‹ Les antiquités chrétiennes rapportées à la Cappella GrecaChapitre 21 sur 129 · LA FEMME ET LE DRAGON · texte numérisé non relu

LA FEMME ET LE DRAGON

Au-dessous du tableau de la condamnation et de la délivrance de Susanne, règne une plinthe, continuant exactement celle du mur du fond et, comme elle, décorée vers le haut, d’une guirlande de demi-rosettes rouges opposées et entremêlées par leurs circonférences, qui paraît appartenir au IIP siècle. Une large hande qui fait le tour de la porte, percée à cette époque, partage en deux la plinthe du mur du fond. Elle est réduite à cet ornement. Il n’en est point ainsi de la plinthe du mur voisin. Elle présente sur la photographie des figures, au moins des bustes, dont la netteté frappe les yeux, et qui sont vraiment indiscutables. Ces bustes occupent la plinthe du haut en has. En partie recouverts par la guirlande, ils doivent lui être antérieurs : ils appartiennent à la peinture primitive. A cette heure, en 1876^ on ne reconnaît plus rien de cette peinture. Un nettoyage, qui a sans doute étendu les couleurs mises sur enduit sec au IIP siècle, a tout à fait perdu la fresque, en la barbouillant plus ou moins en rouge. Mais l’absence de décoration régulière à cet endroit proteste d« son existence, et la photographie ne permet pas d’en douter.

Je dirai ce que j’ai cru en découvrir avec vraisemblance ou certitude, recueillant religieusement tout ce quipeut être des reliques d’un monument si précieux. On me blâmerait de ne pas le faire. Je proposerai ensuite l’explication des images qui, leur existence étant donnée, ne souffre aucune difficulté. Quel n’est pas leur intérêt !

La photographie, qui malheureusement ne nous offre qu’une vue de côté du mur semble présenter, à droite de la plinthe qui

‘ Planches III et IV, 1.

^ C’est la photographie 612 qui a pour objectif le mur du fond. Le mur où est le second tableau de Susanne n’a pas été photographié par M. Parker.

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finit dans l’ombre et près du milieu du champ, la silhouette d’un lion assis vers la gauche et tournant la tête à droite. Ce serait alors, sans aucun doute, un des deux lions ordinaires de Daniel et l’extrémité d’un groupe bien connu, analogue à celui de telle chambre du cimetière de Saint-Callixte ou Daniel est représenté à mi-corps \ Ce sujet est bien appelé par le sujet supérieur. Après la délivrance de Susanne, celle de Daniel.

Darius le Mède, oncle de Cyrus, ayant succédé à Balthasar, à qui Daniel avait lu et interprété le Mane, Thecel, Phares, écrit par la main divine sur le mur du banquet impie, la nuit même de la mort du roi Chaldéen, le prophète plut au nouveau monarque. 11 devint un des trois satrapes supérieurs qui commandaient aux cent vingt satrapes ou préfets du royaume. Ayant « en lui un plus ample <( esprit de Dieu » que ses deux collègues et tous les satrapes, Darius « pensait à l’établir sur tout le royaume » et à faire de lui son vice-roi. Ses deux collègues et les satrapes complotèrent contre lui et décidèrent de le perdre par sa religion, car il n’était attaquable que de ce coté. Ils surprirent à Darius un édit portant : « que tout <( homme qui durant l’espace de trente jours fera quelque prière à « quelque Dieu et à quelque homme que ce soit, sinon à vous, ô Roi, « soit jeté dans la fosse des lions. » Daniel priait trois fois le jour, à genoux, dans sa chambre, les fenêtres ouvertes du coté de Jérusalem, son Dieu, celui d’ Abraham, « le Dieu du ciel ». 11 lut l’édit et continua à prier. Ses ennemis l’espionnèrent; et, prenant Darius sur l’édit qu’ils lui avaient extorqué et sur la loi des Mèdes et des Perses qu’un édit royal ne peut jamais être rapporté, ils lui firent jeter Daniel aux lions. Darius désolé espéra dans le Dieu de Daniel. « Ton Dieu que tu adores sans cesse, lui dit-il, te délivrera lui-même.» 11 en fut ainsi. Le lendemain^ Darius qui n’avait ni soupé ni dormi, vint de grand matin à la fosse des lions, et appela Daniel qui lui répondit ; « 0 Roi, vivez éternellement ! Mon Dieu a envoyé son « ange, et il a fermé les gueules des lions et ils ne m’ont fait aucun « mal, car devant lui la justice a été trouvée en moi ; et devant « vous, ô Roi, je n’ai commis non plus aucun méfait. » Alors Darius fit jeter les accusateurs de Daniel, leurs femmes et leurs enfants

’ Roma sotter., t. II, tav. XX.

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aux lions qui les broyèrent avant qu’ils fussent arrivés au pavé ; puis il donna cet édit :

« A tons peuples, nations et langues qui habitent sur toute la terre ; que votre paix se multiplie !

De devant ma face un édit est rendu. Que dans toute domination de mon royaume il y ait crainte et tremblement devant le Dieu de Daniel, car lui est le Dieu vivant, et il demeure dans les siècle.s, lui et son royaume qui ne sera point dissipé, et sa domination est jusqu’à la fin : sauvant et délivrant et faisant des prodiges et des merveilles dans le ciel et sur la terre, au point qu’il a sauvé Daniel de la main des lions ' . «

Daniel sera jeté une seconde fois auxlions, sous Cyrus,pour avoir fait périr avec un gâteau de poix, de graisse et de poils, le Dragon, idole vivante des Babyloniens. Les lions au nombre de sept, l’épargneront ; et Habacuc, pris aux cheveux par l’ange, lui apportera de Judée le dîner destiné aux moissonneurs. Les monuments chrétiens donneront aussi cette scène que caractérise la présence d'Habacuc. Quand ils présentent simplement, et c’est l’ordinaire, deux lions avec Daniel, il faut se reporter au premier supplice du prophète sous Darius. En voici la raison.

Assurément les lions, auxquels fut jeté Daniel, étaient, comme dans le second supplice, plus de deux ; et la preuve en est dans la manière dont ils ont broyé en l’air les calomniateurs de Daniel et leurs familles. Mais ces lions ne sont pas seulement historiques, ils sont symboliques. Ils représentent les deux calomniateurs deDaniel^ ses abominables collègues, les deux'princes des satrapes. Le sarcophage de Junius Bassus, mort préfet de Rome en 3o9, et déposé près de la Confession de saint Pierre où se voit toujours son monument, nous montre Daniel entre les deux lions derrière lesquels les deux satrapes sont debout L On retrouve ces deux hommes sur le sarcophage gravé par Buonarroti ^ qui de Sainte-Marie-Majeure a passé au Musée de'Latran. Et voilà pourquoi il est si naturel, de les voir à la cappella greca^ sous les traits des deux lions aux côtés de Daniel, juste au-dessous des deux vieillards qui sont aux côtés

* Dan., VI.

^ Aringhi, t. I, p. 277.

® Osservaiioni, p. 1.

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de Susanne,, des deux vieillards, dis-je, qu’une peinture du cimetière de Prétextât représente en bêtes féroces courant sur Susanne qui est une pauvre brebis.

Et que les deux lions comme les deux vieillards rappellent bien les deux ennemis rugissants de l’Église, les Juifs et les Gentils, dont elle dit à Dieu avec le Christ son Epoux : « Délivrez mon âme « de leurs violences, mon unique des lions ‘ ! » Qu’ils rappellent bien encore les lions invisibles, qui sont derrière les lions visibles ! « Mon « Dieu a envoijé son ange, et il a fermé la gueule des lions et ils ne

« rré ont point nui Que ces paroles, dit S. Jérôme, soient répé-

« tées par tout homme saint qui a été sauvé de la gueule des lions « invisibles et de la fosse de l’enfer, parce qu’il a cru en son ' « Dieu »

Mais qui est l’ange de Daniel? Si nous avions ici le commentaire de saint Hippolyte, il dirait, sans aucun doute, que l’ange est le Christ. 11 nous a montré, en effet, le Christ venant au secours de Susanne ; et il va nous le montrer protégeant les trois Hébreux dans la fournaise. Mais, à défait du docteur romain, nous avons les ‘ monuments romains. Nous voyons sur un sarcophage du Vatican, Daniel entre ses deux lions qui prie le Christ adoré par les Mages, et sur un autre de Sainte-Agnès, le même Daniel qui regarde vers le Christ ressuscitant Lazare É Sur un sarcophage de Saint-Paul É sur un autre de Saint-Sébastien É sur une fresque de Domitille le Christ est d’un côté de Daniel, pendant que le prophète Habacuc est de l’autre. Sur un fond de coupe, le Christ survient derrière Daniel offrant le gâteau mortel au Dragon, pour l’exciter à cet acte généreux qui va le conduire aux lions L Avant les monuments du IV® siècle, et dès le berceau du Christianisme, la cappella greca paraît avoir présenté le Christ assistant Daniel dans la fosse aux lions, comme l’Écriture nous montre le Verbe descendant avec

‘ Ps. XXXIV, 17. - Cf. Ps. LVI, 5.

2 In Dan., VI, 22.

® Aringhi, t. I, p. 331; t. II, p. 159.

‘ M. Martigny, p. 597.

** Aringhi, t. I, p. 623.

Garucci, Vetri, III, 13.

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Joseph dans la fosse de sa citerne ou do son cachot. Et pour Daniel, comme pour Susanne, c’est ici le Christ dans les splendeurs célestes où l’a vu saint Jean. Nous voici transportés de nouveau à l’Apocalypse.

Vers le milieu de la plinthe, un peu à gauche, un grand buste d’homme, porté sur un pied, à la manière antique, regarde du côté où nous croyons entrevoir un de ces lions de Daniel qui furent suspendus par un charme magique, c’est-à-dire divin. La. tête a le profil grec et rappelle tout-à-fait, d’ailleurs, les empereurs des médailles romaines. A sa droite et un peu devant, de manière à lui dérober l’occiput, est un buste de femme, porté sur un pied bien dessiné en croissant renversé. La figure est de face ; elle paraît d’une matrone, aux fortes lèvres ; les yeux semblent^ fixé^^ ep. hapt : je crois reconnaître une étoile à six branches, avec le point central, au milieu de son front, et d’autres pourraient lui faire suite. A droite de la femme, est dessiné en noir un petit dragop à, face humaine, accroupi, les pattes avancées comme celles d’un chien, en arrêt, la queue en volute, au-dessus de laquelle on pqut remarquer une grosse étoile. La tête du dragon est à la hauteur du menton de la femme. Derrière lui, dans le lointain, se dessine un édicule. Le sens de ce groupe extraordinaire ne peut être douteux à qui se rappelle cette vision de S. Jean :

« Le temple de Dieu, qui est dans le ciel, fut ouvert et l’Arche de son Alliance apparut dans son temple. Et il se fit des éclairs et des voix et un tremblement de terre et une grande grêle. Et un grand prodige apparut dans le ciel : une femme

revêtue du soleil, ayant )a lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Elle était erceinte et elle criait étaîit en travail et ressentant les douleurs de l’enfantement. Et un autre prodige apparut dans le ciel : Voici un grand dragon rou?c, ayant sept têtes et dix cornes et, sur ces têtes sept diadèmes. Et sa queue entraînait la troisième partie des étoiles du ciel et elle les précipita sur la terre. Et le dragon s’arrêta devant la femme qui allait enfanter, afin qu’aussitôt qu’elle arrait enfanté il dévorât son enfant. Et elle enfanta un enfant mâle qui devait régir toutes les nations avec une verge de fer L »

Cet enfant mâle est le Christ, le grand Roi et le César par excellence, qui sait comprimer du regard les lions de Darius et deCyrus et mettre le pied^sur ce Dragon donî l’empire romaijq est l’agqnt et

Apoc., Il, 19; XII, 4-5.

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qu’il doit arborer sur ses étendards. Cette femme,, c’est l’Église, née du Christ et enfantant le Christ dans le monde où elle établit son règne ; c’est l’Epouse du Christ, vêtue de son soleil, ayant la lune et le monde sublunaire sous les pieds, couronnée de douze étoiles, c’est-à-dire des douze Apôtres du Christ qui sont ses conducteurs et le vrai sublime zodiaque des cieux. Elle est indissolublement unie à son Epoux. Elle apparaît ainsi, au second mur de la cappella greca^ dans les deux bustes unis, comme elle apparaît en face, au premier, sous les traits de Susanne, à la voix de laquelle accourt son Dieu, son protecteur, son vengeur, son Epoux enfin. Là, est Satan, ici le Dragon, toujours l’ennemi mortel de la femme, c’est-à-dire de l’Eglise, cherchant ài’atteindre au talon avec sa dent venimeuse, et devant avoir la tête hrisée par ce talon même. Le petit tableau correspond exactement au grand; et la vaste composition, si bien suivie sur les deux murailles, finit comme elle a commencé.

Le temple même du ciel n’y manque pas. Ce temple d’où le Verbe est sorti pour venir au secours de Susanne, se revoit encore. Il est rappelé ici par l’Arche que figure, je crois, l’édicule, s’il ne figure pas, cê qui me paraît moîns probable, le temple. C’est le théâtre du triomphe de l’Eglise faisant suite à celui du Christ. « Et le septième « Ange, dit saint Jean, sonna de la trompette; et il y eut de grandes « voix dans le ciel disant : Il est échu le royaume de ce monde à « Notre-Seigneur et à son Christ et il régnera dans les siècles des « siècles. Amen... Et le temple de Dieu, qui est dans le ciel fut ou- (( vert.... Et un grand prodige apparut dans le ciel : une femme « revêtue du soleil, ayant* la lune sous ses pieds et sur sa tête une « couronne de douze étoiles. »

C’est le règne du Christ, représenté par son Vicaire, le Pontife romain, c’est le règne de l’Eglise, dont ce Pontife est la tête, qui doit commencer à Constantin et Théodose, monter à son apogée avec Charlemagne, saint Grégoire Vil et les Croisades, décliner avec Luther et Napoléon renversant le Saint-Empire, et s’effacer à la fin des temps, pom* se transporter plénier et interminable dans le ciel.

L’illustration de l’Apocalypse, dans son ensemble — la chute de la grande Babylone d’un côté et l’élévation de la nouveUe Jérusalem de l’autre, — est ainsi complète. Nous savons d’avance toutes les destinées de l’Eglise.

LA CAPPELLA GRECA

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Cependant un de ses types fondamentaux nous reste à contempler. Avec Susanne et Daniel, l’Ecriture nous montre à Dabylone les trois Hébreux parmi ces fidèles dont l’Esprit-Saint a voulu consigner aux siècles les exploits héroïques et le salut miraculeux. Nous avons vu l’Eglise en prison, sous les pierres de la lapidation, sous les dents des lions, que Daniel seul nous soit apparu, qui en réveille d’emblée le souvenir, ou que nous l’ayons aperçu avec ses lions mêmes. Nous allons rencontrer l’Eglise sur le bûcher. Des peintures des murs latéraux de la cappella greca passons à la peinture du mur faisant face à l’entrée. Voyons les trois Hébreux dans la fournaise.

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