UN GRAPHITE
L’église du cimetière de Priscille sera visitée pendant sept siècles. Ses grands souvenirs, ses saints illustres ne cesseront d’y attirer les pèlerins. Nous aurons à faire tout à l’heure son histoire. Une seule trace monumentale est restée du passage des pieux fidèles. C’est un graphite, tracé à la pointe, en caractères romains d’assez grande dimension, sur le stuc de la plinthe qui s’étend au-dessous de la fresque où est représentée Susanne tentée et menacée par les deux juges d’Israël et le Christ accourant à son aide. Le voici :
NAVIGI VIVAS IN I A
C’est la recommandation au Christ de l’àme du défunt Navigius.
Elle rappelle celle de l’âme d’un mourant dans le Rituel romain. Susanne, Daniel, les trois Hébreux y figurent comme à la cappella greca, et on y lit ces paroles :
« Recevez, Seigneur, votre serviteur au lieu du salut qu’il espère de votre miséricorde. Délivrez, Seigneur, l'âme de votre serviteur de tous les périls de l’enfer, des enlacements des peines et de toutes le.s tribulations... Délivrez, Seigneur, l’âme de votre serviteur comme vous avez délivré Susanne de l’accusation d’un faux crime, sicul liherasli Susannam de falsocrimin.c. »
La recommandation au Christ, déposée par le pèlerin aux pieds en quelque sorte du mystérieux personnage qui sort de sa tente à l’appel de Susanne, serait-elle un indice qu’il a reconnu en lui le Christ lui-même ? Je n’oserais l’assurer : je le nierais encore moins.
Analysons le graphique. Il offre matière à la plus intéressante étude. La poésie y donne la main à la théologie, qui voit s’ouvrir
Planche XI, l. — Le dessin ne représente le g;apliite que sommairement. En 1875, les deux premières lettres étaient effacées et une partie dù monogramme ; mais M. de Rossi avait déjà relevé le graphite dans son intégrité.
LA CAPPELLA GRECA
devant elle ses plus beaux dogmes et l’une des pages capitales de son histoire. Il y a deux mots et un signe dans cette inscription. Les deux mots ne demandent que quelques pages de commentaire ; mais le signe réclamera toute une longue dissertation.
I. Le défunt s’appelle Navigius. Ce nom est le même que Navi- . (jium [bâtiment de navigation), quia quitté sa forme neutre et pris la forme masculine pour devenir un nom propre. C’est le Navigio des italiens. Navire est le nom du défunt. On a rencontré ailleurs Navigius ' et Nabigia [Navigia) qu'une variante lit Navicia ^ ; et le cimetière d’Ostrien ou de Sainte-Agnès, voisin de celui dePriscille a donné l’épitaphe de Nabira,\ç.xm>è, fdle de seize ans, « âme douce,
« âme de miel, meleiea, » avec un navire aux voiles enflées qui court au port, comme hiéroglyphe de son nom et son signe distinctif au cimetière, signum nabe
Le navire étant le symbole de l’Eglise, soit dans l’ancien Testament avec Noé, soit dans le nouveau avec le Christ, Pierre et les Apôtres, et aussi chez les Pères, témoins les Constitutions apostoliques et le docteur romain, S. îlippolyte c’est un nom que les fidèles devaient prendre volontiers. Ce nom convenait merveilleusement au chrétien. Sa vie n'est-ce pas la course d’un navire à travers la mer orageuse du monde ? Une pierre tombale du cimetière des saints Gordien et Epimaque sur la voie Latine, celle de « Firmia « Victoria qui a vécu soixante-cinq ans, » présente un navire cinglant à pleines voiles vers un phare à quatre étages au sommet duquel on voit les flammes d’un brasier figurant l’éternelle lumière L Quel est ce phare, quelle est cette lumière, sinon le Christ, disant au milieu de ses Apôtres, après la dernière cène : Philippe, qid me voit, voit mon Père ’’ ? C’est pourquoi le grand Apôtre, en achevant ce qu’il
’ Muratori, Novus thésaurus veterum inscriptionum. Milani, 1739-12, n° 1924.
- Ibid., n° 1997 ; M. de Rossi, Inscript, christ., t. I, p. 40.
s Boldetti, p. 63. - PL XI, 2.