De Trinitate, lib. X, cap
recherche, virtuellement contenue dans l'énoncé même des problèmes posés, devient chez Nicolas de Cusa, qui en aperçoit l'étroite connexion avec la théologie négative et avec le problème des rapports entre le fini et l'infini, la notion première qui domine tout le développement du savoir : celle d'ignorance savante ou d'ignorance instruite : docta ignorantia ^
Interprétée d'abord en un sens purement négatif dans le De docta ignorantia (1440), où elle se présente surtout sous l'aspect d'une interdiction de déterminer la nature de Dieu par des attributs proportionnés seulement aux êtres finis, et d'une énergique affirmation du caractère inaccessible et incompréhensible pour l'homme de la vérité absolue, la notion d'igno rance instruite prend de plus en plus dans les écrits ultérieurs du philosophe 2 une signification positive. — La conscience de notre ignorance, en plaçant à une distance infinie cette vérité une et iadivisible que notre intelligence s'efforce d'atteindre, en forçant notre esprit à ne jamais se contenter des approximations imparfaites que nous fournit notre science des choses, devient pour ainsi dire l'impulsion motrice qui produit, soutient et dirige le mouvement incessant de notre âme dans son progrès vers le savoir. De ce mouvement en effet nous prévoyons le terme ; du désir ardent qui le stimule nous pressentons la fin dans laquelle seule il trouvera son repos. « Le désir de l'intellect ne se porte pas vers ce qui peut être plus grand ou plus désirable. Tout ce qui est en deçà de
1. Sur cette notion de « docta ignorantia », son origine et son développement, et en général sur la philosophie de la connaissance du cardinal de Cusa, consulter : Falckenberg, Grundzûge der Philosophie des Nikolaus Cusanits mit besonderer BerUcksichtigitng der Lehre vom Erkennen, Breslau, 1880 ; — ainsi que l'excellent exposé de M. Ernst Cassirer dans son ouvrage : Das Erkenntnisproblem in der Philosophie itnd Wissenschaft der neueren Zeit, Bd I, s. 21-61, Zweite durchgesehene Auflage, Verlag Bruno Cassirer, Berlin, 1911. ■ — Voir aussi : F. Duhem, Etudes sur Léonard de Vinci, 2« série, XI, p. 104-125, Paris, Hermann, 1906-1909.
2. Et notamment dans les ouvrages suivants ; Idiotae de Sapientia liber primus (1450), Complementum theologicum (1453), De visione Dei (1453- 1454), De venatione sapientiae (1463), De apice theoriae (1463-1464).
l'infini ixnif èlro plus grand. La fin du dosir «'sl donc infinie » '. Si Dieu n'élail jias infini, il n'y aurait pas de fin pour noire désir *. La très sainte ignorance nous procure le meilleur repos, en nous garantissant j)our ainsi dire la possession d'un trésor illimité et inépuisable que nous trouvons dans noire propre champ, et qui nous appartient en toute propriété '.
De même, s'il n'y avait pas une distance infinie entre la science des faits et celle des raisons, entre la connaissance du « quia est » el celle du « quid est », il n'y aurait pas de mouvement de l'àme vers le savoir, car l'âme ne prendrait pas conscience de son être et de sa vie inépuisable *. Plus nous comprenons par notre ignorance instruite que nous n'avons pas encore atteint la vérité, plus les caractères authentiques de la vérité : unité, infinité, éclatent aux yeux de notre esprit. A vrai dire même il nous serait impossible de fixer à nos recherches un but : l'être ou la vérité absolue, et de reconnaître que la réalité finie ou particulière que nous atteignons n'en constitue qu'une image et une approximation imparfaite, si au fond de nous-mêmes nous n'affirmions pas comme une présupposition initiale l'existence de l'être et de la vérité absolue, dont nous connaissons ainsi en un certain sens la nature et les propriétés ; — et c'est à la lumière de cette présupposition initiale que nous avançons vers la vérité, et que nous savons tout ce que nous réussissons à savoir.
Par cet approfondissement de l'idée de la « docta ignorantia », Nicolas de Cusa en vient à affirmer que dans toute recherche est présupposée la lumière qui conduit à l'objet recherché. C'est ainsi que ceux qui ont tenté la quadrature du cercle sont partis de l'hypothèse préalable d'une équivalence du cercle et du carré, impossible dans le monde des objets sensi-
1. « Desiderium onim intellertnale non fertur in id q\iO<\ potest essf ni.ijiis, aut (lesiflorabilius. Omnc auteni citra infinitum potest esse majus. Finis igitiir desiderii est infinitus » (De visioïxe Dei, cap. XVI, p. 97). Nous citons chaque fois Nicolas de Cusa d'après l'édition suivante de ses O'uvres complètes : D. Mcolai de Cusa cardinalis Opéra, Basileae, -VIDLXV, ex ofFicinâ Henricpetrind.
2. Ibidem : Quod nisi Deus esset infinitns, non esset finis desiderii.