‹ Les antiquités chrétiennes rapportées à la Cappella GrecaChapitre 44 sur 129 · IX · texte numérisé non relu

IX

‘ Patrol. grœc., t. XX, coi. 1288.

LA CAPPELLA GRECA

Christ dans ses deux significations, celle du nom du Christ, accompagné de son nom de Jésus et de ses deux grands titres de Fils de Dieu et de Sauveur, et celle de sa croix, deux significations pour lui inséparables. Cette explication du double et étonnant acrostiche est vraiment trop naturelle pour n’ètre pas vraie. Quelle autre en donner ?

Ecoutons maintenant ce successeur très-prochain, sinon immédiat de saint Pierre en son premier siège, ce séraphin du martyre, saint Ignace d’Antioche. On l’appelait Théophore, Porte-Dieu. « Qui « est ce Théophore? » lui demande Trajan, au tribunal duquel il comparaît l’an 108. « Celui, répond-il, qui a le Christ dans la poitrine : « 'O XpicTov £/(ôv £v cT£pvoi; ». Le luot gpec désigne la partie large et plate de la poitrine. Qu’il faille l’entendre au figuré ou au propre — et je soupçonne qu’il faut l’entoiidre aux deux et qu’il y a ici une allusion aux encolpia des chrétiens — c’est le Christ que porte Ignace. Il le porte ainsi à titre de chrétien, car il dit de lui : « 11 a « mis toute la tromperie et la méchanceté des démons sous les pieds « de ceux qui le portent dans le cœur ‘ »; et il écrit aux Smyrniens que le Christ « par sa résurrection a élevé un signe de ralliement, « ffûffcopiov, à jamais pour ses saints et ses fidèles, soit des Juifs, soit « des Gentils dans le corps unique de l’Église, » ajoutant avec son divin lyrisme : « Pourquoi me suis-je donné et livré à la mort par le « feu, par le glaive, par les bêtes féroces? Mais près du glaive, c’est « près de Dieu! au milieu des bêtes féroces, c’est au milieu de Dieu, « pourvu qu’on soit dans le nom de Jésus-Christ ^ ! » Et il salue l’évêque, les prêtres, les diacres, tous les fidèles « au nom de Jésus- « Christ. » — « Mandez, écrira-t-il bientôt à l’évêque lui-même, qui « est Polycarpe, mandez à mes frères, au nom de Jésus-Christ, d’ai- « mer leurs épouses comme le Seigneur a aimé l’Église... Plaisez à « celui pour qui vous militez et de qui vous recevez les rations. Que « pas un de vous ne soit trouvé déserteur L » Aux Philadelphiens il vient d’écrire, touchant les chrétiens judaïsant et les juifs christianisant : « Si les uns et les autres ne parlent pas de Jésus-Christ, ils

' Martyrium, Patrol, grœc., t. Y, col. 981.

" I I, IV. - Ihid., col. 708-9.

» I V, VI, col. 724.

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« sont pour moi des stèles sépulcrales et des tombeaux de morts « sur lesquels il n’y a d’écrit que des noms d’hommes ’ ; » et, au sujet de l’envoi à Antioche d’un diacre pour féliciter l’Église de la paix qui lui a été rendue : « 11 vous est convenable, étant l’Eglise « de Dieu, d’élire un diacre qui remplisse la légation de Dieu, se « réjouisse avec les fidèles réunis ensemble et glorifie le Nom ^ » Si le nom du Christ est le signe du Christ et la marque des chrétiens, rien de plus naturel, rien de plus précis que ce langage. Sinon il semble forcé et peu intelligible.

Ignace dont toute la passion est d’être broyé jusqu’à l’anéantissement par les lions du Colysée n’a garde d’oublier la croix du Christ à côté de sou nom. «Mon esprit, dit-il, est une rognure de la croix^ «qui est un scandale pour les incrédules, mais pour nous le salut « et la vie éternelle, IT£pîJ/riu.a tô èiaôv TWcup-a zoZ aTaupou » — a J’ai re- « marqué, écrit-il aux Smyrniens, que vous étiez parfaits dansl’immo- « bilité de la foi, étant comme cloués à la croix du Seigneur J ésus- « Christ en chair et en esprit'’*. » — «Ils ne sont pas la plantation « du Père, observe-t-il, en parlant aux Trallieus des Docètes, car s’ils « l’étaient, les rameaux de la croix apparaîtraient et leur fruit se- « rait incorruptible, ce fruit par laquelle Christ vous invite, à sa « Passion, comme étant ses membres ^ » Il écrit enfin aux Philippiens^ à propos des chicaneurs qui opposent les anciens Oracles à l’Evangile : « Mon antiquité à moi, c’est Jésus-Christ; l’antiquité « qu’on ne touche pas, c’est sa croix et sa mort et sa résurrection et « la foi qui vient par lui : toutes choses en qui je veux, au moyen « de vos prières, être justifié » Il est clair après ces paroles de feu, que la croix du Christ apparaissait à saint Ignace d’Antioche dans son monogramme tracé au front des chrétiens et y dessinant de si près la figure de sa croix.

Une leçon du texte grec du livre d’Esdras, citée par saint Justin au juif Tryphon % et saint Justin lui-même appellent la croix « le

‘ § Vl, col. 701.

2 § X, col. 705.

* Ad Ephesios, XVIII, col. 660.

§ I, col. 708.

^ § XI, col. 684.

e § VllI, col. 70i.

Dialog., 72.

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« To (jTjf/.sïov \ L K-lcntiflculioii du si^iio de 1g cioix gvcc le

thau, le signe, était évidemment passée dans le langage. Saint Justin,, d’ailleurs, pense que Moïse, avec le serpent d’airain, le signe du salut au désert, « a fait la figure de la croix, tÛttov (jTaupeu ^ » Mais lui, et saint Irénée qui va le suivre, donnent à la croix nonseulement les deux cornes du T, mais une troisième au centre et en haut des deux, ■[, et même une quatrième qui, d'après S. Justin,

« est enfoncée au milieu et fait éminence, sur laquelle sont portés (( ceux qui sont crucifiés \ » Cette corne représente le trône du Christ, et les quatre branches qui rayonnent autour les quatre points cardinaux du globe sur lequel il l'ègne par la croix.

S. Justin, d’autre part, identifie la croix du Christ avec la lettre initiale de son nom,

Platon, dans le Timée, avait dit de l’esprit ou âme du monde que Dieu « l’a étendu en forme de chi sur toutes choses, Id/Jaucv autov h « TW TravTi. )) s. Justin, pensant que Platon a emprunté cette idée à Moïse qui a dessiné avec le serpent d’airain l’image de la croix, approuve le philosophe de ce qu’il voit le Verbe étendu en chi sur le monde ; mais il regrette qu’il n’ait pas reconnu la croix dans le chi. « Platon, dit-il, ayant lu Moïse et n’ayant pas examiné assez «attentivement ses paroles, n’a pas reconnu qu’elles indiquaient le « type de la croix, et n’y ayant vu que la forme ànchi, il a dit

« que la Puissance qui vient après le premier Dieu est en forme de « chi, sur toutes choses'". » Quoi qu’il en soit de l’interpré-

tation de Platon par saint Justin, il est clair que ce Père voit la croix dans le chi, le chi dans la croix^ et fait d’un symbole hilogique le signe du Christ.

Tertullien, qui avait habité Rome, allait donner, chez les Latins, les renseignements les plus précis sur ce signe du Christ imposé au front à la Confirmation. Il décrit ainsi les rites du sacrement :

’ Dialog., 94.

I ApoL, 60.

3 Dialog., 91. — « Et ipse habitus crucis fines et summHates habet quinque, duos in longitudine et duos in latitudine, et unum in medio, in quo requiescit qui cla\is affigitur. » S. Irenæus, V. Hœves., XXIV, 4.

’* I Apol., 60

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« Sortis du Bain (du Baptême — de lavacro), nous sommes entièrement oints (perunguimur) de l’onction bénie, selon l’ancienne discipline, d’après laquelle on était oint pour le sacerdoce de l’huile versée d’une corne. Aaron en fut oint par Moïse ; et c’est ainsi que le Christ reçoit son nom du chrême, c’est-à-dire de l’onction. . . Puis on impose la main, en appelant et en invitant par la bénédiction l’Esprit-Saint. . . Par des mains saintes. Dieu module dans son orgue hydraulique une sublimité spirituelle. C’est ce qui était annoncé dans l'Ancien Testament où Jacob imposant les mains sur Ephraïm et Manassé, ses petits fils, les fils de Joseph, les bénit, mais en passant la main droite sur celui qui était à gauche, la main gauche sur celui qui était à droite ; de sorte que les mains croisées, dessinant le Christ, Christum déformantes (X), prédisaient déjà que c’était dans le Christ que devait avoir lieu la bénédiction. Alors cet Esprit très-saint descend volontiers du Père sur ces corps purifiés et bénis etc. ^ »

Et Tertullien nous explique ainsi — notons-le en passant — pourquoi dans le Nouveau Testament il n’est l'ait mention que de l’imposition des mains pour la Confirmation et pourquoi les Pères l’appellent « /eipoxovi'a, imposilioii des mains. » Le nouveau baptisé, oint sur tous les membres par le diacre ou la diaconesse, suivant le sexe, était conduit au Pontife, qui, en lui imposant les mains donnait à cotte onction le caractère sacramentel et, en invoquant l’Esprit-Saint faisait descendre cet Esprit avec des effets immédiats et visibles de sa présence.

Mais Tertullien parle deux fois ailleurs du rite que S. Cyprien nous a dit suivre l’imposition des mains accompagnée de la prière, et l’obtention de l’Esprit-Saint, à savoir de l’imposition de ce « signe du Seigneur » que S. Cyprien appelle « la consommation » du sacrement : signaciilo dominico conmmmentur . Voici ce que

Tertullien en écrit contre Marcion qui opposait le Créateur au Christ, et aussi contre les Juifs ;

« Dans ses déclarations préliminaires et dans ses avertissements subséquents, le Créateur a prophétise que le Christ ayant souffert, les justes souffriront comme lui et les mêmes tourments, soit les Apôtres, soit ensuite tous les fidèles, attendu qu’ils sont marqués de ce signe dont Ezéchiel parle ainsi : le Seigneur me dit : Passe à travers la porte au milieu de Jérusalem et mets le signe du TAU sur le front des hommes. C’est la lettre Tau des Grecs et notre T, espèce de croix qu’il annonçait d’avance devoir être sur nos fronts dans la véritable et universelle Jérusalem, T, species crucis quam portendehat futuram in frontibus nostris. . .

* De Baptismo, Vil, VIII.

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C’est le sceau des fronts, signaculum frontium — Ecris, dit le Seigneur^ le signe du TAU sur le front des hommes qui gémissent et s’affligent de tous les

forfaits qui se passent au milieu d’eux Il y a eu diverses annonces de ce

signe dans lequel la vie était préparée aux hommes et auquel les Juifs ne devaient

pas croire etc. Ilujus signi sacramcntum in quo vila hominibus

præslruebatur »

En nous montrant cotte «espèce de croix,» ce Tau, imprimé comme un sceau sur le front du chrétien, ïortullien nous montre donc aussi, et tout d’abord, le c/n étendu sur leur tète par les mains du Pontife croisées dans leur bénédiction comme celles de Jacob, et «dessinant le nom du Christ, Christum de formantes, » par l’initiale de son nom. Nous touchons ainsi comme du doigt l’identité du signe do la croix et du monogramme du Christ, signe complexe du Christ, à la Confirmation.

Les Actes de sainte Perpétue rapprochés de ceux de divers autres martyrs nous démontrent plus péremptoirement encore cette identité. Au moment où Tertullien était encore dans sa gloire, l’an 202 ou 203, Perpétue était en prison à Carthage et avait sa vision. Avertie, dans cette vision, par son frère Saturus do prendre garde que le Dragon ne la morde, elle répond « 11 ne me fera pas de mal, à « cause du nom du Seigneur Jésus-Christ, ?wn me nocehit in nomine « Domini Jesu Christi h » 11 est clair qu’elle entend se munir de ce nom devant qui tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers » Elle en fera sur elle le signe, comme nous verrons une femme en péril le faire en Palestine, au quatrième siècle : elle rafraîchira le signe sacré qu’elle porte au front. Mais, d'autre part, en ce troisième siècle, sainte Justine à Antioche, munit contre les démons sa chasteté du signe delà croix “ ; unpaïenà Strasbourg, dit de saint Narcisse et de son diacre: «je sais qu’ils étaient chrétiens, car à tout ins- « tant ils marquaientleur front du signe de la croix®; » et bientôt, sous Maximien et Maximin, à Amasée, le martyr Théodore, placé sur lebù-

» III Marc., XXII.

^ Advers. Judæos, XI,

=> Act. IV.

^ Philip., II, 10.

® Cypriani Antiocheni confessio. Tillemontj t. V, p, 33J.

® Acta S. Afrœ, Voir Bottari, t. III, p. 25.

cher, fera le signe delà croix sur son front et sur tous ses membres et se livrera en paix aux flammes Le signe du nom du Christ et celui de la croix c’est donc tout un, et ce ne peut être évidemment que le X tracé de cette manière +.

C’est ainsi qu’il faut entendre le signe dont la jeune sainte Agnès parle au füs du préfet de Rome son poursuivant : «Un autre amant « est déjà engagé avec moi... il a mis son signe sur ma face, posuit <( signiim suum super faciem meam, afin que je n’admette point « d’autre amant que lui U » Elle a reçu le signe du Christ qui sera son unique Epoux ; et ce signe qui figure sa croix est avant tout la marque indubitable de son nom. La fiancée porte le chiffre du fiancé : le chiffre de l’époux brille sur l’épouse. La marque du nom, c’est le signe qui tient lieu du portrait de la personne aimée.

Dans le courant du troisième siècle, Minutius Félix, parla défense qu’il fait du signe de la croix, crucis sujnum, montre bien que ce signe était aux yeux des païens, un des grands objets du culte des fidèles. Les idoles des chrétiens, pour les païens, c’étaient les croix. « Nous ne vénérons ni nous ne désirons les croix, cruces etiam nec « colmms nec optamus, » dit l’avocat africain, écrivant à Rome Le signe de la croix avait la même haute valeur à Alexandrie. Clément d’Alexandrie * et son disciple Origène appellent, comme S. Justin, la croix « le signe, » par excellence, « le signe » révélé à Ezéchiel, To cr.uetov. Clément voit dans le nombre 300, dont le tau grec figure la valeur, « le type du signe du Seigneur, Kupwxoî! crjpsîou tutov » Origène, expliquant le texte d’Ezéchiel : Fais le signe, dit que les Hébreux étant interrogés « s’ils pouvaient d’après la tradition de « leurs pères, fournir quelque renseignement sur la lettre Thau, « l’un deux, parlant de ceux qui croient dans le Christ, dit que ses « anciens linéaments ont une ressemblance avec le tau, le caractère <( (la figure) de la croix, et prophétisent au sujet du signe fait aux « chrétiens sur le front ; TpRoa oè tkt, cpâa/cojv, xwv xa'i eîu tÔv Xpiatov (( TTETnffTeuxQTtoVj IXeyE Ta etp/aïa nzov/ iix IpcpEpÈT ej'siv to 6aü, tw tou cTâupoü

- Surius, 9 nov.

- Acta, III.

® Octavius, XXIV.

'■* Strom., VII, 12; Quis clives salvetur, 8.

® St7'om., VI, 11.

(( ^apaxT%t, xal Trpocpv)T£ÛeffO«t irspl tou '[evo[t.ivQ\j sv ypKjTtsvoïo ItcI xôïï piETOJTroïï

(( OY)piEÏOU »

Ces derniers passages semblent indiquer que dans le sifj7iaciilam des chrétiens, la figure de la croix frappait de plus en plus les docteurs de l’Eglise et avec eux les fidèles. La signification première, celle du nom du Christ, était loin cependant d’être méconnue. Les passages précédents nous l’ont dit assez, et le quatrième siècle va nous en donner les preuves les plus multipliées.

Les textes des Pères des second et troisième siècles nous montrent donc, en résumé, le c/n et la croix dans le signe imprimé au front à la Confirmation, dans ce signe qui scelle le chrétien, pour bien traduire l’énergie de son appellation, sùjnaculwn. Il n’y a qu’un moyen, je le répète, de les concilier ; c’est de dire que ce signe avait deux sens, et qu’en dessinant la lettre X, il dessinait aussi la croix, dont le T est le type prophétique et la première des formes historiques. Il faut et il suffit pour cela que le X ait été tracé sur le front en croix grecque, +. Or, précisément, les monuments, à dater déjà du second siècle, vont nous prouver qu’il en a été ainsi et nous faire trouver dans le + l’identité du X et du T que réclament les textes des Pères, et ceux de l’Ecriture. Etudions maintenant ces monuments, Avec la base du symbolisme chrétien nous reconnaîtrons ses principaux développements ; et leur dérivation et leur enchaînement, qui n’ont pas été sans obscurité jusqu’ici, apparaîtront, nous osons l’espérer, dans une naturelle et satisfaisante clarté.

Patrol. (jrœc. t. Xllf col. 800-1.

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