LA TOPOGRAPHIE DE LA CAPPELLA GRECA
M. Michel de Rossi, une des lumières delà géologie, comme son »
l'rère, dont il est le collaborateur, est le prince de l’archéologie |
chrétienne, a soigneusement analysé, dans la Roma sotterranea *, j
le cimetière de Priscille, distingué à tous les titres. Ce cimetière |
n'a pas été d’abord creusé et taillé, comme presque tous les autres, |
pour des sépultures. C’était originairement un arénaire aux larges |
amhulacres, légèrement circulaires, oiï roulaient les chariots. Les ^
Pudens, ou les Juifs Aquila et Prisca, y exploitaient la pouzzolane. ^
L’arénaire a été transformé en cimetière par des travaux de construction. Les Pudens, Aquila et Prisca y ont été déposés, et avec eux de riches parents ou amis, comme en font foi de magnifiques peintures et de belles épitaphes gravées sur le marbre, et aussi nombre de pauvres gens, ainsi que le démontrent ces loculi fermés avec trois briques et contenaiil l’épitaphe grossièrement tracée au minium ou oxyde rouge de plomb. La place manquant aux morts avec le temps, des galeries cémetériales, en ligne droite et de peu de largeur, pour ménager l’espace et la dépense, ont rayonné autour de ce noyau dans tous les sens et de degré en degré. On y a enterré de la fin du second siècle environ au commencement du cinquième.
Au centre du noyau antique est la cappella surnommée greca.
Voici eu quels termes M. de Rossi décrit sa physionomie générale et celle de la région environnante, rappelant dans la Roma sotterranea ce qu’il vient de dire dans les Immagmi scelte délia R. V.
Maria :
‘ T. I. Analisi geologica ed architettonica, p. 33. Un plan offre dans tous ses détails la partie de l’arénaire, devenue cimetière, qui touche à la cappella greca, et ses premières dérivations proprement cémétériales.
LA ('.AI’PELLA (tRECA
J’ai résumé, dit-il, dans cet écrit, quelques-uns des arguments démontrant la très haute antiquité de la région de ce cimetière, au centre duquel est ce qu’on appelle la cappella greca; région que j’ai déclarée être la primitive et l’originaire, celle où eurent leur sépulture les premiers Pudens et d’insignes martyrs, d’où est venue à la nécropole de Priscille une si grande renommée. Aujourd’hui on déblaie le centre de cette région, et le déblaiement apporte la vérification que là précisément était le groupe grandiose des cryptes historiques indiquées par nos topographes ' . Les caractères d’antiquité de la cappella greca et de toute la région environnante sont le style classique des fresques ; les scènes qui y sont représentées, dissemblables, pour la plupart, des types consacrés du cycle des peintures chrétiennes ; les très beaux ornements en stuc ; une famille spéciale d’inscriptions tracées au minium sur les tuiles, où les formules solennelles de l’épigraphie chrétienne n’apparaissent pas encore, mais des noms nus, quelquefois le salut apostolique pax tecum, très-souvent le symbole de l’ancre. Là encore, dans les inscriptions gravées sur la pierre, je remarque des caiactères d’une rare beauté et de formes classiques ; là l’épitaphe d’un TITV^S FLA’VIVS Felicissimvs. Enfin les hypogées ou les sépulcres où règne ce groupe de monuments archaïques sont très différents de l’excavation cémétériale accoutumée. Les ambulacres sont un antique arénaire qu’on a commencé à former en une petite sépulture ; de là ontrayonné ensuite les voies creusées par les fossoyeurs chrétiens. Les sépulcres sont la plupart de petites niches surmontées d’un arc et destinées à recevoir de grands sarcophages. Bosio a vu là beaucoup de ces sarcophages, et nous voyons encore nombre de leurs fragments. La crypte majeure, vulgairement appelée cappella greca, n’est pas taillée dans le tuf, mais toute construite et sans loculus aucun : elle a été destinée, elle aussi, à des sarcophages seulement »
Six ans plus tard, eu 1870, M. de Rossi ajoutait, chemin faisant, ces lignes intéressantes aux précédentes :
Dans cette susdite nécropole, dont l’origine remonte au premier siècle de l’Eglise romaine, on a récemment exploré la région centrale et primordiale, riche de peintures très antiques et de nombreux et divers indices d’archaïsme. Le dernier sceau de vérité a été imprimé à ces indices par la découverte d’un grand nombre d’épitaphes de fidèles ensevelis la, les unes peintes sur des tuiles, les autres gravées en lettres de. formes classiques, dictées dans le style de la plus exquise latinité épigraphique et appartenant à des personnes dont les noms s’adaptent à la génération qui a vécu au temps des Jules, des Claude et des premiers Aurèle Auguste
• « Les plus fameuses cryptes du cimetière de Priscille », dit M. de Rossi, p. 173.
^ Roma sotterranea, 1864, t, I, p. 188 ; voir p. 193.
LA CAPPELLA GRECA
Voici maintenant la topographie de la région précise de la cappella greca et de la cappella elle-même. Je la puis donner d’après le plan inédit du cimetière de Priscille, levé par M. Michel de Rossi, dont il a bien voulu me faire copier une partie. Ce plan, dressé sur l’échelle d’un cinq centième^ est suppléé pour la cappella greca par celui plus étendu de d’Agincourt ', et par mes notes ou souvenirs.
Sous remplacement, peu s’en faut, de la basilique de Saint-Sylvestre un escalier antique débouche sur le flanc et au milieu d’une grande église souterraine, d’un alignement irrégulier et un peu tournant comme une galerie de l’arénaire. L’église mesure environ 24 mètres de longueur sur une largeur moyenne d’à peu près 4 mètres. Deux lucernaires l’éclairaient aux deux extrémités. Les deux cotés et uu des fonds sont flanqués de huit chambres inégales ayant sur l’église une ouverture parfois réduite à un simple couloir. Elles portent des traces de diverses époques, depuis le siècle d’Auguste, ce semble, jusqu’au siècle de Constantin. L’une, carrée, à côté de l’escalier, garde quelques vestiges de ses peintures qui rappellent assez le second siècle : on croit reconnaître le Bon- Pasteur au centre de la voûte. Une seconde, en forme de croix, à l’extrémité, à droite, de l’église, en descendant l’escalier, offre quelque vestige du stuc encore si fin du second siècle et de sa peinture légère et élégante ; le monogramme constantinien est sur la pierre d’un locuhis postérieur : les graphites abondent, indiquant un sanctuaire historique. Une troisième, en face de l’escalier, porte les caractères de la plus haute antiquité. C’est uue salle carrée^ basse, toute couverte à l’origine de grands rinceaux en relief du stuc le plus fin et du dessin le plus classique. On en trouve çà et là des traces sur les murs ainsi que des restes de génies tenant les tiges de ces rinceaux. Deux vastes chambres priment toutes les autres, à égale distance de l’escalier et vers les angles opposés de l’église.
L'une, du côté de l’escalier même, est une crypte rectangulaire à abside, de quelques 6 mètres de long sur 4 de large, gardant de nombreux restes de son revêtement de marbre, mais ayant perdu toutes ses peintm’es ou mosaïques, et offrant pour tout renseigne-
' Tome VI, pl. IX.
- Immagini, etc., p. 18. — Voir planche 1.
LA CAPPELLA GlUiCA
la
ment un bisome ou tombeau à deux corps à la place de l’autel, vei’s l’entrée de l’abside, et, entre ce tombeau et le fond de l’abside, un tombeau d’enfant qui a eu le privilège de reposer auprès des saints.
L’autre, vis à vis de l’escalier, est une crypte en forme de croix ayant une nef presque rectangulaire et trois niches à la tête et aux bras ; celles de la tête et du bras droit, polygones en bas, sphériques en haut, celle du bras gauche irrégulièrement carrée. Les premières ont contenu des sarcophages, et chacune en pouvait recevoir trois. L’ornementation en est sévère, sans figure humaine, sans guirlande végétale. Autour de l’entrée de la troisième, règne une large bande circulaire de rinceaux en stuc : cette niche a contenu un ou plusieurs sarcophages. La nef présente intérieurement, à l’entrée et au fond, cette hande de rinceaux dont nous venons de parler; dans sa partie inférieure règne une ornementation architecturale qui paraît être de la fin du IlL siècle et continue dans les niches ; il en est tout autrement de sa partie supérieure. La voûte à part, dont le revêtement de stuc est presque entièrement tombé, elle est toute recouverte de peintures à personnages, accompagnées de quelques ornements ; et ces peintures nous reportent d’abord à la première moitié du second siècle ou à la fin du premier.
La crypte mesure plus de six mètres de long et autant de large, d’un bras à l’autre de la croix. La nef, rectangle irrégulier, a 0“ 88“ et 0'" 66 sur les côtés de l’entrée ; environ 1“ 16 pour l’entrée même, soit environ 2“ 70 sur ce côté tout entier; 3“ 44 sur le côté gauche ; 3“ 00 sur le côté droit. La voûte est un dôme ellipsoïde dont les extrémités reposent sür deux tranches de sphère, appuyées sur un grand arc s’avançant du fond du mur : triple ascension absidale oû l’imagination reconnaît èn germe les grandioses merveilles de Sainte-Sophie. La hauteur, à compter du sol primitif, abaissé au centre de la salle, mais conservé visiblement sur un des bords et dans un des bras de la croix, est d’environ 3“ jusqu’à la ^ naissance de la voûte, 3“ 50 jusqu’au centre. La hauteur est de quelques 30*= de plus au centre de la croix entre les niches. La crypte a été retournée vers la fin du troisième siècle. L’entrée était d’abord au côté opposé à l’église souterraine, et la nef actuelle foi*mait le sanctuaire. Une porte a été percée dans le mur du fond, en mutilant une des figures peintes sur le mur. Elle n’a pas été placée
LA CAPPELLA GRECA
au milieu, mais ajustée de manière à présenter au-dessus du cintre de la porte un grand buste conservé de la peinture et^ sur les côtés, les figures correspondantes du tableau. Un dôme, orné de peintures, aujourd’hui méconnaissables^ sauf une orante à l’un des pendentifs, et trois niches autour du dôme, celle de gauche ayant pour fond un mur qui ferme l’ancienne entrée, sont devenus alors le sanctuaire. En retournant de nouveau la crypte et en défonçant l’une ou peutêtre les deux niches des bras de croix, pour faire un couloir aboutissant à l’escalier par un étroit circuit qui dérobait l’entrée du lieu saint, on a la crypte primitive.
Les fossoyeurs modernes, ayant remarqué dans la niche de droite deux inscriptions grecques tracées au minium : « OêpijAoç NEctopiavri « ixaxapux YXuy.uTar/1, Obrimos à Nestoriaiié bienheureuse, très-chère — « Oêpiao; îlaXXaSioj yÀujtuxaTOJ av£'fi03 cuvaxoÀacxY) ixvrijj.rii xapiv, ObrimOS à la « mémoire de Palladios, son très-cher cousin et compagnon d'étude, » ont appelé cette crypte cappella greca; et ce nom lui est resté d’autant plus aisément que ses peintures rappellent bien celles de Pompé! et ont un air grec qu’on ne rencontre nulle part ailleurs dans les catacombes.
Il ne me paraît pas impossible ni même très difficile de savoir le nom historique de ces deux cryptes magnifiques, et peut-être le nom respectif de chacune.
La cappella greca, d’après M. de Rossi, est « la crypte centrale ‘ » de « la région centrale et primordiale ’ » du cimetière de Priscille, du « centre primordial où l’excavation commença L » G’est donc la chambre de Pndens, ou celle d’Aquila et Prisca, ou une chambre très prochaine de celles-là. La splendeur exceptionnelle de la cappella greca, le culte qui s’est fait auprès et dedans nous disent même assez que c’est une des deux, ou une chambre attenant à l’une des deux, et que la seconde chambre, d’une splendeur diverse, mais pareille, est l’autre. Or voici que des conjectures si plausibles sont confirmées par des indications positives. Le pèlerin qui, entre 625 et 638, visita les cimetières de Rome, venant au cimetière de
• Imrnag., p. 10.
- Bullet., 1870, p. 56.
^ Immag., p. 18.
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Priscille, desç,^^idit de la basilique de Saint-Sylvestre, où il vit le tombeau de ce pape, à ses pieds saint Syrice^ à droite saint Célestiii et saint Marcel, ailleurs les martyrs Philippe et Félix, dans la catacombe. Là, il dit avoir rencontré saint Grescentius [lisez Crescention), martyr, en une vaste crypte qu’il appelle caverne, spelunca : c’est le cuhiculum clarum des Actes. Puis il ajoute : (( En une autre, » sainte Prisque, martyre, repose^, et Fimitis [lisez Symetrius) dans » un cuhiculum^ quand vous sortez, et, en une autre caverne, sainte » Pudentienne, martyre^ et Praxède : Et in spelunca Grescentius, » martir, et in altéra S. Prisca, martyr, et Fimitis pausat in cubiculo » quando exeas et in altéra S. Potenciana, martyr, et Praxidis ‘ » L’auteur de la Notitia portarum, viarum, ecclesiarum circa urbem Romam, qui écrit entre 648 et 682, a vu les choses de même. : Deinde basilica S. Silvestri... et prope Paulus et Crescentianus, Prisca et Semetrius, Praxedis, P otentiana pansant Voilà bien les
deux sanctuaires illustres que nous rencontrons près de l’escalier antique, quando exeas : la cappella greca et la petite basilique revêtue de marbre ; et puisque Pudentienne et Praxède sont ici d’un côté, Prisca la martyre, de l’autre, qui a dû être inhumée près d’Aquila et Prisca ses ancêtres, comment ne pas être frappé de l’identité ?
L’inspection de la région centrale du cimetière confirme bien cette hypothèse. La partie du plan publiée par M. Michel de Rossi ^ offre à quelques 30 mètres à l’ouest de la cappella greca, près du puits antique par où on tirait la pouzzolane et dont les chrétiens ont fait un lucernaire, deux escaliers. L’un aboutit près d’une petite basilique d’environ 4 m. 1^2 de long, qui pourrait bien être une des spelunca du pèlerin ; mais je n’en vois pas une seconde. Il en est de même de l’autre escalier. Il n’y a rien là d’ailleurs des constructions grandioses qu’on a droit d’attendre au lieu des sépultures des Pudens, des martyrs Symetrius et Prisca;, d’Aquila et Prisca ; et il n’est pas naturel qu’elles aient été placées si près du puits par où les ouvriers ont dù continuer plus ou moins longtemps leurs travaux.
‘ itoma soit. , t. I, p., 176.
2 Ibid., p. 177.
® Ibid., 1. 1, analisi, p, 32.
LA CAPPELLA GRECA
Elles sont bien à quelque distance de là, en se rapprochant de la voie Salare, aux bouts de la grande église souterraine qui les réunit.
Mais où était la chambre de Prisca, où celles de Pudentienne et Praxède, vues par le pèlerin, près de l’escalier? Peut-être pourronsnous le savoir aussi.
M. de Rossi, parlant de la basilique de Saint-Sylvestre et de ses ruines, dit : (( L’emplacement que ces ruines couvraient corres- » pond exactement à la région du souterrain où se voit notre pein- » ture : je l’ai constaté moi-même ». Il s’agit de la peinture de la Vierge contemporaine des peintures de la cappella greca \ Or, le
' Immagini, p. 18. — Bosio a vu ces ruines, et ses indications nous amènent à placer là la basilique de Saint-Sylvestre. Un des deux lucernaires voisins qu’il indique se retrouve k quelques mètres au nord du cubiculum de la Vierge, à l’ouest de la cappella greca. Voici son précieux texte omis par Aringhi :
« Entrandosi dunque in questa Vigna (de’ Guppeis), per il cancello, che stà sopra la strada maestra Salaria, si scorgono à mano destra moite muraglie, e vestigii di fabriche antiche, tutte coperte d’edera ; le quali dimostrano esser state d’una chiesa, vedendosi li vestigii délia tribuna e delle cappelle : e crediamo fosse la Chiesa del Cimitei io, da alcuni chiamato di S. Silvestro ; délia quale di sopra habbiamo fatto mentione : e poco lontano dalli medesimi vestigii di fabriche verso la medesima mano destra, si trova l’adito del Cimiterio trà le rovine di certe muraglie, parimente coperte d’edera ; di maniera, che ditlicilmente si protrebbe ritrovare da chi non havesse la prattica. Si trova trà le medesime una semita, che va scendendo alquanto à basso, e poi arriva ad un piano (se bene molto ripieno di terra) dove si trovano due bocche del Cimiterio, arabidue verso Occidente ; e crediamo, che siano gli antichi aditi di esso Cimiterio : percioche nel principio d’una di esse bocche, vi trovammo un cubicolo tutto stuccato ; in messo délia volta del quale è un spiraglio quadro da ricever il lume, ancor hoggidi aperto ; etquindi poco lontano si vede un altro simile spiraglio nell’ istessa volta ; pero chiuso, e di forma rotonda, di palmi sei in circadi circonferenza. Intorno a detto cubicolo si vedono alcuni aditi che rispondono nel Cimiterio ; ripieni pero di maniera, che ci risolvemmo di lasciar questa bocca e tentar d’entrar per l’altra che (corne habbiamo detto) e quivi antiqua; la quale consiste in un pertugio cavato nel tufo, che ritrovammo angustissimo, etc. (p. 533). »
Ce texte démontre bien que la basilique de Saint-Sylvestre était à l’ouest de la cappella greca., et ainsi que le pèlerin du septième siècle, descendant de cette basilique, a dû rencontrer la cappella avant la petite basilique souterraine. C’est donc, nous l'allons dire, k la cappella qu’il faut attribuer les sépultures de Prisca et de Symétrius, à la petite basilique celles de Pudentienne et Praxède.
C’est le 19 octobre 1591 que Bosio pénétra, à travers les ruines do la basilique de Saint-Sylvestre, dans le cimetière de Priscille.
Gapella Greca. — Flanche- 1