CHAPITRE VI
SATAN LE CHRIST — l’ÉGLISE DANS LES FERS — LA BÊTE ^
La représentation des épreuves de l’Église commence aussitôt. Elle est empruntée, comme une partie des peintures de la cappella f/reca, à l’Apocalypse.
Le Christ, apparaissant à S^. Jean, naguère martyr pour lui à Rome, maintenant captif à Pathmos, lui dit :
« Ecris à l’Ange de l’Eglise d’Ephèse : ... Je sais tes œuvres et ton travail et ta patience, ; je sais que tu ne peux supporter les méchants et que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et ne le sont pas, et les as trouvés menteurs... Mais j’ai contre toi que tu as abandonné ta charité première. Souviens-toi donc d’où tu es tombé, et fais pénitence .. Tu as cela que tu hais les actions des Nicolaïtes ; je les hais moi aussi.
Et à l’Ange de l’Eglise deSmyrne, écris ; ... Je sais ta tribulation et ta pauvreté, — et cependant tu es riche! — et la calomnie venant de la part de ceux qui se disent Juits et ne le sont pas, mais sont la synagogue de Satan. Ne crains rien des choses que tu vas souffrir. Voici que le Diable va mettre quelques-uns de vous en prison, de sorte que vous serez éprouvés et dans la tribulation pendant dix jours. Sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de vie...
Et à l’Ange de l’Eglise dePergame, écris : Je sais où tu habites, où est le trône de Satan, et que tu as gardé mon nom et que tu n’as point renié ma foi aux jours où Antipas, mon témoin, mon fidèle, a été mis à mort parmi vous, là où Satan habite. Mais j’ai quelque chose contre toi, c’est que tu as là des hommes tenant la doctrine de Balaam qui apprenait à Balac à jeter le scandale devant les fils d’Israël, à manger des viandes offertes aux idoles et à commettre la fornication. Ainsi, toi aussi, tu as des hommes qui tiennent la doctrine des Nicolaïtes. Fais également pénitence *... »
C’est cette mise en prison et à mort des fidèles du Christ par Satan, assisté de sa synagogue des descendants impurs de Balaam, des
‘ Planche II.
' Apoc., II, 1-16.
Fresc[ue du côté gauche du sanctuaire de la Cappella. Grecoy s^vh& la photographie de M Parker, complétée , à partir du trait d'après la copie duMusée de Latran.,sur le dessmde liPle Com. Descemet . Hauteur de l'Orante 0,69 cent
i,A CAPPEUA GHECA
impurs disciples du diacre Nicolas, faux apôtres et faux juifs, c'està-dire faux chrétiens et les pères de ce gnosticisme dont l’Asie- Mineure est le foyer, qui causera par ses calomnies ou occasionnera par ses crimes toutes les persécutions de l’Eglise, c’est cette mise en prison et à mort que le peintre a traduite ici en scène.
A la suite de la niche rectangulaire, le mur reprenant son alignement, offre une zône droite délimitée par un large trait qui la sépare de la grande peinture occupant le reste du champ. Des figures en miniature, étagées librement parmi des monuments d’architecture, comme on en voit à la maison du père de Tibère au Palatin ou dans les maisons de Pompéï, ont certainement couvert cette zône. A cette heure, une ou deux seulement sont visibles sur l’original. Mais la photographie, faite il y a huit ans, les montre ou les fait entrevoir à peu près toutes. Et voici que se révèle le plus mystérieux et le plus merveilleux tableau.
Vers le haut de la niche — les yeux hésitent à croire ce qu’ils voient — on reconnaît tout d’abord un grand buste de Satan \
Les monuments chrétiens ne nous avaient point offert jusqu’ici l’image du démon avant le IV® siècle. C’est alors le Serpent tentant Eve ou foulé aux pieds par Constantin et les Césars. Deux fois seulement on l’a rencontré avec la forme humaine : l’une, sur une fresque du cimetière de Saint-Agnès, où il tente Eve avec un buste d’homme terminé par une queue de serpent ^ ; l’autre, sur un diptyque du V® ou VP siècle, où il sort, sous les traits d’un homme, de la tête d’un possédé exorcicé par le Christ ^ Mais, nulle part encore, ce n’était le Diable avec sa physionomie spéciale de monstre à face humaine que le Moyen-Age a produite et variée à l’infini. Le voici à la cappella greca ; et ce n’est pas une fois que nous le verrons, mais trois peut-être, sous toutes les formes de la puissance, de la malice, de la laideur, et, ce qui revient bien au roi de l’orgueil, de l’humiliation.
Satan a la tête d’un singe, avec la longue fente horizontale de sa
> L’image paraît nette et même frappante sur la photographie. Je n’en ai rien pu voir sur l’original en 187(5.
* M. Perret, t. II, pl. XLI.
* Gori, Thésaurus vet. diptych., ch., t. III, tab. VIII ; .\I. Martigny, p. 204.
LA CAPPELLA GRECA
gueule. Les Septante et saint Jérôme, traduisant Isaïe et Jérémie, mêlent les « démons » ou « dragons »^avec les « faunes » et« onocentaures, » espèces de singes ‘ ; et l’on sait que le démon, d’après un mot de Tertullien, sera appelé le singe de Dieu ^ De sa gueule paraissent sortir ces grenouilles dont il est dit dans l’Apocalypse : « Et je vis hors de la bouche du Dragon et de la bouche de la Bête « et delà bouche du Faux Prophète trois esprits impurs^, semblables « à des grenouilles : ce sont les esprits des démons faisant des « prodiges : ils vont vers les rois de la terre pour les rassembler <( au combat du grand jour du Dieu Tout-Puissant L » Une grande chaîne, dont les anneaux sont parfaitement dessinés sur la photographie, descend à côté de la tête du Diable ; et une seconde se voit encore sur sou épaule et sur son cou. Ne sont-ce pas ces chaînes dont saint Pierre a écrit : « Dieu n’a point épargné les anges « qui ont péché ; mais, les ayant précipités dans le Tartare avec « les chaînes du lieu de ténèbres, il les a livrés aux supplices et « les tient eu réserve pour le jugement ^? » Et n’est-ce pas la rupture de ces chaînes, permise par Dieu avant la venue du Christ et durant ces trois siècles de renfantement de l’Eglise, après lesquels « le Dragon, l’Antique Serpent, qui est le Diable et Satan », sera « lié pour mille ans et envoyé dans l’ahyme, » devant être ensuite « dclié pour un peu de temps », comme il est écrit : « Satan sera délié de sa prison et sortira et séduira les nations ® ? »
Au-dessous de Satan, on aperçoit le buste d’un guerrier surmon* tant une tour que son corps semble remplir. La tête est couverte d'un casque ; une cuirasse bombée est sur la poitrine. C’est le guerrier des monuments romains. Il regarde vers la droite, et il semble qu’on voie sa main droite faire le geste de tenir un sceptre ou une verge A cette vue, le souvenir biblique vient de «l’armure» prise
' ts., XXXIV. 14; .Tér., L, 39.
- « A diabolo... interpolatore naturæ... (diabolus) æmulus Dei. De Cultu leminarum, M^I.
3 Apoc., XM, 13, 14.
‘ II Petr., II, 4.
‘ .Vpoc. XX, 2, 3, 7.
^ Cette figure, à mon avis, se voit très-suffisamment et est bien dessinée sur un des anciens exemplaires de la photographie. Un des nouveaux la laisse encore
LA CAPPELLA GRECA
par la Sagesse Eternelle, et que la fable a prêtée à Minerve, pour défendre et venger les justes : « Elle revêtira pour cuirasse la Jus- « tice et prendra pour casque le Jugement intègre On entrevoit cette même Sagesse accourant la nuit au secours de son peuple
captif en Egypte : « Votre Verbe tout-puissant, venant du ciel, du « trône royal, fondit comme un guerrier terrible sur cette terre « vouée à l’extermination : son glaive était aigu, portant votre « irrévocable arrêt ; debout, il remplit tout de mort ; il atteignait « au ciel étant debout sur la terre ^ » On se rappelle enfin cette fameuse « verge de fer » que le Christ a reçue de son Père pour gouverner les nations rebelles et les briser « comme un vase d’argile ^ »
Mais pourquoi cette tour et le Christ s'élevant au-dessus et ceint d’elle comme d’un vêtement ?
L’Apocalypse n’a point fourni cette donnée à l’artiste, ni aucun passage de la Bible. Elle vient, je n’en puis douter, d’un livre contemporain de l'Apocalypse, écrit entre la persécution de Néron et celle de Domitien, présenté par ordre de Dieu au pape saint Clément, lu de même aux prêtres de l’Eglise romaine, à ses veuves, à ses orphelins, et vénéré par les Pères à l’égal presque des Ecri- , tures, /e Pasteur d’Hermas, ce disciple que saint Paul salue dans son Epître aux Romains. Ce saint homme a vu une grande tour construite par six hommes qui sont des anges et douze vierges qui représentent les fruits du Saint-Esprit, énumérés par saint Paul \ Une vénérable matrone qu’il a reconnue être l’Eglise lui a dit en effet : « La tour que tu vois en construction, c’est moi l’Eglise “ ; » et un ange lui a dit de la tour : « Son Seigneur vient pour la considérer. »
apercevoir, mais à peine. Je n’en ai rien vu sur l’original. — Le dessin a omis le geste de la main droite et un peu incliné la ligne supérieure de la tour, qui paraît horizontale.
‘ Sap., V, 19.
Sap., XVIII, 15, 16.
^ Apoc., II, 27; Psa.m. II, 9.
Summa S. Thomæ Aquin., 1» 2®, q. LXX, a. 3“».
* Visio III, cap. III.
LA CAPPELLA GRECA
« Un peu après, ajoute-t-ü, je vois un homme si élevé qu’il surpassait de sa grandeur la tour même... 11 considérait si soigneusement la structure de la tour qu’il en touchait toutes les pierres ; bien plus, il les frappait l’une après l’autre de la verge qu’il tenait à la main. Ainsi frappées, certaines devenaient noires comme du stibium, certaines rabotteuses, certaines marquées de fissures, certaines raccourcies, certaines ni noires ni blanches, certaines ayant des aspérités et n’étant plus en harmonie avec les autres pierres, certaines ayant de nombreuses taches : telles sont les diverses pierres qui, dans la construction, n’ontpas été trouvées convenables. Le Seigneur ordonna de les descendre toutes de la tour, de les laisser auprès et d’apporter d’autres pierres pour mettre à la place... Cet homme élevé par dessus tout, c’est le Fils de Dieu *. »
La tour olfre plus bas un buste, qui est une tête paraissant servir de clef au cintre d’une grande porte. Une porte voisine, bien reconnaissable, autorise par sa ressemblance à voir ici la porte de la tour et ne permet guère de supposer autre chose. C’est cette porte qui a une si grande importance dans la tour mystique d’Hermas :
« Le Pasteur, dit-il, me montra au milieu du champ une pierre blanche et trèsgrande..; Elle me paraissait vieille, mais elleavait une porte neuve qui me paraissait récemment sculptée ; et cette porte avait une splendeur plus éclatante que le soleil, si bien que j’admirais beaucoup sa lumière... Seigneur, dis-je... cette pierre et cette porte, qui sont-elles ? — Ecoute, me répondit-il. Cette pierre et cette porte, c’est le Fils de Dieu. — Comment se fait- il, Seigneur, ajoutai-je, que cette pierre est vieille et cette porte neuve? — Ecoute, répliqua-t-il, homme inintelligent, et comprends. Le Fils de Dieu est plus ancien, à la vérité que toute créature, si bien que, pour produire les créatures, il assistait son Père comme conseiller. Mais la porte est neuve, car, à la consommation des choses, dans les derniers jours, il est apparu afin que ceux qui doivent obtenir le salut entrent’ par cette porte dans le royaume de Dieu -. »
La tète, qui est au-dessus de cette porte, doit être celle de l’Agneau de l’Apocalypse. La place est bien naturelle, d’après l’art antique. (1 L’architecture est ornée de guirlandes et au milieu se trouve une « tète de bœuf avec des bandelettes », dit le compte-rendu d’une peinture de Pompéï L C’est bien, d’autre part, une tête ovine qui paraît dessinée ici. Il m’a semblé entrevoir au-dessus une suite de
> SimiL, IX, cap. V, VI, XII.
* SimiL, IX, cap. II, XII.
^ Herculanum et Pompei, 8 vol. in-8°, 1839, t. VI, p. 47.
petits globes, à pointes de flammes. Le peintre aurait alors voulu représenter ce qu’a vu saint Jean : « Un Agneau debout « comme « immolé, ayant sept cornes et sept yeux, qui sont les sept esprits « de Dieu envoyés par toute la terre » Et, si ce n’est point quelque accident bizarre qui a dessiné à droite de l’Agneau, un chandelier surmonté de son flambeau court, eu forme d’obélisque, et plus loin un second chandelier avec un reste de flambeau, et un troisième et un quatrième peut-être, ce serait un indice do la vision de saint Jean qui ouvre l’Apocalypse : « Je vis sept chandeliers d’or,
« et au milieu des sept chandeliers d’or quelqu’un semblable au « Fils de l’Homme... Les sept chandeliers sont sept Eglises. Ecris à « l’Ange de l’Eglise d’Ephèse... : Fais pénitence, et reprends tes « premières œuvres, sinon je viens à toi et je déplacerai ton chance delier de son lieu ^ » Mais je n’insiste point sur ces détails.
L’Agneau, dont l’Apocalypse nous avertit de redouter la colère *, fait sur la porte de la tour ce que le Fils de Dieu fait sur la tour même, l’examen de l’Eglise et de ses membres ; et ce à la veille d’une persécution à laquelle le Christ prépare les siens, ce Voici que le Diable va mettre quelques-uns de vous en prison » dit-il dans la vision de l’Apôtre bien-aimé. « Voici, dit son serviteur (( Hermas, que je vois une bête grande comme un monstre marin, (( de la gueule de laquelle sortaient des sauterelles de feu... Va (( donc, lui dit une vierge qui est l’Eglise, et raconte aux élus de (( Dieu ses grandeurs, et tu leur diras que cette bête est la figure « de la tribulation qui va venir ^
" L’artiste retrace immédiatement cette tribulation.
Devant la porte de la tour qui est l’Église et sous le buste de l’Agneau, est une figure de prisonnier debout. Son cou paraît enserré
* Apoc., V, 6.
^ Apoc., I, 12, 13, 20 ; II, 1, 5. — Ces détails problématiques ont été omis sur notre dessin.
* Apoc., VI, IB.
Apoc., II, 10.
® Vis., IV, cap. I, 11. - En 1876, je n’ai rien reconnu sur l’original, soit de la tour, soit de ses accessoires. Ils ont été dessinés, et j’en raisonne, d’après la photographie. L’artiste qui a fait le dessin l’a tiré de cette photographie même, et à peu près complètement en dehors de mes indications. Diverses personnes, d’ailleurs,
oO
LA CAPPELLA GRKCA
dans un carcan de fer^ collare \ et lui-mème attaché ainsi au mur d’un haut édifice voisin dont on aperçoit la porte monumentale. Il semble vêtu en pauvre esclave, selon le mot du Christ à l’Ange de l’Église de Smyrne, si riche de vertus : « Je sais ta tribulation et ta « pauvreté. » Sa tête vraiment vénérable est nue : elle se tourne vers le ciel avec l’expression la plus touchante de l’angoisse et lui adresse visiblement sa protestation et son appel. On se rappelle le martyr dont le Christ a dit à l’évêque de Smyrne : « Antipas, mon « témoin, mon fidèle, a été mis à mort parmi vous, là où Satan « habite. » Mais, à Rome, on ne peut échapper à un autre souvenir, celui de saint Pierre aux liens. Me trompé-je? La coupe de figure du prisonnier, avec sa courte barbe, rappelle le type du Prince des Apôtres, qu’on retrouvera tant de fois sur les monuments romains. 11 se pourrait que la cappella cjreca offrît, sous le voile de l’allégorie, le plus ancien portrait de saint Pierre
Au-devant du prisonnier, à la hauteur de ses genoux, on aperçoit une grande tête de femme dominant un large monticule L Elle a le front ceint d'un bandeau qui descend sur ses épaules; elle n’a pas d’ailes. Ce n’est pas le sphinx grec, ailé, la tète nue : c’est proprement le sphinx d’Egypte. C’est même une réminiscence du colosse voisin de la grande pyramide, tel que les Romains le connaissaient et qu'on le voit encore, les flancs noyés par les vagues de sable dans l’océan du désert *.
« Le sphinx, ditM. de Rougé, était un animal imaginaire, com- « posé d’un corps de lion et d’une tête d’homme : c’était le symbole « de la force unie a l’intelligence. On n’appliquait ce mode de repré- « sentalion qu’à un dieu ou à un roi. Les sphinx féminins étaient,
ont vu sur la photographie les mêmes objets que j’y ai vus à cent reprises moimême. S’il y a erreur, elle ne peut tomber, je crois, que sur les détails de la composition. L’intérêt de ces détails nous a fait un devoir de ne pas les omettre, en même temps que la prudence nous prescrivait de les donner avec réserve.
V. Rich. Dizionario delle antichità greche e romane, Milano, 1869.
* J’ai reconnu encore en 1876, sur le mur de la chapelle, des linéaments de cette figure souffrante et ^ppliante qui achève de s’effacer tous les jours.
^ Elle est dessinée clairement sur la photographie et se retrouve encore un peu sur l’original.
‘ c Sphinx juxta pyramidas memphiticas est... saxo naturali elaborata et lubrica. » Plin., Hist. ?iatur., 1. XXXV, chap XII.
LA CAPPELLA GRECA
« en Egypte, une rare exception; ils repi’ésentaient une reine*. » L’exception était devenue la règle chez les Grecs et les Romains. Ils no disaient pas le sphinx, mais la sphinx (^i Le sphinx, à
qui OEdipe ravit son secret et la vio, est appelé par Sophocle « la « vierge aux ongles crochus » (^àv TtapûÉvov) » C’était, dit
Vanière, « un monstre ayant le visage d’une vierge, des ailes d’oi- « seau, et pour le reste du corps la forme d’un chien ^ » L’artiste chrétien a donc donné à son sphinx un visage de femme. Il avait ses raisons, outre l’usage. Les anciens prêtaient des traits de femme aux nations personnifiées. Or, le peintre voulait, en rappelant l’Egypte, symboliser Rome ; Rome, dis-je, que l’Egypte avait envahie au siècle d’Auguste avec son idolâtrie, la pire de toutes, son effroyable sorcellerie, sa corruption infâme, ce qui a fait dire à saint Jean, parlant de Rome : « La grande cité qui est appelée spirituel- « lement Sodome et l’Egypte \ »
La Rome égyptienne et sodomite se révèle ici, en effet, avec tous ses caractères. « Un nom, dit saint Jean, est écrit sur son front : Mystère ^ » Mystère, n’est-ce pas le nom du sphinx, dont les lèvres ne laissent tomber que des énigmes, des énigmes de mort? Le sphinx est « le symbole de la force unie à l’intelligence^ » celui de la royauté, celui de la divinité, toutes choses usurpées et perverties par les idoles, y compris tout d’abord les potentats. L’idole que nous avons sous les yeux dresse le front contre le ciel et semble un Titan qui a soulevé la montagne pour le braver. Confiante en sa puissance, en sa politique, en sa prospérité, elle prononce en son cœur ce mot noté dans l’Apocalypse par l’ange des vengeances : « Je trône en reine, je ne suis point veuve et je ne verrai point le « deuil®. » Le sphinx, enfin, la sphinx, désigne aussi, dans la langue grecque, la langue des chrétiens à Rome aux premiers siècles, une femme débauchée. Or, Rome est «la grande prostituée, la mère des
‘ Notice sommaire des monuments égyptiens exposés dans les galeries du Musée du Louvre, in-12, 1860, p. 34.
^ OEdipus rex, v. 1 199.
“ Diction, poetic., 1710.
* Apoc., XI, 8.
s Apoc., XYII, 5.
« Apoc., XVIII, 1.
LA CAPPELLA GRECA
« foinications et des iibominations de la terre » dans l’ordre moral comme dans l’ordre religieux; et les deux ne font qu’un dans ce paganisme dont Rome est la tête.
Mais voici, ce semble, des traits caractéristiques de Rome Sur les flancs de la montagne, ou, si l’on veut, sur les côtés de la femme, trois petites tètes de monstres paraissent échelonnées. Celle du milieu est dessinée avec netteté, faisant briller, en quelque sorte, des dents aiguës de tigre et ayant au front deux courtes cornes. EUes sont à droite de la tête de la femme. Supposons à gauche trois têtes pareilles, nous avons la Rête à sept têtes de l’Apocalypse ; et il était facile au peintre de distribuer sur ces têtes les dix cornes signalées dans la vision sacrée. C’est ici l’Empire romain fondé par sept rois sur sept collines et que dix rois issus de lui doivent détruire. Saint Jean l’a dit, et il a vu la Rête monter de la mer. Ici en effet la montagne à sept têtes s’élève d’un plan qui règne dans tout le bas du tableau et qui représente bien l’abime.
Satan « a donné la puissance à la Bête ^ » Lors donc qu’il envoie les saints en prison, c’est elle qui les y met. Il est en haut de la scène ; elle est en bas : entre deux est le prisonnier du Christ. Au côté du prisonnier, depuis la Rête jusqu’à Satan, monte un édifice qui semble devoir toucher le ciel. On voit à demi sa haute porte crénelée; puis le mur, qui, à la manière égyptienne, incline un peu en dedans de l'édifice, et dont la peinture n’offre qu’une mince tranche, disparait à la hauteur de la tête de Satan. La porte est en face de la Rête ; elle est le geôlier de la prison dont Satan est le seigneur et le pourvoyeur : Ecce missurus est diabolus aliquos ex vobis i)i carcerem, ut tentemini : et habebitis tribulationem diebus decem.
La persécution, cependant, n’ira que jusqu’où voudra le Christ. Quand l’heure sera venue, quïl règle sur le bien de ses élus, quand le nombre mystique des dix jours d’épreuves sera complet, il tirera ses fidèles de la prison ; et Satan, remis dans ses chaînes, et la Rête enlevée de son trône seront précipités pour mille ans d’abord, pom’ l’éternité ensuite, dans l’abîme de feu et de soufre, leur
‘ Apoc., XVII, 1, 5.
* Nous suivons les indications de la photographie dont une, reproduite sur notre dessin, paraît bien précise. L’original ne donne plus rien ici.
’ Apoc., XIII, 4.
LA CAPPELLA GRECA
cachot à leur tour. A présent, le Christ, du haut de la tour de l’Église, regarde d’un œil souverain celle de l’Empire de la Bête, c’est-à-dire des Césars, qui se dresse vis-à-vis de lui. C’est la tour de Babel, défiant Dieu dont elle escalade la demeure. 11 sera écrit d’elle comme de la Babel antique : « Le Seigneur descendit pour « voir la cité et la tour que construisaient les fils d’Adam. Et il dit : « Venez donc, descendons et confondons leur langue » « Cecidit, « cecidit, elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, » criera l’ange, descendant du ciel, à la terre illuminée de sa gloire.
Et à qui le sceptre de Babylone? Il y a, paraît-il bien, un sceptre fleuronné dans la main droite du prisonnier, qui semble enchaînée près de son cou et comme son cou même ^ Le Sage a dit de Joseph : « La Sagesse n’a point abandonné le juste vendu, mais l’a « délivré des hommes de péché ; elle est descendue avec lui dans « la fosse et elle ne l’a point abandonné dans les fers, jusqu’à ce « qu’elle lui ait apporté le sceptre de la royauté et la puissance sur « ceux qui l’avaient tyrannisé ; elle a montré que ceux qui l’avaient « déshonoré étaient des imposteurs, et elle lui a donné une gloire « éternelle ’. » Rome est Babylone et l’Égypte, d’après saint Jean; c’est le sphinx égyptien qui représente ici Rome : ce sont de nouveaux Joseph, les martyrs que Rome fait. A Joseph l’Égypte romaine aura à remettre le sceptre de la puissance ; et son Pharaon, c’est-à-dire Constantin, l’appellera « le Sauveur du monde » L
Tel est le premier tableau peint sur les côtés de la cappella greca, petit de dimension, vaste de contenu. Si trop de détails n’en sont que plus ou moins probables, les parties essentielles paraissent suffisamment certaines. Il nous donne d’assez près la date des fresques de la chapelle, date que les autres tableaux confirmeront par des indications concordantes. Cette composition, toute pleine et pour ainsi dire toute palpitante des visions de saint Jean et de saint Hermas et de leurs avertissements à l’Église, doit être environ de leur temps. Ou elle a précédé avec l’Apocalypse et le Pasteur la per-
1 Gen., XI, 5, 7.
® La tête fleuronnée du sceptre est très- reconnaissable sur la photographie, et le dessinateur l’a relevée spontanément.
’ Sap., X, 13, 14.
» Gen. XLI, 45.
LA CAPPELLA GHECA
sécutioli de Domitien, à laquelle les meilleurs critiques croient l’Apocalypse antérieure, comme est le Passeur lui-même, et ce serait en quelque sorte une édition murale de ces deux prophéties, à l’usage des fidèles, si intéressés à connaître les oracles des nouveaux Noë, à la veille d'un nouveau déluge, non d’eau, mais de sang; ou elle a suivi de très-près ces prophéties mêmes et l’apparition de l’Apocalypse au lendemain de la mort de Domitien, selon la date la plus récente. A une date plus au moins éloignée, on comprend difficilement et surtout en un lieu si solennel, l’illustration simultanée de ces oracles ; et, de fait, on ne trouve rien de tel, ni d’analogue, dans les peintures connues du second siècle ou postérieures. C’est donc vers l’an 90 ou vers l’an 100 ou 120 que nous sommes amené à placer cette composition ; et les données historiques et archéologiques s’accommodent hien de l’hypothèse.
Ainsi paraît être éclairée une question ecclésiastique, d’un intérêt non médiocre. M. de Rossi écrit :
a Le Pasteur d’IIermas est un des plus remarquables documents du premier âge chrf^tien, et il a été écrit dans l’Église romaine. Quelques-uns, parmi les anciens, l’ont mis au nombre des livres inspirés; voilà pourquoi, dans le manuscrit sinaïtique, il est placé comme appendice à la fin du Nouveau-Testament. Ici, il me semble à propos de faire une remarque très-importante; c’est que dans les monuments connus jusqu’à ce jour des cimetières romains, aucun souvenir n’a été trouvé des visions d’Hermas. Elles avaient pourtant été écrites à Rome; et elles sont fort riches d’allégories et d’images pouvant fournir les plus beaux sujets à la peinture chrétienne et au symbolisme primitif. Une peinture des catacombes de saint Jan\ier. à Naples, représente, dit-on, la construction de la tour mystique décrite par Hermas. A Rome, rien de semblable n’a été vu sur tant de monuments de tout genre que nous possédons par centaines. C’est IJi, me semble-t-il, un indice frappant, capable de confirmer ce fait que l’Église romaine a constamment exclu du canon des Saintes-Écritures le livre d’Hermas'. »
La cappella greca offre, si je ne me trompe, la citation d’Hermas, désirée jusqu'ici sur les monuments romains. La conclusion de M. de Rossi n’en est point ébranlée en somme. Il est clair qu’il y a un abîme entre les Écritures canoniques apparaissant sans cesse, et le livre d’Hermas, qu’on voit une fois à Rome, une fois à Naples. Mais on ne peut nier non plus que ce livre ne fût en haute estime à
' Bulletino, 1863, p.b'2.