Plotin, Ennéades, VI
l/KI,AnOnATI()N HIPTOniOt'K ni' « cogito » llî^
(If l'iniagiiinlion iitj^ vient s'inlfrcah'r onire la pensëo cjui connaît el l'èln' qui est ronnu, on sorlo que le corps et la mati^^p n'y jouent aucun rôle. Or c'est précisément l'absence de ces termes inlerniéijiaires (jni confère à la conscience de soi 1»' ju-ivilège de l'absolue certitude. Cette connaissance reste vraie, môme si on a préalablement admis sur tout le reste le doute al)solu des sceptiques, parce qu'elle est caractérisée par la présence immédiate de l'objet au sujet '. En recherchant quelle est l'affirmation qui échappe à ce doute, Saint-Augustin a donc résolu pour son propre compte le problème de la connaissance tel qu'il était posé par la pensée antique. Nous pouvons connaître puisque dans une opération privilégiée de notre pensée ce n'est plus une forme sensible, ni morne une forme intelligible, semblable à l'objet senti ou compris, et encore moins une petite image de cet objet, qui nous informe de sa présence et de ses propriétés : c'est l'objet lui-même qui, se confondant avec la pensée, n'est plus astreint à la condition de déposer pour ainsi dire en elle quelque équivalent de lui-même.
On pressent déjà les imi)ortantes conséquences que cette conception, approfondie par Descartes, entraînera dans la théorie de la connaissance des objets extérieurs : nous verrons bientôt qu'elles convergent toutes vers nn résultat remarquable : la préparation d'une solution idéaliste à substituer à la solution réaliste que la pensée antique avait donnée du problème du savoir. Pour l'instant, notre e.xposé visait seulement à montrer que malgré son caractère mystique, et grâce à de nombreux liens de connexité avec la théorie de la connaissance, la conception plolinienne de la conscience de soi était apte à se transformer peu à peu en une solution du problème de la certitude, et à devenir alors le point de départ d'une métaphysique rationaliste. Ce point établi, et lo Cogito de Descartes étant ainsi nettement rattaché h sa source primitive, nous devons prouver que l'idée n'a jamais été tout à fait oubliée, et qu'entre Saint-.Xugustin et Descartes, et notamment dans des ouvrages d'ajiologétique antérieurs de très peu au
1. Saint-Augustin, f)e Trinitate, lib. X, cap. 10 ; — De Civitate Dei, lib. XI, cap. 26 ; — voir plus haut : Première Partie, chapitre premier de notre livre, II et III, notre commentaire de ces textes.
120 l'élaboration historique du « COGITO »
Discours de la Méthode ou contemporains de ce livre, on la retrouve sous diverses formes, utilisée surtout comme une preuve de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme. La nécessité, pour comprendre ce rôle, de remonter, comme nous l'avons fait, jusqu'à Aristote et sa théorie de la connaissance, apparaîtra alors avec plus de netteté.
III. — De Salnt-Augustin a Descartes. — Le « Cogito », preuve de la spiritualité de l'ame
DANS l'apologétique DU DÉBUT DU XVH* SIÈCLE
En attribuant à l'âme humaine, et non plus à la Pensée de la Pensée une connaissance qui, en pleine et immédiate possession de son objet, n'exige ni la contemplation d'un exemplaire intelligible de celui-ci, ni la réception d'aucune espèce sensible, Saint-Augustin, aux yeux des philosophes chrétiens postérieurs pourtant asservis par la scolastique aux formules et surtout aux catégories d'Aristote, semble autoriser l'opinion suivant laquelle, dès cette vie, l'homme posséderait une pensée en acte, indépendante de tout mouvement et de toute action externe de l'objet, étrangère par conséquent à l'activité des sens, et soustraite à toutes les influences organiques. L'âme humaine, bien que la scolastique la définisse officiellement après Aristote la forme et l'acte du corps naturel organisé, se trouve ainsi dotée du privilège qui appartenait dans le système du Stagirite au seul Intellect divin, à la « Pensée de la Pensée » : elle est une forme sans matière ; par une de ses fonctions au moins elle est affranchie de tout lien avec le corps ; son immatérialité absolue peut se déduire de la seule conscience qu'elle a de soi. Que sera-ce, si toutes le$ opérations de la connaissance sont rapportées à cette conscience comme à leur source ? — Sans user du vocabulaire d'Aristote, Saint- Augustin, dans le livre X du De Trinitate, avait déjà appuyé sur cet argument sa doctrine de la spiritualité de l'âme. Forts de cette autorité, les apologistes contemporains de Descartes reprennent l'idée en lui faisant subir quelques retouches au moins dans la forme. Mais entre le IV^ et le XVIP siècle celleci avait déjà été utilisée plusieurs fois par divers philosophes.