Met., pars I, p. 72, lib. I, cap. IX, art. Vn
LES RAISONS DE nOl'TER 179
avec l'aspccf intolloclualiste et j)Ialonicien do la philosophie (K* Descartes ne saurait être contesté, si l'on se souvient de l'importance du rôle joué dans celle-ci par les « natures simples », les « vraies et immuables natures » que notre esprit, grâce à sa participation à l'entendement divin, réussit à appréhender et à enchaîner dans ses jugements et ses raisonnements. Pour les deux philosophes du reste, le Cogito est logiquement et ontologiquement la première de toutes les connaissances rationnelles, celle d'où dérivent et à laquelle se subordonnent toutes les autres. Descartes y voit le modèle primitif de ces liaisons établies par l'esprit entre les essences dont la nature immuable ne dépend ni de nous ni des changements empiriques et que nous ne pouvons ni modifier ni diviser à notre guise '. Campanella y découvre une connaissance qui, par son indépendance vis-à-vis de toute modification externe ou interne du sujet, nous révèle, au-dessus du flux des phénomènes sensibles, une Primalité de l'Etre, la Sagesse, l'identité, pour chaque substance individuelle, de son être profond avec la conscience cachée de soi qui lui appartient par le fait même de son existence.
Celte défiance vis-à-vis de la connaissance sensible, si singulière chez un disciple de Télésio qui maintient, même après le Cogito, sa première théorie empiriste du savoir, mal conciliée avec les principes nouveaux d'une doctrine innéiste, est-elle la seule ressemblance importante que présentent avec les motifs cartésiens les raisons de douter invoquées par Campanella ? — En fait les sceptiques ont contesté non seulement la validité du savoir empirique, mais celle du savoir rationnel. Or cette sorte de savoir s'édifie, sur la base des concepts, par des jugements dont la justification est fournie par des raisonnements. La critique de ces opérations intellectuelles est-elle conduite par Campanella de la même façon que par Descartes i> C'est en vain, nous l'avons déjà laissé entendre, qu'on chercherait dans le premier livre de VUniversalis Philosophia quelque chose de semblable à celte intuition pénétrante de l'influence exercée sur notre pensée par le sentiment, l'imagi-
1. Réponses aux premières Objections, Ad. et T., VII, 117 ; — Inqriisilio veritalis, Ad. et T., IX, 320-527.
nation, l'association des idées, et par les autres puissances irrationnelles, qui, suivant Hamelin, confère à l'hypothèse du malin génie une signification d'une richesse inappréciable ^ En revanche, sur deux points importants de leurs opinions relatives aux raisons de douter de la. connaissance rationnelle, l'accord existe, au moins partiel, entre les pensées des deux philosophes : il s'agit des critiques qu'ils dirigent tous les deux contre l'usage des universaux et contre le syllogisme.
Campanella avait emprunté à Télésio et enrichi d'observations psychologiques personnelles une conception entièrement empiriste et nominaliste de la formation et de la nature des idées abstraites et générales 2. Pour lui, connaître par concepts universels, c'est percevoir confusément, faiblement, et de loin ; c'est ne retenir des objets individuels que leurs traits généraux, dont les actions sur les mouvements de l'esprit vital (spiritus) se sont renforcées mutuellement, tant par superposition qu'à cause de leur plus grande fréquence, tandis que s'effaçaient au contraire les traces laissées par les influences espacées et discordantes des traits particuliers. Il est donc absurde de demander à ce genre de savoir, inférieur à la connaissance sensible immédiate, une certitude que celle-ci ne possède pas, et c'est pourquoi, à côté des preuves traditionnelles du scepticisme, Campanella met en bonne place, comme un argument nouveau, sa doctrine personnelle des idées générales ^.
Descartes, lui, n'a pas ressenti le besoin d'une addition semblable. Aussi bien sa conception des universaux est-elle fort différente de celle dont nous venons de rappeler les traits généraux : encore qu'il refuse d'y voir des réalités situées hors de la pensée, ou même des objets tout faits placés dans celleci, néanmoins, en tant qu'actes de l'esprit et comme représentations de rapports, il les distingue profondément de toutes les formes inférieures de la connaissance sensible : sensations, perceptions, images *. Toutefois, lorsqu'il leur oppose la repré-