

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à De Bérullo et ù d'autres iiilt'iIiMiileuis les bienfaits (jue toutes les s<^-ienoes et uotamuieut la médecine et la niéeaniqu<? retireraient de sa méthode, et comme dans l'esprit du philosoplie la réforme des sciences était liée à un profiramnio général de physique mécaniste. et supposait l'affirmation foruJamentale de la réduction de la malièif à l'étendue, l'explication de cette conception constituait certainement la partie capitale de sou exposé, celle sur laquelle il lui importait de retenir le plus longtemps l'attention de ses auditeurs, celle aussi qui par sa suriuenanl»» nouveauté, par sa hardiesse, était de nature à les frapjjcr davantage et à se graver le plus profondément dans leur esprit. A la suite de ces entretiens, c'était donc l'idée la plus originale et la plus subversive de la nouvelle philosophie scientifique qui s'offrait à l'examen du théologien mystique de l'Oratoire, avec les négations audacieuses qu'elle impliquait des causes finales, des formes substantielles, »t de tous les principes de la physique thomiste ; et le problème qui venait ainsi d'être posé par Descartes devant la conscience religieuse de son directeur, c'était en même temjjs U' plus grave de tous les problèmes de certitude qui à cette date de son existence exigeaient de son esprit, jusqu'alors absorbé dans les recherches scientifiques, un effort prolongé et approfondi de spéculation métaphysique. Ce problème, oîi se trouvaient engagés les intérêts de la morale et de la foi, >-n même temps que ceux du dogme, le théologien ne pouvaitil aidei' le philosophe à le résoudre ?

A la vérité, nulle théorie n'était plus propre que le mécanisme cartésien h élayer sur des fondements solides la doctrine chrétienne de la distinction de l'ame et du corps. En <'xcluant avec décision de la physique les formes substantielles, les énergies et les qualités occultes, et en ne reconnaissant h la matière, en vertu de la loi fl'inertie, aucune spontanéité propif, aucune force qui ne lui vienne d'un mouvement de ses parli<'ules, déterminé pai' une cause extei-ne, la doctrine faisait

ri'i, <iiiani si rlicprem : corpus est oxlonsuni, vfl potius : fxtpnsum est oxJnnsiim. — Dcscartr-s est déjà en possession de son idée de la distinction de l'Ame et du corps (voir la Reg. .XII, Ad. cl T., X. 41.S, et comjiarer : Hamelin, Desrarles. p. %).

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disparaître ces pouvoirs ambigus, mi-matériels, mi-spirituels, que la scolastique se plaisait à imaginer derrière les phénomènes, et elle renforçait la notion de la spiritualité absolue de l'àme en accentuant l'opposition de sa nature à celle de la substance matérielle. Ainsi elle écartait le péril, menaçant pour ce dogme, d'une philosophie plus logique sur ce point et plus radicale que celle de l'Ecole : le panthéisme des philosophes italiens de la Renaissance qui, en animant toutes les forces naturelles, en logeant partout non seulement des vertus magiques, mais des inclinations instinctives et des activités conscientes, concevait l'univers à l'image du corps vivant, comme une conspiration harmonieuse d'âmes individuelles, réglées dans leurs rapports par la pensée organisatrice de l'âme du monde, et risquait par suite d'abolir, ou pour le moins d'obscurcir dans les esprits la distinction de l'être spirituel et de la nature corporelle. Que le danger iùi sérieux pour le spiritualisme chrétien à une époque où, par suite d'une insuffisante détermination des caractères irréductibles respectivement propres au sujet pensant et à l'objet matériel, le monisme était aussi incapable qu'au temps des physiciens d'Ionie ou des stoïciens de revêtir une forme idéaliste, c'est ce que prouve jusqu'à l'évidence l'unanimité avec laquelle les contemporains de Descartes, catholiques dévots ou tièdes, athées ou sceptiques, s'accordent à interpréter en un sens rftatérialiste les doctrines non pas même de Pomponace et de Télésio, mais souvent de Bruno et de Campanella.

Quelle que fût donc la gravité du conflit dans lequel Descartes s'engageait en opposant sa physique à l'enseignement officiel de l'Ecole, les scrupules éprouvés par lui de ce fait devaient, aux yeux même des théologiens de l'Oratoire, être largement balancés par la conscience de l'efficacité supérieure de l'arme avec laquelle il allait combattre, à l'exemple de ses amis Silhon et Mersenne, les rapides et incessants progrès de l'athéisme, du matérialisme^ et de l'incrédulité. Pour-

1. Arnauld l'avait bien compris. Parlant du caractère inétendu de l'ârae, il écrit : <( ...Cela seul étant prouvé, comme il l'est dans les Méditations de Descartes, il n'y a point de libertin qui ait l'esprit juste qui puisse demeurer persuadé que nos ftmes meurent avec nos corps ». (Texte cité par M. Strowski, Pascal, t. III, p. 271).

LITILIPATION CARTÉSIEX.NK Dl (( COGITO » AIGI'STIMEN 1 0.'»

tanl. deux contlitions impérieuses s'imposaient à lui s'il voulait, au début de son entreprise, non pas seulement mériter jtour celle-ci l'approbation et le patronage de De Hérulle, mais obtenir pour sa propre conscience pbilosophique la satisfaction (ju'ù cause de la j)rofondeur de ses croyances, et en raison de la tournure particulière de son esprit, il ne pouvait trouver que dans une systématisation complète et harmonieuse de ses idées de chrétien et de ses conceptions de savant. La première était de réussir à projeter sur la notion d'âme spirituelle une clarté égale à celle que la réduction de la matière à l'étendue introduisait dans le concept de corps ; la seconde était de rattacher à la plus authentique tradition chrétienne les prinicpes de sa physique, présentée comme une conséquence toute naturelle du dogme de la spiritualité de l'âme. Et c'est justement la route à suivre pour atteindre ce double but que les lumières théologiques de l'Oratoire étaient capables d'éclairer.

Il n'est pas possible en effet que le cardinal De Bérulle n'ait pas été frappé, comme le fut plus tard Ai'nauld, autre disciple enflammé du grand père de l'Eglise, de la ressemblance que présentait la conception cartésienne de la nature corporelle avec celle de Saint-Augustin qui, sans identifier absolument la matière à l'étendue en longueur, largeur et profondeur, choisit néanmoins toujours cette propriété pour la distinguer de la nature pensante, indivisible à la rigueur et dépourvue de dimensions, et en fait pour ainsi parler l'attribut principal et substantiel des corps''. Dès lors, l'autorité de ce docteur ayant pour lui plus de poids que celle de l'Ecole, il est naturel de penser qu'à Descaries indécis et cherchant sa voie, c'est une lecture des œuvres de Saint-Augustin qu'il a conseillée 2. Peut-être même lui a-t-il sommairement exposé,

1. Notamment dans les textes suivants : De Genesi ad litteram, lib. VII, cap. XXI ; — De Trinitate, lib. X. cap. VII ; — Epistola CLXVI llieronytiio (415), cap. Il ; — De Quantitate Animae liber unus, cap. III : Non enim uUo modo aut lonpa, aut lata, aut quasi valida suspicanda est anima ; corporea ista sunt ut mihi videtur, et de consuotudine corporum sic animam quaerimus.

2. Justement deux passages au moins des Reyiilae ad directioneni inuenii, écrites à cette dafi', semblent se ressentir de l'influence des lectures de St-Augustin. Dans l'un, (jui paraît t}tre une sorte de prépa-

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de vive voix, l'originale manière dont le saint, dans le De Trinitate, avait démontré la spiritualité de l'âme par la connaissance qu'elle possède d'elle-même. N'était-ce pas là en effet la preuve idéale, celle qui répondait à tous les desiderata du philosophe ? Partant du doute sur la nature de l'âme, elle n'avançait ensuite au sujet de ses propriétés rien de ce c^iù avait été exclu par le doute initial, n'en affirmait rien qui ne fût impliqué dans le fait même de ce doute, et défiait ainsi tous les arguments des sceptiques. Construite sur la base do la seule connaissance que l'âme a d'elle-même, elle se développait sans jamais faire appel aux notions obscures do force vitale, de pouvoir moteur, de forme et d'acte du corps organisé, ni à des images quelconques empruntées à la vie sensible et corporelle ; — et par là, définissant l'esprit en fin de compte par les seuls modes de la pensée, elle préparait, contre les doctrines dangereusement confuses de la scolastiquo et de la Renaissance, l'affirmation corrélative, dans le monde

ration au Cogito, Descartes cite comme exemple de connexion nécessaire de « natures simples » l'exemple de Socrate doutant de tout, mais par là même comprenant qu'il doute et qu'ainsi quelque chose peut être vrai ou faux. « Si Socrates dixit se dubitare de omnibus, hinc necessario sequitur : ergo hoc saltem intelligit quod dubitat : item ergo cognoscit aliquid pdSise esse verum, vel falsum, etc. ; ista enim naturae dubitationis necessario annexa sunt ». (Regulae, Ad. et T., X, 421). — C'est la pensée exprimée par St-Augustin dans le De vera Religione, cap. 39 : « Omnis qui se dubitantem intelligit, verum intelligit, et de hac re quam intelligit certus est. Omnis igitur qui utrum sit veritas dubitat, in se ipso habet verum, unde non dubitet ; nec uUum verum nisi veritate verum est. Non itaque oportet eum de veritate dubitare qui potuit undecunque dubitare ». — Le second passage auquel nous faisons allusion suit de très près le premier dans les Regulae ad directionem ingenii (Ad. et T., t. X, p. 423). Descartes y reproduit une idée du Contra Academicos (lib. III, cap. XI), en affirmant qu'aucune expérience ne saurait nous décevoir si nous nous bornons à enregistrer ce qui est immédiatement perçu : l'erreur n'apparaît qu'au moment où nous nous prononçons sur la nature des choses elles-mêmes en assemblant dans un jugement des données sensibles diverses (dum res quas credimiis a nobis ipsis aliqito modo componuntur). Nous avons noté plus haut, dans une note de notre Introduction que Huet reprochait déjà à Descartes d'avoir emprunté au Contra Academicos de St- Augustin sa réfutation des sceptiques, et son idée de l'évidence des connaissances immédiates, prises en tant que pensées et,' comme nous dirions aujourd'hui, en tant que phénomènes internes et psychologiques.

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inalériel, du pur mécanisnie géométrique. — Sur tous los points, satisfaction était offerli* jiar la jtfnsée do Saint -Augustin aux besoins sjjéculatifs rt religieux du philosophe. Est -il vraisemblable dans ces conditions que De Bérulle, qui connaissait ce précieux, cet unique guide spirituel, ail négligé de lui confier Descartes, et laissé celui-ci s'engager, avec les seules ressources de ses lumières profanes, dans les hasards d'une lutte dont l'enjeu était le salut de la foi, alors surtout qu'il venait hii-mènie. avec son autorité de directeur de conscience, >W lui indiquer impérieusement sa vocation philosophique ?

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