‹ Les antécédents historiques du "Je pense, donc je suis"Chapitre 48 sur 158 · I. — La conception de Plotin · texte numérisé non relu

I. — La conception de Plotin

L'analyse des mobiles divers qui ont décidé Descartes vers 1628 à travailler à l'élaboration d'une nouvelle métaphysique, la détermination précise du problème de l'accord entre la science et les dogmes de la religion naturelle qui préoccupait alors son esprit, enfin la connaissance de l'influence exercée sur lui à la même date par le cardinal De" Bérulle et par la théologie de l'Oratoire, nous ont permis non seulement d'établir c[ue la i^ensée exprimée dans, le Cogito augustinien répondait pleinement aux besoins théoriques et pratiques de son entreprise, mais encore de conjecturer avec quelque vraisemblance qu'elle dut lui être transmise soit par la conversation, soit par la lecture des œuvres du saint, et notamment du De Trinitate. Mais la probabilité de notre hypothèse s'accroîtrait singulièrement si nous réussissions à démontrer que, considéré du point de vue étroit de l'apologétique et adapté particulièrement à la démonstration de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, l'argument, depuis Saint- Augustin, n'avait jamais été totalement oublié, et que la fréquence de son utilisation, dans les traités destinés à réfuter les libertins, n'est jamais plus grande que vers les années 1637-1641, dates de publication du Discours de la Méthode et des Meditationes de Prima Philosophia. Seulement la diversité des formes qu'il revêt suivant les auteurs masquerait leur réelle parenté, si nous ne pre-

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nions préalablement soin de les identifier, en remoiilanl à Ifiir >ouree j)remière et commune.

Or. celle source, M. Picavel l'a montré, c'est, avant Sainl- Au^'uslin, Plolin, un des « vrais maîtres des philosophes mé- «liévaux ». Par quelle suite de remaniements, de transformations el d'élaborations successives, une idée émanée de Plotin .st-elle devenue, chez des apologistes contemporains de Dhsarles et chez Descartes lui-même, un argument invoqué tantôt . n faVeur de l'existence de Dieu, tantôt en faveur de la spiritualité de l'âme ? Telle est la question que nous devons maintenant étudier ; mais ensuite, comme le but et la portée de la philosophie cartésienne de la certitude interdisent de l'enfermer dans les cadres étroits de l'apologétique, nous devrons rechercher si la notion néo-platonicienne d'où procède le Cogito cartésien a pu, considérée dans ses rapports a.vec la théorie de la connaissance, parvenir à Descartes par l'intermédiaire d'autres philosophes et d'autres théologiens que Saint-Augustin, et dans la forme que ceux-ci lui avaient donnée.

Les intéressants travaux de M. Picavet, qui, un des premiers parmi les historiens de la philosophie, s'est attaché à déceler dans la pensée de Descartes des traces de l'enseignement scolastique ^ permettent de suivre à travers tout le moyen-âge. • t jusque dans les temps modernes, l'influence persistante exercée par le néo-platonisme sur la spéculation religieuse et philosophique 2. — Suivant cet auteur le Cogito cartésien, surtout si on l'envisage comme un premier échelon à gravir pour parvenir à la connaissance de Dieu, procéderait, par Sainl- Auf.'ustin, de l'idée plotinienne de conversion de l'âme vers la divinité : en se détournant des choses sensibles et en se repliant sur elle-même, l'âme remonte à la source de son être, d'abord

1. Voir notaniincnt : Essais sur l'histoire générale et comparée des yhilosophies médiévales, par F. l'icavet, Paris, Félix Alcan, 1913, in-i». — l.e chapitre XVII (p. 328-3'*;;) a pour titre : Descartes et les philosophies médiévales. — Abréviation employée : Picavet, Essais.

2. Voir, outre l'ouvrape déjà cité, l'Esquisse d'une histoire générale et comparée des philosophies médiévales, par François Picavet, E'aris, Félix Akan, l'JOo. — Consulter surtout le chapitre V, p. 95-124 : Les vrais maîtres des jihilosophes médiévaux. — Abréviation employée : Picavet, Esquisse.

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jusqu'à l'Intelligence, qui est la seconde hypostase, puis, au delà du monde des essences et des intelligences, jusqu'à l'Un, principe suprême et ineffable de toutes choses. « Car Plolin et son école ont singulièrement transformé le Connais-toi toimême de Socrate. Chez le maître de Platon, la formule a surtout un sens moral comme l'a montré M. Boutroux. Pour Platon, elle a une signification métaphysique, pour les Plotiniens elle a une portée théologique. L'intuition qui nous fait connaître l'âme dans sa nature véritable et la plus irftime nous permet de saisir Dieu par l'extase, dans la mesure où cela nous est possible ». La notion de liaison des deux connaissances : connaissance de l'âme par elle-même et connaissance de Dieu par l'âme, telle qu'elle est exposée dans la Troisième Méditation, ne serait donc autre chose qu'une transposition chrétienne, due surtout à Saint-Augustin, de la conception néo-platonicienne ^ « J'ai en quelque façon premièrement en moi la notion de l'infini que du fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même... Et de vrai, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; mais, de cela seul que Dieu m'a créé, il est fort croyable qu'il m'a en quelque façon produit à son image et semblance, et que je conçois cette ressemblance dans laquelle l'idée de Dieu se trouve contenue, par la même faculté par laquelle je me conçois moi-même » ^ Bouillet, dans son édition de Plotin, avait déjà signalé le rapprochement, et nous nous en voudrions de ne pas citer la traduction qu'il donne d'un texte fort important des Ennéades : « Quand nous pensons et que nous nous pensons nousmêmes, nous voyons une nature pensante ; sinon, en croyant penser, nous serions dupes d'une illusion. Par conséquent, si nous pensons et si nous nous pensons nous-mêmes, en nous pensant nous-mêmes, nous pensons une nature intellectuelle. Cette pensée présuppose une pensée antérieure qui n'implique pas de mouvement. Or comme ce sont l'essence et la vie qui sont les objets de !a pensée, il doit y avoir avant cette essence

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