‹ Les antiquités chrétiennes rapportées à la Cappella GrecaChapitre 20 sur 129 · SUSANNE. — LA CONDAMNATION ET LA DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

SUSANNE. — LA CONDAMNATION ET LA DÉLIVRANCE

La condamnation do Susanne est ainsi racontée dans la Bible.

« Et il advint le lendemain, quand le peuple se réunit chez son mari Joachim, que les deux vieillards vinrent aussi pleins d’une pensée inique contre Susanne, celle de la mettre à mort. Et ils dirent devant le peuple ; Envojez vers Susanne, fille d’Helcias, qui est la femme de Joachim. On envoya, et elle vint, et ses parents et ses fils et tous ses proches. Susanne avait le teint très-délicat et était belle de visage. Ces iniques ordonnèrent qu’on levât son voile, car elle était voilée, afin de se rassasier de sa beauté. Tous ceux qui étaient près d’elle pleuraient, et tous ceux qui la voyaient. Les deux vieillards, se levant alors au milieu du peuple, placèrent leurs mains sur sa tête. Et elle, pleurant, regardait en haut vers le ciel, car son cœur avait mis sa confiance dans le Seigneur. »

Suit la teneur de l’accusation portée par les vieillards, qui affirment avoir surpris Susanne en adultère avec un jeune homme qu’ils n’ont pu ni arrêter ni connaître. « Nous sommes, disent-ils, « les témoins du fait. »

Le peintre de la cappella greca a tout fait pour retracer les détails caractéristiques de cette scène, qui offrent à première vue la clef frappante et indubitable de la double composition des murs latéraux de la chapelle.

Le R. P. Garucci interprète la peinture en ces termes :

« Ces deux méchants portent contre Susanne un témoignage infamant. . . On voit dans la seconde scène Susanne placée et tenue entre les deux juges qui la déclarent coupable avec le geste en usage chez les Juifs, en mettant leurs mains sur sa tête (v. 34) : Consitrgentes autem duo presbyteri in medio populi posuerunt manus super caput ejus. Tous deux crient à pleine gorge, rappelant que ce sont eux qui avaient ainsi crié contre elle dans le pomarium (v. 24) : Exclamaverunt autem et senes adversus eam. L’arbre qui est à côté d’eux rappelle, lui aussi, le jardin ; si bien, que nous devons reconnaître ici deux moments de l’action se compénétrant ensemble. »

' Planche III.

LA CAPPELLA GRECA

Il y a des rectifications à faire, à notre avis, mais surtout des additions importantes à cette interprétation. Nous faisons les rectifications d’après l’original.

Dans la première scène, nous avons vu Susanne voilée sur tous les cheveux et même sur tout le visage : Erat enim cooperta. Dans celle-ci le voile de Susanne est soulevé jusqu’au-dessus de la naissance des cheveux par les doux vieillards ; et ils mettent en même temps la main sur sa tête : .hisserunt ut discooperitur . Affreux outrage! Saint Paul fait à la femme Orante, qui prie en public, une honte des plus grandes de n’être point voilée. « La femme priant « ou prophétisant, la tête non voilée, déshonore sa tête, dit-il ; c’est « comme si elle avait la tête rasée. Si elle n’est pas voilée, qu’on lui « coupe les cheveux. Mais si c’est une honte à la femme d’avoir la « tête rasée ou les cheveux coupés, qu’elle voile sa tête. Jugez vous- « mêmes : Est-il décent qu’une femme non voilée prie Dieu ' ? » C’était une des épreuves, parmi tant d’autres terribles, auxquelles était soumise la femme soupçonnée d’adultère par son mari. Le prêtre commençait par lever son voile en présence du Seigneur, résidant en son tabernacle : Cumque steterit millier in conspectu Domini discooperiet caput ejus~ sous cette cruauté doublée de malice que les vieillards hypocrites cherchaient encore à satisfaire leur passion : Et vel sic satierentur décoré ejus. Aussi, au moment où ces hommes font à Susanne l’outrage de lever son voile, il y a chez ses parents et toutes ses connaissances une première explosion de pleurs : Flebant igitur sui et onmes qui noverant eam.

L’outrage a été énergiquement signalé par le peintre. Susanne, au tribunal, était, comme autrefois Nahoth, assise en face de ses deux accusateurs assis L Les vieillards, quittant leurs sièges pour mettre la main sur sa tête, l’ont obligée, sur notre tableau, à quitter aussi sa sellette, et ils l’exposent ainsi debout à tout ce qu’ils peuvent d’ignominie. Ce sont eux-mêmes qui lèvent son voile, le texte sacré disant seulement qu’ils donnèrent l’ordre de le lever. Leurs autres gestes complètent ce geste impudent. Susanne est tombée et comme

' Cor., XI, 5, 13.

- Num., V, 18.

3 Reg., XXI, 9-13,

enchaînée dans les mains des pécheurs. Ils triomphent. Je ne vois pas cependant qu’ils « crient » . Leur luxure paraît absorber leur vengeance ; leur vengeance sait se mesurer. Susanne les repousse avec effort des deux bras ; sa figure, qui se détourne, trahit la plus vive torture ; sa bouche se crispe : toute son attitude est outrée. Pendant que l’horreur étreint son corps, l’infamie et la mort sont sur sa tète. Les deux vieillards, qui donnent une indemnité à leur dépravation satanique, y mettent les mains, pour témoigner, en juges saints et scrupuleux d’Israël, que la femme de leur hôte est une adultère, et la dévouer, selon la loi de Moïse, à la lapidation ; Ponant omnes qui audierunt manus suas super caput ejus et lapidet evm popidus universus \ Les yeux noyés de Susanne sont tournés au ciel. Là est Celui en qui elle se confie, et ce n’est point un fantôme. Nous l’avons vu à ses côtés, sortant du ciel, au moment où elle a mieux aimé mourir que pécher en la présence du Seigneur. Susanne l’appelle comme témoin véridique contre les deux faux témoins, comme défenseur contre les assassins, comme vengeur contre les monstres. Le peintre dit tout cela avec la Bible, et plus vivement qu’elle-même. A la seule vue de ce tableau, toute hésitation sur le sujet est impossible. Voilà bien Susanne et sa poignante et unique tragédie.

Un arbre est près du groupe de Susanne et des vieillards, indiquant le pomarium, mais aussi quelque chose de plus. Nous rechercherons tout à l’heure quel est cet arbre. Ce qui est assez clair dès à présent, c’est qu’étant seul, il désigne l’arbre sons lequel les vieillards affirment, les mains sur la tête de Susanne, qu’ils l’ont surprise en adultère : die sub qua arbore videris eos... die mihi suh qua arbore eomprehenderis eos. C’est le symbole de leur accusation : c’est la pièce de conviction du procès. Et c’est encore un de ces traits spéciaux qui nous portent de prime-abord à reconnaître dans nos peintures l’histoire de Susanne. Le peintre a mis l’arbre fameux, rappelant celui de la tentation d’Êve, en grande évidence au milieu du tableau.

Que l’artiste ou plutôt l’Église romaine, dirigeant ses pinceaux, a eu raison de choisir et d’accentuer si fortement cette scène de

' Levit., XXIV, 14.

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l’histoire de Susanne, la scène de la calomnie ! « Bienheureux êtes- « vous, disait le Christ à ses disciples, dans la huitième des héati- « tudes, couronne des sept, celle des persécutions, bienheureux « êtes-vous quand les hommes vous maudissent et vous persécutent, « et disent toute sorte de mal contre vous, en mentant à cause de « moi ‘ ! » Et saint Pierre écrivait à ses chers fidèles d’Asie, sitôt après son arrivée à Rome ; u Si vous souffrez quelque chose pour la jus-

« tice, vous êtes heureux ayant une bonne conscience, afin qu’ils

« soient confondus pour le mal qu’ils disent de vous, ceux qui ca- « lomniént votre bonne manière de vivre dans le Christ... Que per- « sonne de vous ne souffre comme homicide, ou voleur, ou médi- « saut, ou avide du bien d’autrui ; mais si c’est comme chrétien, « qu’il ne rougisse pas et qu'il glorifie Dieu en ce nom '. » Hélas ! le nom de chrétien allait devenir synonyme de tous les crimes à Rome même. Du vivant de saint Pierre, au moment de l’incendie de Rome, l’an 04^ on parlait de « ces hommes détestés pour leurs forfaits que « le peuple appelait chrétiens ; » de leur « superstition pernicieuse ; » de « tout ce qu’il se peut de choses atroces ou infâmes » arrivées à Rome avec eux ou leurs pareils, cuncta atrocia aut pudenda; de « la haine du genre humain » dont ils étaient possédés ; on les traitait « de coupables et gens ayant mérité les derniers supplices, novissima exempla méritas » et dont « l’utilité publique » réclamait le bûcher, utilitate publica... absumerentur. C’est la charge de Tacite contre les chrétiens ; et il trouve, avec le peuple, que Néron, en éclairant ses jardins du Vatican avec ces hommes devenus des torches vivantes, leur a fait bonne justice, quoique par un motif répréhensible de cruauté Parmi ces crimes, les obscénités infâmes, pudenda, tiendront le premier rang. On en fera le secret religieux des adeptes et des prêtres, et le dernier mot des sacrés mystères Horreurs des païens et des hérétiques venus des Juifs, qu’ils prêtent, pour les immoler, aux chrétiens qu’ils n’ont pu corrompre ! Les deux tentateurs, les deux calomniateurs, les deux bourreaux de la

' Matth., V, 10.

- I Pet., III, 14, 16; IV, 15, 16.

’ da. XV, 44.

‘ Voir les chap. XXVIII-XXXII de VOctavius de Minutius Félix, orateur africain, qui écrivait à Rome, au commencement du troisième siècle.

LA CAPPELLA GRECA

chaste Susanne sont mis ici au pilori. Le tableau est hardi; mais, dès le.s Apôtres, l’imposteur, cpii s’aj)pollora Tartuflc avec le Jansénisme, avait toutes ses audaces ; et l’Egliso ne craignait pas de lui arracher tous ses masques.

De la condamnation, passons à la délivrance.

« Je mets en troisième lieu, dit le R. P. Garncci, la scène qui représente la femme déj.t délivrée de ses féroces assaillants, et tranquillement Orante, ayant à sa droite, dans la même attitude d’Orante, un jeune homme vêtu de la môme manière que les précédents. A coté de lui, et à l’extrémité du tableau, je vois figuré, mais à moitié seulement, un objet appuyé sur une base et de forme conique, que je ne sais à quoi comparer, si ce n’est à une stèle funèbre.. L’histoire peinte ici représente Susanne quand elle fut reconnue innocente et que les ceux juges furent condamnés et mis à mort ; ensuite de quoi elle, avec son mari et ses parents, loue Dieu, qui l’a délivrée des mains de ses ennemis. . Dans la troisième scène est marquée la fin des deux vieillards, élevés en dignité {veechioni), qui furent condamnés et rais à mort comme calomniateurs (v. 61, 62), selon la Loi (üeut , xix, -18, !9) ; leur mort est représentée par le monument funèbre, et n voit Susanne avec son mari, les parents omis, louant Dieu 'v. 63), qui a sauvé celle qui avait espéré et mis toute sa confiance en lui (v. 60), et a démontré son innocence fv. 63) : Et consurrexerunt adversus duos presbjileros.. . feceruntque eis... secundum Iccjem Moysi et interfecerunt eos... Helcias autem et uxor ejus laudaverunt Daim pro filia sua Susanna curn Joachim murito ejus et cognalis omnibus, quia non esset inventa in ea res turpis.y>

Cette interprétation du P. Garncci, qui, la stèle à part, m’avait souri à moi-mème , ne peut être , pour plusieurs raisons, la véritable. Il n’y a pas, d’abord, sur la fresque, de stèle, objet si facile à reconnaître, mais un monticule, bien dessiné dans son profil non rectiligne, avec un léger renflement à la base. Assurément les deux affreux vieillards n’avaient pas droit à un monument funèbre, et ils n’en eurent pas, non plus que ces rois impies de Juda dont les noms sont rayés dans l’Evangile de la Table généalogique des successeurs de David. C’est à ces transgresseurs de tous leurs devoirs et de tous leurs serments qu’il faut appliquer les vers du poète :

Si quelque transgresseur enfreint cette promesse.

Qu’il éprouve, grand Dieu, ta fureur vengeresse;

Qu’avec lui ses enfants, de ton partage exclus.

Soient au rang de ces morts que tu ne connais plus ' !

Athalie, acte IV, scène III.

LA CAPPELLA GRECA

Le personnage qui est à côté de l’Orante n’est point le riche Joachim, époux de Susanne. C’est un adolescent qu’on avait pris d’abord pour le plus jeune fils de sainte Félicité. Il est revêtu d’une courte tunique à manches courtes et du pallium qui lui retombe sur le flanc gauche. Son geste n’est aucunement celui d'une Crante. Il montre avec vivacité de la main droite le monticule, et de la main gauche l’Orante vers laquelle il est tourné. Ce n’est pas elle qu’il regarde : c’est à distance, au delà de l’arbre, les deux hommes qui mettent la main sur sa tête. Le visage de l’adolescent respire le courroux ; sa pose tient de l’athlète : c’est l’orateur ou plutôt le prophète qui se dresse et qui tonne. C’est Daniel saisi de l’Esprit-Saint et se révélant à Israël. L’Orante, les bras étendus, porte les yeux au ciel avec une expression qui semble indiquer la suprême détresse et le dernier appel au Seigneur, dont l’ange, va se montrer en effetsoudain. Un ne sauraitdire combien cette Crante est belle et louchante. L’antiquité, le Moyen-Age, Raphaël ne nous ont rien transmis de plus idéal que cette figure dessinée par un Phidias et peinte par un Fra-Angelico des temps apostoliques. A la vue de ce tableau, qui ne songerait à cette troisième scène de l’histoire de Susanne :

« La synagogue (vi ouvaYwvvi) crut à eux comme à des anciens du peuple et à des juges, et ils la condamnèrent à mort. Et Susanne s’écria d’une grande voix et dit ; « Dieu éternel, qui connaissez les choses cachées, qui savez toutes choses « avant qu elles arrivent, vous savez qu’ils ont porté un faux témoignage contre « moi, et voici que je meurs n'a}’ant rien fait des choses dont ceux-ci ont témoigné n contre moi. » Et le Seigneur [Jéhovah] exauça sa prière. Et elle, étantemmenée pour périr, Dieu suscita l'Esprit-Saint d’un enfant tout jeune, ayant nom Daniel, et il cr.a d’une grande voix : a Je suis pur du sang de cette femme ! ï

« Au moment, dit saint Hippolyte, où Susanne adressa à Dieu sa « prière et fut exaucée, un ange fut envoyé pour la secourir, comme « il arriva à Tobie et à Sara. » L’ange c’est ici Daniel. Daniel est le Raphaël de Susaune. C’est le représentant visible du Christ invisible que nous avous vu sortir du ciel et soutenir Susanne aux prises avec les menaces de mort des solliciteurs abominables.

Mais la peinture dit plus que cela. L’artiste, avec un esprit merveilleux, y a condensé tout le récit biblique. Le jugement de Daniel est ici avec sa protestation. Lisons la suite de la scène dans le texte sacré :

LA CAPPELLA GUECA

« Et tout le peuple s’en retourna à la hâte, et les vieillards dirent à Daniel : « Viens, assieds-toi au milieu de nous et instruis-noiis, car Dieu t’a donné le « caractère de la vieillesse. » Et Daniel leur dit : « Séparez-les l’un de l’autre, « à une grande distance, et je les jugerai. » Ayant donc été séparés l’un de l’autre, il ajipela l’un deux et lui dit : « Homme vieilli dans les jours mauvais, « maintenant sont revenus sur toi les péchés que tu as conunis autrefois, jugeant « les jugements injustes, condamnant les innocents, acquittant les coupables, alors « que Dieu a dit; Tu ne tu ras pas Vinnocad et /c ./nsfe. jraintenant donc, puisque « tu l’as vue, dis sous quel aibre tu îes a vus ayant commerce ensemble? » Il répondit : a Sous un schinon (ax’ïvov). » Daniel lui répondit : Tu as menti jusci tement contre ta tête. Car voici que l’ange de Dieu, ayant reçu le mandat de I Dieu, te coupera (c7xi?£i) en deux. » Après l’avoir fait retirer, il commanda qu’on fît venir l’autre et il lui dit : « Race de Clianaan et non de Juda, la beauté t’a (I séduit et la concupiscence a bouleversé ton cœur. Ainsi vous l'aisiez aux filles « d’Israël, et elles, inant peur, se livraient à vous ; mais la fille de Juda n’a pu « souffrir ton iniquité. Maintenant, dis-moi sous quel arbre tu les as vus ayant «commerce ensemble. » Il dit ; « Sous un prinon (xpi'vov). » Daniel lui dit : a Tu « en as menti justement, toi aussi, contre ta tête ; car l’ange de Dieu t’attend a ayant son glaive pour te couper (irpicai) par le milieu, et vous mettre à mort « tous les deux. »

Notre peintre a trouvé le moyen d’exprimer tant de choses avec la plus étonnante simplicité et la pins ravissante clarté. 11 a réuni merveilleusement la seconde et la troisième scène en un seul tableau. Daniel est tourné vers Susanue et les anciens du peuple. Entre elle, qu’on conduit au supplice et eux qui, déposant contre elle, la main sur sa tète, l’y font conduire, il y a un arbre. C’est l’arbre sous lequel ils affirment l’avoir vu pécher : c’est leur pièce de conviction. Eb bien! c’est le symbole de leur condamnation. Cet arbre est brisé à moitié. Une des deux grosses branches qui sortent du troue, est rompue. Elle s’écarte et s’arrête court, en heurtant les yeux. Il y a plus. Si l’on considère la forme générale de cet arbre, son branchage, son feuillage, on arrive, en épuisant toutes les autres hypothèses, à y reconnaître, me trompè-je ? un frêne b Mais le frêne, fraxinus, u’est-ce pas l’arbre cassant, tirant son nom même de frango ? Daniel avait fait deux jeux de mots terribles, en parlant hébreu ou chaldéen aux deux vieillards. Le traducteur grec a pules imiter en sa langue; saint Jérôme e:i a conservé un dans la Vulgate

* J’ai remarqué nombre de frênes, sur la route de Gi enoble à Gap, présentant le même genre de tronc qui leur est particulier.

LA CAPPELLA GRECA

(schino... scindet) : le peintre de la cappella greca les a consignés tous deux sur son tableau, avec son arbre unique marquant la double accusation et la double condamnation. C’est un frêne, l’arbre du brisement; et ce ne serait pas un frêne, que ce serait l’arbre du brisement toujours. L’arbre, quel qu’il soit, apparaît ici brisé dans l’une des deux grosses branches du tronc, traduisant aux yeux la sentence de Daniel portée contre les deux calomniateurs, et sortie tout d’abord à leur insu et par un à-propos divin de leur bouche à tous deux.

Cet arbre est un signe vraiment topique de l’histoire de Susanne. Nous voici devant un autre.

C’est le supplice. Daniel le montre, en même temps que par sa protestation il annonce leur condamnation prochaine aux deux scélérats, destinés à être brisés comme l’arbre. Ce monticule que le jeune prophète indique de la main droite, d’un geste si vif et si affirmatif, en indiquant l’Orante de la main gauche, c’est le lieu de la lapidation. On y conduit Susanne. Les vieillards, comme témoins, y doivent faire ou du moins commencer son exécution ; mais, reconnus faux témoins, c’est là qu’ils seront exécutés eux-mêmes. La peine du talion les attend « selon la loi de Moïse *. »

Ce point tout nouveau de notre interprétation demande ses preuves et quelque développement.

La peine des adultères était la lapidation. Au temps deNotre-Seigneur et plusieurs siècles après, et ainsi au temps même de nos peintures, voici comment elle se pratiquait. Le condamné était précipité d’un monticule sur la roche du sol^ où il était achevé à coups de pierres, si la chute n’avait point causé la mort. La Mischnah ou Seconde Loi, ce code des anciens usages des Juifs, rédigé dans la forme où nous l’avons vers la fin du second siècle, mais en substance dès le premier ou même avant, dit : que le lieu de la lapidation doit être de deux fois la hauteur d’un homme ; que le premier des deux témoins doit en précipiter le condamné, de sorte qu’il tombe sur les épaules ; que, s’il n’est point mort, le second témoin lui jettera une pierre sur la poitrine; et que, s’il n’est point mort encore, tout Israël l’accablera de pierres, Moïse ayant dit : Que la

‘ Dan., XIII, 6; Dent., XIX, 16-19.

LA CAPPELLA GRECA

main des témoins soit d’abord sur lui^ puis celle de tout le peuple.

« Locus lapidationis altus erat geminam hominis longitudinem Testium alter inde réuni detrudebat, ut in lurabos caderet. Si conversus in pectus esset, in lumbos convertebatur. IIoc casn mortuus si esset, satisfactum legi : sin, alter lapideni sublatum in pcctus immitebat. Si hoc ictu inoreretur, satisfactum : a

toto Israele lapidibus cædebatur. Q.D. Dent., 17, 7. Manwi testium primo in ilium sit, et manus totiiis populi deinceps «

Le Talmud de Jérusalem, qui commente la Mischnah au III® siècle, parle de « cette impulsion, précipitation ou projection dans la lapidation, impulsio ilia seu lapidandi dejectio aut projectio, et la rattache au texte même de l’Exode (xix, 13), qui prescrit la lapidation pour certains crimes. Le Talmud de Babylone, autre commentaire de la Mischnah, achevé vers le YP siècle, dit que le coupable à précipiter doit être nu, sauf la ceinture, si c’est un homme, et que la femme ne doit avoir de découvert que la poitrine, destinée à être brisée sur le rocher L Les rabbins Jarchi, au XI® siècle, David Kimchi, au XII®, Moïse Maimonide et Levi Ben Gersom, au XIII®, ces commentateurs classiques de la Mischnah et du Talmud de Babylone, nous attestent la perpétuité de ce mode de lapidation et nous font entrevoir sa haute antiquité. Maimonide trouve, lui aussi, Vimptdsion dans le texte hébreu de l’Exode, ainsi que la lapidation proprement dite

On a voulu appliquer à Jésus-Christ ce double mode de lapidation, en le précipitant à Nazareth du haut d’un rocher, et en lui jetant à Jérusalem des pierres dans le Temple. Et ne fait-il pas allusion à ce double mode de lapidation en disant de lui, la pierre célébrée dans les Psaumes, qui, rejetée par les constructeurs, est devenue la pierre

‘ Sanhédrin, cap. V{, 4. edid. Surenhusius, Amstelædami, 1698-1703. 6 vol infol., t. IV, p. 235.

2 « Lapidabatur reus ad hune modum. E suggestu binis hominis staturis alto, a testibus pronus in saxum dejiciebatur, nudus præter verenda. Sed fœmina non alibi nuda, quam in pectore quod in saxum illidendum. Si non ita moreretur, jactu lapidum, populus circumstans eum interficiebant. » Seldenus, De Syfiedriis veterum Francofurti, 1696, p. SL.

® « Lapidatio aut impulsio fit e loco alto, ut ille cadat in petrain vel petra cadat in ilium, cujus rei idem dolor est sicut scriplum est Exod , XIV, 13. » Mischnah Surenhus. Ibid.

LA CAPPELLA GRECA

fondamentale de l’édifice : « Celui qui tombera sur cette pierre sera « brisé, et celui sur qui elle tombera, elle le broiera ‘? »

Dans les premiers siècles du christianisme, il paraît qu’on expliquait le supplice destiné à Susanne par ce mode de lapidation appelé impulsion. Un des deux textes syriaques de l’histoire de Susanne, qui' nous représentent le texte sémitique original, plus ou moins remanié, selon l’usage des copistes et des interprètes juifs, est exprès à cet égard. 11 nous donne avec une précision si frappante tout le double sujet de notre second tableau, y compris Daniel, qui, debout et non assis, comme le montrent les autres textes, juge Susanne et les anciens du peuple, qu’on dirait le tableau sorti de ce texte même U

Le texte des Septante, qui maintes fois ne fait qu’une analyse plus ou moins sommaire de l’original, et presque toujours l’interprète fort librement, ce texte que notre peintre n’a pas suivi, mais ne devait pas ignorer, parle aussi de cette précipitation des anciens

' Matth., XXI/i4 ; F's. CXYII.22.

s Voici les ti aits les plus importants de ce texte s}Tiaque (Ih version, Walton) :

« Archisynagogi autem isti, præcepü Dei transgressores, revelari caput Susannæ jusserunt, quod velatum erat. ut explerenlur cupiditatefonnæ ejus. Stantesque ambo in menio populo iinposuerunt manus capiti Susannæ, dicentes... Credidit... totus populus testinionio ipsoruin, taiiquam priiicipibus sacerdotum : etjudicantes Susannaiu morte damnarunt dicentes : qui adulterinm commisitdignus est moii, conjcctis in eum lapidibus. Et hori nona tradita est Susanna ut dejicerei;t eam de loco uude pracipitantur adulteræ. Gongregatique sunt multi ad spectandum. Flens autem Susanna oculos ad cœlum sustuiit ... clamansque alta voce dixit... Audivitque Pominus clamorem Susannæ, cum ducentes eam irenl ut eam occiderent Statimque resedit Spiritus Sanctus in Daniele duodecim annorum puero, clamavitque voce magna dicens : Innocens sum sanguine fœminæ hujus quia ipsa est innocens hujus Uirpitudinis. . . Et miratus est omnis populus. Dheruntque Danieli Archisynagogi illi : Age, conside, utsciamus Deum dedisse tibi presbyterium. Et allatam ex Gazophylacio sellam posuerunt Danieli ut sederet... Dixitque Daniel, non de subsellio judicabo Susannam, sed stans in pedibus... Et vocavit alterum eorura et dixit ei. . . Sub quanam arbore vidisti banc.. Mentitus es... Angélus Domini. . . ab extremo te in extremum diffisurus est. Postea vocavit alterura socium ejus et dixit ei... Sub quanam arbore vidisti eos. .. Ascendit malum tuum in caput tuum... Angélus Domini missus est adversus te. ..ut findat te ab extremo ad extremum, et ambos simul pepdat. . . Surrexitque in eos totus cœtus, et fecerunt ipsis secundum pi’æceptum Mosis. Et occiderunt eos. . . »

du peuple qui avait failli être celle de Susanne. Ils sont précipités dans une sorte do géhenne où l’ange du Seigneur allume le feu pour leurs cadavres

Ce monticule que le jeune Daniel désigne du geste, c’est donc lo monticule haut de deux fois la hauteur d’un homme que la Mischnah prescrit comme devant être « le lieu de la lapidation. » 11 n’est guère plus élevé, sur la peinture, que le jeune homme, car c’est à une certaine distance qu’il apparaît. Mais il est fort bien caractérisé par sa forme et par une éminence oblongue en retrait d’une éminence pareille. Du sommet de la première, le condamné sera précipité sur le plateau de la seconde. Le supplice apparaît en quelque sorte aux yeux.

Cette manière d’indiquer le supplice de la femme adultère était claire pour les Domains comme pour les Juifs, et ne pouvait laisser un instant d’hésitation ii l’intelligence des chrétiens. On était au pied de la Roche Tarpéienne. Les récents exemples de condamnés jetés en bas de cette roche ne manquaient pas. Tacite en cite deux arrivés sous Tibère. Un homme avait été précipité pour cause de magie, un autre pour cause d’inceste. Un sénatus-consulte avait précédé la première exécution ; la confiscation par Tibère des mines d’or du condamné, la seconde ^ Ces exécutions étaient célèbres ; et c’est une sorte de Roche Tarpéienne qui apparaissait naturellement à côté de Daniel, condamnant les deux infâmes juges au supplice dont il délivre Susanne.

La scène biblique est d’ailleurs si bien expliquée dans tous ses détails par la Mischnah, qu’on ne peut s’empêcher d’admirer et l’exactitude de ce livre à consigner les usages des Juifs et la permanence de ces usages à travers les siècles et parmi les fortunes les plus diverses du peuple juif. D’après la Mischnah, on conduit le condamné au lieu de la lapidation, qui doit être autre que celui du

^ « Et ut lexpræcipit, fecerunt eis, quemadmodutn improbe egerunt in sororem. Et colligaverunt eos capistro (ltpip.w<7av), et abducentes projecerunt in vallem. Eodem tempore Angélus Domini immisit ignem inter eos (Sià (aésûu auTcüv), et salvatus est sanguis innoxius in die ilia. »

^ « Facta et de mathematicis magisque Italia pellendis senatusconsuita : quorum e numéro L. Pituanius saxo dejectus est. — Sex. Marins Hispaniarum ditissimus, defertur incestasse filiam et saxo Tarpeio dejicitur. » ( An. II, 33; VI, 19.

LA CAPPELLA GRECA

jugcniont. Si ([uelqu'mi, sur le paj’coiirs, déclare le coudamiié imiuceiil, ou si lui-mèine proteste de S(jii innocence^ pour peu qu’il y ait de sérieux dans cette réclamation, il est ramené jusqu’à quatre ou cinq fois ; et si, malgré la sentence où les sentences rendues, il est trouvé innocent, il est renvoyé libre :

t Locus lapidationis extra locurn judicii fuit... Tum si quis se otferat, qui damnatum insontem esse doceat..: Quinetiam si ipse quid pro innoceatia oslendenda se habere asserat, quater quinquiesve reducitur ; dum modo in verbis ejiis sitsolidi quippiam. Si hoc modo innocentia ejus comprobetur, liberum dimittunt »

N’est-ce pas l’étonnante intervention de Daniel, expliquée, justifiée et rendue naturelle sous l’intervention surnaturelle de l’Esprit-Saint ? Et l’on voit combien le peintre de la cappella greca suit de près non-seulement la Bible, mais encore la Mischnali, puisque le lieu où il a placé Daniel, sur le chemin de Susanne conduite à l’exécution, est autre que celui du jugement porté contre elle après la déposition des deux anciens du peuple, celui-ci étant marqué par l’arbre du pomamim, celui-là par un monticule. Il me paraît assez clair que nos peintures ont été faites sous l’inspiration de juifs chrétiens connaissant à fond les coutumes de leur nation. Elles nous reportent aux origines du christianisme, où l’influence des juifs, qui en furent les premiers disciples, devait être si grande et laisser des traces ineffaçables.

Le mysticisme profond et subtil qu’on trouve partout ici est bien, d’ailleurs, dans les traditions juives telles que nous les révèlent la Bible des Septante, les Targums, les Epîtres de saint Paul, les premiers Pères de l'Eglise, continuant, en le transformant, l’enseignement de la Synagogue.

Nous avons tout dit d’avance sur le symbolisme de cette troisième scène de Phistoire de Susanne, figurant la délivrance de l’Eglise. Saint Hippolyte, commentant les paroles prononcées par Daniel sur sou tribunal, y revient en ces termes :

a Homme vieilli dans les jours mauvais. Aj^ant expliqué dès le commencement que les deux vieillards sont le type de deux peuples, celui de la Circoncision et celui des Gentils, qui dressent des embûches à l’Église, voyons les paroles de Daniel lui-méme et apprenons que l’Ecriture est véridique dans les moindres détails. Adressant la pai’ole au premier des vieillards, le prophète le réprimande, en

LA CAPPELLA ÜBECA

effet, comme un homme de la Loi, tandis qu’il parle à l’autre comme à un Gentil, l’appelant race de Channem, quoiqu’il tût de la Circoncision...

El ils s'élevèrent contre les deux vieillards. Afin que fût accomplie la parole ; « Qui ereuse une fosse à son prochain y tombera, a'

Fosse (lu samaritain Simon-lc-Magicicii ! Fosse du césar Néron! Fosses des persécuteurs dont les tragédies célèbres formeront sous Dioclétien un si épouvantable catalogue que Constantin lui devra en partie sa conversion ! Ce catalogue commence, avec les vieillards allégoriques de l’histoire de Susanne, à la cappella çp'eca.

Dans le cours du catalogue lugubre, saint Ilippolyle écrit, au commencement du IIF siècle, cette conclusion de son commentaire sur Susanne ;

« Nous devons donc, mes bien-aimés, veiller à toutes nos actions, craignant que si quelqu’un est surpris dans quelque faute, lui-même ne devienne l’accusateur de son âme, et sachant que Dieu se montre justicier en toutes choses. Son Verbe est son œil, et rien n’est .caché à son Verbe de ce qui se fait dans le monde. Ainsi veillant toujours dan, notre cœur et vivant sagement, imitons Susanne. »

Le Christ nous voit, le Christ nous jugera : tels sont les deux oracles qui sortaient pour les fidèles des deux murs latéraux du sanctuaire de l’église de Priscille et ne cessaient d’y retentir. A gauche est le Christ qui vient pour le jugement ; à droite est Daniel qui, poussé par l’Esprit du Christ, instruit et rend le jugement, montrant « l’ange de Dieu » qui accourt « avec son glaive » pour l’exécuter. Daniel, c’est le Jugement de Dieu. Ici donc on entend les paroles avec lesquelles saint Paul conclut son discours à l’Aréopage, ces paroles qui bouleversèrent toutes les âmes et conquirent au Christ Denys l’Aréopagite,Damaris, illustre femme, et d’autres : « Dieu » annonce maintenant aux hommes que tous en tous lieux fassent » pénitence, parce qu’il a fixé un jour auquel il doit juger le globe » dans l’équité par l’Homme qu’il a établi juge, comme il en a fait foi » à tous en le ressuscitant d’entre les morts, h » On voit enfin au sanctuaire de cette église souterraine, ce tableau du Jugement qui

doit occuper la façade de toutes nos cathédrales après l’an mil, et le fond de la chapelle papale au Vatican, avec la signature de Michel- Ange. Le plus ancien Jugement dernier produit par l’art chrétien

‘ Act., XVII. 30, 3 i.

LA CAPl'ELLA GRELA

se reconnaît, sous un voile facilement transparent, à la cappella greca.

A cette interprétation si spontanée, si concordante en toutes ses parties, si motivée par nombre de traits caractéristiques, des deux grandes fresques de la chapelle, on ne peut faire que deux objections. La première est celle-ci : Les deux personnages en qui nous avons vu les vieillards de l’Écriture ne paraissent point tels ; leurs figures sont celles de jeunes hommes en qui on a pu reconnaître les fils de sainte Félicité couronnant leur mère ou des anges couronnant une martyre. Cette objection tombe devant trois réponses.

Les signes de la jeunesse ne sont point si expressément accusés sur les traits des deux personnages qu’ils n’aient pu être pris par M. l’abbé Martigny pour « Dieu le Père et Dieu le Fils » couronnant « un martyr ; » et l’un des deux a bien plutôt sur le premier tableau les traits d’un âge avancé.

En second lieu, c’est assez l’usage des peintres grecs, auxquels il faut associer celui ou ceux de la cappella (jreca, de rajeunir leurs personnages. Des peintures du cimetière de Prétextât qui sont, bien qu’un peu moins, de cette école, nous offrent dans la scène de riîémorrhoïsse, les deux Apôtres accompagnant le Christ sous des traits qu’on n’aurait pas soupçonnés devoir être les leurs. Ils sont imberbes et semblent adolescents, tandis que, partout ailleurs, ils portent la barbe auprès du Christ qui, ressuscité, jouit seul du privilège de l’éternelle jeunesse.

Enfin, il ne faut pas oublier que les vieillards de l’histoire de Susanne ne sont point des vieillards dans la décrépitude de l’âge. Leurs passions tiennent trop, en vérité, de la jeunesse. La beauté les séduisait partout où leurs yeux la rencontraient, et la concupiscence bouleversait leur cœur : Species decepit te et concupiscentia subvertit cor tuum. Sic faciebatis fiUabus Israël, dit Daniel à l’un d’eux. Ce sont peut-être ces passions violentes, en face de la vertu inaltérable de Susanne, que le peintre a voulu mieux accuser par ces figures de débauchés où la vieillesse n’a point encore marqué ses traces ou les a habilement dissimulées. Les juges, d’ailleurs, étaient pris au sein du peuple, dans la classe des hommes en qui paraissait résider la sagesse des vieillards, qu’ils en eussent l’âge ou non. L’Ecriture dit expressément que ce n’est point aux

LA CAPPELLA GRECA

années qu’il faut regarder pour trouver « une vieillesse vénérable » et « que les sages pensées de l’homme sont ses cheveux blancs, et « sa vie immaculée son titre de vieillesse ; Senectiis enim venerabilis (( est non diiiturna, neque annorum numéro computata : cani autem « sunt sensus hominis et ætas senectutis vita immaculata C’est ainsi qu’on appelle, dans l’Eglise, prêtres, c’est-à-dire « vieillards, frpeaêuTs'poi, seniores, tous les hommes, même jeunes, décorés du sacerdoce ^ et, dans le siècle, sénateurs, c’est-à-dire « vieillards » encore, des hommes souvent peu avancés en âge. Aussi, dans la Bible, le vrai nom des deux tentateurs et accusateurs de Susanne, ce n’est point « les vieillards » ou « les anciens » simplement « (g! TirpsffgijTepoi) mais « les anciens du peuple (lin'ffTsuffev otÙToïi; auvaYWY’^ « wç TTpsffguTspotff Toîi >vO!où) )) Des sai’cophages du cimetière du Vatican, nous présenteront, d’ailleurs, les vieillards de l’histoire de Susanne avec des traits qui ne sont point précisément de la vieillesse et qui, une fois, paraissent tenir à la jeunesse d’assez près Rien ne s’oppose donc à ce que ces deux personnages de nos fresques soient ceux de cette histoire.

Leur figure même peut être un trait historique de plus. Intrigants autant qu’infâmes, ces effrénés luxurieux jouaient, parmi les passions de la jeunesse, les mœurs graves de la vieillesse pour capter les suffrages du peuple. C’étaient des imposteurs d’austérité et de sainteté, des Tartuffe comme les célèbres originaux que la secte janséniste doit fournir à l’immortelle copie du prince des comiques. En prêtant des charmes juvénils à ces scélérats, on dirait que les fresques de la cappella greca aient voulu démasquer à fond leur noirceur, signaler leur fascination à la fois physique, doctorale et religieuse, si redoutable à la multitude et aux femmes, et dire le dernier mot sur ces faux prophètes tant abhorrés des chrétiens et

‘ Sap., IV, 8, 9.

^ « Scribes ergo duos libelles et mittes unum Clementi etunum Graptæ... tu autem leges in bac civitate cum senioribus qui præsunt Ecclesiæ (toïç irpeaguTepou; TÎjç ’ExxAyiai'aç, écrit Hermas à Rome, vers l’an 92. » (Pastor, 1. 1, vis. II, cap. IV.) Assurément tous les seniores de l’Eglise romaine n’étaient point des vieillards.

3 Dan., XIII, 41.

^ Aringhi, t. I, p. 305, 309, 315.

LA CAPPELLA GRECA

des païens mêmes sous les noms de sophistes, de pharisiens et de gnostiques. Leur signalement, donné avec tant de soin par saint Pierre, saint Paul, saint Jean, saint Jude, sera utile jusqu’à la fin des siècles. Il l’est trop de nos jours !

Mais, dit-on, les figures des deux hommes ne se ressemblent pas dans les deux tableaux : autres sont-ils s’avançant vers l’Orante, autres mettant la main sur sa tête. L’Orante elle-même a des traits divers d’un tableau à l’autre et jusque sur le même tableau. Ce n’est donc pas ici l’histoire suivie de Siisanne et des vieillards. La réponse à cette seconde objection n’est point difficile.

Les monuments chrétiens nous offrent à chaque instant des diversités de figure pour le même personnage, à moins qu’il n’ait un type consacré comme saint Pierre ou saint Paul à Rome ; et la plupart des interprètes n’ont pas hésité à voir la même personne, quelle qu’elle soiR dans l’Orante aux traits trois fois divers de la ca]')pella greca. Mais il peut y avoir une autre raison de ces différences.

Tout semble nous indiquer que ce n’est pas le même artiste qui a peint les deux tableaux. Sur un double champ parfaitement libre la même Orante a différentes grandeurs. Elle mesure 69 centimètres sur le premier tableau, 59 sur le second. La fresque là, pleine de brusques fiertés, est moins soignée et ne manque pas d’incorrection. Ici, tempérant la force par le moelleux et la grâce, elle est d’uu fmi parfait. Ainsi, du moins, en ont jugé, sur place et deA^ant nous, des connaisseurs familiers avec les catacombes. Chaque peintre a donc fait à sa manière et à son aise sa pai'tie de l’histoire de Susanne ; et l'un ne s’est pas inquiété de copier les traits de l’autre. Le même n’a point attaché d’importance à garder fexacte identité des figures. Les deux Orautesdu second tableau, où chacun reconnaît la même, ne sont pas d'une ressemblance frappante. Aiùsi, les deux tableaux seraient du même peintre que l’objection ne serait point fondée. Mais, encore une fois, s’il y a diverses figures, il paraît bien que c'est parce qu'il y a diverses mains.

Avant de nous séparer de Susanne, qui nous a tant et si jusfement occupés, nous avons à signaler l’importance capitale des peintures delà cappella greca au point de Aue de la critique biblique.

On lit dans saint Hippolyte :

LA CAPPELLA GHECA

« Et les deux vieillards la considéraient. Les princes des Juifs veulent maintenant retrariclier cela du Livi e (de la Biljle), disant que rien de pareil ira eu lieu à Ilabylone ; car ils rougissent du forfait commis en ce temps parles vieillards »

Josèphe, riiistorieu juif, contemporain de nos peintures, ne dit mot, en effet, de Susanne, non plus que de l’histoire de ilel et du Dragon. Joseph ben Gorion, autre historien juif, du IX° siècle, au plus tard, qui mentionne l’histoire de Del et du Dragon, omet celle de Susanne. David Ganz, chronologiste juif de Prague, écrivant en 1592, dit : « L’histoire de Susanne, fille d’IIelcias, telle qu’elle est « consignée dans le livre de Susanne, est reçue de tradition par les « chrétiens, mais non par nous. » 11 observe cependant qu’ Abraham Sacut (( rapporte une partie de cette histoire dans le livre Juchnsin,n livre généalogiqueédité à Cracovie en 1581 L Cette exception même prouve combien l’exclusion que font les Juifs du livre de Susanne est systématique. Luther, les protestants, les rationalistes, ont été fidèles sur ce point, comme sur tant d’autres, à la trace des Juifs. Eh bien ! voilà l’histoire de Susanne peinte dès le premier siècle ou le commencement du second, dans un des plus illustres cimetières de Rome, celui de la famille des Pudens, qui accueillirent saint Pierre, et plus ou moins sous les yeux et la direction des Pontifes romains. Ce sujet est en compagnie, nous l’avons vu et nous l’allons voir, des scènes authentiques de l’Ancien et du Nouveau- Testament ; il va de pair avec elle ; il les prime même toutes par son importance comme tableau et comme étendue de symbolisme. Qui ne voit que l'histoire de Susanne était considérée à Rome, dès les

temps apostoliques, comme faisant partie des Saintes-Ecritures ?

Nous entrevoyons en même temps, aux détails fixés par le pinceau, que le texte grec de l’histoire de Susanne en faveur à Rome n’était point celui abrégé des Septante, mais le texte intégral qui nous viendra du juif Théodotion, à la fin du second siècle, et que saint Hippolyte a commenté à Rome au commencement du troisième. C’est là, non dans les Septante, qu’on trouve, accourant de la maison de Susanne, au cri qu’elle pousse dans le jardin, ces gens

' In Susan., v. 8.

- Chronologia a mundi conditu ad annum Christi 1592 dicta Germen Davidis. Lugd., Batav., 1644, in-4“, p. 171.

LA CAPPELLA GRECA

que le peiutre a remplacés par le Christ, en faisant de la maison le ciel. L’Eglise a adopté dans la Bible grecque la traduction de Daniel par Théodotion, et saint Jérôme nous l’a transmise dans la Yulgate latine. L’adoption, nos peintures en donnent certain indice, a commencé en principe à Piome dès l’origine de l’Église, en même temps que la réception au canon des Écritures de l’histoire de Susanne. L’influence des Juifs, dont nos peintures donnent des preuves si frappantes, explique bien cette adoption. Ils lisaient le texte hébreu ou araméen, sur lequel Théodotion fera sa traduction, destinée à remplacer et même à faire oublier celle des Septante.

Et que Luther et ses disciples viennent contester aussi l’authenticité de l’Apocalypse ! En voici plus d’une citation peinte sur les murs d’une église apostolique, et dans les temps voisins des Apôtres.

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