Saint- Augustin, De vera Religione, cap
2. Regulae ad directionem ingenii, Ad. et T., X, 421. — Voir plus haut ; Première Partie, chapitre III, 4, in fine, en note.
l'interprétation de l'aRGI'MENT de ST-AIGI'STIN 18')
C'est pourquoi ceux qui refusent mémo d'affirmer s'ils savent quelque chose ou s'ils l'ignorent ne parlent pas selon la vérité. Kn t'ffet ils savent nécessairement au moins ceci : à savoir qu'ils ignorent cela, et bien que cela ne puisse s'appeler du savoir, parce que c'est un savoir par négation, de même que la vision (les ténèbres n'est pas une vision mais la privation de la vision, néanmoins l'esprit humain a cette faculté de savoir qu'alors il ne sait rien, dans la mesure où il se rend compte que dans les ténèbres il ne voit pas et que dans le silence il n'entend pas. Si en effet il ne s'en rendait pas compte, il serait une pierre pour laquelle éventuellement ce serait la même chose, relativement à la vision, d'être éclairée ou de ne pas l'être. C'est pourquoi, avec ceux qui nient savoir qu'ils ne savent rien, on ne peut discuter d'après des principes accordés, puisqu'ils suppriment tout principe de discussion. D'où en effet ont-ils pu tirer cette connaissance qu'ils possèdent de l'ignorance où ils sont sur la question savoir s'ils savent ou s'ils ne savent rien, sinon de la connaissance, acquise après une longue étude, de l'impossibilité de percevoir les choses telles qu'elles sont ? Cette chose donc leur est connue, et, au moment où ils la nient, ils nient leur propre position. Pareillement ils savent ce que c'est que la vérité et ce que c'est que posséder le savoir ; autrement ils ne pourraient pas dire qu'ils ignorent la vérité. Dire en effet, c'est affirmer quelque chose » '.
Mais cet argument n'est qu'une préparation à la preuve décisive, celle qui va nous mettre en présence de principes universels, immédiatement certains, au sujet desquels il est impossible de se tromper et qui président à la formation de toutes les sciences. Cette preuve, Campanella, comme Descartes, l'emprunte au Cogito augustinien, mais pris dans le texte du De Civitate Dei, qu'il ne cite pas tout h fait exactement, mais dont il explique assez bien d'abord la signification aulhe&tique en s'aidant, semble-t-il, de ses souvenirs du De Trinitatc et du De Genesi ad Htterarn, pour l'interpréter ensuite plus librement et l'intégrer à sa philosophie personnelle. « Trois choses possèdent pour nous le plus haut degré de certitude, à
I. Met., lib. I, Praeambula responsionum ad praemissas dubitationes, pars I, p. 30.
186 l'interprétation de l'argument de ST- AUGUSTIN
savoir que nous sommes, que nous savons, et que nous voulons. Nous connaissons en effet sans aucune espèce de doute ou d'erreur que nous sommes, que nous aimons notre être, et que nous le connaissons, et, dans ces trois choses, nulle fausseté ne nous trouble par sa ressemblance avec la vérité, si du moins il est vrai que nos erreurs portent toujours sur les objets dont nous acquérons la connaissance par leurs images ou par les mouvements qui nous viennent d'eux et qui, — parce qu'ils sont semblables à d'autres, — peuvent nous illusionner en sorte que nous prenions une chose pour une autre, ou encore ne représent'Cnt pas totalement la chose. De notre être par contre, de notre savoir et de notre vouloir, nous ne possédons aucune « espèce », nous n'avons aucune mise en mouvement de notre imagination, mais bien une perpétuelle présence. C'est pourquoi à leur sujet nous ne pouvons nous tromper. Les péripatéticiens sans doute nient que l'âme se connaisse directement ; elle se connaîtrait seulement d'une manière réflexe ; mais ils seront réfutés plus loin. Pour l'instant il nous suffit de noter l'opinion de Saint Thomas qui, adhérant à celle de Saint Augustin, admet que l'âme se connaît par une notion de présence, mais jamais par une notion objective, sinon d'une manière réflexe » ^.
Ce qui est frappant dans ce texte, c'est le relief que l'auteur a donné à un caractère essentiel de cette connaissance originale que l'âme possède d'elle-même : à savoir son indépendance vis-à-vis des impressions que nos organes reçoivent des objets, des mouvements qu'ils leur communiquent et des images dont ces mouvements suscitent la formation dans notre esprit. Quoi qu'en pensent les péripatéticiens, et sans doute aussi les scolastiques, — car il ne faut pas prendre au sérieux l'affirmation de Campanella affectant, suivant son habitude, de ranger le Docteur angélique parmi les maîtres dont il s'inspire, — l'âme se connaît réellement d'une connaissance directe, immédiate et non réflexe, et qui, grâce à ces caractères dont elle a le privilège, est la seule qui échappe nécessairement au soupçon d'erreur et de fausseté élevé par les sceptiques contre toute espèce de savoir. Quelles que soient donc les déviations