ISI
« Prêtre et interprète des dieux, Orphée détourna les hommes vivant dans les bois du meurtre et d’une vie dégradante ; on dit delà qu’il amollissait les tigres et les lions pleins de rage »
Orphée charme avec sa lyre deux lions, un bœuf, deux chameaux et six oiseaux, dont un paon splendide, tous perchés sur des arbres et tournés vers le charmeur. C’est le règne du Messie, sous lequel, « le veau, le taureau et le lion, » c’est-à-dire les humbles et les potentats, « paîtront ensemble menés par un « petit enfant. » Ainsi chante Isaie “, joignant sa voix à celle de Michée son contemporain. La sibylle de Cumes leur a fait écho ; et Yirgile a rendu cet écho célèbre chez les Romains, dans l’Églogue à Pollion, dont Constantin citera et commentera à peu près tous les vers en prononçant, le jour de Pâques, son Discours à t assemblée des saints :
Jam nova progenies calo demittitur alto.
Ferrea primum
Desinct, ac toto surget gens aurea mundo...
. . Nec magnos metuent armenta Icônes :
« Un nouveau rejeton descend des hauteurs du ciel... La race de fer va cesser pour la première fois, et dans tout le monde va surgir la race d’or... les troupeaux ne craindront plus les grands lions . »
Prudence, rival heureux de Virgile, a célébré cette paix messianique, dans ces vers non indignes des anges de Bethléhem :
Sparsissc tellurem reor Hus omne densis floribus Ipsasque arenas Syrlium Fragrasse nardo et nectarc.
Te cuncta nascentem, puer,
Sensere dura et barbara,
Victusque saxorum rigor Obduxit herbam cotibus.
Jam niella de scopulis fluunt.
Jam stillat ilex arido Sudans amomum stipite,
Jam sunt myricis balsama.
' Ep. ad Pisones, v. 391 .
2 Is., XI, 6. Septante.
■’ BucoL, IV, 7-9, 22. Constantini Oratio ad sanctorum cœtum, cap. XI-XXI.
Patrol. græc., t. XX, col. 1292-1301.
LA CAPPELLA GRECA
0 sancta prœsepis tui,
Æterne rex, cunabula, i'upulisque per seclum sacra,
Mutis et ipsis crédita !
Adorât hæc brutum peciis etc.
« Je pense que la terre a semé toute la campagne de tapis de (fleurs, et que les sables mêmes des Syrtes ont exalé l’odeur du nard et du nectar.
Il n’est rien de dur, rien de barbare qui ne t’ait senti naître, ô Enfant, et la rigidité vaincue des rochers a étendu de l’herbe sur leurs âpres flancs.
Déjà des ruisseaux de miel coulent des pics de la pierre ; déjà le chêne suintant distille l’amome de son tronc aride ; déjà les tamaris versent des baumes.
O saint berceau de votre crèche, Roi éternel ! 11 est sacré poui- les peuples dans tous les siècles, il est l'objet de la foi des êtres muets eux-mêmes.
Le bétail sans raison l’adore etc. h »
Rome chrétienne était bien faite pour comprendre on inspirer ces tableaux. Ne garde-t-elle pas le souvenir de la fontaine d’huile qui, à la naissance du Christ, a coulé du pied du Janicule au Tibre, et dont le monument est cette église de Sainte-Marie-au-Transtévère, si splendidement rajeunie par Pie IX, avec sa devise antique sur toutes les fenêtres : Fous olei?
Il est clair, cependant, que l’Enfant-Dieu, ayant devant lui Moïse et le tableau des merveilles du règne' du Christ, nous est présenté comme le nouveau Moïse, le vrai Prince d'Israël, celui qui doit être le Dominateur en Israël, qui sit Dominator in Israël, selon le mot de rilébreu et de la Yulgate ; que Moïse est ici pour redire à Israël : Le Seignetir ton Dieu te suscitera du milieu de tes frères un Prophète comme moi : vous l’écouterez ^ ; que la voix même de Dieu paraît se faire entendre, disant à Moïse ; Je leur susciterai du milieu de leurs frères un Prophète comme toi et je mettrai des paroles dans sa bouche et il vous dira ce que je lui commanderai et I homme qui réécoutera pas ce que dira ce Prophète en mon nom, je tirerai de lui vengeance qu’on croit entendre aussi ces paroles du Christ, sortant de la bouche du divin Enfant : En vérité, en vérité, je vous le dis: ce n’est pas Mo'ise qui vous a donné le pain du ciel véri-
‘ Cathemerinon, XI, 65-81.
* Deut., XVIII, 15. Septante.
* Deut., XVIII, 18, 19.
LA CAPPELLA GRECA
table.... Je suis le pain de vie, qui suis descendu du ciel ' ; que les paroles de S. Paul, parlant du baptême donné par Moïse dans la nuée et dans la mer, et de la manne et de l’eau du rocher, font écho à celles du Christ: Ces choses étaient des figures de nous-mêmes... toutes ces choses leur arrivaient en figure ~ ; qu’il en est pareillement des paroles.de saint Jean ; La Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité ont eu lieu par Jésus-Christ ^ ; et qu’enfm Moïse n’apparaît sur cette peinture du cimetière de Domitille que pour montrer le Christ et s’effacer devant lui, comme il l’a fait au Thabor.
Mais nous avons des preuves plus décisives encore que Moïse représente le Christ dans la scène du rocher frappé^ et que c’est le Christ surtout qu’il y faut voir et non point Moïse.
Le sarcophage de Junius Bassus, mort préfet de Rome, l’an 339, et inhumé près du corps de S. Pierre, où son tombeau fait encore vis-à-vis à l’autel souterrain de l’Apôtre, tranche la question 11 montre l’Agneau de Dieu qui frappe le rocher, la verge de Moïse à la main, faisant pendant à l’Agneau de Dieu qui reçoit la Loi offerte par la main divine: deux scènes symétriques où tant de fois ailleurs apparaît la figure de Moïse. Moïse frappant le rocher, c’est donc le Christ donnant sa grâce. Le rocher est suspendu en l’air, l’eau vient du ciel, un agneau boit à l’ouverture même de la pierre mystique : image du Baptême où le chrétien, plongé dans l’eau sainte, y humecte ses lèvres altérées de la grâce même. Près de là, l’Agneau de Dieu met la main sur le front d’uii agneau, émergeant de l’eau qui descend à flots sur lui d’un rocher supérieur ; et la colombe divine verse de son bec un cône de lumière et de feu sur la tête du petit agneau : symbole rare et précieux de la Confirmation. Entre ces deux scènes, l’Agneau de Dieu, tenant la verge de la toute-puissance, touche les corbeilles de pain qu’il multiplie : image classique de l’Eucharistie. A l’une des extrémités du sarcophage, l’Agneau de Dieu descend avec les trois Hébreux dans la fournaise ; à l’autre, il tire avec sa verge Lazare du tombeau. C’est la résurrection des corps, après les trois
> Joan., VI, 32, 41.-
* I Cor,, X, 11.
* Joan., I, 17.
* Aringhi, I, 277. - Voir planche VI, 2.
LA CAPPELLA GRECA
grands sacrements qui vivifient les âmes ; et c’est un ensemble de sujets qui répond merveilleusement à celui que nous reconnaîtrons successivement à la cappella greca.
Ce n’est pas la seule preuve matérielle de l’identification de Moïse et du Christ. Un fond de coupe présente quatre sujets pareils ou analogues aux précédents « Je ne serais pas éloigné, dit M. de « Rossi, en parlant de cet exemple, de croire qu’il n’est pas unique « et que d’autres fois encore les anciens eurent l’intention de mettre «le Christ lui-même à la place de Moïse U » Et, en effet, nous venons de le voir sur le sarcophage de Junius Rassus.
Enfin ce thème, si commun dès le quatrième siècle, sur les mosaïques des basiliques, sur les sarcophages et sur divers autres monuments, de l’Agneau de Dieu debout sur un monticule d’où s’échappe en quatre fleuves l’eau de la vie du Christ, ayant ce monticule aux pieds, s’il n’est pas une dérivation du thème de Moïse frappant le rocher, est certainement un thème en rapport avec celui-ci et qui l’explique. Or, au lieu de Moïse, on y voit le Christ. C’est donc le Christ qu’il est permis et même commandé de voir dans le tableau de Moïse.
A ces monuments le prince des poètes chrétiens. Prudence, vient ajouter trois fois sa déclaration positive.
Christi figuram præfenns Moyscs, receptor civium,
« Moïse, refuge de ses concitoyens, offre la figure du Christ, » dit-il d’abord®.
Licet ne Ghristuin noscere Tanti per exemplum viri,
« N’a-t-on pas le droit de chercher à connaître le Christ par « l’exemple d’un si grand homme?» ajoute-t-il \ Et, usant de ce droit, voici comment il montre le Christ dans Moïse opérant ses prodiges, et celui en particulier de l’eau qui jaillit du rocher:
' R. P. Garucci, Vetri, p. 12; tav. I, 2. — Voir planche XVI, 3.
- Bulletùio, 1868, p. 5.
’ Cathemerinon, XII, v. 143.
* Ibid., V. 157.
LA CAPrELf^ GKECA
Quæ tandem poterü lingua retexere, »
Laudes, Christe, tuas? qui domüani Pharum Plagis multimodis cedere præsuli Cogis justüiæ l'indice dextera ;
Qui pontum rapidis œstibus invium Persultare vetas, ut refluo in saxo Secw'us pateat te duce transitus ' '
Et mox unda rapax devoret impios;
Gui jejuna ercmi saxa loquacibus Exundant scatebris et latices novos Fundit scissa silex, quæ sitientibus Dat potuin populis axe sub igneo.
(t Quelle langue pourra redire, ô Christ, vos louanges? Vous dont la droite vengeresse force l’Egypte domptée j)ar diverses plaies, de céder au prince de la justice; vous qui défendez à la mer, inaccessible en ses bouillonnements rapides, de bondir, afin que sur le roc abandonné en son flux, s’ouvre sous votre direction un sûr passage, etque bientôt fonde avide dévore les impies; vous, devant qui les rochers secs débordent en jaillissements bruyants, et le silex ouvert répand des liquides nouveaux, en fournissant une boisson aux peuples altérés sous un axe de feu *. »
Le Prudence oriental, le prince des mélodes grecs, S. Romanus, parle comme notre Prudence. Pans son fameux Noël, H tlapOÉvoç, chanté annuellement à la table impériale, à Constantinople, il met en regard l’adoration des Mages, et Moïse frappant le rocher, comme on les voit à la cappella greca; et il fait dire aux Mages, répondant à Hérode et aux Juifs qui les traitent d’insens'és pour être venus, à travers le désert, chercher d’aventure un enfant ;
« Et vous, autrefois, comment vous êtes-vous engagés dans le désert immense que vous avez traversé? Celui qui vous a conduits, venant d’Egypte, nous a conduits venant de chez les Ghaldéens vers lui, vous, par une colonne de feu, nous, par une étoile montrant — un petit enfant. Dieu avant les siècles.
L’étoile en tout lieu était notre conducteur, comme était le vôtre. Moïse portant sa verge, et faisant briller la connaissance de Dieu. La manne vous a nourris autrefois, et la pierre vous a désaltérés : nous, l’espérance de voir l’Enfant nous a remplis, nous avons été nourris de cette joie®. »
‘ L’Égypte est appelée Pharos de l’île de ce nom placée en face d’Alexandrie et célèbre par son phare.
Cathemerinon, V, v. 81-92.
® Analecta sacra Spicilegio Solesmenci parata, edidit J. B. Pitra Tt. S. CallistS, Bibliothecarius S. R. E. t. 1, in-4®, Parisiis, Jouby et Roger, 1876 — S. Romanus, Hymn. 1.
LA CAPPELLA GRECA
Enfin, cent et cent fois, sur les monuments chrétiens, le Christ opérant ses prodiges, apparaît tenant une verge à la main Aucune parole des Evangélistes, aucun souvenir de la tradition ne mentionne la verge du Christ. 11 n’a jamais fait usage de verge. Cette verge mise en sa main par les théologiens et les artistes des premiers siècles est certainement symbolique, et c’est manifestement la fameuse verge de Moïse.
C’est une manière saisissante, heureuse, consacrée, de dire aux fidèles que le successeur de Moïse, le vrai Moïse, le Moïse incomparable en merveilles de rédemption, c’est le Christ. Faut-il ajouter que Moïse frappant le rocher a sur les sarcophages, pour pendant bien reconnu, le Christ ressuscitant Lazare? Pourquoi, sinon parce que Moïse représente le Christ qui, d’un côté, donne la grâce et les sacrements, de l’autre, la résurrection? C’est donc, encore une fois, le Christ qu’il faut voir à la cappella greca sous les traits de Moïse. Mais si Moïse représente le Christ, que représente sa verge ?
11 n’y a pas à en douter, c’est la croix. S. Justin nous est témoin que l’Eglise romaine voyait la croix dans cette verge, au lendemain de nos peintures. « Le bois qui contient le mystère de la croix, » dit-il au juif Tryphon ; et par ce bois il entend, avec l’arche de Noé la verge de Moïse dont il parle aussitôt en ces termes : «Moïse, « ayant la verge à la main, fit passer votre peuple à travers la mer ^)) Les Pères l’entendront ainsi. Prudence, dans sa Psychomachie ou Combat de l’âme, met en scène la Sobriété qui « fixe en terre l’éten- (( dard sublime de la croix qu’elle avait portée en avant des siens » contre les cohortes de la Luxure :
Vexillum sublime cnicis, quod in agmine primo lJux bona prætulerat, defixa cuspide sistit ;
Et elle retient ses soldats en déroute par un discours où « la verge « mystique » est évidemment la croix :
Excidit ergo animis ererni sitis, excidit illc Fons patribus de rupe datus, quem mystica virga Elicuit scissi salientem vertice saxi ?
1 Voir planche IV, 2 ; planche XIII, 2.
LA CAPPELLA GRLCA
« Vous avez donc perdu la mémoire de la soif du désert, k mémoire de cette source d’eau donnée du rocher à vos pères, que la verge mystique tira et fit jaillir du sommet entr’ouvert delà pierre ' ? »
S. Isidore, résumant en Occident la tradition, dira :
« Cette pierre qui, frappée, a vomi l’eau, était la figure du Christ vers lequel le bois de sa passion s’est approché comme une verge pour faire découler la grâce aux croyants. La pierre étant frappée, la fontaine a coulé ; le Christ étant frappé sur la croix, a épanché, pour ceux qui avaient soif, la grâce du Bain et le don de l’Esprit-Saint^. »
Un mélode grec inconnu, résumant cette même tradition en Orient, chantera dans la fête de l’Invention de la sainte Croix :
« Qu’ils se réjouissent avec nous dans cette solennité les Prophètes exhalant des sentences divines, et tous les justes qui, avant les jours de la Croix, ont vu la Croix. Le premier. Moïse, portant une verge à la main, a dit : « J’ai manifesté I des prodiges en Egypte, j’ai entr’ouvert et partagé en deux la mer Rouge, et j’ai « changé la pierre en eau limpide »
Qu’on ne s’étonne pas de voir Moïse, qui est le Christ, frapper de la verge qui est la croix , le rocher qui est encore le Christ luimême. Le Christ est prêtre et victime à la fois : il est tout dans le
sacrifice. Disant : Je suis le Bon Basteiir et je donne ma vie 'pour
mes brebis, il ne manque pas d’ajouter: C’est pour cela que mon Père m’aime, parce que je dépose mon âme, que je dois prendre de nouveau. Personne ne me la ravit, mais c*est de moi-même que je la dépose; et j’ai le pouvoir de la déposer, et j’ai le pouvoir de la reprendre : c’est le mandat que j'ai reçu de mon Père
Les visiteurs de 1 ! cappella greca, instruits par les théologiens, un S. Justin, par exemple, reconnaissaient donc au front absidal du sanctuaire, au-dessus de l’autel eucharistique, l’image de la croix que nous plaçons aujourd’hui sur l’autel même. Ils saluaient dans la main du nouveau Moïse la verge du Législateur et Rédempteur éternel, la Croix, dont le chantre incomparable de ce Moïse nouveau, Isaïe, avait dit si précisément : Un petit enfant nous
' Psychoinachia, v. 347-8; 371-3.
Prœrnia in iibrox V. ne N. T.
•* Anakcla sacra, p. 313.
4 Joan., X, 17, 18.
LA CAPPELLA GRECA
est né, un Fils nous a été donné : son signe de commandement est sur son épaule, et son nom s’appelle l’Ange du Grand-Conseil'.
Mais ce n’est point tout. Si cette verge, en tant qu’elle est de bois et qu’elle tient lieu de sceptre àMoise, représente la croix du Christ, en tant qu’elle frappe le rocher et en fait jaillir l’eau, elle représente la lance qui a ouvert le côté du Christ sur la croix, et en a fait jaillir l’eau avec le sang. C’est ce que nous apprennent les anciens, et déjà S. Cyprien :
« Il est prédit aux Juifs, écrit ce Père, que si, dans leur soif ils cherchent le Christ, ils seront abreuvés chez nous, c’est-à-dire qu’ils obtiendront la grâce du Baptême. S'ils ont soif, dit Isaïe, le Seigneur les conduira à travers le désert et leur fera sortir Veau de la pierre : la pierre s'ouvrira, l’eau coulera et mon peuple boira Ce qui s’accom[)lit dans l’Evangile quand le Christ, qui est la pierre, est percé à sa Passion, d’un coup de lance »
L’eau qui sort du côté du Christ est l’eau du Baptême, le sang est celui de l’Eucharistie. C’est la doctrine de S. Jean Chrysostome et de S. Augustin, adoptée par l’Église elle-même dans la liturgie. « Le soldat frappa le côté de la lance, et il en découla de l’eau et du « sang, l’un symbole du Baptême, l'autre du Sacrement..., car « d’abord nous sommes lavés par le Baptême, et ensuite nous « sommes consacrés par le Mystère, » dit le premier Père. « Ce « sang a été répandu pour la rémission des péchés : cette eau... « fournit le Bain et la Boisson, » dit le secondL S. Jean Chrysostome ajoute ailleurs : « Ce n’est point par hasard et sans intention que « ces fontaines ont jailli, mais parce que l’Église est constituée par « toutes les deux » et S. Augustin, expliquant la naissance de l’É- « glise parmi ses sacrements constitutifs, écrit : « La première femme « a été faite du flanc de l’homme endormi..., le second Adam, ayant « incliné la tête, s’est endormi sur la croix afin qu’une épouse lui fût « ainsi formée, laquelle est sortie de son flanc durant ce.sommeil ®.»
' Is., IX, b. Septante.
- Is., XLVIII, 21.
* Epist. LXIII, 8.
‘ Festum solemne Pretiosissimi Sanguinis D. X. .1. I.'., dominicâ U julii, Lectio VIb\
* Homil. LXXXIV. — Festum SS. Cordis Jesit, lectio VHP.
* la Joan,, tract- GXX. — Festum s. P. Sang. D. X. J. C., lectio VIP.
LA CAPPELLA GRECA
La verge de Moïse frappant le rocher était donc avec raison pour les fidèles une image de la lance du soldat dont la Providence a si merveilleusement conduit la main au Calvaire, cette lance qui, chez les Grecs, joue un si grand rôle dans la célébration du saint sacrifice. Comment n’auraient-ils pas entrevu dès lors, dans le rocher ouvert, le mystère du « côté ouvert » du Christ, d’où sont sortis les éléments générateurs de l’Église et l’Église elle-même, nouvelle Eve du nouvel Adam? On peut donc, sans témérité, dire que la dévotion au Sacré-Cœur n’était pas inconnue à la cappella greca, et que cette gloire et cette espérance de nos tristes temps avait son monument figuratif à Rome, au lendemain ou aux jours mêmes des Apôtres.
II. — Mais Moïse ne désigne pas seulement le Christ en sa personne,il désigne aussi le Christ en la personne de son Vicaire.il désigne Pierre, et en lui tous les prêtres de l’Église dont il est le chef. Ce second point n’est pas moins certain que le premier ; et il a été bien mieux observé,
Faites ceci en mémoire de moi, avait dit le Christ à ses Apôtres, en instituant pour jamais le sacrifice mystique de ce Calvaire qu’il allait gravir avec sa croix, l’Eucharistie. Le jour de la Pentecôte, les Apôtres après avoir reçu l’effusion des dons divins, découlant de la Pierre angulaire installée au ciel, du Christ assis dans sa gloire, avaient immédiatement fait paid de ces dons aux hommes. Pierre, à la tête des Apôtres, épancha sur le peuple les eaux de la doctrine, celles du Baptême, de la Confrmation, de l’Eucharistie. Il y eut d’adjoint en ce jour environ troi^ mille âmes, et tous persévéraient dans la doctrine des apôtres et dans la communion de la fraction du pain et dans les prières '.Jérusalem vit un nouveau Moïse et l’eau de la vie jaillissant, sous la main de Pierre, de la Pierre invisible. L’homme perclus des jambes dès le sein de sa mère fut guéri, au nom de Jésus, à la porte du Temple ; et pour de tels bienfaits, le Prince des Apôtres fut incarcéré et destiné à la mort comme son maître. Délivré par un ange, il secoua la poussière de ses pieds sur Jérusalem et vint dans la grande Babylone, Rome, où il fixa le siège de son autorité et la source des dons divins. Les Romains fidèles comprirent dans toute
Act. Il, 4f, 42.
160 LA CAPPELLA GRECA
son étendue ce capital événement. Tous les genres de monuments sont là pour l’attester.
Deux fonds dorés de coupes de verre, du quatrième siècle ou du déclin du troisième, qui ont décoré des tombeaux dans les cimetières de Rome, présentent Moïse, à côté duquel est écrit PETRVS^. Une tasse de verre blanc gravée en creux, du quatrième ou du cinquième siècle, trouvée à Podgoritza, en Albanie — tasse où nous rencontrons la plupart des sujets de la cappella greca, y compris Susanne avec son nom — nous montre Moïse frappant de la verge le rocher, qui est identifié par une perspective grossière avec l’arbre voisin, si bien que l’eau paraît jaillir de l’arbre quand c’est du rocher qu’elle jaillit. Derrière Moïse on lit : (^Petrus virga perçu.... « Ceci ^ fontes ciperunt guarere : Pierre frappe de la verge : les « aveugles ont commencé à chercher les fontaines. » Confusion faite de l’eau du rocher de Moïse avec celle de la fontaine de l’aveugle-né par l’artiste, qui écrit, à côté, Ahram pour Adam^\ Maintes fois, sur les peintures ou les sarcophages des catacombes. Moïse frappant le rocher a les traits traditionnels et indiscutables de S. Pierre, et est idendiflé avec lui. Ainsi, sur trois sarcophages du cimetière du Vatican *, des Catacombes ou de Saint-Sébastien ®, de Lucine ou de Saint-Paul ^ ces trois scènes se suivent : Uannonce du triple reniement de S. Pierre, par le Christ qui vient de lui dire : T ai prié pour toi afin gue ta foi ne défaille point ; et toi, guand tu seras converti, confirme tes frères ' ; l’arrestation de Pierre qui a guéri l’homme perclus et prêché le Christ à l’entrée du Temple; Moïse frappant le rocher. Dans les trois scènes sur le sarcophage de Saint-Paul, dans la première et la troisième sur celui de Saint- Sébastien, Pierre et Moïse ont la même verge. Un sarcophage du cimetière de Domitille montre Pierre, qui tient la verge, arrêté à
' Biilletino, 1868, tav. 1. — Voir planche VI. 8. l’nn de ces fonds de coupe. Tous deux sont à la Bibliothèque vaticane.
- Le mot qui est ici ne me parait pas douteux : c’est seci ou ceci.
* Bulletino, 1874, tav. XI. — Voir planche XIV, 2.
‘ Aringhi, t. I, p. 331.
® Aringhi, t. I, p, 623.
® M. Martigny, p. .597.
■ Luc., XXIII, 3, 2.
LA CAPPELLA GRECA
coté de Moïse frappant de sa verge le rocher’. Moïse est Pierre ou rappelle Pierre. Les fresijues du cimetière de Saint-Callixte avaient déjà montré l’eau du bain du baptême, au bord duquel est la table eucharistique, découlant du rocher frappé par Moïse : et c’est bien dire que Moïse est ici Pierre en personne ou toujours vivant en ses successeurs, de qui les fidèles reçoivent le Baptême et tous les sacrements ■.
M. de Rossi, après avoir porté sur ce point toute sa science et toute sa sagacité, se résume dans ces lignes où la vérité sera complète, si, derrière et avant Pierre, on reconnaît celui dont Pierre n’est que le substitut, le Christ :
« 11 estdonc certain que laügurede Moïse frappant le rocher fut élevée àla dignité de conception symboliquedans les monuments chrétiens, bien antérieurement aux sarcophages et aux verres, qui nous montrent en elle d’une manière indubitable, Pierre, nouveau Moïse ; je dirai plus encore, qu'elle fut dans les plus anciens monuments l’image primaire et la tête du cycle mystique relatif à la foi, aux sacrements et à leur fruit, qui est la vie éternelle et la résurrection bienheureuse »
S’il en était ainsi explicitement au cimetière de Saint-Callixte, vers
la fin du second siècle, on conviendra facilement qu’il en a dû être de même implicitement à la cap-pella ijreca, dans le courant de ce siècle, et que les Romains reconnaissaient aussi Pierre dans Moïse en qui ils voyaient premièrement le Christ. Je dis Pierre dont les hôtes à Rome ont été les fondateurs et les premiers occupants du cimetière de Priscille et de son église : Pierre dont une tombe, voisine do la cappella greca, étendue à terre dans un ambulacre et non ouverte' encore^ faisait lire naguère * à son E. le cardinal Pitra et à moi-même, en grandes lettres du second siècle ou du troisième, le nom pour toute épitaphe : IIETPOG.
Non loin du cimetière de Priscille, entre la voie Salare et la voie Nomentane, vers la basilique de Sainte-Agnès, était, d’ailleurs, le cimetière majeur de la Fontaine de saint Pierre, le cimetière aux eaux du Bienheureux Pierre, aux eaux où Pierr'e baptisait, cœmete-
‘ Aringhi, t. I, p. 615.
2 Roma soit., t. II, p. 332.
^ Dulletino, 1868, p. 5.
^ Le 16 mai 1871.
LA CAPPELLA GRECA
rinm majits Fontis S. Pétri, cœmetermm ad Nymphas B. Pétri, ad Nymphas iihi Petrus baptizabaV : c’est le cimetière d’Ostrien, dit de Sainte-Agnès. Là, dans les siècles de la paix de l’Eglise, on trouve conservée la « chaire où Pierre Apôtre siégea pour la première « fois, » à Rome, sous Claude. On en célébrait la fête le 18 janvier, où nous fêtons encore la Chaire de saint Pierre à Rome ; et, au temps de saint Grégoire-le-Grand, brûlait devant cette chaire, en sa chapelle souterraine, une lampe dont l’abhé Jean prit de l’huile pour Théodelinde, reine des Lombards, en écrivant sur l’étiquette de papyrus de l’ampoule : Oleum de sede ubi prias sedit Petrus Apostolus Plus d’une fois, durant le Concile, en parcourant les galeries du cimetière de Sainte-Agnès, mes yeux ont cherché avec avidité les’traces de ce baptistère du Prince des apôtres. Au moment où je revois ces lignes (janvier 1877), M. de Rossi me fait dire qu’un heureux investigateur vient de reconnaître la chambre où était l’antique chaire. Le baptistère de Pierre était là ou près de là. Ma conclusion est que les fidèles qui vénéraient ce baptistère et cette chaire de Pierre, non loin du cimetière de ses hôtes, Pudens, Pudentienne etPraxède, ne devaient pas hésiter à reconnaître dans l’église de ce cimetière, à la cappella greca, Pierre baptisant, sous les traits de Moïse faisant jaillir du rocher Peau salutaire.
Constantin, en construisant sur le tombeau de saint Pierre sa gigantesque basilique, le plus beau mausolée qu’on eût vu jusque là sur la cendre d’un homme, ne manquera pas de s’inspirer de cette belle et juste théologie. Prudence, qui vit la basilique de Saint- Pierre et y célébra la fête de l’Apôtre, vers la fin du quatrième siècle, après en avoir décrit la nef profonde où retentissent les échos et où la mosaïque du pavé déploie une mer lactée de splendeur, écrit ces deux vers, qui se rapportent visiblement à l’abside :
Pastor oves alit ipse illic gelidi rigore fontis,
Videt sitire quas fluenta Christi :
« Le Pasteur nourrit lui-même ici, de la froide veine d’une fraîche fontaine les brebis qu’il voit altéi’ées des courants du Christ »
‘ M. de Rossi, Roma sott., t. I, p. 179, 190, 207.
^ Ibid., p. 191. — L’ampoule et l’étiquette sont conservées à Monza
^ Pcristephanon, XII, v. 43.
LA CAPPELLA GRECA
Le Pasteur, c’est Pierre ; les courants du Christ sont les eaux qui sortent de la montagne mystique qui est sous ses pieds et qui est son image. Une mosaïque du mausolée de sainte Constance, fille de Constantin, nous a conservé en substance ce précieux tableau qu’avait admiré Prudence. Cette copie, assez imparfaite comme art, est contemporaine de l’original
La verge de Moïse devient alors la verge d’autorité de Pierre, nous dispensant tous les trésors de la grâce, ceux de la doctrine, ceux des sacrements. Et c’est toujours la croix du Christ que Pierre a reçu de lui pour la porter à la tète des chrétiens et qu’il a si noblement empourprée de son sang. Sur les sarcophages romains et divers monuments chrétiens, copiant un thème de l’abside des basiliques, Pierre apparaît portant la croix comme son sceptre et son étendard, à côté du Christ, qui lui remet la Nouvelle-Loi. Il se pourrait qu’à l’origine cette croix ait été simplement une verge, un sceptre. Ce n’est qu’une verge, sur la mosaïque du mausolée de sainte Constance, telle qu’elle est venue à nous. Une médaille de dévotion montre ce sceptre porté par S. Pierre sur son épaule, comme la clef de la maison de David chantée par Isaïe ■ ; et au bout, en guise de fleuron de sceptre, est le monogramme cruciforme ^ La croix de S. Pierre rappelle donc, de plus ou moins près, la verge de Moïse; et, par contre, la verge de Moïse à la cappella (jreca et ailleurs, a sans doute fait songer au signe de commandement du chef de l’Eglise, indubitablement reconnu avec le Christ dans le Moïse mystérieux.
Et la Pierre, qui est le Christ, ne nous fait-elle pas songer aussi au Vicaire du Christ, à qui il a voulu, entre tous les noms, faire porter celui de Pierre ? Les anciens ont fait le rapprochement avant nous ;
« Le Christ Seigneur, dit S. Maxime de Turin, a concédé volontiers à Pierre la communication de son nom ; et comme, ainsi que l’Apôtre Paul nous l'enseigne, la Pierre était le Christ, ainsi Pierre a été tait par le Christ la Pierre, le Seigneur lui disant : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. Car de même que dans le désert l’eau a coulé de la pierre pour le peuple du Seigneur souffrant
‘ Giampini, t. III, tab. XXXII,
^ Is., XXII, 22.
® Bulletino, 1869, tav. III, 4.
LA CAPPELLA GRECA
de la soif, ainsi au monde tout entier épuisé de l’aridité de la perfidie, la fontaine de la confession salutaire a débordé de la bouche de Pierre »
Un verre du musée britannique va jusqu’ cà nous montrer une chaire adossée au rocher d’où sort la source, ou engagée dans sa masse ^ C’est la chaire inébranlable et infaillible de Pierre d’où découle la doctrine du Christ illuminant et vivifiant les nations. Puisse l’Angleterre, nation docte et réfléchie, y prendre garde !
Pour conclure, ces deux figures, le Christ et Pierre, que nous reconnaissons avec tant de certitude, sur les traces des anciens, dans Moïse frappant le rocher à la cappella greca et tant de. fois ailleurs, devaient nécessairement se reconnaître ensemble. « Que <( Pierre baptise, dit S. Augustin, c’est le Christ cjui baptise ; Petrus « haptizet, hiç est (jui baptizat. » Car, vient d’observer ce Père, quels que soient les ministres, « la sainteté du Baptême n’est attribuée « qu’à celui sur qui est descendu la colombe^ à celui dont il a été « dit : C’est lai (pii baptise dans l’Esprit-Saint^. >i Mais le Christ ne baptise pas par lui-même, il baptise par Pierre, par ses successeurs, par ceux qu'ils envoient. Ainsi Moïse^ l’auteur des sacrements de l’Ancienne-Loi, figurant à la cappella greca l’auteur des sacrements de la Nouvelle, c’est le Christ leur instituteur et Pierre leur administrateur, c’est le Christ et Pierre à la fois. Pierre, toutefois, s’efface devant le Christ ; et il me semble entendre Pierre lui-même dire ici les fameuses paroles de son antique statue de bronze de la basilique vaticane : « Regardez le Verbe Dieu, la Pierre divinement « enchâssée dans l'or, sur laquelle étant établi, je ne suis point « ébranlé »
Nous avons dit le rapport de cette scène de Mo'ise frappant le rocher, au fond du sanctuaire, avec celle de l’Adoration des Mages qui lui fait face à l’entrée. Le Christ-Enfant est présenté comme le nouveau Moïse, et devant lui s’étalent en figure les merveilles de son règne. Mais la scène de Moïse n’a-t-elle aucun rapport avec
‘ Opéra, edit. Rom., 1784, p. 219.
^ R. P. Garucci, Vetri, p. 142; Bulletino, 1868, p. 6.
^ In Joannis Evangelium Tractatus, 7, 8.
* Inscription grecque de la base de la statue, retrouvée par Mabillon dans le rass. d’Einsielden, du VIR siècle, Vetera analecta, t. IV, p. 505, 519.
LA CAPPELLA GUECA
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celle, qui est au-dessous, des trois Hébreux dans la fournaise ? 11 est bien difficile de le croire.
La pierre qui est le Christ a été placée par le peintre juste audessus de la tête de la statue d’or dressée par Nabuchodonosor. Cette petite montagne semble peser sur cette tête. Il y a là un rapprochement qui s’impose au spectateur et qui, sans doute, a été voulu par l’auteur. Le livre de Daniel parle d’une autre statue, celle-ci vue en songe par le roi de Babylone, statue à tête d’or, à poitrine et bras d’argent, à jambes de fer, à pieds mêlés de fer et d’argile. Une pierre se détacha (( sans main d’homme » d’une montagne ; elle frappa aux pieds la statue qui se brisa, se pulvérisa; et la pierre devint une grande montagne qui remplit toute la terre. Cette statue, ce sont les quatre empires terrestres dont celui de Nabuchodonosor est le premier, celui des Césars le dernier. Cette pierre qui les brise, cette montagne qui les supplante, c’est l’empire que « doit « susciter le Dieu du ciel, » l’empire universel et éternel du Christ h « La pierre frappant la statue et la brisant, la pierre remplissant la « terre, c’est le Christ venant du ciel et apportant le jugement au « monde, » dit S. ^Iippolyte^ Comment ne pas songer ici à cette pierre ? Le rocher que frappe Moïse , placé haut comme' il est, paraît descendre du ciel ; il a sous lui une statue babylonienne représentant bien celle du songe : c'est le rocher qui deviendra la montagne, après que la statue aura été touchée et mise en pièces. La suite de ces idées vient à qui regarde, et le peintre a tout fait pour la provoquer. Toutefois il l’a un peu déguisée, en cachant la statue des quatre empires derrière celle du supplice des trois Hébreux. Le déguisement était sage. (( La quatrième bête ter- « rihle et étonnante, aux dents de fer, aux ongles d'airain : qui sont « ceux-là, dit S. Hippolyte, si ce n’est les Romains? Leur règne « qui tient à présent est le règne de fer : le bas des jambes, ditDaniel,
« est de fer... — Le bas des jambes de fer, la bête étonnante et ter- « lûhle, ce sont les Romains qui ont maintenant le pouvoir U » 11 ne fallait pas rendre trop claire une peinture politique de cette gravité.
1 Dan., II, 31-45.
^ Fragmenta in Danielem, III.
3 Ibid.. 1. III, col. 644.
LA CAPPELLA GRECA
Elle l’étail d’une manière plus que suffisante pour les Romains, à qui les visions de l’Apocalypse venaient de rappeler celles de Daniel et qui avaient la conscience que ces visions étaient leur histoire.
Le rapprochement n’est point aussi immédiat entre l’eau du rocher et la fournaise des trois Hébreux. L’eau va pourtant du côté où est cette fournaise dans le plan inférieur, et il semble qu’en tombant elle apporterait aux martyrs le rafraîchissement. Cette pensée n’est point extraordinaire. A quelque temps de nos peintures, une chrétienne de Marseille, qui perdit ses deux fils dans les flammes allumées par les Antonins, écrivait sur leur tombe :
Refvifjcret nos qui omnia potest !
Qu’il nous rafraîchisse celui qui peut tout !
Elle ajoutait à ces mots l’ancre cruciforme, le signe du Christ et de l’espérance’. En implorant la fin de cette persécution où ont dù périr les martyrs de Lyon, et au milieu de ses feux, elle allait, sans aucun doute, demander le rafraîchissement quotidien à ces eaux divines qui sont l'Esprit-Saint même, découlant « des sources du Sauveur, » dont la vivo imago est ici.
« Que les eaux du soutien au milieu des tourments, dit S. Bernard, découlent de la fontaine même de la Vertu, c’est-à-dire de l’Esprit de Dieu, c’est ce que démontrent et ces trois jeunes gens placés dans l'incendie de la fournaise bouillante, à qui la flamme même a servi de rafraîchissement, et surtout cet insigne martyr Vincent qui non-seulement supportait ses graves tortures, mais encore provoquait avec intrépidité son bourreau, disant : « Elance-toi et déchaîne-toi de « tout ton esprit de méchanceté : tu verras que par la vertu de Dieu je puis plus « être torturé que tu ne peux torturer *. *
Et c'est pourquoi S. Jérôme nous a dit plus haut que le sang sorti du côté du Cdirist au Calvaire produisait les martyrs, comme l'eau les simples fidèles, et que les deux baptêmes d eau et de sang étaient ainsi le double fruit de la Passion du Christ. Prudence a formulé cette doctrine dans ces vers mis sous une peinture de la Crucifixion, faisant partie d’une série parallèle de quarante-neuf tableaux de l’.^.ucien et du Nouveau-Testament, qui décorait une basilique ;
' M. E. Le Blant, Imcriptions chrétiennes de la Gaule, t. II, p. 548. = Scrmo LXVI, inter parcos.
LA CAPPELLA GRECA
Trajcdwi per utrumque latus laticcm alqiie cruorcm, ühristux CKjil: sanr/uis Victoria, hjmpha tavacrum est.
« Traversé d’un cote à l’autre, le Christ épanche l’eau et le sang : le sang, c’est la victoire, l’eau, c’est le Bain »
Il (lit pareillement ailleurs ;
« Lympha nempe daf tavacrum, tinn coronn ex aanyuinc est. »
« L’eau donne le bain, et du sang vient la couronne “. » .
Et dans l’inscription du baptistère do Calagurre, où reposaient deux martyrs, le poète, s’adressant à ces martyrs et aux fidèles do son cher pays natal, s’écriait encore :
Ibitis hinc, ut quisque potest, per vulnera Christi,
Evcctus yladiis aller et aller aquis.
« Vous monterez d’ici au ciel par les plaies du Christ, chacun selon vos forces, les uns portés par les glaives, les autres par les eaux *. »
Quant au palmier do la cappella greca, il est précisément audessus des trois Hébreux, des trois martyrs. Il est bien naturel d’y voir, avec l’indice de la vie divine f|ui les soutient, celui de la gloire divine qui les couronne. L’étendard de la victoire flotte sur leurs tètes. « Le palmier, dit un ancien auteur imitant Origène et S. Jé- « rôme, est doux aux martyrs pour leur nourriture, ombreux pour (( leur repos, honorable pour leur triomphe, toujours vert, toujours « vêtu do feuilles, toujours prêt à vaincre : le palmier ne se flétrit « pas, car la victoire des martyrs ne se flétrit pas L » Nous pouvons adresser à chacun des jeunes gens placés sur le bûcher le vers de Prudence sur Saragosse où a commencé le martyre de S. Vincent:
Inde, Vincenti, tua palma nata est.
C’est ici, ô Vincent, qu’est née ta palme ® ! »
Une observation, enfin, ne doit pas, ce semble, être omise. Cette image de l’effusion de l’eau du rocher, c’est-à-dire du Saint-Esprit,
> Dittochæon, XLII.
* Cathem., IX, v. 87.
® Peristephanon, IX, v. 17.
^ Patrol, lat., t. XVII, col. 642.
* Peristeph., IV, v. 77. ^