Met., Proœmium, p
l.A NKCESSITK DU DOITE MÉTHODIQIE 175
Lu si^nilicalion liisloriijiic de cette exigence est du reste facile h compreudre. Dans le désordre el le conflit de doctrines qui résultent au XVI" siècle de la restauration des diverses philosophies de l'antiquité, dressées comme des machines de guerre contre l'édilice branlant de la scolastique, adaptées plus ou moins habilement h la défense du dogme chrétien, ou conciliées ensemble et avec celui-ci par le modus xiivendi d'un éclectisme fumeux et inconsistant, c'est au scepticisme, renouvelé aussi de Carnéade el de Sextus Empiricus, que devait nécessairement aboutir la pensée de la Renaissance. Celle-ci en effet, intéressée d'autre part mais déconcertée et désorientée par le spectacle de l'infinie variété des religions, coutumes et institutions que lui offraient l'histoire des peuples, les voyages et la déi^ouverte du Nouveau-Monde, s'était montrée impuissante encore à systématiser les différentes disciplines positives pour les résultats desquelles elle se passionnait, mais qui, séparément, cherchaient encore leur voie avec l'enthousiasme, certes, mais aussi dans la pénombre et la demi-conscience des premières intuitions. Le métaphysicien qui, dans cette confusion tumultueuse d'idées, a conservé sa foi dans la valeur du savoir humain est donc tenu, avant d'exposer son système, de produire ses preuves et de justifier ses prétentions par un examen critique préalable du pouvoir de connaître, de sa portée et de ses limites. Qu'il soit un Campanella, pour qui la science véritable est la magie, révélatrice des âmes individuelles et de l'esprit universel qui entretiennent la vie du monde, ou qu'il soit un Descartes, qui a placé sa confiance dans l'application universelle de la méthode mathématique aidée de l'expérience, la même nécessité urgente lui impose pour premier effort de spéculation la réfutation des Montaigne, des Sanchez, des Agrippa, des Jean-François Pic de la Mirandole, et la recherche d'un principe de certitude invulnérable aux attaques du scepticisme.
Aussi voyons-nous Campanella, dans VUniversalis Philosophia, asseoir son système sur les mêmes bases qui, quelques années plus tard ', formeront l'infrastructure de la mélaphy-
I. L'ouvrage de Campanella dont nous parlons est en effet achevé depuis IGli ; il n'est pas douteux du reste que tous les passages relatifs au doute méthodique ne fassent partie du texte primitif ou tout au moins
sique du Discours de la Méthode et des Méditations. Comme Descartes il expose longuement, et en leur donnant toute leur force, les raisons de douter de la possibilité du savoir accumulées par les sceptiques de l'antiquité et des temps modernes ; comme lui, il les repousse en montrant qu'elles laissent subsister des principes certains et universels sur lesquels nous nous appuyons pour constituer les sciences ; comme lui, mais en s'inspirant ouvertement de Saint- Augustin, il rattache la certitude de ces principes à celle que la pensée, au moment même du doute, possède de sa propre existence. L'ordre du premier livre de l'Universalis Philosophia est le même que celui du Discours de la Méthode : aux raisons cartésiennes de douter correspondent les quatorze a dubitationes » de Campanella, au Cogito ergo sum, l'afQrmation de la connaissance innée de soi contenue dans la réponse générale à ces quatorze raisons, ainsi que la subordination des autres connaissances à ce savoir premier et fondamental, établies dans ce même chapitre et dans les réponses à la neuvième et à la dixième Dubitatio. — Enfin les deux philosophes sont d'accord aussi pour ériger en méthode le doute initial. C'est, pour l'auteur du Syntagyna comme pour celui du Discours, la première et indispensable démarche de la pensée, celle qui inaugure le travail d'invention et de construction métaphysique : « Metaphysicus qui communem cunctis scientiis philosophiam tractât, nihil yraesupponit , sed oninia dubitando perquirit ; nec enim praesupponet se esse veluti sibimet ipsi apparet, nec dicet esse vivum aut mortuum, sed dubitabit... nec nomina ipsa putabit dicere quod dicunt » ^
Moins caractéristiques assurément sont les ressemblances entre les motifs de douter de Campanella et ceux de Descartes.
n'aient été écrits antérieurement au Discours de la Méthode : la nécessité de ce doute est en effet, comme nous le verrons quelques lignes plus loin, affirmée nettement dans le Syntagma, ouvrage dicté par Campanella à Naudé en 1631, et non retouché par la suite, à cause de la brouille des deux amis.
1. Thomae Campanellae De libris propriis et de recta ratione studendi Syntagma, Parisiis, 1642, apud viduam Giulielmi Pelé, p. 53.
LES RAISONλ DE DOITER 177
Alors que, dans le Discours de la Méthode et dans les Méditations, ceux-ci, méthodiquement classés, sont rattacliés à des raisons générales telles que la subjectivité des notions acquises par les sens, l'intervention de la mémoire, et en général de la partie irrationnelle de l'esprit, dans toutes les opérations de la raison, ou encore l'hypothèse du malin génie, les quatorze objections de VUniversalis Philoaophia à la possibilité du savoir ne semblent pas, au premier abord du moins, procéder, comme celles de Descartes, d'une vue profonde des obstacles et des difficultés que la constitution de l'esprit et le mécanisme même des opérations intellectuelles opposent à l'acquisition de la connaissance certaine. Elles rappellent trop cette viande creuse des arguments sceptiques que l'auteur des Réponses aux Secondes Objections déclarait avoir « remâchée » avec dégoût '. Nul ordre ne règne dans leur développement. Leur classification ne repose sur aucune base sérieuse ; leur importance respective n'est jamais appréciée ni mise en relief. C'est une accumulation de raisons, parfois contradictoires entre elles, et prises de toutes mains. On y voit réapparaître les « lieux » favoris de Carnéade, de Sextus Empiricus, aussi bien que les objections de Montaigne, de Sanchez, d'Agrippa, du second Pic de la Mirandole, mille fois reprises sous diverses formes et répétées à satiété.
Pourtant, dans le désordre général de l'argumentation, encore accru par la manie scolaslique de division et de subdivision, on peut, si par ailleurs on connaît les problèmes philosophiques principaux agités par Carapanella, et dont la discussion du scepticisme était destinée à préparer la solution, discerner quelques idées générales qui permettent la comparaison des deux doctrines.
Un fait d'abord est certain : pour Campanella comme pour Descartes, c'est avant tout la nature de la connaissance sensible qui justifie le doute des pyrrhoniens. Cette connaissance en effet, liée à la fois à une modification de nos organes et à un changement extérieur des objets qu'elle a pour but d'enregistrer et de conserver dans la mémoire, dépend en même temps, d'une part du perpétuel et insaisissable écou-
1. Réponses aux secondes Objections, Ad. et T., IX, i, p. 103.
lement des phénomènes sensibles dans lequel notre esprit chercherait en vain quelque fixité, indispensable pourtant à la vérité de ses affirmations, d'autre part, d'une constitution organique et d'un état transitoire du corps et de l'âme qui varient à l'infini, non seulement d'être vivant à être vivant, mais encore, chez l'homme, d'individu à individu, et; chez le même individu, de moment à moment. Dans chaque être, elle est donc pour ainsi dire située à l'intersection de deux flux distincts d'événements continuellement changeants dont rien ne garantit ni la correspondance mutuelle, ni l'accord avec les flux contemporains dont la rencontre produit au même instant ou à d'autres instants, chez le même sujet ou chez d'autres sujets, des impressions et des sensations qu'ils s'imaginent être les mêmes. Autant d'êtres individuels et autant, dans chaque être, d'états divers de son organisme et de sa faculté de sentir, autant de sensations diverses pour une chose ou une propriété dont on ne saurait dire si réellement et en elle-même elle s'était, dans tous ces cas, présentée à notre perception identique ou différente ^ — Par la sensation donc nous ne connaissons pas la nature des choses, mais la manière seulement dont elles nous affectent et qui varie avec les sujets. Elle ne nous donne pas la mesure du réel, mais de notre affection du moment 2. Cela eèt si vrai que, pour échapper au reproche de fausseté essentielle et rédhibitoire adressé à la connaissance sensible, Campanella, qui n'a pas toujours peur de se contredire, se contente parfois d'invoquer la vérité même de cette confirmation du flux incessant des choses, qui, elle au moins, est incontestable et rend certaine en même temps celle de l'impossibilité du savoir empirique : « Si scimus res in continuo fluxu esse nec posse sciri, recte scimus ))^.
La notion d'une vérité supérieure à celle des apparences sensibles et qui sera atteinte par l'aperception d'essences immuables et éternelles est donc déjà préformée dans le doute de Campanella, et l'analogie que présente cet aspect de sa pensée