CHAPITRE XXVII
DÉRIVATION DANS l’aRT CHRÉTIEN DES SUJETS DE LA CAPPELLA GRECA. — LE PHÉNIX. — LE PHÉNIX CHEZ LES PAÏENS.
Nous avons eu occasion plus d’une fois dans le cours de ce volume de signaler les divers sujets analogues à ceux de la cappella greca, et qui semblent émaner de ce choix primordial de sujets bibliques si admirablement exposé dans cette chapelle, pour présenter aux yeux une somme des dogmes et des rites chrétiens. Nous n’avons qu’à résumer et à compléter nos observations à cet égard. Pour la généralité des sujets, quelques mots suffiront.
L’Adoration des Mages, qui est à l’entrée du sanctuaire de la chapelle, ne se retrouve plus guère, si elle se retrouve, à l’entrée des chapelles ou des chambres des cimetières. Elle est remplacée par ces Crantes que la cappella greca nous montre venant, pour ainsi dire, adorer sur les pas des Mages. C’est ainsi que, sur une paroi de la nef de Saint-Apollinaire, d’abord Saint-Martin, de Ravenne, on voit une longue file de vierges saintes suivre les Mages allant vers la Vierge qui tient le Christ De même, l’empereur Justinien et l’impératrice Théodora, suivis de leur cour, viennent offrir leurs présents au Christ, assis sur son trône, dans la mosaïque du fond de l’ahside, à Saint-Vital
Les trois Hébreux quitteront la place si bien faite pour eux qu’ils occupent à la cappella greca, derrière l’autel et la chaire épiscopale, pour occuper les places les plus variées. On les trouve cependant une fois au-dessus d’un tombeau, de martyr sans doute, qui a servi de table d’autel, sous l’image du Bon-Pasteur portant sa brebis au
1 Ciampini, t. II, tab. XXVII.
* Ciampini, t. II, tab. XXII.
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milieu du Paradis, encadrée des images des douze Apôlres qui siègent sur leurs trônes et prononcent la sentence de béatitude. C’est dans une crypte insigne, peinte qu quatrième siècle, du cimetière de Saint-Hermès, sur la voie Salare-Vieille, voisin de celui dePriscille. Une fois, sur la cassette de Brescia, du temps environ de Constantin, les trois Hébreux sont remplacés au sein des flammes par les sept frères Machabées, dont ces flammes disent sommairement le martyre. Moïse est des deux côtés, ici allant au buisson ardent, audessus duquel la main de Dieu l’appelle, là conversant au Sinaï avec Dieu, dont la face lui dicte cette Loi pour laquelle les Machabées donnent leurs âmes. Un diptyque d’ivoire du cinquième .siècle présente enfin cette scène unique en son genre. Un ange ailé, le Christ, l’Ange du grand conseil, qu’on voit à coté, ailé toujours, venir au secours de Jouas jeté dans les flots, vient au secours des trois Hébreux , jetés dans les flammes. 11 abaisse sur l’incendie une verge terminée en croix, la verge qu’on voit sur ce même diptyque dans les mains du Christ ressuscitant Lazare ou opérant ses autres miracles L C’est la croix du Christ, c’est l’arme de guerre par laquelle il a triomphé des puissances de Uenfer et de tous leurs agents de mort ; mais c’est aussi, au sommet de la tige le "-i-, le l’initiale et la marque de son nom, devant qui tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers. Cette verge nous dit bien le sens de la verge de Moïse qu’on voit sur les monuments dans la main du Christ faisant ses prodiges, et nous explique tout d’abord le geste du Christ commandant aux flammes des trois Hébreux à la cappella greca. Le Seigneur brisant les bataillons armés, le Seigneur est son nom, chantait Moïse dans son cantique ^ en face de la mer Rouge, ouverte au signe de sa verge, pour laisser passer Israël, et fermée pour engloutir les chars de Pharaon et sa puissance.
Le parallélisme, d’ailleurs, des trois Hébreux et des trois Mages qu’on trouve à la cappella greca, les trois fidèles de l’Ancienne Loi faisant vis-à-vis aux trois fidèles de la Nouvelle, se retrouvera partout.
^ Gori , Thésaurus veterum dipiychorum consularium et eccJesiasHcorum, Florentiæ, 1759, 3 vol. in-fol., t. III, tab. VIII. — Ici pl. XIII, 15.
^ Exod., XV, 3. Septante.
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Moïse frappant le rocher d’où jaillit l’eau de la grâce et spécialement le breuvage eucharistique, fera naître ces cinq sujets : le Christ annonçant ou plutôt donnant à la Samaritaine l’eau de la vie ; l’eau changée en vin à Cana; la multiplication des pains et des poissons; les sept corbeilles de manne pour les sept jours de la semaine et, en particulier, la manne du sabbat, qu’on fait cuire ' et que le feu ne peut exterminer, bien que les simples rayons du soleil la fassent évanouir ^ ; Tobie enfin, tenant le poisson mystique. Nous avons vu ce dernier sujet, non loin de la cappella greca, sur une fresque qui paraît être du second sîècle. Moïse se déchaussant pour approcher du buisson ardent. Moïse recevant les Tables de la Loi, Moïse lisant cette Loi sainte au peuple, ainsi qu’il est écrit : Et prenant le livre de l’Alliance, il le lut à haute voix aux oreilles du peuple et ils dirent : Toutes les choses cju’a fait entendre le Seigneur, nous les ferons et les écouterons ^ sont des variantes de Moïse frappant le rocher. Ce troisième sujet, qu’on trouve sur les sarcophages romains '* et plus souvent sur ceux des Gaules ^ se présente sur un sarcophage d’Arles dont nous aurons à reparler à propos de Susanne, avec des circonstances du plus haut intérêt. Sur le livi’e que lit Moïse est gravé le monogramme constantinien, et devant Moïse est debout un personnage imberbe, tenant un volume déroulé de la main gauche et faisant le geste de l’orateur de la main droite. N’est-ce pas le Christ qui a dit ; Il est nécessaire que s’accomplissent toutes les choses écrites dans la Loi de Moïse, dans les Prophètes, dans les Psaumes, sur moi ® ?
Moïse, d’ailleurs, est la figure du Christ, le Rédempteur, leLégis-
« Exod., XVI, 23.
^ Sap., XVI, 27. — On voit un Hébreu versant la manne dans la chaudière qui est sur le brasier, dans un des bas-reliefs de la cassette de Brescia. C’est, du moins, l’interprétation la plus plausible pour moi d’un sujet unique jusqu’ici et non expliqué.
3 Exod., XXIV, 7.
’* Aringhi, t. I, p. 423. — Le Musée du Latran en offre un second exemple sur le sarcophage qui était naguère à Sainte-Marie-Majeure.
** Trois fois à Arles, une fois à Narbonne, une fois à Saint-Maurice-l’Ardèche. M. E. Le Blant, Etude sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville d’Arles, in-foL, 1878, p. 6.
® Luc., XXIV, 44. M. E. Le Blant, Ihid., pi. III.
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lateur vrai et éternel de \ Israël de Dieu \ à tel point que, dans ses actes figuratifs, il disparaît — nous l’avons vu à la cappella greca — pour ne plus représenter que le Christ en lui-même ou en son Vicaire, Pierre, dont l’image de Moïse porte expressément le nom. Aux preuves que nous avons données du premier fait, peut-être faut-il ajouter cette observation. Sur un fond de coupe romaine. Moïse frappant le rocher et ayant à côté de lui l’arbre de vie ^ et, sur un sarcophage d’Arles, Moïse recevant de la main céleste, en présence de Pharaon, l’ordre de délivrer Israël, puis faisant le geste qui engloutit l’armée de Pharaon dans la mer, et enfin, frappant le rocher a si bien le visage imberbe et juvénile du Christ, au lieu des traits d’un vieillard octogénaire, et l’attitude et le costume qu’on retrouve sans cesse sur les monuments du Christ, qu’il est bien difficile de croire que l’artiste n’ait pas voulu nous montrer le Christ symbolisé par le Moïse historique. Ces deux exemples ne sont peutêtre pas les seuls de ce genre f
On peut considérer comme dérivant du sujet de Moïse frappant le rocher, qui domine le fond du sanctuaire de la cappella greca, le sujet le plus ordinaire de Pabside des basiliques chrétiennes, le Christ porté dans la région céleste et ayant sous les pieds le rocher mystique, qui est Lui-même, d’où coulent les quatre fleuves de l’Eden, aux eaux salutaires desquels viennent boire les brebis qui sont les fidèles, sortant des deux cités saintes de la Crèche et de la Croix, Bethléem et Jérusalem.
Un exemplaire précieux du dessin de ce sujet est un marbre gravé au trait, venu du cimetière de Priscille, où il a fermé une tombe anonyme.
Le Christ est debout sur cette montagne de Sion ^ rendez-vous des élus, où S. Jean a vu Y Agneau debout 11 donne de la main
1 Gai , VI, 16.
^ Bulletino, 1878, tav. V, l.
3 M. Le Blant, pl. XXXI, XXXII.
'* Sur deux sarcophages du cimetière du Vatican (Aringhi, t. I, p. 305, 309), Moïse recevant la Loi est jeune et imberbe ; mais il n’a point les traits ordinaires du Christ.
» Hebr., XII, 22.
« Apec., XIV, 1.
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gauche le rouleau de la Loi évangélique à Pierre, qui porte l’étendard des chrétiens, une verge terminée par un chi, -h, monogramme du Christ représentant à la fois la croix du Christ et celle de Pierre. De la main droite il fait un geste du côté de Paul, à qui il a donné du haut du ciel même sa mission. Â.u bas de la grande montagne du Paradis céleste est la petite montagne du Paradis terrestre. L’Agneau se tient au-dessus, et les quatre fleuves de la grâce, dont trois seulement apparaissent, jaillissent au bas. Six brebis, les Juifs, sortant d’une cité, Jérusalem, que surmonte l’arbre de vie, un grand palmier, viennent y boire sur les pas de Pierre, à qui a été spécialement confié l'apostolat de la circoncision \ Six autres, les Gentils, viennent sur les pas de Paul, leur apôtre spécial, sortant d’une cité, qui fait pendant à la première avec qui elle est une. Bethléem, qui a reçu les Gentils en la personne des Mages. Sur le palmier qui ombrage celle-ci apparaît le phénix, l’oiseau de la résurrection dont S. Paul a été le prédicateur, non seulement à l’Aréopage où il a annoncé avec un tel éclat Jésus et la résurrection, la résurrection des morts ^ mais dans le monde entier où sa voix l’a fait retentir par-dessus celle de tous les apôtres. Si ce marbre qui est à Anagni, où Marangoni l’a porté, était en place au cimetière de Priscille, on verrait à la cappella greca et à côté l’emblème mystérieux de la grâce du Christ et son magnifique tableau, l’un à l’abside de la chapelle apostolique, l’autre au-devant d’une tombe où le marbre dessine la composition consacrée de l’abside des basiliques constantiniennes ^
Le paralytique de la piscine sera doublé par Noé sauvé du déluge, par l’aveugle-né ou l’aveugle de Jéricho recouvrant la vue, par la belle-mère de Pierre guérie de la fièvre, et encore par Tobie conduit par l’ange vers le Tigre, qu’on voit dès le second siècle à côté
^ Gai., II, 8.
2 Act.,|XVlI, 18, 32.
3 Marangoni, Acta S.Victorini, p. 42; M. Perret, t. V, pl. III, H. — Ici, d’après un calque pris sur l’original par M. le com. Descemet, pl. XIII, 23. Le graveur n’a dessiné du phénix que la tête ornée de rayons et le cou : ce qui a fait que Marangoni et M. Perret ont vu là une étoile. L’erreur était évidente a priori; et l’original a montré en son lieu le phénix. Marangoni a ajouté sur la tête de l’agneau le -{- que ne donne ni le calque de M. Descemet ni le dessin de M. Perret.
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de la cappella greca *. Il va être remplacé à cette date, aux Cryptes de Lucine du cimetière de Saint-Calixte, par le Christ sortant du Jourdain, baptisé par le Précurseur, sur lequel descend TEsprit- Saint ^ De là le sujet des mosaïques du quatrième siècle et des suivants, sur lequel saint Paulin nous renseigne si précisément : le Père qui fait entendre sa voix tonnante, PEsprit-Saint qui descend en colombe, le Christ en Agneau accompagné de sa croix qui répand de ses pieds sur le roc de l’Eglise les eaux du Jourdain régénérateur. Un petit tableau byzantin, faisant partie, auTrocadéro, de l’Exposition universelle de 1878, présente le Père, figuré par la main toute puissante, émergeant d’un nuage parmi les anges, la colombe de l’Esprit-Saint, le Christ dans le Jourdain entre Jean-Baptiste et un ange, sans doute saint Michel. Une mosaïque byzantine de St-Marc de Venise remplace la main du Père par une étoile octogone La mosaïque de l’abside de Saint-Jean deLatran, refaite auXllPsiècle, mais assurément d’après le sujet original du IV% a sous la Colombe une croix inondée de ses rayons, qui inonde elle-même des rayons partis de son centre la montagne de la Jérusalem céleste sur laquelle elle est plantée, formant les quatre fleuves où viennent boire deux cerfs altérés et deux troupeaux de brebis qui sont les fidèles du Judaïsme et de la Gentilité. Terminée en -h, cette croix est en même temps le chi, le monogramme du Christ, Epoux, soleil et vie de la Cité sainte. Au-dessus delà Colombe, dans l’empyrée, où neuf anges en cercle représentent les neuf chœurs des anges, est la tête du Christ, sans nimbe, telle en original que Constantin l’a fait peindre ici en mosaïque, et exposée à l’adoration du peuple romain à la dédicace de sa basilique du Sauveur. Elle représente le Christ en sa gloire. Ce n’est pas sans souvenir de sa Passion, puisque cette tête, comme une sorte d'Ecce homo, est accompagnée, sur une des ampoules de Monza des deux larrons crucifiés et du soleil et de la lune
‘ J’omets à dessein Samson emportant les portes de Gaza, dont l’image, crue telle, ne paraît être autre que celle du paralytique emportant son lit.
Rom. soit., t. I, tav. XIV. — D’apiès le P. Garucci, c’est le baptême du Christ qu’on a pris pour son couronnement d'épines, sur une fresque célèbre du IP siècle du cimetière de Prétextât. Voir BI Martigny, 2® édit., p. 582.
3 Paciaudii, De cultu S. Joannis Baptistœ, Romæ, 1755, in-4®, p. 58.
Mozzoni, Tav. délia Stor. eccles., VII, C. E. G. L.
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qui se voilèrent au Calvaire ; mais la Crucifixion est transfigurée en la Résurrection, ou plutôt c’est ici l’Ascension où une nuée dérobe, dans le ciel, le Christ à la terre. Quant au sujet inférieur, ce n’est autre chose, avec des développements mystiques et magnifiques, que le premier tableau de la gloire du Christ, au début de sa mission, sa consécration solennelle comme Christ même, la scène de son baptême. N’est-ce pas un des sujets qui s’imposait à la place principale de la basilique dédiée à la fois au Sauveur et au Précurseur ’ ? Ce grand sujet du baptême du Christ où vient se résumer toute la théologie, peut se rattacher, comme point de départ, au paralytique de la piscine dont la cappella greca nous offre le plus ancien exemple.
Le poisson symbolique qui doit à la fois son origine et au baptême du Christ et aux initiales I X de ses deux monogrammes de Jésus et de Christ, rattache ainsi au paralytique de la piscine dont le lit, sur un sarcophage romain, se trouve précisément orné d’une têtière en forme de poisson ^
Lazare, qui peut-être a fait vis-à-vis au paralytique à la cappella greca, aura, s’il ne l’a déjà, pour second, comme symbole spécial de la résurrection, Jonas, dont l’histoire est si bien retracée en trois tableaux autour de l’évocation de Lazare du tombeau, à côté de la cappella greca, et continue au second siècle la série de ses antiques peintures. Lazare et Jonas ont pour équivalent mystique Daniel vainqueur des lions, images de la mort, et qu’on retrouve régulièrement vêtu de la radieuse nudité de l’immortalité. La photographie semble dénoncer ses traces à la cappella greca.
Le Bon-Pasteur portant au Paradis sa brebis retrouvée et y paissant ses brebis rassemblées de la dispersion des diverses Babylones, sera représenté quelquefois par des scènes particulières de la touchante prophétie et parabole. Ici, par exemple, il est prêt à partir à la recherche de sa hrebis, et on reconnaît son chagrin à la main qu’il porte sur sa tête, geste de douleur chez les anciens ; là il part, tenant
* Au centre de la croix, dans un médaillon, on voit deux personnages nimbés qui doivent être, ce semble, le Christ et Jean-Baptiste. Les dessins trop réduits qu’on a donnés de la mosaïque ne permettent pas de rien affirmer.
Aringhi, t. II, p, 399.
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son chien en laisse et allant saisir sa besace pastorale suspendue à un arbre; là il se repose en sa course, et son chien fixe sur lui un doux regard ’ ; là, au cimetière de Thrason, il court après sa brebis qu’il vient de découvrir ^ ; là enfin, sur un sarcophage de Collo en Afrique, il tient de la main gauche, sur son cœur, sa brebis retrouvée, en attendant qu’il la pose sur ses épaules ^ : geste sublime que fait en partie le Bon-Pasteur en stuc de la chapelle de la Vierge, voisine et contemporaine de la cappella greca V Le Bon-Pasteur sera remplacé par Elle montant au ciel, par Orphée charmant avec sa lyre les lions comme les brebis, les oiseaux comme les quadrupèdes, par l’Amour enfin qui apparaît çà et là célébrant son divin hymen avec Psyché, V Ayne, sa chère brebis.
Les quatre Saisons escortant le Bon-Pasteur, disant sa toute-puissance créatrice, sa sagesse qui administre les temps et les choses, la béatitude naturelle qu’il donne à tous les êtres, la surnaturelle qui attend spécialement ses élus de l’ordre angélique ou de l’ordre humain ^ auront pour grande variante et pour substituts dans l’art chrétien, les quatre Animaux mystiques des saints Livres. Ils ne figurent plus les temps successifs, ils sont les représentants de la création corporelle et terrestre, image de la spirituelle et céleste : homme, lion, bœuf, aigle, et, sous leur symbole, les quatre Évangélistes du ChrisL célébrant chacun avec sa voix les merveilles du
* M. Martigny, p. 586.
* M. Perret, t. V, pl. XXXI.
® Annuaire archéologique de la province de Constantine, 1856-7, pl. X.
* Ici pl. VIII, 1.
“ Aux exemples que nous avons donnés il faut ajouter celui du sarcophage de Junius Bassus. La face antérieure, dessinée par Bosio (Âringhi, t. I, p. 277), présente au centre le Christ trônant sur la voûte du Ciel entre S. Pierre et S. Paul, et au-dessous l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem. Ces sujets font escorte : Adam et Ève pénitents, le sacrifice d’Abraham, .îob sur le fumier, Daniel entre les lions, le Christ devant Pilate, l’arrestation de Pierre, Pierre conduit au supplice. Le Christ en Agneau, baptisant, recevant la Loi, frappant le rocher, descendant dans la fournaise des trois Hébreux, multipliant les pains, ressuscitant Lazare, est en miniature entre les deux séries de tableaux. Mais les faces latérales, dessinées plus tard par Bottari (t. I, Prefazione, et p. 1), sont remplies par les tableaux des Quatre Saisons. L’Automne, avec sa vendange, occupe à elle seule la lace à droite du Christ.
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nouveau ciel et de la nouvelle terre où toute créature se voit, selon sa nature, exaltée, régénérée, divinisée.
Tels sont les sujets qui vont découler de ceux de la cappella f/reca et dont, avec son admirable et lumineuse composition, elle nous fait toucher du doigt la genèse et préciser avec assurance la signification.
On peut remarquer que deux de ces sujets sont appelés par celui de l’Adoration des Mages d’une manière spéciale : c’est celui du Baptême du Christ et celui du changeruent de l’eau en vin à Cana, le premier miracle du Sauveur. L’Eglise, au quatrième siècle, célébrait ces trois fêtes le G janvier. S. Paulin en est témoin pour l’Occident. Après avoir parlé du « jour vénérable à tous où, né d’une « Vierge, Dieu a pris pour tous le visage d’homme », il ajoute :
« Vient ensuite le jour où, conduits par une étoile et portant de mystiques présents, les Mages abordèrent l’Enfant en suppliants; où de plus le Jourdain ému le lava, plongé par Jean, et consacrant toutes les eaux qui devaient créer à nouveau les nations; et le même jour est de plus encore consacré par ce miracle avec lequel Dieu fit sa première œuvre, alors que, le liquide transformant sa' nature, il changea l’eau en nectar du vin le plus doux »
L’Ordre Romain nous apprend qu’on fêtait aussi en ce jour la première multiplication des pains au désert, celle des cinq pains pour les cinq mille hommes, qui fut suivie de l’annonce éclatante de EEucharistie Le choix de ces quatre sujets et leur rapprochement, que présentent à chaque instant les monuments chrétiens, sont ainsi bien expliqués. Mais il ne faut pas oublier que de ces quatre Epiphanies ou révélations de Dieu, la première, la principale, est
* Sic æque divina feruntur munere Christi,
Ut veneranda dies cunctis, qua Virgine natus,
Pro cunctis hominem sumpsit Deus ; utque deinde Qua puerum Stella duce mystica dona ferentes Suppliciter videre Magi : seu qua magis ilium Jordanis trepidans lavit tinguente Joanne,
Sacrantem cunctas recreandis gentibus undas :
Sive dies eadem magis illo sit sacra signo,
Quo primum Deus egit opus, cum flumine verso Permutavit aquas prædulcis nectare vini.
Natalis Nonus. De adventu Nicelœ episcopi e Dada, qui ad Natalem Domini Felicis occurrerat.
^ D. Martène, 1. IV, cap. XIV.
LA CAPPELLA GRECA
celle qui s’est faite à toutes les nations et à Jérusalem elle-même par l’étoile qu’ont comprise et qu’ont suivie les Mages. Prudence, dans X Hymne de V Épiphanie , ne parle que de celle-là. C’est proprement l’Épiphanie, cette épiphanie ou illumination (Sià Tvj; lina/ctvsiaç, per illuminationem) de Holre Sauveur Jésus-Christ ', dont S. Paul prend cinq fois le nom pour désigner son second avènement , dont la lumière remplira de nouveau le ciel ^
Il nous reste à parler de Susanne. La grande place qu’elle tient à la cappella greca et la nouveauté comme aussi l’étendue de son iconographie réclament de nous plus que des indications, c’est-àdire une véritable étude. Avant de l’entamer, consacrons la suite de ce chapitre et même le suivant à l’examen d’un des symboles chrétiens les plus importants, bien qu’il ne soit pas des plus approfondis, dont la cappella greca réveille le souvenir à notre esprit, et offre précisément, dans ses alentours, deux des plus remarquables exemples.
Le palmier que nous avons vu derrière Moïse faisant jaillir l’eau du rocher porte-t-il sur ses branches le phénix, son homonyme en grec, cpûtviç, qu’on y rencontre si souvent sur les monuments chrétiens ? Personne n’en a aperçu de trace jusqu’ici. Mais au cimetière de Priscille nous le verrons sur le palmier en rapport avec le Christ ressuscité et nous reconnaîtrons le Christ en phénix, portant la palme, qui vient, comme à la cappella greca, au secours des trois Hébreux dans la fournaise A Qui est le phénix?
Cet oiseau merveilleux qu’on trouve associé au soleil ou au ciel en Chaldée % en Perse dans l’Inde et en Chine \ a reçu en Égypte
‘ II Tim., 1, 10.
2 II Thess., II, 8; I Tim., VI, li; II Tira., IV, 1; IV, 8; Tit., II, 13.
3 Ici pl. XIII, 23.
Ici pl. XIII, 14.
® Une petite pyramide assyrienne du Louvre présente le disque solaire ailé, ayant la queue d’un oiseau, auprès d’un roi.
® Un oiseau est entre le soleil à face humaine et Mithras, le dieu-soleil, ou à côté de Mithras seul, sur divers monuments. Creuzer, Religions de l’antiquité, planches 131, 132 a, 133.
Kœmpfer, Amœnitatum exoticarum, in-4®. Lemgoviæ, 1712, p. 662-4. — D’Eckstein, Légendes brahmaniques, Journal asiatique, déc. 1855, p. 475. — « Il n’est guère douteux que la Perse et l’Inde n’aient eu leur phénix aussi bien que l’Égypte. » Guigniaut, note à Greuzer, t. I, p. 474.
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sa légenrle devenue classique parmi les Grecs et les Latins, les Pères de l’Église y compris. Les Égyptiens rappelaient Betinou, le nom du palmier, BHNNE, BNNE, dans le dialecte de Thèbes, BENI dans celui de Memphis ', qui signifie « charmes, élégance, délices^» étant au fond identique. C’est de là que sortira peut-être chez les Grecs pour l’arbre et pour l’oiseau, le nom commun de phénix c’est-à-dire sanglant pourpré, appliqué à l’arbre pour son
fruit, à l’oiseau pour son plumage r Creuzer dit bien de l’oiseau : «11 s’appelle non seulement mais cpoivtxo';, 'jjouU<.oc,,pn7'pureus’\ » Le hennou « passait pour l’incarnation d’Osiris, comme l’ibis pour « l’incarnation de Thot et l’épervier pour l’incarnation d’Hor ^ >> Osiris — As-Ra, vénérable ou vieux soleil ® — était le soleil traversant pendant la nuit les régions du ciel inférieur pour apparaître le matin en Hor ou Horus, Seig?ieur, appelé encore Har-em-chou [Harmachis), Seigneur dans la splendeur. C’était l’image de la résurrection future de nos corps, dont l’Égypte, parmi bien des ombres et des rêves, conservera obstinément le dogme, abandonné et tenu pour ridicule par la plupart des peuples de l’antiquité, les Grecs et les Romains ein tête. Le phénix était le symbole par excellence de ce dogme. *
Il figure dans l’écriture hiéroglyphique des époques classiques, de la XII® dynastie, antérieure à Abraham, à la XX®, postérieure à Moïse. Le Rituel funéraire nous donne plusieurs fois son nom Bennou et son image à la suite ; et « nous possédons même aujourd’hui
' Peyron, Lexicon linguæ copticæ, in-4", Taurini, 1835, p. 24.
^ M. Chabas, le Papyrus magique Harris, 1860, p. 214.
* « Le mot grec phoinix, devenu phœnix ou phénix, signifie à la fois oiseau fabuleux et palmier; et il est très vraisemblablement dérivé de l’ancien égyptien, car on le retrouve en copte sous une forme très similaire avec ce double sens » Larousse, Grand Dictionnaire universel, t. XII, 1874, p. 774.
® M. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, 1875, p. 48. En citant ce livre très érudit, nous déplorons l’esprit d’incrédulité qui l’anime. Hors de la Bible et aux prises avec elle, la science est condamnée à des romans, admirés aujourd’hui, qui feront pitié demain.
® « AG, T., antiquus, vêtus. » Peyron, p. 12.
’’ Ainsi deux fois, chap. X’VII, col. 10 de l’exemplaire de Turin. Das Toldenbuch der Agypter. Leipzig, 1842. — Ici pl. XIII, 1.
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« des exemplaires beaucoup plus anciens que le règne de Ramsès II, « le contemporain de Moïse *, » de ce Rituel. Le phénix représente en outre trois syllabiques — syllabes de l’écriture indiquées par un seul signe — : RH ou RA, qui signifie soleil; XU ou CHOU, qui signifie RH’ ou RA’ qui signifie inondation^. L’identification
du phénix avec le soleil apparaît dans le premier cas; et il s’agit particulièrement du soleil dieu ou génie, du soleil levant, du soleil du solstice d’été : la figure simple de l’oiseau qui marche a pour variante celle de Uoiseau qui vole, orné de bras, ayant devant lui Uétoile Sothis ou Sirius, qui précède le lever du soleil à l’époque du solstice. Dans le second cas, où le phénix a pour variante le disque du soleil épanchant ses rayons, \d. splendeur désigne le plus souvent les morts vivifiés, les illuminés, les esprits, les mânes vivant de la seconde vie, les bienheureux, par opposition aux mânes frappés de la seconde mort, aux damnés. Dans le troisième, le phénix vole tenant aux serres une cassolette suspendue, et ayant d’ordinaire, audessous de lui ou à côté, trois lignes ondulées ou droites qui figurent l’eau. C'est l’image du Nil au solstice, inondant et vivifiant l’Egypte. '< Le dieu Rah, dit M. Chabas, est une forme d’Hapi, le dieu « Nil ; comme Hapi, il reçoit le titre de père des dieux U » Le Nil vient du midi, du pays des aromates, des terres confinant à l’Arabie heureuse et servant de route aux produits de l’Inde ; et, à l’inondation, ses eaux fraîches amènent, avec la brise du midi, l’odeur de ses parfums. Un ancien hymne à Ammon-Ra dit en effet au soleil du solstice et de l’inondation : « Les dieux aiment son parfum « lorsqu’il arrive de l’Arabie (Orient) ; prince des rosées, il des- « cend au pays des Madjaou (Occident); beau de visage, il entre « dans Ta-nuter (Terre-Sainte) A »
La fable du phénix arrivant de l’Arabie ou de l’înde avec son nid d’aromates, me semble issue de là. De là aussi, ces divers berceaux du soleil ou phénix qu’on trouve en remontant le Nil : Eanen-Souten, la demeure de l' enfant roya/ (Heracleopolis), le Rituel parlant
‘ E. de Rongé, Études sur le rituel funéraire des anciens Egyptiens. {Revue archéologique, 1860, t. I, p. 73.)
^ M. Maspero, p. 590-92. — Ici pl. XIII, 2, 3, 4.
® Le Papyrus magique, p. 101.
Traduction de M. E. Grébaut, Revue archéol., 1873, t. XXV, p. 386.
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« du Bennou, ce grand qui est à Sulen-Khenen ’ ; « Ea-bennu, la demeure du Bennou (Hipponon ?) ; Sesennu, la ville des huit grands dieux (Hermopolis), capitale du XV° nôme, appelée « le lieu de la pro- « duction de la lumière, » et encore « le nôme où commença à bril- « 1er la lumière, (où) ton père Ra dans le lotus fit luire ses rayons ^)) Un peu plus haut, à Antéopolis^ un bas-relief du temple nous pré-» sente le phénix à bras humains, qui, précédé de Sirius, s’élève d’une coupe par-dessus un lotus h A Abydos, l’une des villes primitives, est le tombeau le plus célèbre d’Osiris, identique au soleil et au phénix. A Coptos, on voit sur une frise le soleil sortant du calice d’un lotus et environné de lotus, ayant pour pendant un phénix pareil à celui d^’Antéopolis A Edfou, enfin, au fond de l’Égypte méridionale, une stèle représente, sous l’image hiéroglyphique du ciel, le phénix s’élevant uni au globe du soleil qui émerge entre deux montagnes Par contre, au nord de l’Egypte, à la tête du Delta, où se déploie le Nil, est Héliopolis, An [la lumière, le soleil) terme censé du soleil et demeure du phénix, le Rituel disant : « le Bennou, ce « Grand qui est dans An h »
Héliopolis est la plus ancienne des capitales de l’Égypte, sur laquelle sa classe sacerdotale, qu’on retrouvera dans trois mille ans, exerça la suprématie avant les rois fondateurs de Memphis. On dirait que les fondateurs d’Héliopolis ont emporté de la tour de Rabel — « le temple des Sept Lumières de la terra » aux sept étages, en l’honneur des planètes, l’étage supérieur revêtu d’or étant consacré au soleil — qu’ils ont emporté, dis-je, malgré l’Éternel et ses
‘ Ch. CXXV, col. II. — Ha-nen-Souten = Suten-Khenen.
^ Monument de Philæ, cité par M. Jacques de Rougé, Textes géographiques d’Edfou {Revue archéol., 1872, p. 69).
® Description de V Égypte, pl., vol. IV, pl. 38, 9. — Ici pl, XIII, 5. — La coupe paraît être une coupe à parfums, analogue à la cassolette que le phénix marquant l’inondation porte aux serres. Le lotus indique le Nil.
Ibid., pl. I, 9.
* Ibidi, pl. LX, 22. — Ici pl. XIII, 6. Sous cette image du ciel on voit le disque du soleil, RJuel funér., vignette du ch. 154; ici pl. VI, 4.
® Gesenius, Thésaurus ling. hebr., p. 52.
’’ Chap. XVII, col. 10.
* Inscription de Nabuchodonosor. M. Dussieux, Histoire ancienne. L’Orient, 1877, in-12,p. 121.
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foudres, ce nom du soleil pour consacrer leur ville. C’est de là que le culte de cet astre se répandra dans toute la vallée du Nil, pour y être principal et comme unique jusqu’à Jésus-Christ. Mais toutes les nations de l’Orient au culte du soleil ont annexé celui d’un oiseau solaire que nous verrons être idendique encore aujourd’hui à l’oiseau solaire de l’Égypte. Serait-ce de Bahel qu’elles en auraient reçu l’image, et Héliopolis tiendrait-il de là son phénix ?
Si, comme la Bible semble l’indiquer avec ses fils des dieux \ et comme les Orientaux en ont gardé la tradition, l’idolâtrie remonte au-delà du déluge^, le phénix remonterait-il jusque-là avec l’idolâtrie du soleil, une des premières idolâtries, selon la Bible même Toujours est-il qu’Héliopolis, la ville sacerdotale, d’où l’Égypte a reçu plus ou moins les lettres, y compris les hiéroglyphes, comme la religion, est la ville du phénix aussi bien que du soleil.
On n’a point signalé le phénix sur les monuments les plus anciens découverts en Égypte, qui sont ceux de Memphis. Le fondateur de ce cimetière géant où sont les pyramides, Chéops, qui éleva la grande pyramide pour son tombeau, près du temple d’isis, la déesse de la nature, près de celui d’Osiris, le soleil caché, et près du sphinx qui porte expressément le nom du fils d’Osiris et d’lsis, Horîis, le Seigneur dans la splendeur^ Chéops avait^ en reconstruisant le temple d’isis, rencontré dans son sanctuaire une partie du panthéon égyptien en oi% en argent, en bronze. Près d’Hor était son épervier, de Thot, son ibis, les deux en bois doré : il n’est pas question de phénix pour Osiris. C’est que nous sommes à Memphis, la rivale d’Héliopolis. Aucun des noms de la grande trinité liéliopolitainc, Atoum, Ra, Khéper, ne figure ici : l’oiseau sacré d’Héliopolis est naturellement absent. Mais Héliopolis a ses monuments littéraires qu’on peut mettre en regard des monuments matériels de Memphis; et là, de toutes parts, le phénix apparait.
Notre grand égyptologue, qui, pour être chrétien, n’en a pas été un savant moins sage ni moins heureux, Emmanuel de Bougé, dit de la doctrine des hymnes composant le recueil appelé Rituel funéraire : « C’est un fond traditionel, consacré par des symboles dont
' Gen., VI, 2, 4.
2 Sap., XIII, 2, 3.
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« l’adoption paraît remonter au premier berceau du peuple égyp- « tien » Ces hymnes sont des prières récitées aux funérailles. « Quoique les paroles soient ordinairement mises dans la bouche « du défunt, elles étaient certainement récitées pour lui par les « assistants; on voit même, dans la première vignette du livre, un (( prêtre qui lit la formule sur un volume qu’il tient déployé entre U les mains ^ » On entrevoit que ces hymnes viennent d’Héliopolis. On trouve en effet sur les vignettes du Rituel sa trinité vénérée, seule ^ ; on la retrouve de même, ou à peine avec htah, le dieu suprême de Memphis, dans les textes; le nom d’IIéliopolis revient sans cesse : dans les parties les plus anciennes on reconnaît « les emblèmes d’Héliopolis . » Le phénix est un de ces emblèmes.
Nous possédons le coffret funéraire d’une reine de la onzième dynastie couvert intérieurement, en hiéroglyphes cursifs, de plusieurs chapitres du Rituel. Parmi ces chapitres est le 64®, transcrit deux fois. Une version en attribue la découverte au fils du roi Menkérès, second successeur de Chéops, qui l’aurait trouve au pied de la statue de Thot à Hermopolis ; l’autre version l’attribue à un chef de maçons qui l’aurait rencontrée dans les fondations du temple d’Hathor à Denderah, au temps d’Gusaphais, cinquième successeur de Ménès, le fondateur de la première dynastie. Dans ce chapitre qui « se rapporte à la transfiguration lumineuse de l’âme « justifiée “ » et dont la vignette représente le défunt marchant vers un disque solaire qui déverse ses rayons devant lui, le défunt parle ainsi au nom d’Osiris et au sien propre ;
« Je suis le dieu de la maison au milieu de ses multitudes. — Il vient de Sekhem ( •- ville à l’occident d’Héliopolis, sur l’autre rive du Nil, symbole de l’occident) à An, faisant connaître au Bennou les choses de Hadès. — Oh ! fixateur de
' Etudes sur le rituel funéraire des anciens Egyptiens. {Revue archéol., 1860, t. I, p. 73.)
^ Ibid. — Todtenbuch, ch. 15.
^ Todtenbuch, ch. 16. '
E, de Rougé, p. 360.
® E. de Rougé, p. 83.
® Osiris dans le grand temple du soleil, à Héliopolis. Ce temple est appelé Hâ-benben, la demeure du phénix.
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ses mystères, créant les formes comme Kliepera % sortant, comme le disque, la
tête brillante! — Je me dirige en haut du ciel, je m’élève sur ses piliers,
j’invoque pour voler vers les splendeurs des esprits (— Chous, syllabe écrite en double par le phénix et par le soleil épanchant ses rayons). La forme est celle du soleil pour les justes
Je suis celui qui réside dans Rusta — J’entre en son nom, je sors en son nom,
sortant par les charmes du Seigneur des millions (— des dieux) de la terre
Le Bennou est renversé sur le dos, au-dessus des morts. Horus fait son œil éclairer la terre. Mon nom est son nom Les palmes de Schu ( — la lumière divinisée
du soleil) sont sur moi. ...
Je suis l’Inondation (— Bah, syllabe écrite par le phénix portant la cassolette au-dessus de trois lignes ondulées ) Re|)roducteur de la Grande Eau est mon nom. Mes transformations sont de Toiun ( - variante d’Atoum) ou de Khepera : les plantes de Toum (- les palmes) sont sur moi J’entre dans Sekhem (— à l’occident). Je sors comme les esprits |— Chous, phénix, soleil). Je suis l’Orisis N. Je vois les formes des hommes (— les transformations bienheureuses) à jamais »
Notons ce rapprochement répété, que nous verrons sur les tombes chrétiennes, du phénix et de la palme. Le palmier est l’arbre d’Atoum, le Principe, l’Abyme, « la Grande Eau » de ladivinité, car le palmierl’everdit à l’inondation du Nil, image d’Atoum ; et c’est pourquoi, dans les hiéroglyphes, la pousse du palmier est le déterminatif de la germination et de la jeunesse. Le phénix aussi, « renversé sur le dos, au-dessus des morts, » p irmi les ardeurs dévorantes du soleil et de la terre vers le solstice d’été, ne semble-
’ La troisième personne de la trinité héliopolitaine, le dieu générateur, ayant pour symbole le scarabée, qu’on disait se reproduire lui-même, sans un second sexe.
^ Ro-sta, la porte du hâlage, une des stations de la barque d’Osiris dans le monde inférieur. Osiris était appelé « seigneur du Resta » dès avant la pyramide. M. Maspero, p. 72.
® M. Guieysse, Rituel funéraire égyptien, ch. 64, p. 40, 102; 44, 104; 56, 108. Pai is, 1876 La vignette du papyrus du Louvre, 3092, éditée par M. Guiyesse, pl. IV, présente le défunt priant devant le soleil dont le disque, entouré de rayons, surmonte l’arbre de vie, le sycomore. C’est de ce sycomore que la main de la déesse du ciel épanche l’eau de la vie dans les mains du défunt, sur la vignette du chap. 57 (voir ici pl.Vl, 4). Cette déesse étant une variante du soleil, Osiris est identifié, on le voit, avec elle comme avec l’arbre de vie, ainsi que nous l’avons dit ch. XIII. Aussi le défunt, l'Osiris un tel, se comparant au Nil, comme il s’est comparé au soleil, dit en faisant allusion à l’inondation qui ranime les sycomores au solstice d’été ; « Je sors de la grande eau d Osiris, j’embrasgs les sycomores, « j’ai soin des sycomores, j’ouvre les portes de Hadès, je vais embrassant l’Uta « ( — la période de renouvellement). » Ch. 64, ibid,, p. 106,
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t-i] pas ressusciter avec tous les êtres vivants au moment de l’inondation ? « Des impressions que j’ai reçues, dit Osburn, il y en a peu « dont le souvenir me laisse autant de plaisir que l’impression « causée par la vue du Nil, à la première invasion dans l’un des « grands canaux de son débordement annuel. Toute la nature en « crie de joie. Hommes, enfants, troupes de bœufs sauvages, gam- « badent dans ses eaux rafraicliîssantes, les larges vagues entraî- « nent des bancs de poissons dont l’écaille lance des éclairs d’ar- « gent, tandis que des oiseaux de toute plume s’assemblent en nuées « au-dessus ’. »
Le chapitre 17® est le plus important du Rituel. On le retrouve en abrégé sur les monuments de la onzième dynastie ; et un manuscrit antéiieur à Moïse nous le présente déjà avec son commentaire ^ incorporé dans le texte. Il offre ce début qui, — à part les dogmes, du Purgatoire et de l’Enfer qu’on trouve plus loin — contient la substance de ses doctrines, si intéressantes au point de vue des traditions primitives, altérées mais conservées par le Paganisme, que le Christianisme doit purifier et compléter avec sa grande lumière :
L’Osiris un tel (— le défunt assimilé à Osiris) dit :
Je suis Atoum ( le caché^ V inaccessible^ première personne de la trinité héliopolitaine, dont Osiris est la manifestation), qui a fait le ciel, qui a créé tous les êtres, qui est apparu dans l’abîme céleste.
Je suis Ra (— le soleil, deuxième personne de cette trinité) à son lever dans le commencement, qui gouverne ce qu’il a fait. Je suis le grand Dieu qui s’engendre lui-même ; je suis l’eau, je suis l’abyssus, père des dieux. Je suis celui (qu’on n’airête pas?) parmi les dieux. Je suis hier et je connais le matin. — 11 a livré un grand combat avec les dieux (— mauvais, les démons) sur l’ordre d’Osiris, seigneur de la montagne d’Amenti ( — l’occident, l’entrée du séjour souterrain des âmes). — Je connais le grand Dieu qui y réside. Je suis le Dennou, ce grand qui est dans An (— Héliopolis), je suis la loi de l’existence et des êtres (— naissance, mort, résurrection).
Je suis Mem (— ou Chem, le Dieu générateur, équivalent de Kheper, troisième personne de la trinité), celui à qui l’on met deux plun es sur la tête (— Injustice qui récompense et celle qui punit). J’arrive dans le monde je viens dans
‘ The Monumental History of Egypt., t. I, p. 9-14.
^ Le texte du traducteur porte : « Je suis du monde. » Mais dans le commentaire il donne l’autre sens; et un texte parallèle : « l’Osiris N... vient dans ce « monde .. il est dans son pays » (chap. 17, vers la fin) indique que ce dernier sens est le bon.
olO
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mon pays. Il efface les péchés, il détruit les souillures, il enlève toutes les tâches qui lui restaient dans le grand étang de la Demeure du royal enfant (— Héracléopolis, d’où le soleil venait, semblant sortir du Nil, type des purifications baptismales et image de celles du Purgatoire), le jour des offrandes des hommes pieux au grand Dieu...
Vous qui êtes en présence ( — du Dieu — ou qui émanez du Die '), tendez moi vos bras, car je deviens l’un de vous. L’Osiris iN. accomplit l’Outa (— la période astronomique représentée par l’œil d’Horus, le rélablissement au longtemps aTrozaTâataaiv 7:oXu/prjviov, selon le mot d’Hoi apollon, parlant de la mort et du retour du phénix à Heliopolis), au jour du combat des deux Rehout ( — Horus et Set ou Typhon, le Dieu de la lumière et celui des ténèbres, le bon et le mauvais principe) »
Sur ce passage : <( Je suis le Bennoii^ ce grand qui est dans An » le commentaire uni au texte, porte : (( le Bennoii, c’est Osiris dans « An. »
D’autres chapitres du Rituel, retrouvés sur des monuments moins anciens, mais qui remontent encore, avons- nous dit, par delà Moïse, nous montrent le phénix à profusion. Le chapitre 47°, intitulé : Que celui cjui est dans Kerneter (la région inférieure divine) ne soit pas détourné de sa demeure, a pour vignette un édifice ayant à droite l’âme du défunt, l’épervier d’Horus à tête humaine, à gauche le phénix, sa variante. Le chapitre 75' De marcher vers An et d’y prendre demeure, dont la vignette présente un homme marchant, le bâton à la main, vers le symbole d’Héliopolis, nous dit très bien quelle est cette demeure, cette Jérusalem céleste des Egyptiens. Etant vivant dans An (ch. 82“), le défunt béatifié prend toutes les formes qu’il veut des êtres divins, dont celle du phénix, au chapitre 83° De prendre la forme du Bennou 11 lui est accordé d'arriver à la bai’que du soleil où le dieu Ra, à tête d’épervier, portant le disque solaire, est assis, accompagné du phénix ^ ; et il vogue dans cette barque sur les eaux célestes, allant vers le dieu Ptah, le grand dieu de Memphis L Le voilà dans l’Éden supérieur ; il laboure, il sème, il moissonne, il recueille le froment divin ; et le phénix au
‘ Traduction d’E. de Rougé. Revue archéol., 1860, t. 1, p. 235-245. — Nous avons modifié deux ou trois expressions, d’après des travaux postérieurs.
““ Ici pl. XIII, 7.
3 Ghap. 100. - Ici pl. XIII, 8.
Chap. 101.
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vol, tenant sa cassolette devant le Nil céleste, dit : « tat bah, donne « l’inondation, » bah montrant le même phénix dans son signe syllabique Le défunt est admis ensuite à « connaître les esprits « d’An ^ ; » et, arrivé devant Osiris et les quarante-deux assesseurs de ce souverain Juge, il déclare qu’il a observé les quarante-deux commandements, disant pour conclusion : « Je suis pur, je suis « pur, je suis pur, je suis pur : ma pureté est celle du Bennou, le « Grand qui est à Suten-Khenen (lleracleopolis). » Enfin, dans la barque solaire, entre le phénix et l’épervier d’Horus, il navigue allant offrir le lotus à Osiris, qui a derrière lui le tat, signe du plérôme divin où l’élu doit être absorbé L Voici celte dernière vignette, précédée de celle qui représente le phénix et l’âme, à leur demeure de la Ville-du-soleil ; et au-dessus, celle du chapitre 17% où le phénix, près du disque du soleil — apparaissant dans les inégalités d’une montagne, porté par deux lions, ses symboles — accompagne la momie d’Osiris qui repose sur son lit, ses sœurs Isis et Nephtis veillant auprès pour le rendre bientôt à la vie :
Encore une fois il est bien clair que les hymnes du Rituel émanent foncièrement d’Héliopolis ; et ainsi le phénix, l’oiseau solaire de cette ville du soleil, dont ces hymnes sont remplies, doit remonter avec eux au berceau même de l’Egypte.
1 Chap. 110.
" Chap. 115, 116.
3 Chap. 129.
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On le retrouve tout le long de son histoire. Quand Thèbes a remplacé Memphis ou ïanis dans l’empire, quand l’Ammon de Thèbes s’est substitué comme grand dieu à TAtoum d’FIéliopolis, en s’associant Ra et Ilorus, dit Harmachis, de l’ancien culte, le phénix d’Héliopolis est toujours l’oiseau du soleil, avec ses attributions mystiques. Un hymne dont la composition est rapportée à la dix-huitième dynastie, antérieure à Moïse, dit au soleil, image < divinisée de la divinité :
« Oh! lève-toi, Ammon-Râ-IIarmachis... Râ, qui as émis tous les biens, viens, Râ qui se crée lui-même 1 Fais que le Pharaon reçoive les offrandes qui se font dans Ilâ-Benben {—la demeure du phénix, le grand temple d’Héliopolis), sur les autels du Dieu dont secret est le nom... Epervier saint, à l’aile fulgurante, phénix, aux multiples couleurs ! '. «
Un formulaire d’invocations ou d’adjurations magiques, dont nous avons un manuscrit du temps au moins de David, et où figure pareillement Ammon-Ra-Harmachis, fait dire à Osiris :
« Je suis le lion dans... apparaissant en Bennu;
« et nous voyons, observe l’éditeur du formulaire, M. Chabas, que « l’opérateur procédait sous l’autorité de la manifestation d’Osiris « en Bennu ^ »
Le phénix est dessiné sommairement dans les hiéroglyphes; et de même, à côté de son nom, sur les textes du Rituel. Il est mieux formé dans les vignettes, où nous le trouvons parfois colorié. Des pattes longues, des ailes courtes, une huppe inclinée sur le dos en chevelure et marquée par deux lignes, d’ordinaire : tels sont ses traits distinctifs. Les couleurs sont le jaune et le rouge, mais distribués sans règle, et évidemment de fantaisie ^ Sur les monuments on trouve ces couleurs appliquées de même ; mais la huppe forme un panache en cône recourbé. Les formes que présente parfois la gravure soignée des matières dures sont autres : elles ont un air carac-
1 Papyrus du Musée de Bouluq, t. II, pl. XI, traduction de M. Grébaut. M. Maspero, p, 33-35.
- Le jjapyrus magique, p. 115.
^ Antiquités de l’Égypte, t. II, pl. LXXIII, LXXVI, Thèbes; Papyrus du Rituel.
^ Ibid., pl. XV, fig. 2. Ile de Philæ, grand temple : sept phénix sur la frise du soubassement des trônes d’Osiris et d’Anubis.
LA CAPi'ELLA GHECA
téristique et montrent un oiseau singulièrement noble et élégant Nous rechercherons plus loin si ce phénix égyptien est un oiseau de pure imagination ou s’il a son origine dans la nature.
Cependant sa légende, qui se réduit jusqu’ici à des symboles, à un phénix-soleil, à un phénix-Nil, à un phénix-mâne, va se former et s’embellir. Un hymne à Râ, au soleil identifié au Dieu éternel dont il est l’image, dit :
« Hommage à toi, momie qui se rajeunit et renaît, être qui s’enfante lui-même chaque jour ! »
On fit au phénix une genèse pareille, en le supposant unique comme le soleil. Il meurt, il s’ensevelit au sein de ces parfums d’Arabie ou de l’Inde dans lesquels on ensevelit les défunts, il ressuscite. Puis, comme Héliopolis est le lieu saint par excellence, où on aime à apporter la dépouille des morts, on dit que le phénix y apporte la sienne. Son image hiéroglyphique ne le représente-t-elle pas venant à Héliopolis avec la cassolette des parfums d’Orient? Cette cassolette est transformée en nid d’aromates enveloppant la dépouille du ressuscité. Voilà une première légende.
Mais elle en demande une autre, celle d’une longévité prodigieuse. Nous avons déjà deux périodes du retour du phénix, modelé sur celui du soleil : la période diurne, la période annuelle. La légende susdite n’est possible avec aucune des deux. 11 serait trop facile de savoir à quoi s’en tenir sur le retour du phénix. Mais qu’au lieu d’un jour ou d'une année on mette des siècles, les prêtres d’Héliopolis diront à leur aise que le phénix est revenu à tel moment et a déposé sa dépouille sur l’autel de leur sanctuaire. Qui osera soutenir qu’ils" n’ont pas vu ce qu’ils affirment avoir vu, bien que seuls ? L’époque de ce retour à longue échéance est déterminée par le soleil lui-même. Par le fait de la précession des équinoxes, 1461 années de 365 jours, qui est l’année civile et vague des Egyptiens, équivalent à peu près à 1460 années astronomiques et fixes, de 365 jours,
1 Ibid., t. V, pl. XXI. Petit obélisque en basalte noir trouvé au Caire. — Ici pl. XIII, 9. Un phénix semblable est gravé sur la stèle dédiée au prince d’Éthiopie, Setaon-an, du temps de Moïse, qu’on voit au Louvre. — Cf. ici pl. XIII, 2.
* E. de Rougé, Essai sur une stèle funéraire de la collection Passalacquu. Berlin, 1849.
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5 heures, 48 minutes^ 45 secondes. Alors le soleil recommence son cours avec celui de l’année ; et l’étoile Sothis qui annonce son lever, l’année nouvelle et la nouvelle période, donnera à cette période même le nom de période sothiaque ou cycle circulaire. Mais les Egyptiens comptaient sous un même nom, ter, deux sortes d’années ; « des années de quatre mois ‘ » — durée d’une des trois saisons de la nature en Égypte, l’inondation, les semailles, la récolte — , années lunaires, petites armées, qui furent, paraît-il, les premières ; des années de douze mois, embrassant les trois saisons, années solaires, grandes années. Par le mouvement de la précession des équinoxes, le soleil qui revient en 1461 années vagues au même point circulaire de la grande année, entre dans une petite année, c’est-àdire une nouvelle saison, à chaque tiers de cette période, c’est-à-dire tous les 487 ans, en nombre rond tous les 500. Les prêtres d’Héliopolis étaient arrivés, par leurs observations astronomiques, à reconnaître ces deux périodes; et peut-être ne connurent-ils d’abord la seconde qu’avec le chiffre rond et approximatif de cinq cents années. Ils faisaient mystère de leur découverte. Jusqu’à la 9® année d’Evergète I", 238 ans avant J. -G., « l’année fixe » sera « connue « des prêtres seuls ^ » Ils disaient que le phénix revenait tous les cinq cents ans, en attendant qu’ils trahissent pour nous la raison de ce chiffre, restée mystérieuse pour tous les anciens, avec ce retour assigné par eux au phénix tous les 1461 ans. Ils brodaient là-dessus un roman au bénéfice de leur temple du soleil.
Hérodote qui visita l’Égypte en 480, l’année de la bataille des Thermopyles, les Juifs étant captifs à Babylone, raconte ainsi ce que les prêtres d’Héliopolis lui dirent du phénix :
« Un autre oiseau sacré est celui qu'on appelle phénix (çoîviÇ). Je ne l’ai vu qu’en peinture ; car il visite rarement l’Égypte, tous les cinq cents ans seulement, disent les Héliopolitains. Il arrive, d’après eux, quand son père vient à mourir. Si la peinture est fidèle, il est ainsi fait ; les plumes sont en partie dorées, en partie rouge, et, d’autre part, il est très semblable à l’aigle par le port et la grandeur. Les Egyptiens disent de lui les particularités suivantes qui ne sont pas croyables. Partant de l’Arabie, il porte au temple du soleil son père enveloppé dans de la myrrhe, et il l’ensevelit dans le temple du soleil. La chose a lieu ainsi.
’ M. Brugsh, Ilisloire d’Égypte, t. I, 1859, p. 26. ^ Revue archéol., 1866, t. XIV, p, 142.
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Il fait un œuf de myrrhe du poids qu’il peut porter; il s’essaie ensuite à le soulever, et après cet essai, il creuse l’oeuf gisant, y place son père, et remplit de myrrhe l’endroit creux ou il l’a placé : le poids du père est celui de la matière enlevée. L’ayant disposé de la sorte, il le porte en Egypte au temple du soleil. C’est-là, disent-ils, ce que fait cet oiseau L »
Est-ce Hérodote qui a importé en Grèce la légende du phénix? Si l’on en croit Pline, disant qu’Hésiode est le premier qui ait parlé du phénix, Hesiodus, qui primus aligna de hoc prodidit et Plutarque citant comme d’Hésiode des vers sur sa vie trente fois séculaire®, les Grecs auraient déjà connu et nommé le phénix du temps d’Hésiode, qu’Hérodote fait contemporain d’Homère, et qu’on place au temps de Salomon. Mais ces témoignages n’ont pas rendu l’authenticité des vers d’Hésiode certaine. Hérodote pourrait bien être celui qui a grécisé en phénix le nom du Bennou, en le faisant homonyme du palmier comme il est en égyptien, mais avec un sens nouveau, celui de couleur de sang, donné au palmier à cause de la pourpre de ses dattes, et transporté à l’oiseau qu’Hérodote a vu peint rouge et or.
Les Grecs ne maintinrent pas toujours la réserve d’Hérodote vis-àvis de la légende héliopolitaine du phénix. Les Juifs qu’Hérodote a rencontrés en Égypte l’adoptèrent, au temps au moins où on les trouve parlant grec. Le poète juif Ezéchiel„ qu’Huet * et Larcher ® placent entre Ptolémée Philopator et Ptolémée Lathurus, c’est à-dire de 221 à 117 avant notre ère, est hauteur d’une tragédie, la Sortie de l’Égypte, ’E^aytoYo. Il met en scène un hébreu qui, après avoir raconté à Moïse qu’il a découvert l’oasis d’Elim avec ses douze fontaines et ses soixante palmiers, ajoute l’oiseau phénix à l’arbre phénix.
« Nous voyons ensuite un animal étrange, merveilleux, tel que personne n’en avait vu. Sa grandeur était presque le double de celle de l’aigle ; ses plumes de diverses couleurs ; sa poitrine apparaissait de pourpre ; ses jambes étaient rou-
1 Euterpe, LXXIIl.
^ tJist. nul., 1. VII, cap. 48.
® De Oraculorum defeclu, Ausoue a traduit ces vers comme étant d’Hésiode, Eydyll.. XVIIl.
Demonstratio evangelica^ p. 60.
® Mém. de l’Acad. des Inscnpt., t. I, p. 168.
LA CAPPELLA GRECA
ges ; son cou recouvert d’un duvet couleur de safran ; sa tête ressemblait à celle des pies apprivoisées; de sa prunelle jaunâtre il regardait tout autour de lui; cette prunelle était pareille h un pépin. Sa voix était distinguée entre toutes, et il se montrait comme le roi de tous les oiseaux On le voyait bien. Tous les oiseaux ensemble volaient épouvantés derrière lui; et lui en avant, comme un taureau superbe, marchait soutenant l’allure vive de son pied b »
La légende passera aux Juifs de Jérusalem et de Babylone. Elle est dans les anciens commentaires bibliques dit Medraschim et J aient ; le Talmud parle d’un oiseau unique et immortel nommé Orschinali ^ ; et Jarchi qui a résumé, au onzième siècle, les traditions rabbiniques sur la Bible, dira de l’être en qui Job voit le symbole de la multiplication de ses jours : « 11 s’agit d’un oiseau dont le « nom est chol, qui n’a pas été puni de mort, car il n’a pas goûté du « fruit de l’arbre de la science : après mille ans, il se renouvelle « et reprend sa jeunesse L » 11 semble qu’on ait tenté de faire passer cette légende dans la version grecque de Job, faite au temps environ du poète Ézéchiel. Dans le texte hébreu Job parle ainsi ;
Et j’ai dit ; j’expirerai avec mon nid ■*,
Et comme le chol (blH) je multiplierai les jours
Partout, dans la Bible, le mot cAo/désigne le sable. La paraphrase chaldaïque, faite à Jérusalem, au sein de la Synagogue, et la version syriaque qui lui est au fond identique, ne donnent point à ce mot une autre signification. Elle s’adapte parfaitement à notre passage, et les locutions analogues abondent. Pourtant la traduction grecque porte : « EiTra Si • 'H ijXixi'a p.ou yripdcei wdTrep cpoi'vixo;, ttoXÙv )(povov puêato,
« j^at dit : mon âge vieillira comme la tige du phénix., je vivrai beau- « coup de temps. » Le traducteur alexandrin a oui dire autour de lui que chol désignait l’oiseau phénix, ce qui vient assurément de la
' Dans Eusèbe, Prœparat. evang., 1. IX, cap. 29. Patr. grœc., t. XXI, col. 745. ^ Sanhédrin, fol. 1086.
^ R. Salomonis Jarchi Commentarius hebraicus latine versus... a Joh. Friderico Breithaupto... Gothæ, 1713. Cf. J. Buxtorfii, Lexicon chaldaicum, talmudicum et rubbinicum. Basileæ, 1639, fol., col. 232, 720.
^ Comme l’oiseau qui n’est pas chassé de son domicile par les hommes ou par la tempête.
Job,, XXIX, 18.
LA CAPPELLA GRECA
légende égyptienne devenue grecque. Il évite sagement cette fable sur l’oiseau; et, passant à l’arbre dont la longévité est certaine, il ajoute le mot tiqe h phénix pour écarter toute amphibologie. A coup sùr, Job, ce descendant d’Esaü, qui vivait, paraît-il, avant Moïse, n’a pas songé à la légende du phénix expirant et renaissant dans son nid après avoir vécu des siècles. Probablement cette légende n’existait pas encore : les textes et les monuments égyptiens de ce temps n’en offrent pas de trace. C’est la circonstance du nid dans le texte de Job et la légende du phénix trouvée en Égypte qui ont porté les Juifs à songer au phénix à propos de chol. Ce n’est pas Job, protestant si énergiquement contre le culte du soleil ' en honneur chez ses voisins d’Egypte, qui serait allé consacrer le roman de leur oiseau solaire, et appuyer sur cet oiseau la solidité des récompenses qu’il attendait du ciel !
Un siècle avant notre ère, la légende égyptienne du phénix vint à Rome; et, les prêtres égyptiens ayant révélé leur secret de la période du mouvement de l’équinoxe, on trouve alors pour la première fois dans les textes les apparitions de l’oiseau rattachées à des phénomènes astronomiques. Pline l’ancien parlera ainsi de Manilius qui écrivait sous les consuls Cn. Cornélius Lentulus et P. Licinius Crassus, c’est-à-dire l’an 97 avant J.-C., et qui paraît être celui dont parle Cicéron dans ses lettres familières :
« Le plus studieux de ceux qui ont porté la pourpre, Manilius, ce sénateur si distingué par ses connaissances qu’il n’a dues qu’à lui seul, nous a renseigné le premier sur le phénix. Il dit que personne ne l’a jamais vu manger; qu’il est consacré au soleil en Arabie ; qu’il vit cinq cent soixante ans ; que, parvenu à la vieillesse, il construit un nid avec de petites branches de cannelle et d’encens, qu’il le remplit de parfums et qu’il meurt dessus. De ses os et de ses moelles naît un ver qui devient un petit oiseau. Celui-ci commence par faire au premier de justes funérailles : il porte le nid entier près de la Panchaie, dans la ville du soleil, et le dépose là sur l’autel. Ce même Manilius dit que la révolution de la grande année se fait avec le phénix et qu’alors reviennent les mêmes marques des saisons et des astres. Ce renouvellement a lieu vers midi, le jour où le soleil entre dans le signe du bélier. Il ajoute que l’année où il écrivait, sous le consulat de P. Licinius et de Cn. Cornélius, est la deux cent quatorzième de cette période^. »
1 Job., XXXI, 26.
^ Eiü. nat., I. X, 11.
LA CAPPELLA GHECA
Passons sur Chœremon^ qui accompagna Gallus, l’ami de Virgile, dans sa préfecture d’Égypte, et qui, prenant le titre d’hiérogrammate, parla, dans son Histoire d’Egypte, du phénix pour lui donner sept mille six ans de vie.
Arrivons à Ovide. A son départ pour l’exil, l’an 9 de F ère chrétienne, il avait achevé ses Métamorphoses. Associant le phénix au palmier, il en parle ainsi à la fm de cet ouvrage :
« Il est un oiseau qui se répare et se ressuscite lui-même. T.es Assyriens l’appellent phénix : il ne vit ni de fruits, ni d’herbes, mais des larmes de l’encens et du suc de l’amomum. Quand il a accompli cinq siècles de sa vie, il se met à l’œuvre et, sur les rameaux ou à la cime tremblante d’un palmier, il se construit avec ses ongles et son dur bec un nid. Y ayant fait un lit de casse, d’épis de doux nard, de fragments de cannelle, et de myrrhe jaunâtre, il se place dessus et finit sa vie au sein des odeurs. On raconte qu’un petit phénix qui vivra le même nombre d’années renaît du corps de son père. Quand l’âge lui a donné des forces et qu’il est apte à porter un fardeau, il enlève avec le nid pesant des rameaux de l’arbre élevé, il emporte pieusement et sou berceau et le tombeau paternel, et, ayant gagné à travers le champ léger des airs, la ville d’Hyperion ( — du soleil), il le place dans le temple d’Hyperion au-devant des portes sacrées *. »
A ce moment le Christ venait de s’asseoir, enfant de douze ans, parmi les docteurs, dans le temple de Jérusalem ; sa divinité avait transpiré ; et il n’est peut-être pas inutile de signaler ces murmures,
* Una est quæ reparet seque ipsa resemiaet aies.
Assyrii Phœnica vocant : nec fruge, nec herbis,
Sed thuris lacrymis, et succo vivit amomi.
Hæc ubi quinque suæ complevit sæcula vitæ,
Ilicet in ramis tremulæve cacumine palmæ,
Unguibus et duro nidum sibi construit ore,
Quo simul ac casias ac nardi levis aristas,
Quassaque cum fulvâ substravit cinnama myrrhâ,
Sesuper imponit, fmitque in odoribus ævum.
Inde ferunt, totidem qui vivere debeat annos Corpore de patrio parvum phœnica renasci.
Cum dédit huic ætas vires, onerique ferendo est,
Ponderibus nidi ramos levai arboris altæ,
Fertque pius cunasque suas patriumque sepulcrum,
Perque leves auras Hyperionis urbe potitus Ante fores sacras Hyperionis æde reponit.