‹ Les antiquités chrétiennes rapportées à la Cappella GrecaChapitre 36 sur 129 · LES TROIS ABSIDES DE LA CAPPELLA GRECA · texte numérisé non relu

LES TROIS ABSIDES DE LA CAPPELLA GRECA

Le sanctuaire de la cappella greca était carré comme le Saint-des- Saints du Tabernacle de Moïse et du Temple de Salomon qui, relevé par Zorobabel, a reçu le Christ. Il rappelait cette habitation première de Dieu qu’a remplacée le Christ lui-même, dont le corps est un « temple % » « dans lequel la plénitude de la Divinité habite « substantiellement^ ». Encore le Christ a-t-il vu le privilège de l’antique Saint-des-Saints lui survivre ici-bas. Quarante ans après son ascension au ciel. Dieu y prolongeait les traces de sa présence ; il y accueillait le frère, entendez le cousin, du Christ, Jacques, évêque de Jérusalem, qui venait à genoux suspendre les foudres grondant sur la cité déicide ; et ce n’estqu’ après le martyre a Jérusalem de ce nouvel Elle et, à Rome, de Pierre et de Paul,, que Dieu et. ses anges firent entendre le terrible « sortons d’ici », et livrèrent l’habitation quinze fois séculaire de Dieu à la sape et aux flammes des Romains. On comprend dès-lors que les premiers chrétiens aient eu à cœur d’imiter dans les sanctuaires de leurs églises la forme sacrée du Saint-des-Saints ; et qui s’étonnera de la trouver, au lieu de l’abside des basiliques romaines, dans l’église apostolique du cimetière de Priscille ?

Mais si le sanctuaire de cette église était carré comme le Saintdes-Saints, le corps même de l’église qui répondait au Saint du Tabernacle et du Temple, n’était point comme lui simplement rectangulaire. Les trois côtés du rectangle, réduit à une sorte de carré, se terminaient par des bras; et tout l’édifice présentait la forme, -p, d’une croix grecque. C’est le dessin, nous le verrons, du chi grec, X, la lettre initiale du nom du Christ et son plus ancien monogramme ; et c’est en même temps une figure approchant de la croix, en qui les chrétiens se sont empressés de voir la croix

1 Voir la gravure qui est ci-après dans le texte et la planche X.

^ Joan., II, 19, 2t.

3 Colos., II. 9.

LA CAPPELLA GRECA

même. C’était le signe du Christ imprimé sur le front des chrétiens,

dans le sacrement de la Confirmation qui leur donne, avec la plénitude de l’Esprit-Saint, leur caractère et leur nom A'oints du Seigneur. 11 était bien naturel qu’il imprimât sa forme à l’église matérielle où se réunissait l’Eglise spirituelle du Christ et que l’Epouse mystique du divin Epoux prît avec lui le rendez-vous des saints mystères sur son nom et sur sa croix. Ces mystères n’étaient-ils point, d’ailleurs, le sacrifice même de la croix perpétué au sein de la transfiguration qu’il a reçue de la résurrection du Christ ? Aussi, à chaque instant, peut-on reconnaître dans les chambres carrées, à trois absides ou arcosolia, des catacombes l’image assez frappante du chi et de la croix ; cette image apparaît dans les premières grandes basiliques, celles du Sauveur et de Saint-Pierre bâties par Constantin, celle de Saint-Paul entreprise par Tliéodose ; elle marque la Sainte-Sophie de Justinien, toutes nos églises du Moyen-Age et le Saint-Pierre de Jules II; elle règne encore aujourd’hui dans la plupart de nos temples ; et aucun n’est consacré que le pontife n’ait dessiné sur son pavé le chi, dit croix de Saint-André, avec les lettres des deux alphabets grec et latin, rappelant que le Christ a fait un en lui l’Orient et l’Occident, et n’ait marqué avec le saint-chrême les douze colonnes de l’édifice, image des douze xipôtres, du même signe du Christ et de la Croix. C’est à l’église du cimetière de Priscille que nous trouvons le plus ancien type de la forme consacrée de nos églises. 11 est dessiné un peu librement selon les exigences des lieux et la coutume des catacombes, mais il est dessiné manifestement. La cappella greca offre k l’œil une croix grecque, qui est tout à la fois le signe du Rédempteur et celui de la Rédemption '.

Entre les bras de la croix est un dôme plus vaste, mais un peu moins élevé que celui du sanctuaire. Toute sa décoration est à peu près tombée. Ce qui en reste semble porter le cachet de la fin du IIP siècle ou du courant du IV". Ce sont des Crantes à trois des quatre pendentifs plus ou moins réguliers. Une, du côté du sanctuaire, se distingue à peine, mais est encore entière, avec les dimensions médiocres d’une Crante ordinaire. Cn reconnaît les traces de deux

‘ Voir planche I, 2.

LA CAPPELLA GRECA

autres, de dimension colossale, aux deux angles les plus éloignés du sanctuaire lui-même. Ces Orantes semblent indiquer, au centre de la voûte, quelque image du Christ, vers qui leurs bras s’élèvent. Ce n’était point le Bon Pasteur, puisqu’il était à la voûte voisine. Ce pouvait être Orphée, sa variante, qu’on trouve dans une des chambres primitives de l’antique cimetière de Domilille, au-dessus d’Orantes, dont l’une joint les mains et élève vers lui les yeux, le Bon Pasteur apparaissant sous un arcosolium au fond de la chambre ’. Nous avons vu, dans une chambre plus récente de ce même cimetière,Orphée représenter, au-dessous del’Enfant-Dieu, les merveilles

de paix du règne messianique '. Au cimetière de Saint-Callixte^ il

sert, à un centre de voûte, de variante au Bon Pasteur ^ Nous savons qu’Horace avait présenté Orphée aux Romains comme le t)^pe d’un civilisateur divin; et Yirgile^ lui aussi, l’avait montré « adoucissant « les tigres, et faisant mouvoir les chênes avec son chant » :

Mulcentem tigres et agentem carminé quercus

Jeux d’esprit des poètes, dérivant plus ou moins des oracles des prophètes, et très-propres à les rappeler aux païens devenus chrétiens! 11 n’y aurait rien de surprenant de voir le mythe d’Orphée au cimetière de Priscille, où d’ailleurs on rencontre, comme à celui de Domitille, le mythe de Psyché ù Mais le dôme, s’il a offert une image du Christ, n’a pas offert nécessairement celle-là, bien que ce soit la plus naturelle. Au lieu d’Orphée, il a pu y avoir, par exemple, Noé dans l’arche, vers qui descend la colombe avec le rameau d’olivier, où Moïse apportant les tables de la Loi au peuple, deux sujets qu’on voit à des centres de voûte, près d’Orphée et du Bon Pasteur, au cimetière de Domitille L

Ce sont là des conjectures pouvant donner une idée quelconque de la fresque perdue. Une chose seule est certaine, c’est la présence

' Aringhi, t. I, p. 5i5, 517, 519.

® Ibid., p. 563.

^ Rom. soit., t. II, tav. X.

‘ Georg., IV, v. 510.

® Sur un fond de coupe trouvé en 1693 et conservé à la bibliothèque vaticane. Buonarruoti, Osservazioni, p. 193. — R. P. Garucci, Vetri, p. 191.

® Aringhi, t. I, p. 551, 555.

LA CAPPELLA GREC A

d’Orantes aux pendentifs du dôme. Elles répondent, au dehors du sanctuaire, aux Saisons qui dedans bénissent le Seigneur. Ce sont comme des compagnes de Susanne, l’Orante par excellence et le type de l’Église. Elles représentent les fidèles, venant prier sur les pas des Mages, chefs évangéliques de l’adoration, qui sont à l’entrée, au dedans du sanctuaire. Ces Orantes, dans l’état présent de la peinture, paraissent ne dater que de Tépoque où la chapelle a été restaurée. Mais leur origine pourrait bien remonter à celle même de sa construction ou de sa première décoration.

L’entrée de la chapelle était au bras de croix de droite, en regardant le sanctuaire. Ce bras n’a pas d’abside ronde comme les deux autres. C’était d’abord un simple couloir, depuis fermé par un mur droit, dont on reconnaît l’addition et les matériaux moins délicats que ceux du corps du monument.

Nous reviendrons bientôt sur cette abside carrée. Commençons par décrire les deux autres.

I. — Au fond de lachapelle,enface de l’ancien sanctuaire, est une abside ronde dont la conque offre quelques restes d’ornementation à peu près effacés. D’Âgincourt a heureusement dessiné cette abside, à une époque où les traits se distinguaient mieux. Son dessin publié sous ce titre : « Ornement de l’une des niches demi-circulaires de « la même chapelle » ne laisse aucun doute sur l’identité. 11 n’y a qu'une autre niche demi-circulaire à la cappella greca, celle qui offre deux inscriptions grecques dans la niche ; et celle-là n’eut jamais de pareils ornements ni même d’autre ornement que ses inscriptions '.

Abside de la cappella greca, faisant face à l’ancieii saactuaire dessinée par d’Agincourt, t. VI, pl. IX, ^\.

‘Planche X, 1.

LA CAPPELLA GRECA

Le thème décoratif de notre abside est simple et beau. Il rappelle celui de l’abside du tombeau des Nasons dont les fresques paraissent être du temps des Antonins *, et celui d’une abside du 11® siècle du cimetière de Priscille L Trois demi-circonférences, coupées par sept fragments de rayon, offrent, dans les cellules de leur double zone, douze disques pareils aux basants du blason du Moyen-Age, qui rappellent, dans l’Apocalypse, le nombre apostolique^ et aussi la couronne de douze étoiles de l’Église aux jours de son triomphe L D’une quatrième demi-circonférence, enveloppée de près par ces deux zones, pendent deux branches de laurier se rejoignant en forme d’arc, et attachées en haut par doux bandelettes qui tombent verticalement. Noble fond de sépulcre, j’allais dire nobles armoiries, bien séant à un chrétien et surtout à un martyr !

Il pouvait y avoir sous cette abside deux sarcophages^ comme nous en reconnaîtrons deux à l’abside ronde voisine. Il y en avait du moins un — et probablement il n’y avait que celui-là — contenant le corps d’un défunt dont nous pouvons prononcer le nom avec une sorte de certitude, le prêtre-martyr Symétrius.

Nous avons vu, au commencement de ce travail , qu’un des deux pèlerins du Ylle siècle dont nous possédons les itinéraires a rencontré, à l’une des chapelles souterraines qui sont près de l’escalier donnant dans la grande basilique — à la cappella greca, avonsnous dit, sur divers indices — la martyre Prisca et Symétrius, objets de la vénération publique. L’autre pèlerin est allé prier également à ces tombes sacrées. On n’a sur Symétrius d’autres renseignements que ceux fournis par l’anonyme qui a pris le nom du prêtre Pastor, contemporain et ami des saintes Pudentienne et Praxède. Il a groupé sous l’autorité de ce nom les traditions romaines, qui n’étaient déjà plus de fraîche date, ce semble, sur ces illustres vierges. Mais, comme il parlait en face de certains monuments matériels ou liturgiques du culte, quand son récit paraît en porter les traces, il n’est point sans autorité. Or, voici ce qu’il dit de Symétrius dont le tombeau était un des rendez-vous de la piété romaine :

' Bellori, Le pitlure, etc., tav. IV.

^ Aringhi, t. II, p. 291.

^ Apoc., XII, 1.

LA CAPPELLA GRECA

2oi

« Alors la rumeur publique apprit à l’empereur Antonin qu’il y avait des réunions de chrétiens au titre de Praxède. Il envoya aussitôt ses agents et il se saisit de beaucoup d’entre eux. Il se saisit en particulier du prêtre Semetrius avec vingtdeux autres, et, sans jugement, il ordonna de les punir du glaive. La bienheureuse Praxède recueillit leurs corps la nuit et les ensevelit dans le cimetière de Priscille le sept des calendes de juin »

Ces trois faits, le caractère sacerdotal de Symétrius, ses relations avec Praxède, son martyre ne semblent pas douteux : le tombeau et les louanges annuelles récitées à la fête du saint ont dù fournir à l’écrivain des renseignements authentiques sur ces points essentiels. Le chiffre des vingt-deux compagnons de martyre de Symétrius vient probablement d’une inscription tumulairo ou do la liturgie qui l’aura tiré peut-être de là, et mérite considération. C’est autour de la capella greca que cette cohorte de martyrs a reposé. Chacun a dû avoir son locidus, sa niche, dans les couloirs sacrés, puisqu’ils avaient péri par le glaive et qu’on avait pu recueillir leurs corps et non pas seulement leurs cendres. Mais le chef de la glorieuse cohorte, le prêtre de l’église domestique de Praxède, enlevé de l’autel pour le martyre est venu reposer dans l’église même du cimetière de la famille. Tout semble indiquer que, comme défunt, il a été le premier hôte de l’église. 11 l’a consacrée avec ses palmes; et, revêtu de la pourpre du martyre, il a continué en quelque sorte d’y offrir, parmi les vivants et les morts, le divin sacrifice. Sa tombe est devenue un autel, qui sera un jour l’autel principal de l’église même.

Prêtre et victime, il reposait, en attendant, en face de l’autel primi-

' « Tune divulgatum est Antonino imperalori qund conveyitus ficrent christiavorum in tilulo Praxedis. Misitque statim et tenuit multos ex illis : inter quos tenuit Semetrium preshyterum cum aliis viginti duobus et eos sine audientia gladio puniri prœcepit. Quorum corpora noctu Beata Praxedis collegit et in cœmeterio Priscillæ sub die Vil haï. junii sej^elivit. » Acta SS., XIX niaii. /S. Pudentianœ acta. — S. Adon reproduit ainsi ce passage, en confondant le lieu de l’arrestation de Symétrius avec celui de sa sépulture ; « Post multorum martyrum sepulturas — inter quos B. Symmetrium preshyterum cum aliis XXII apud tilulum supradictum (Pastoris) manibus suis sepelivit, qui per martyrii palmam ad régna cœlorum trunsierunt — eadem beatissima virgo {Praxedes) migravit ad Dominum. » S. Ado, Natale S. Praxedis virginis, Acta SS., XXI juin.

LA CAPPELLA GHECA

tif. La niche du fond est, en effet, la seule qu’on puisse lui attribuer. Celle de droite, en regardant le sanctuaire, a eu des hôtes dont nous allons lire les noms. Celle de gauche, dont l’arrangement et la construction même dénotent le IIP siècle environ, est celle de la martyre Prisca, immolée en ce siècle, d’après ses Actes. C’est bien le prêtre Symétrius, dont il faut voir la place à l’extrémité de la cappella greca : c’est bien lui le chapelain, si j’ose employer ce titre moderne, des fondateurs ou bienfaiteurs de la chapelle, des membres de la gens sénatoriale de Pudens, entrée pour ainsi dire par ses éminents bienfaits dans le Sénat de l’Eglise, admise à ses honneurs privilégiés, et effaçant ainsi l’éclat qu’elle tient de Romulus peutêtre par celui qu’elle vient de recevoir du pêcheur de Galilée, Pierre. Un prêtre romain attaché à cette illustre gens a reposé là. Et qui sait, si en lui tenant par les liens de la religion, il ne lui tenait pas aussi par les liens du sang? Le lieu de sa sépulture est loin d’écarter cette supposition. Il se pourrait que Symétrius fût un enfant béni donné par le Christ à la famille de Priscille et de Pudens, à la gens Cornelia, celle des Gracques^ devenue chrétienne, et donné par cette famille à l’autel du Christ qu’il décorera de son propre sacrifice. On peut entrevoir ces choses à la cappella greca où aucune sublimité, aucun charme ne doit étonner ; et assurément ce n’est pas à un prêtre à en détourner les yeux.

Mais la critique qui soulève de légitimes conjectures n’a garde de les transformer en téméraires affirmations. Symétrius fut prêtre^ célébrant dans l’église domestique de la vierge Praxède, il fut martyr, il a reposé, nous en avons les indices, dans la cappella greca, à l’abside du fond^ en face du sanctuaire : voilà tout ce que nous pouvons dire assurément ou prudemment. C’est bien assez pour la gloire de la chapelle. Praxède eût déposé Symétrius non dedans mais auprès, que sa gloire n’en serait guère diminuée. Dans cette hypothèse même, le nom de Symétrius serait inséparable de l’église du cimetière de Priscille.

IL De l’abside du fond passons à celle de gauche '. Ici plus d’efforts de critique : le mur parle et nous dit les défunts qui ont dormi à l’ombre de sa demi-coupole.

> Planche X, 1.

CAî-PELiA GRPCA P

lUk ûf>sou>Oiry A/ / ■ccr

1, Abside de la LippdlûLçmaSàiZ'dni face à l'ancienne d'après la photographie de M. Parker.

2, Abside carrée dela/7//’/v//(/ymtf , fermant 1 ancienne dapres la photopraphie de hf Parker.

LA CAPPELLA GRECA

Deux sarcophages y ont été déposés. La conque offre les noms de ceux qu’ils contenaient et de celui qui les a déposés. Elle fait lire vers le milieu et sur le coté droit, on lettres rouges de petite dimension, ces deux épitaphes :

OBPiMOC nAAAADm rAVKYTATÜ ANI'Wlü CYNGXOAAGTH MNHMIIG XAPIN

Obrimos à Palladios^

Très-doux cousin,

Compagnon d'étude. En souvenir.

OBPIMOC NEC rOPIANH MAKAPIÂ 1 AYKYTATH

.YA(-ffu(x€iüj ? Yuvaixi ?) M(vv)av^ç)

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