CHAPITRE XXXI
SUSANNE SYMBOLIQUE. — TYPE DE l’ÉGLISE MILITANTE, —
DE l’église triomphante.
« Siisanne était le type anticipé de l’Église, 'H Soiaâwa Ti-posTUTtotlTo « eU r/jv lùxX'/iaîav, » Hous a dit S. Ilippolyte. Nous avons assez vu, sur les fresques de la capella greca et dans les textes de cet ancien docteur romain qui y répondent avec un si remarquable accord, comment Susanne est le type de l’Eglise militante. Les fresques des catacombes romaines, les sarcophages et les monuments divers de Rome et des Gaules nous ont montré, avec une abondance trop peu soupçonnée, des représentations de ce type capital.
A tant de preuves textuelles et à l’évidence qui frappe à simple vue tout œil un peu sagace et théologien, j’ajouterai une observation. S’il est certain que ces figures historiques des catacombes, Noé et sa colombe elle-même. Moïse, Isaac, les trois Hébreux de la fournaise, Daniel de la fosse aux lions sont des figures symboliques du Christ, comment la figure féminine, qu’on trouve unique d’abord parmi ces figures viriles, Susanue, ne figurerait-elle -pas l’Église? Comment cette Orante qui fait un groupe reconnu classique avec le Bon-Pasteur ne serait-elle pas son aide semblable à lui *, l’Épouse de l’Époux du divin Cantique, l’éternelle Sulamite de l’éternel Salomon ?
Précisément une des chambres des sacrements du cimetière de Saint-Calixte présente, sur une fresque du temps environ de ce pape, une Orante, pareille à Susanne, devant la table où le prêtre consacre l’Eucharistie ^ C’est l’Église, l’assemblée des fidèles personnifiée, personne n’en doute. La mosaïque du dessus intérieur de la
‘ Gen., II, 18.
® Rom. soit,, t. II, tav. XVI.
LA CAPPELLA GRECA
porte de Sainte-Sabine, exécutée vers l’an 424, par S. Célestin I", nous montre, au-dessous de S. Pierre, sur la tête duquel une main céleste porte l’Évangile, à côté des symboles des quatre Évangélistes, une femme, pareille à la Susanne que nous avons vue sur deux sarcophages romains ’, tenant un livre de la main gaucho, et faisant le geste de la profession de foi ou de l’enseignement de la main droite. On lit, sous ses pieds : ECCLESIA. EX CIRCVMCISIONE : c’est l’Église des, Juifs, avec son apôtre spécial, S. Pierre, à droite de l’entrée de l’église. De l’autre côté est une femme pareille : ECCLESIA EX GEN- TIBYS, l’église des Gentils, spécialement enseignée et dirigée par St Paul. Les deux forment l’Église catholique qu’on voit en sa double et identique image L
L’antique porte de Saint-Zénon de Vérone ira plus loin que cette )récieuse mosaïque du mur de la façade de Sainte-Sabine. « L’un des i, compartiments fait voir, entre deux arbres couverts de feuilles, « deux femmes allai tant, l’une deux poissons, l’autre deux enfants. On « peut voir là encore l’image des deux Églises \ » Clément d’Alexan- (jrie, qui appelle les chrétiens des « poissons chastes », ne les appelle-t-il pas aussitôt « do petits enfants, tendrement élevés par « leurs tendres bouches, et remplis de l’Esprit coulant en rosée de la « mamelle spirituelle *? » Un rouleau du XP ou du XIP siècle, contenant YUspuUet pour la bénédiction du cierge pascal, nous présente enfin cette Orante avec son nom simple et net sur la tête ; ECCLESIA. Elle accompagne cette parole du cantique : (,< Lætetur Mater Eccle- « sia., que -l’Église Mère se réjouisse »
J’ajouterai une preuve tirée de rapprochements non signalés; encore et qui vraiment s’imposent. Sur le sarcophage d’Arles qui contient l’histoire de Susanne en résumé, on ne voit à la zone supérieure que cette histoire et la passion du Christ : il comparait au tribunal de Pilate comme Susanne à celui de Daniel, les deux tribunaux faisant parallélisme et étant en vis-à-vis aux bords de la zône. Se peut-il que Susanne ne soit pas ici l’Église, le Christ disant
1 Ici, pl. XV, 11, 14.
^ Ciampini, t. I, tav. XLVIII.
® M. Mai tigiiy, article Poisson,,. 2^ édit., p. 65B-,
‘ Pœdag., 1. III, Hymne au Christ Sauveur, t. VIII, col. 681, 684.
® Rom. soit., t. I, p. 348.
LA CAPl'ELLA GRECA
à ses Apôtres, la veille de sa passion, en parlant de ceux qui sont du monde : S’t/s m’ont persécuté, ils vous persécuteront *, et le grand Apôtre écrivant :/(? complète clans ma chair ce r^ui mancpie des souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église Sur un autre sarcophage d Arles, déjà cité, le Christ Bon-Pasteur, qui a à sa gauche rOrante Susanne entre deux arbres et deux oiseaux lui faisant fête, a à droite Pierre arrêté par les deux Juifs de Caiphe oud’Hérode ^ ; n’est-ce pas TEpouse du Christ en regard de son Vicaire, l’Église et le Chef de l’Église? Sur deux sarcophages, l’un du cimetière d’Ostrien \ l’autre d’un autre cimetière romain Susanne, entre les deux vieillards, est à côté de Pierre, entre les deux sbires de Caïphe caractérisés par leurs béretsjuifs. Sur un troisième de la voie Appienne®, les deux groupes sontaux côtés du Christ guérissant riiémorrhoïsse et regardant du côté de Susanne. Le parallélisme saisit le regard; et, maintes fois répétés ailleurs, les deux groupes des persécuteurs de Susanne et des persécuteurs de Pierre ont un air de famille, et, si j’ose dire, de rhytme, qui les rapproche forcément dans l’imagination pour les unir dogmati([uemont dans la pensée. Pierre tient à Susaiine comme Susanne et Pierre tiennent au Christ. Pierre est la pierre qui porte l’Eglise du Christ, Susanne est cette Eglise elle-même.
L’Église, ici-bas, a des triomphes dont celui de Susanne est le type cent fois célébré, depuis la cappella ÿrecajusqu’à la coupe deDoclea, où on lit SVSANA DE FALSO CHEMINE {liberata est) sur la tête de rOrante splendidement parée et chantant l’hymne de la jubilation. Mais ces triomphes ne sont que des haltes au sein des batailles. L’Eglise militante, c’est le nom de l’Église en ce monde : c’est ailleurs qu'elle s’appelle l’Église triomphante.
Triomphante aussi bien que militante, l’Église a pour type Susanne.
C’est dans le paradis, h tS Trapaocîijw \ qu’ après Ève vaincue Susanne
* Joan., XV. 20.
» I Col., I, 24
’ Ici, pl. XV, 17.
^ Aringhi, t. II, p. 163 — Ici, pl. XVI, 6.
® Buonarroti, Oiservazioni, p. 1, 5. — Le groupe de Susanne est ici. ni. XV, 6.
® Aringhi, t. I, p. 615.
Dan., XIII, 8, 15, 35.
LA CAPPiCLLA GREC A
a été victorieuse. Or ce paradis de l’époux de Susanne, qui était au bord de l’Euphrate comme le paradis même qu’avait planté Dieu, ce paradis terrestre, u’est-ce pas la meilleure image, celle précisément que les Livres saints ont consacrée, du Paradis céleste Ue sais, dit S. Paul, parlant de lui-même, homme... ravi au troisième ciel... et je sais de cet homme qu'il a été ravi au Paradis '. Et le Christ parlant du ciel, au sein du ciel même, ne dit-il pas ; le Paradis de mon Dieu ^ ? Aussi Susanne que nous avons vue au milieu des arbres àu. paradis, soit en face du Bon-Pasteur, soitseule, et alors sous des vêtements de gloire, nous a-t-elle fait entrevoir non plus seulement l’Eglise des aînés, des privilégiés, de la race élue ^ Ecclesiam primitivorum, qui est pèlerine sur la terre, mais l’Eglise des aînés qui sont inscrits dans le ciel *. Remettons sous nos yeux tel sarcophage d’Arles, la coupe de Podgorilza, tel fond de coupe romaine, la patène de Cologne, la cassette de Brescia : n’est-ce pas en Susanne l’apparition de l’Eglise triomphante? Faites attention au paradis de la cassette de Brescia. Il n’y a pins de serpent dans ce paradis. Susanno, entre les arbres, contemple à l’aise le mystique Jonas couché, magnifique et radieux, sous l’ombrage. Daniel, qui fait pendant à Susanne, tue le serpent. « Le serpent à son tour périra, Occidet et (( serpens», chantait Virgile, écho de l’antique Orient qui se souvenait bien des promesses faites au Paradis où périt le genre humain ^ S. Jeanécrit de même, en parlant de la victoire de Michel et de ses anges sur le Dragon et les siens, qui a commencé avec le Christ, aux jours mêmes de Virgile: Leur place ne se trouva plus dans le ciel, et il fut jeté bas ce grand Dragon, cet antique Serpent qui est appelé le Diable et Satan ®.
Mais nous allons, c’est notre espérance, reconnaître trois images plus spécialement expresses, et dans des conditions pleines de charme et de bel enseignement, de Susanne type de l’Église triomphante.
‘ II Cor., XII, 2-4.
^ Apoc., Il, 7.
3 I Petr., II, 9.
’* Ilebr., XII, 23.
® Eclog. , IV. V. 2i.
8 Apoc., XII, 8, 9.
légende de la planche XVI.
1. Coupe de verre gravée de 0™ 24' de diamètre, trouvée à Podgoritza, en Albanie, représen-
tant Susanne, Orante triomphante, avec la légende ; Svsana de falso cremine. BuUetino, 'I8^7, tav. V.
2. Susanne triomphante, sur un fond de coupe de verre venant de Rome. R. P. Garucci,
Vetri, tav. I, 3.
3. Susanne triomphante, sur une patène de verre trouvée à Cologne. Bulletino, 4864, p. 89.
4. P’ace postérieure de la Cassette de Brescia, consacrée a l’Eglise et représentant quatre scènes
de l’histoire de Susanne. — D’après une photographie prise sur l’original.
3, Sarcophage d’Arles représentant la tentation et la délivrance de Susanne. M. Le Blant, pl. VIII.
6. Susanne entre les deux vieillards, à côté de S. Pierre entre deux Juifs qui l’arrêtent. —
Sarcophage du cimetière d’Ostrien. Aringhi, t. II, p. 163.
7. Orante entre deux brebis, gravée sur une pierre tombale d’une nécropole du II' siècle,
faisant partie du cimetière de Saint-Calixte : elle nous paraît représenter l’Église. M. de Rossi, Rom. soit., t. II., tav. XLIX, 14.
8. Gemme annulaire représentant l’Église sous la lorme d’une colonne entre deux brebis. R. P.
Garucci, Hagioglijpta, p. 222.
9. Rehecca, conduisant son troupeau, figure de l’Eglise, sur la Cassette de Brescia. — D’après
une photographie prise sur l’original.
10. Le sarco|ihage de la Gayole, du II' siècle. — D’après M. Le Blant, Sarcophages d’Arles,
pl. XXXIV.
11. Le buste du défunt entre le Bon-Pasteur et l’Église sur un sarcophage d’Arles. M. Le Blant,
pl. XVI.
12. Daniel, nouvel Adam, dans le Paradis. — Médaillon de la patène de Cologne. R. P. Garucci,
Vetri, tav I, 7.
13. Susanne, nouvelle Eve, dans le Paradis. — Cornaline du musée Rircher. R. P. Garrucci,
Vetri, tav. III, 7.
14. Daniel priant à Babylone; Nabuchodonosor, grand arbre brisé, et bœuf couché dans la
prairie. — Fond de coupe de verre. R. P. Garucci, Sioria délia Arle Crist., Pitture, Vetri, tav. CLXIX, 4.
13. Orante entre deux- oliviers sur la pierre tombale de Cœsidius Faustinus, figurant l’âme du défunt, ou peut-être Susanne, c’est-à-dire l’Église triomphante. BuUetino,. 1878, tav. 11, 3.
16. Eros et Psyché, au centre du sarcophage du chrétien Zacinius. D’Agincourt, t. IV, Sculpture, pl. IV, 3, 5.
47. Sarcophage du cimetière de Prétextât. Le char vainqueur au cirque. La vendange. Deux époux au milieu de leur famille, chantent les louanges du Bon-Pasteur. Dottari, t. I, p. l’22, 12o.