UNE NICHE RECTANGULAIRE
Entrés dans le sanctuaire de l’église du cimetière de Priscille, nous trouvons les deux parois latérales couvertes de peintures bibliques relatives à l’Eglise et à ses épreuves. Elles se suivent, en commençant au fond à gauche, près du lieu où était l’autel, et continuent à droite, vers l’entrée, pour finir également au fond, de sorte qu’elles semblent défiler devant le spectateur. Une niche rectangulaire, de 18 centimètres de large et d’une faible profondeur, en précède à gauche la série et n’a point à droite, c’est-à-dire en face d’elle, de pendant, la peinture tenant toute la largeur de la paroi de ce côté.
Le fond de cette niche rectangulaire a été peint et porte de nombreux restes de couleurs. Mais tout est confus dans le dessin. Certaine trace d’un génie charmant, penché en l’air, et tenant sans doute un encarpe, c’est-à-dire une guirlande de feuillage, de fleurs et de fruits, semble cependant apparaître sur la photographie ^ ; et peut-être entrevoit-on, à côté et au-desssus, un autre génie debout sur un large plateau porté par un canéphore, dont le tronc sort de deux enroulements de feuillage. La chambre si antique qui touche à la cappella cjreca nous a déjà montré en stuc des génies avec leurs encarpes. Il est bien probable que le fond de la niche était orné d’une peinture analogue, et, n’étaient les injures du temps, nous rappellerait, d’assez près, les arabesques des Loges de Raphaël.
Heureux emprunt fait à l’art païen le plus gracieux pour orner le sanctuaire chrétien ! Relies dépouilles de l’Égypte rendues au Seigneur et à son peuple, dont la tradition va se perpétuer dans les
‘ Planche II.
® Il rappelle une Psyché des peintures d’Herculanum, Le pitture antiche d’Ërcolano, Napoli, 1757-71, t. III, p. 255. On sait que le mythe de Psyché, comme celui d’Orphée, a été adopté par les premiers chrétiens. Une chambre, attenant au vestibule du cimetière si ancien de Domitille, offre trois fois Psyché (l’Ame) et l’Amour se jouant avec des fleurs, symboles de la béatitude.
LA CAPPELLA GRECA
peintures des catacombes et doit jeter un si grand éclat sur les mosaïques des basiliques! On élève la guirlande d’allégresse et d’honneur à côté de l’autel, figurant le Christ, comme les enfants des Hébreux portaient leurs palmes et leurs rameaux d’olivier autour du Christ lui-même en chantant Hosannali ; on l’élève près des images des saints, figurant l’Eglise, épouse du Christ, qui partage ses persécutions et ses triomphes. Et avec ces décorations classiques et ces formes exquises où le plus mol abandon est relevé par la plus haute noblesse, le peintre chrétien nous livre ici ou certainement à côté, avec la guirlande de stuc fin qui ombrageait l’autel, sa signature authentique. 11 est du siècle d’Auguste ou tout voisin.
A quoi servait cette niche rectangulaire, visiblement intentionnelle?
Etait-ce une petite crédence, correspondant à l’une des trois niches qu’on voit à l’abside des basiliques du lY® siècle à Rome, à Noie ou à Naples et de l’oratoire du même temps qu’on vient de découvrir au Mont-de-1 a- Justice à Rome, la niche à droite de celle où siégeait le Pontife, celle où on déposait les vases et les oblations destinées au sacrifice ’? Notre niche paraît vraiment trop étroite pour cet usage.
Ce pouvait être la petite crédence où on déposait les diptyques ecclésiastiques, cette image du Livre de vie, contenant les noms des fidèles vivants ou morts dans la paix du Seigneur. L’origine des diptyques peut remonter jusqu’aux temps apostoliques^ ; et peutêtre « le livre de vie, le livre de vie de l’Agneau, » dont il est fait six fois mention dans l’Apocalypse, y fait-il allusion. Mais cette niche est démesurément haute pour des diptyques. Ne serait-ce pas ici la place de la lampe ou du chandelier des saints mystères?
Nous entrevoyons dans l’Apocalypse que ce chandelier était unique. 11 représentait l’Église, et son flambeau représentait l’évêque chef et docteur de l'Église. L'unité de ce chandelier nous est expressément marqué dans Minutius Félix, écrivant à Rome au commencement du IIP siècle. « Après un long repas, disent les païens dans « leurs calomnies sur le festin eucharistique, ... ils attachent un chien
' Bulletino, 1876, p. 51.
- Goar, Euchologion, xive Rüuale Græcorum, not. ad miss. S. Joan. Chrysost., p. 123.
LA CAl’l’ELLA GRECA 43
« au candélabre... les flambeaux renversés s'éteignent etc. ' » Ce candélabre était manifestement la continuation dans l’Eglise de celui de la Synagogue, image du Christ, image de l’Église d’après les Pères'; et le bougeoir qui accompagne l’évêque officiant en est aujourd’hui le mémorial. Il avait un lieu ; « J’enlèverai ton chandelier de ton « lieu, si tu ne fais pénitence », dit le Christ à l’évêque d’Ephèse le menaçant ainsi de le renverser, lui et son Église. Ce lieu était naturellement au côté droit de l’autel, au côté de l’Evangile, ou se place encore aujourd’hui le cierge par excellence, le cierge pascal ; et nous l’y retrouvons en effet nombre de fois sur les mosaïques byzantines de l’église de Bethléem \ Dans les cryptes de Lucine, au tombeau du pape saint Corneille, la colonne qui portait le vase contenant la lumière et où brûlaient les parfums est au côté opposé de l’autel adossé au mur, c’est-à-dire toujours à droite du prêtre offrant le saint sacrifice \ Serait-ce par hasard que notre niche rectangulaire se trouve à cet endroit même? Là le chandelier laissait libre l’espace étroit autour de l’autel et était protégé contre des chutes ; là il donnait à fleur de la muraille sa lumière reflétée par la cavité même; là il s’associait aux hraiiches de feuillages qui y furent peintes comme le chandelier d’or de la vision de Zacharie aux deux oliviers Un monument chrétien nous présente, d’ailleurs, deux chandeliers dans des positions qui ont quelque analogie avec celleci '. Cette conjecture a donc aussi sa vraisemblance.
Quoi qu’il en soit, le chandelier des saints mystères, placé auprès de cette niche, sinon dedans, à côté de l’autel qui représentait le Christ, figurait l’Église que les grandes peintures vont mettre sous nos yeux. « Le candélabre d’or, de l’or, le plus pur figure « l’Église. — Qu’est-ce que le candélabre? C’est l’Église qui publie « la parole de vie, » dit S. Jérôme
' Octavius, IX.
^ Clem. Alex., Siroin., V ; S. Hieron., In cap. IV Zacch., In cap. V Matth., In cap. II ad Phileni.
Apou, II, 5.
Ciampini, Vetera monimenta, t. III, tab. XXXIII.
M. de Rossi, Roma soit., t. I, tav. V.
« Zach., IV, 2, 3.
’ M. Perret, t. V, pl, XXIV, n« 45.
* In c<ip. IV Zacch., In cap. V Matth.