CHAPITRE PREMIER La Comparaison des Idées
C'est dans un ouvrage publié seulement en 1638 ' : VlJnwersalis Philosophia ou Métaphysique que Cainpanella expose de la manière la plus systématique et la plus approfondie une conception semblable au Cogito cartésien ''. Toutefois, comme les grandes lignes de cette conception avaient déjà été indiquées par lui dans le De sensu reruni et magiâ^, paru en 1620, dix-sept ans avant le Discours de la Méthode, et comme la métaphysique des « Primalités » et l'affirmation de l'identité de l'être et du connaître étaient déjà contenues explicitement dans ce livre, dans les Poésie* (1622) et dans VAtheismus triumphatus^ (1631), nous aurons le droit de considérer le philosophe calabrais comme un précurseur du « Je pense, donc
1. Thomae Campanellae Universalis Philosophiae seu metaphysicarum rcrum juxta propria dogma'.a partes très, libri XVIII, Parisiis, 1638. — Abréviations désormais usitées pour désigner l'ouvrage : Met., Universalis Philosophia.
2. La similitude des deux conceptions nous a paru assez intéressante Itour mériter une étude spéciale. C'est pourquoi, abandonnant pour quelque temps notre étude de la formation du Cogito dans l'esfirit de Descartes, nous examinons dans tout le présent chapitre sur quels points et dans quelle mesure Campanella dans sa Métaphysique a devancé l'auteur du Discours de la Méthode et se révèle ainsi comme un précurseur du <■ Je pense, donc je suis », abstraction faite de la question de savoir s'il en a été réellement l'inspirateur.
3. De sensu rerum et mayid libri quatuor, Franco furli, apud Egenolphum Emmelium, 1620. — Abréviation usitée désormais : De sensu, 1620.
4. Scella d'alcune poésie filosofiche di Settimontano Squilla, Cavate da' suo' libri detti la Canlica, Con l'esposizione, Stampato nell' anno MDCXXII. — Sans nom de lieu ni d'imprimeur.
■>. .itheismus triumphatus, seu Ueductio ad Ileligionem per scientiO' runi vcritatPS, Ilomae, Apud llaeredcm liartholomaei Zannetti, 1G31.
je suis » si, de la comparaison de ses idées avec celles de Descartes, nous réussissons à dégager des ressemblances assez frappantes entre les deux doctrines ^'. Quant à la question de savoir si le second de ces deux penseurs s'est réellement inspiré de son devancier, elle ne peut évidemment être tranchée avec sûreté et impartialité qu'à condition de limiter étroitement son étude aux écrits du philosophe italien publiés antérieurement au premier ouvrage imprimé de Descartes et que ce dernier avoue avoir lus : de ce point de vue, le plus important est le De sensu rerum et magiâ (édition de 1620), et c'est l'examen de ce livre surtout qui, dans notre quatrième chapitre ^^ nous permettra de déterminer avec exactitude le degré et la nature de l'influence que la pensée de son prédécesseur, qu'il connaissait depuis 1623 ^, a pu exercer sur les méditations métaphysiques de l'auteur du Discours de la Méthode.
En fin de compte, nous avons donc à résoudre quatre problèmes principaux : 1° le Cogito de Campanella, dans sa signification la plus pleine et la plus riche, ressemble-t-il à celui de Descartes ? 2° S'en rapproche-t-il dans la signification plus restreinte qu'il revêt dans le De sensu rerum et magiâ et dans les autres livres du philosophe italien publiés avant 1623 ? 3° Y avait-il entre les buts des deux penseurs une analogie suffisante pour éveiller l'intérêt de Descartes et l'encourager à puiser des idées dans les écrits de son devancier ? 4° En fait, avant de construire sa métaphysique, Descartes a-t-il pris connaissance de ces écrits ? Lesquels a-t-il lus et à quelle date ?
1. Il est ^Taisemblable du reste que même les idées secondaires dont le Cogito de Campanella s'enrichit dans les chapitres de la Métaphysique, et qui sont absentes du De sensu rerum et magiâ, avaient déjà été élaborées par Campanella en 16U, date d'achèvement du manuscrit du premier ouvrage (voir ci-après : Deuxième Partie, chapitre III : La question de fait), mais qu'il n'avait pas cru devoir les exposer complètement dans des livres qui ne prétendaient pas d'après leur sujet, comme l'Vniversalis Philosophia, épuiser l'étude des questions relatives à la philosophie générale et notamment à la théorie de la connaissance.
2. Voir ci-après : Deuxième Partie, chapitre quatrième : L'influence de la philosophie de Campanella sur la formation de la pensée cartésienne.
3. Ce point sera établi plus loin : Deuxième Partie, chapitre troisième : La question de /ot'L
I/examen de cette dernière question doit précéder évidemment cflle de la seconde, puisque c'est à condition seulement d'établir qu'il a connu !»• iJe sensu rerum et magiâ ou d'autres œuvres de Campanella que Descartes peut être convaincu d'y avoir puisé l'idée du « Je pense, donc je suis ». L'étude du premier problème est au contraire tout à fait indépendante de la solution que l'on donne au dernier : puisque, dès 16H, date d'achèvement de la Métophijsiqne, ou tout au moins dès 1620, date de publication du De sensu, le philosophe calabrais affirme l'identité de l'être et de la conscience et en même temps l'antériorité et la primauté de la connaissance de l'âme par elle-même sur toute autre espèce de savoir, empirique ou discursif ', l'examen de ses pensées présente par lui-même, à qui veut étudier d'une manière complète les antéx;édents historiques du Cogito carte sien, un intérêt tout à fait indépendant de la question de savoir si cette importante conception a été ou n'a pas été empruntée à un autre penseur, son contemporain, par l'auteur du Discours de la Méthode. De toute manière en effet l'identité ou la ressemblance des vues des deux philosophes nous révélerait l'existence d'un besoin spéculatif commun, explicable par l'analogie des fms poursuivies et par les conditions historiques de développement de leurs doctrines, et c'est avant de préciser ces analogies et ces conditions que nous devons, en donnant à cette étude une certaine ampleur, comparer sur tous les points importants le « cognoscere est esse » de Campanella au « Je pense, donc je suis » de Descartes.
Suivant l'auteur des Begulae ad directionem ingenii, la théorie de la connaissance est la préface indispensable de la métaphysique. Aucune question n'est plus importante à résoudre que celle de savoir « ce que c'est que la connaissance humaine et jusqu'où elle s'étend ». Au moins une fois dans sa vie le philosophe doit se poser le problème des limites de l'esprit et « chercher soigneusement avant d'aborder l'élude de chaque chose en particulier quelles sont les connaissances que peut atteindre la raison humaine » ^. I^e Cogito n'est donc pas seu-
1. Voir plu.s loin : chapitre IV, 2 : L'influence positive : l'innéisme et le Cogito.
2. Espinas, L'idée initiale, p. 273 et 274 ; le texte cité est traduit da « Regulae ad directionem ingenii » {Reg. VIII).
lement pour Descartes la démonstration d'une vérité métaphysique primordiale : l'existence de l'âme ; il est encore et surtout la découverte d'un principe de certitude. Après cette démarche décisive, nous pourrons tenir pour vraie toute liaison d'idées qui se présentera à notre jugement avec les mêmes caractères de clarté et de distinction que la liaison des notions de pensée et d'existence. Le doute initial qui a conduit à cette affirmation est donc bien un doute méthodique : il est nécessaire pour introduire et pour démontrer les principes d'une théorie rationaliste de la connaissance qui nous fait pénétrer progressivement au cœur même de la métaphysique. €ampanella conçoit-il de la même manière l'ordre des démarches préparatoires à cette discipline ?
La première des trois parties de l'Universalis Philosophia est consacrée à l'étude des principes du savoir : principia sciendi. Cette étude est placée par l'auteur avant celle des principes de l'être : principia essendi, qui constitue la seconde partie de l'ouvrage et qui précède elle-même l'étude des principes de l'action : principia operandi, objet de la troisième partie ^ C'est donc bien à la théorie de la connaissance que toute la métaphysique est suspendue ; et cette subordination n'est pas l'effet du hasard ou d'un de ces assemblages arbitraires d'écrits de destination et de dates différentes coutumiers au philosophe lorsqu'il compose ses livres et qui en rendent parfois l'interprétation si difficile et la lecture si fastidieuse. Campanella en effet a parfaitement conscience de l'importance de la discipline qui doit servir d'introduction à la philosophie première. S'il est malaisé de connaître les choses, il l'est bien plus de connaître la manière de les connaître ^. Le premier devoir du métaphysicien est donc de se demander s'il y a une science, quelle est sa portée et quelles sont ses limites, quels sont les modes d'acquisition du savoir, quelles règles il faut suivre pour l'atteindre, et s'il est vrai que celui-là seul sait qui sait qu'il ne connaît rien parfaitement ^.