I. — La parenté entre le « Cogito » cartésien
ET l'iI.LIMINATION DIVINE
La découverte de la connaissance de l'àme par elle-même achemine Descartes :i une solution du problème du savoir que le réalisme de la philosophie antique avait laissé en suspens : le sujet pensant, en se pensant lui-même, découvre en lui les idées de Dieu et des choses, sans avoir besoin, par une mystérieuse communication, plus inconcevable encore dans un système dualiste, d'appréhender et de recevoir en lui les formes des objets extérieurs. Pourvu d'une signification idéaliste, le Cofiito conduit nécessairement à une doctrine des idées innées, dans laquelle s'affirment énergiquement l'autonomie et la prépotence de la pensée. — Mais la philosophie de Saint-Augustin pouvait-elle vraiment aider Descartes à libérer la connaissance de cet asservissement à la chose que la pensée antique avail considéré comme la condition de sa valeur objective ?
r)ans un système essentiellement théologique, la mesure et la norme de la vérité humaine, c'est sa conformité plus ou moins graruN- à la pensée divine, seule eu possession de la vérité absolue. Si le système cartésien est véritablement imprégné de théolo.L'ie augustinienne, nous devrons donc y découvrir' une doctrine où la ressemblance de l'idée avec la chose
extérieure soit remplacée par sa similitude avec une essence éternelle, avec un exemplaire de la chose doué dans l'entendement divin d'une existence réelle. En conduisant à la doctrine des idées innées, le Cogito ne devra pas trop nous éloigner de la théorie de l'illumination divine.
Pourquoi Saint-Augustin n'a-t-il pas lié à sa conception de la connaissance de l'âme par elle-même une doctrine des idées innées ? — Comme Platon et comme les néo-platoniciens, il admet que les Idées sont les' formes premières, les raisons permanentes et immuables des choses. Elles n'ont pas été créées ; elles existent de toute éternité ; leur siège est l'entendement divin, car il serait sacrilège d'astreindre le Dieu toutpuissant et omniscient à la condition de contempler des exemplaires extérieurs à lui, au moment où il exerce son activité créatrice. Toutes les choses donc existent par participation à ces essences parfaites, et la vraie manière de les connaître consiste à appréhender directement ces essences, et non pas à accumuler les impressions seusibles reçues des objets par nos organes de perception ^ — Mais rien dans notre âme ellemême ne correspond aux exemplaires divins des choses. Saint - Augustin repousse la doctrine platonicienne de la réminiscence, sans doute comme trop favorable au dogme hérétique de l'éternité des âmes, ou à celui de la pluralité de leurs vies et de leur transmigration ^. Pour les mêmes raisons théologiques, il n'accorde même pas que, dans notre contemplation des modèles divins des choses, des idées semblables à ceux-ci se forment réellement dans notre esprit. De Dieu il ne nous vient qu'une lumière qui communique une intelligibilité supérieure à tout ce que nous contemplons en nous et en lui : c'est en lui que nous voyons les raisons des objets extérieurs et les raisons des réalités incorporelles découvertes dans notre âme. Mais au cours de ces visions intellectuelles, méritées et rendues possibles par la pureté de notre âme et par l'ardeur de notre rharité à s'unir à Dieu, il faut bien se garder de confondre la
1. De diversis quaestionibus octoginta tribus liber unus, cap. 46. — Cf. Nonrrisson, Saint-Augustin, t. I, p. 102-103.
2. Cette critique de la réminiscence est intéressante surtout dans le De Trinitate, lib. XII, cap. 15