CAPPELLA GRECA - PLANCHE XVI
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LA CAPPELLA GRECA
I. La première a été appelée par M. de Rossi, au moment où il l’a produite dans le second volume de la Roma sotterranea, « une si rare image ‘ ».
Dans une petite nécropole, attenant aux cryptes antiques de Lucine, du cimetière de Saint-Galixte — nécropole dont « les premières « origines, dit M. de Rossi, me semblent ou du même temps, ou peut- « être encore plus anciennes que celles de Varea prima Callixti que « j’ai fixées à l’époque environ de Commode, vers la fin du second « siècle ^ — sur une plaque cémétériale. . . l’Orante apparaît au milieu « de deux brebis comme le Pasteur ^» L’image est tracée au poinçon seulement. Symbolise-t-elle l’âme du défunt ou de la défunte, ou bien l’Église, la Mater Ecclesia? L’illustre archéologue romain dit de ce groupe symbolique : « Étant ici propre à une tombe, il me paraît « faire allusion à la défunte comme fait une image semblable, une « Orante virile, mentionnée plus haut. » Il parle d’une Orante virile, du IV® siècle avancé, qu’il a décrite ainsi :
« La figure Orante virile du défunt (...) ORIVS est accompagnée de beaucoup de symboles : la couronne ornée de leinnisques près de la tête, la colombe volant au défunt avec le rameau d'olivier, un stylet, un ustensile que j’appellerais un pugillaire, si le trou de la serrure ne m’y faisait reconnaître une ciste, un agneau aux pieds. Des symboles pareils devaient être représentés sur l’autre côté perdu de la figure Orante. Il est rare, mais ce n’est pas chose nouvelle, que des agneaux soient représentés aux pieds des figures Orantes féminines ou viriles ; et ici il est très clair que l’Orante est le défunt arrivé à lacouronnede l’éternelle vie ; l’agneau qui est à ses pieds signifie, à mon avis, qu’il fut du troupeau mystique du Christ *. »
Ainsi, la « si rare image » de l’Orante féminine ne serait que celle d’une défunte anonyme. Le maître me periaettra-t-il de proposer l’explication sur laquelle il a hésité si longtemps et de revendiquer pour l’Église une de ses représentations primordiales, également grandiose et ravissante?
Le groupe de l’Orante et de l’agneau ne signifie pas toujours, loin de là, que le défunt soit une des brebis du Christ, choisie pour
‘ T. II, p. 324.
T. HI, p. 317.
T. II, p. 324 ; tav. XLIX, 14. - Ici pl. XVI, 7.
* T. III, p. 289.
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son bercail éternel. Les parents de sainte Àgnès, faisant des veilles à son tombeau « voient une armée de vierges qui passaient, toutes « vêtues de robes tramantes tissues d’or, au sein d’une immense lu- « mière ; et parmi elles ils voient la bienheureuse Agnès, brillante « sous une robe pareille, et à sa droite un agneau debout plus « blanc que la neige'.» Cet agneau n’était pas un symbole d’Agnès. C’était V A cjne au de Dieu, suivi du corps d’élite de ses élus, comme S. Jean l’a contemplé dans sa vision : Ils sorit vierges, ils suivent V Agneau partout où il va ^ ; c’était ce « Jésus couronne des Vierges » à qui l’Église chante : « Partout où vous allez, les Vierges suivent « et vont après vous, chantant et faisant entendre de doux hymnes b>. C’était celui à qui chaque année, au tombeau de sainte Agnès, pour la bénédiction des agneaux dont la laine deviendra le pallium du Vicaire du Christ et des archevêques participant à son honneur, l’Église dit cette antienne : « Un agneau plus blanc que la neige, le « Christ, se tenant à la droite d’Agnès se la consacra pour épouse « et martyre \ » Ainsi un fragment de marbre, qui paraît avoir appartenu à l’autel d’une église de Milan, vers le V® siècle, présente ces premiers martyrs de la cité, dès les jours de Néron, Nazaire et Celse, en buste, chacun avec un agneau devant soi, qui est en marche ; et, avec les deux noms des martyrs en grec, on lit deux fois : « O AIINOC O V(ut) OC TOT 0V, l’Agneau, le Fils de Dieu ^ » En conséquence, l’agneau qui est sous une ancre cruciforme, avec une colombe tenant le rameau d’olivier aux serres, sur l’inscription de FAVSTINIANVM, des cryptes de Lucine ®, me paraît être le Christ — l’ancre, qui dessine un cùi, désignant le Christ encore en même temps que la croix, et la colombe désignant l’Esprit-Saint qui a ressuscité le Christ, ou plutôt le Christ ressuscité lui-même. L’agneau qui est entre deux monogrammes constantiniens du Christ sous l’épitaphe :
^ Actes, XIV.
* Apoc., XIV, 4.
^ Hymne de l’office des Vierges du Bréviaire romain.
‘ Stans a dextris ejus agnus nive candidior, Christus sibi sponsam et martyrem consecravit.
® Bugati, Memorie storico-criliche intorno le reliquie ed il culto di S. Celso martire, in Milano, 1782, p. 1, p. 78 sqq.
® Roma soit., t. I, tav, XX, 1; p. 345.
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« Januarius, très innocent, en paix, » trouvée dans un cimetière voisin *, doit être pareillement le Christ. Je ne nie pas que l’agneau ne rappelle l’innocence d’Agnès ou de Januarius, puisque deux épitaphes romaines portent ailleurs : « Florent, heureux petit agneau, « Félix agxeglvs, de Dieu " — Laurent, âme innocente, innox, agneau « sans tâche ^ » et l’agneau fait peut-être allusion au martyre de Nazaire et de Celse. Mais, dans les deux premiers cas au moins, c’est positivement le Christ qu"il représente.
L’agneau peut désigner aussi l’élu à la béatitude céleste. Le Christ, parlant des élus, disait la semaine de sa mort : Le Fils de l’homme... placera les brebis à sa droite *. Prudence fait dire de luimême au Christ par le martyr Romanus, auquel il a consacré ses vers : « Qu’il soit un agneau à la droite, qu’on le revête de la toi- « son, sit dexter agnns, induatur vellere ^ n Florent et Laurent sont de ces élus; et ainsi un Rextrianus d’Aix-en-Provence dont l’épitaphe du commeneement du VI® siècle contient ces lignes :
+ DEXTRIAN V S • NOMINE YOCITATAVS (sic) IN VITA NEC. INMERITO. NAM TVO SIC. MYNERE. CRISTE.
DEXTRIS. TIRE NVNC FIDE ADSISTIT. IN AGNIS ÆTERNYM. SPERANS. TE DME. LARGIENTE DONYM «
ic Dextrianiis {homme de droite), appelé de ce nom durant sa vie, et non à tort, car, par votre faveur, ô Christ, sa foi l’a ainsi placé maintenant à côté de vous parmi les agneaux de droite, espérant de votre largesse. Seigneur, le don éternel. »
* Boldetti, p. 365, sous l’indication : nel cimitero di Calisto, e di Pretestato,
* M. Perret, t. VI, p. 49.
* Boldetti, p. 408.
't Matth., XXV, 33.
® Peristephanon, X, v. 1140.
* M. Le Blant, Inscript, chrét., t. Il, p. 489.
LA CAPPELLA GREC A
Le défunt dira donc au Sauveur dans la séquence Diès îræ, du XIII® siècle : « Donnez-moi place parmi les brebis et séparez-moi des « boucs, me plaçant au côté droit. »
Mais l’agneau à la droite du Christ ne prouve pas absolument l’identité de l’agneau et de l’Orante groupés ensemble. Je në trouve aucune preuve directe et décisive de cette identité. Deux exemples certains, sans parler des probables, nous ayant montré dans un groupe de ce genre le Christ et le défunt, il faudrait bien plutôt voir, au lieu du défunt, le Cbrist dans l’agneau qui est debout à droite de l’Orante... ORIVS, comme le Christ était apparu en effet à droite d’Agnès. Et peut-être n’est-ce là qu’une réminiscence d’une vision si célèbre dans l’Église romaine qu’elle en fait encore, et tout l'univers avec elle, la fête, dite Sanctæ Agnetis secundo.
Quoi qu’il en soit, près de l’Orante... ORIVS, il paraît n’y avoir eu que le seul agneau que nous voyons : toute l’épitaphe est de son côté, et rOrante semble bien terminer le tableau de l’autre. Ainsi, sur une fresque du cimetière d’Ostrien, il n’y a qu’une colombe près d’une Orante féminine, placée entre les cinq Vierges sages, d’un côté arrivant au festin nuptial, de l’autre y étant penchées sur des divans soit que la colombe désigne la défunte, soit qu’elle désigne l’Esprit-Saint ou le Christ, comme il est écrit : Et l'Esprit et l’Epouse disent : viens^.
Le cas de l’Orante qui nous occupe est différent. La brebis n’est pas unique. L’Orante est entre deux brebis, comme on voit d’ordinaire le Bon-Pasteur.
Or, précisément, nous trouvons sur une gemme annulaire, portant la légende : JANVARI VIVAS, l’Église, représentée par une colonne surmontée de l’Agneau divin, entre deux brebis, sur la tête de chacune desquelles vient la colombe de l’Esprit-Saint, souvenir du baptême du Christ, image de celui des chrétiens ^ ; et la mosaïque de l’église de Sainte-Pudentienne nous présente, à la fin du IV' siècle, Pierre, chef et type de l’Église, enseignant dans sa chaire, entre
* Aringhi, t. II, p. 199.
* Apoc., XXII, 17.
® R. P. Garucci, Hieroglypta, p. 222. — Ici, pl. XVI, 8.
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(leux brebis également Ces exemples ne sont pas contestés. J’en signalerai un antre qui ne me semble guère contestable et qui louche d’infiniment près noire « si rare image ». La voûte d’une chambre du cimetière de Sainte-Agnès présente, vers les angles, à la place primitive des Quatre-Saisons escortant le Bon-Pasteur, à cette place où les cryptes de Lucine montrent deux fois le Bon-Pasteur et deux fois l’Orante, c’est-à-dire l’Eglise, son Épouse, lui faisant vis-à-vis la voûte, dis-je, présente, se faisant face, deux Orantes viriles et deux Orantes féminines, escortées chacune de deux brebis \ L’Orante virile est une réminiscence frappante du Bon-Pasteur : et qu’est l’autre qu’une réminiscence aussi de l’Église?
L’Église est bergère, comme le Christ est pasteur. Le bercail du Christ est le bercail de l’Église ; et c’est le troupeau du Christ que l’Église paît. Pais mes agneaux, pais mes brebis, lui a dit le Christ en la personne de Pierre.
« Les autres Apôtres, dit saint Cyprien, étaient absolument ce qu’a été Pierre, gratifiés avec lui du même honneur et du même pouvoir; mais Fexorde part de l’unité, et la primauté est donnée à Pierre pour que l’Église du Christ soit démontrée une, et une sa chaire. Et tous sont pasteurs, et le troupeau apparaît un, tous les Apôtres devant le paître d’un consentement unanime, pour que l’Église du Christ soit démontrée une... Mère unique, considérable par les succès de sa fécondité... Épouse du Christ, incorruptible et pudique... C’est elle qui nous garde à Dieu, elle qui transmet au Royaume les fils qu’elle a engendrés... Il ne peut, dès maintenant, avoir Dieu pour Père, celui qui n’a pas l'Église pour Mère »
Aussi saint Justin^ qui enseignait à Rome, parlant de Rachel, dont on lit dans la Bible; Voici que Rachel, sa fdle (de Laban), vient avec son troupeau... Voici que Rachel venait avec les brebis de son père, car elle-même paissent un troupeau, avait-il dit au juif Tryphon : <(Lia est « votre peuple, c’est la Synagogue ; mais Rachel, c’est notre Église ° »; et, sous Constantin environ, la Cassette de Brescia, dans un de ses tableaux les plus charmants, présentera ainsi l’Église en Rachel
* BuUetino, 1867, tav. IV, 4.
- Rom. soit., t. I, tav. X.
® Aringhi, t. II, p. 183.
'• Liber de unilate Ecclesiœ. 4, 5, 6.
® Dialog. cum Tryph., 134; Genes., XXIX, 6, 9. Cf. Clem. Alex., Pœdag., X.
LA CAPPELLA GIIECA
bergère, Jacob pasteur figurant le Christ *. Origène, parlant de l’Epouse des Cantiques qui paît les troupeaux comme l’Époux, venait de dire : « Ce discours s’applique (ap^&lÎEi) aussi à l’Église ^ » Saint Augustin dira pareillement : « L’Eglise du Christ inter- « pelle ainsi son Époux: Apprends-moi donc où tu pais tes trouif. peaux., quelles hrehis t’appartiennent, quelle bergerie est là « que tu m’ordonnes d’aimer, à laquelle je dois m’associer ^ ». L’Église, c’est « la Yierge » rendue féconde par « l’Esprit » dont parle saint Ilippolyle * ; « la Yierge-Mère » que célèbrent les fidèles de Yienne et de Lyon, compagnons des martyrs ; « la Mère » dont S. Damase signale « les pieuses entrailles, pia viscera Matris^ »; la Jérusalem d’en haut, qui est notre Mère, comme l’a qualifiée tout d’abord saint Paul \ Mais ses enfants sont des agneaux, remontant du lavoir * du Baptême, comme V Agneau de Dieu qu’a enfanté la Yierge-Mère, type de l’Église, Marie; et le chef de l’Église, Pierre, les dénomme bien des brebis, oves
Ici donc, sur notre pierre tombale, où il y a deux brebis aux côtés de rOrante comme aux cotés du Bon Pasteur; ici où l’Orante a une grandeur et une beauté vraiment divine, où, dans sa marche de céleste pèlerine, elle rappelle, mais avec une ineffable sainteté, Vet vera incessu patuit Dea du poète romain ; ici, où les brebis ne sont pas à côté d’elle, comme ses compagnes ou ses images, mais derrière, comme des enfants pressés au bord de sa tunique maternelle ; ici, où elles lèvent vers sa tète de matrone auguste des têtes si attentives, si dociles, si aimantes; ici, où elles sont si visiblement les brebis dont parle le Christ qui écoutent la voix du Pasteur et le suivent qui ne reconnaîtrait l’Église ?
1 Ici, pl. XVI, 9.
* Pair, grœc., t. XVIII, col. 257.
3 Sermo CXXXVIIl, 10. - Edit. Bened.
* De Christo et Antechristo, 45; Patrol. grœc., t. X, col. 764.
* Patrol. grœc., t. XX, col. 425.
® liom. sott., t. II, p. 26.
’ Gai., IV. 26.
s Gant., VI, 5.
» I Pet., II, 25.
Æneid., I, 409.
" Joan., X, 3, 4.
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Il y a d’autant moins à hésiter que ces brebis sont au nombre de deux et en pendant, comme on les voit sans cesse aux côtés du Bon-Pasteur, et une fois aux cotés du cippe et du vase de lait figurant l’autel eucharistique comme on voit les deux colombes aux bords du vase eucharistique ou auprès du monogramme du Christ, comme on voit les deux poissons se jouant autour de l’ancre, image du Christ et variante de sou monogramme, comme on voit enfin les deux Crantes aux côtés du Christ ^ ou lui faisant vis-à-vis Ces deux brebis représentent ainsi « l’Église de la Circoncision » et « l’Église des Gentils », ainsi que nous avons lu sur la tête de deux Crantes parallèles. Et alors que peut être cette Crante entre deux brebis, les dominant d'une hauteur comme d’une majesté surhumaine, et semblant les conduire comme des disciples, sinonl’Église, l’Epouse du Bon-Pasteur, dont elle occupe si parfaitement la place? Nous faisons les fonctions d’ ambassadeurs pour le Christ, disait S. Paul C’est ce qui paraît en l’Crante. Si la colonne de l'Église portant l’Agneau divin, de l’Église du Dieu vivant, colonne et soutien de la vérité"^', comme Eappelle S. Paul, se voit ailleurs entre nos deux brebis, notre Crante n’est-elle pas cette mystique colonne ?
Il est vrai que l’épouse de Januarius, au cimetière de Domitille, est entre deux Crantes, accompagnées chacune de son agneau, et qu’aux cimetières d’Cstrien et de Sainte-Sotère nous trouvons le buste du défunt entre deux Crantes ®. C’est l’indication, à mon avis, que le défunt est au milieu des deux Églises des Juifs et des Gentils^ qu’il est reçu dans l’Église du Christ, plutôt que ce n’est la double image du défunt en Crante. Mais, quoi qu’il en soit, la grande Crante qui s’élève au-dessus des deux brebis ne peut nullement être rapprochée de ce défunt représenté entre deux Crantes par son épitaphe ou par son buste. Les deux sujets sont tout à fait dissemblables.
Ainsi tout nous porte à croire que la magnifique Crante, qui
’ Rom. soit., t. I, tav. XII.
^ Aringlii, t. I, p 579, 581, 585.
Uhid , p. 577.
MI Cor., V, ‘70.
M Tim., III, 15.
® Aringlii, t, II, p. 211; Rom. soit., t. III, tav. XXXIX,
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apparaît seule et sans nom de défunt sur une clôture de tombe, dans la petite nécropole contemporaine et voisine du noyau du cimetière de Saint-Calixte, vers la fin du second siècle, est l’image de l’Église. L’Église sert de marque distinctive à la tombe ; la tombe est à l’enseigne de l’Église, au milieu des deux brebis typiques des Juifs et des Gentils ; c’est la réalisation vivante de cette parole dite par le Bon-Pasteur aux Juifs de Jérusalem et si particulièrement accomplie par eux chez les Gentils de Rome : Et fai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail, et il faut que je les amène; et elles entendront ma voix et il n’q aura qu'un bercail et un pasteur L’Église romaine, par son évêque qui est le pasteur suprême de l’Église, est le centre de ce bercail; et il est naturel de rencontrer une image caractéristique de l’Église près du berceau de ce cimetière qui va être celui des papes du IIP siècle, consacré du nom du plus grand d’entre eux, saint Calixte.
C’est elle, l’Église, qu’une fresque de cette époque et de ce lieu nous a présentée deux fois Orante, en face de deux Bons-Pasteurs, portant ces deux brebis que le marbre gravé offre aux pieds de notre unique Orante ; ce sont les deux brebis que nous avons vues en même temps aux côtés d’un cippe portant le vase de lait et représentant l’autel eucharistique de l’Église, c’est-à-dire aux côtés de l’image encore de l’Église elle- même \
Le Boti-Pasteur au milieu de ses brebis qui, régulièrement et symboliquement, sont deux, apporte au défunt, sur la tombe duquel il paraît, l’assurance de son admission à l’éternel bercail. C’est ce que fait, au milieu des deux brebis, l’Orante, c’est-à-dire l’Eglise. De militante, elle est devenue ici triomphante ; et une épitaphe romaine, composée un peu après le milieu du IV® siècle avec des lambeaux de S. Cyprien, nous explique bien son attitude et son rôle :
« Magus, enfant innocent, tu as commencé déjà à être parmi les innocents. Qu’elle est gtable pour toi, cette vie où, revenant du monde, tu es reçu joyeux par l’Église-Mère ! Que l’on comprime les gémissements des poitrines! que l’on rentre les larmes des yeux ^ »
* Joan., X, 16.
* Cryptes de Lucine, Rom. soit., t. I, tav. X, XII.
^ M. de Rossi, De titulis christianis carlhaginiensibus. — Spicil. Solesm., t. III, p. 536.
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C’est ainsi, je le crois, qu’on béatifiait le défunt et qu’on consolait les vivants, en burinant sur cette antique tombe l’image de l’Église au milieu des joyeuses brebis du Christ ; Te lœtiim excipit Mater Ecclesia. C’est l’image indiquée par saint Paul lui-même, écrivant aux Hébreux pour soutenir leur défaillance : Vous vous êtes approchés... de la cité du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste... de l'Efjlise des premiers-nés, dont les noms sont inscrits dans le ciel
Susanne s’est donc transformée. Orante toujours et dans l’exaltation du triomphe, ses deux méchants acolythes ont disparu, ils ont fait place à deux aimables brebis. Les personnages symbolisés n’ont pas changé ; ce sont les Juifs et les Gentils encore ; mais de persécuteurs, ils sont devenus fidèles. Voici deux brebis pour deux loups aux côtés de Susanne. C’est l’Église avec ses deux familles d’élus, dont S. Paul dit : Dieu a placé le Christ comme tête sur toute l’Eglise qui est son corps et sa plénitude^ , mais l’Église dans les deux, comme le Christ ed établi par Dieu à sa droite, constituens ad dexteram in cœlestibus^. Encore une fois, c’est VEglise des premiers-nés, introduits dans leur héritage. On ne lit pas que Susanne qui, sur le midi, se promenait dans le paradis de son époux, ait été suivie de brebis familières. Mais l’Épouse des Cantiques qui,5i<r le midi cherchait son Époux, apparaît ainsi Pastourelle à la suite du Pasteur ; Rachel est auprès du puits avec ses brebis, dans la chaleur du jour, adhuc multum diei superest ^ ; et, l’innocence aimant l’innocence, Susanne tenant à Rachel avec qui on la trouve sur la Cassette de Brescia et à la Sulamite avec qui elle semble s’y fusionner, il était naturel de donner à Susanne les brebis qui lui appartenaient comme type de l’Église. Elles étaient nécessaires, d’autre part, pour représenter en Susanne triomphante l’Église du ciel, contre-partie du Bon-Pasteur, qui, sur les tombes, est continuellement placé dans le divin bercail, et qui a été vu même par la martyre Perpétue « au milieu d’un immense jardin, » qui est l’éternel Paradis. La
■ Hebr.,XII, 22. 23. ^
Ephes., I, 22, 23.
3 Ibid., I, 20.
* Gant., I, 6.
Gen., XXIX, 7.
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grande Orante aux deux brebis, l’Orante-Eglise, se rattache donc à Susanne et dérive de Susanne, si ce n’est Susanne elle-même.
Si l’on veut voir tout d’abord dans cette Orante-Église Rachel, la Rachel-Église de S. Justin et de la Cassette de Rrescia, j’y consentirai volontiers. Mais alors reconnaissons que cette Racliel-Orante, inconnue à la Bible, est une dérivation de Susanne-Orante. Les brebis sont de Rachel, mais les mains suppliantes sont de Susanne. En dernière analyse, il semble que Susanne et Rachel, venant Lune et l’autre de faire vis-à-vis au Christ, se rencontrent ici fondues en un seul type représentant l’Eglise qui prie Dieu et paît son peuple. Susanne a été complétée par Rachel ; et il reste vrai que le prototype de l’Eglise est toujours Susanne.
Je suis loin de nier que dans notre Orante, image de l’Eglise, il n’y ait une allusion au défunt où à la défunte et que les brebis du Christ ne représentent aussi leur innocence et le céleste troupeau où ils sont admis. Ce qui convient à l’Eglise convient à ses enfants. Mais il faut reconnaître d’abord le sens primordial, quand on a des raisons si spéciales pour le faire, et ne pas aller d’emblée au sens déi ivé. 11 se pourrait qu’un jour on trouvât un nom de défunt sur rOrante dans un groupe pareil au nôtre. Notre interprétation n'en serait point atteinte pour cela. Le défunt, en ce cas, aurait été substitué, mais avec une indication formelle, à l’Église. Ce n’en est pas moins elle que l’Orante a dû représenter originairement, puisque dans le répertoire biblique des catacombes, point de départ de tout symbolisme, l’Orante est Susanne, et que, tout nous l’indique, rOrante extraordinaire qui remplace le Bon-Pasteur entre les deux brebis, symboles du Judaïsme et de la Gentilité, est son Épouse, la mystique Susanne, l’Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de 'pareil, sainte et immaculée , dont S. Paul a dit que pour l'avoir telle devant ses yeux, le Christ s’est livré ci la mort goour elle, ut exhiberet ipse sihi gloriosam Ecclesiam L C’est en un mot l’Église-Pasteur, « l’Église-Mère » des Pères de l’Église marchant sur les traces de l’Écriture.
Passons au second monument bien plus important encore que le premier, et l’un des plus précieux de toute l’archéologie chrétienne.
Ephes., V, 25-27,
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n. Il s’agit du sarcophage que Peiresc, l’ami de Gassendi, a vu à la Gayole, petit prieuré dépendant de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille. 11 est maintenant à quelques kilomètres de la Gayole, au grand-séminaire de Brignoles, diocèse de Fréjus'. Il porte cette inscription que « l’indiction et la formule initiale ne permettent pas, « dit M. Le Blant, de faire remonter... plus haut que la fin du « V" siècle ;
HIC REOVIISCET IN PAGE BoNE MEMORIÂE SYAGRIA QYI OBIET XÏÏ KAL FEBRYARIAS INDIC VÎS^DECEMA
Mais Syagria n’est certainement pas le premier défunt déposé dans le sarcophage, celui du moins pour qui il a été sculpté. « Nous « avons sous les yeux, ajoute M. Le Blant, un monument unique « jusqu’à cette heure et qui, par la perfection de son travail, par l’anti- « qui té bien connue des symboles du Poisson et de l’Ancre, remonte « évidemment au milieu du troisième siècle » M. de Rossi, après avoir examiné avec soin, sur la photographie, le style des sculptures, n’hésite pas à faire remonter, il me l’a déclaré, ce monument au temps desAntonins. C’est, dit M. Marucchi, secrétaire des Conférences de la Société d' archéologie chrétienne à Rome, «le style du second « siècle environ ou du commencement du troisième L » Ce sarcophage prend place, avec l’épitaphe de Marseille, des frères Volusianus et Fortunatus, sous laquelle est une ancre droite pareille à la nôtre et celle d’iVubagne, deVetinaEunoetus, surmontée de l’ancre couchée et flanquée de deux poissons®, parmi les titres primitifs du christianisme en Provence. C’est avec le sarcophage de Livia Primitiva, où l’Ancre et le Poisson sont aux côtés du Bon-Pasteur^, le plus ancien des sarcophages chrétiens connus.
* Ici, pi XVI, 10, d’après la gravure donnée par M. Le Blant, Sarcophages d’Arles, pl. XXXIV.
^ Inscript, chrét. des Gaules, t. II, p. 498.
“ Revue des Sociétés savantes des départements, imlïet-aoù.t 1877, p. 167.
'* Séance du 28 avril 1878. Bullelino, 1879, p. 42.
® M. Le Blant, Insc. chrét., pl. 72, 437.
« lhid.,i. II, p 311.
’ Ici, pl. XI, 51.
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Mais combien le sarcophage gaulois dépasse en intérêt le sarcophage romain ! 11 embrasse en quatre scènes la théologie tout entière, de la piscine baptismale au Paradis céleste. Tout y est nouveau pournous et plus ou moins mystérieux. Une Orante, semblable à Susanne, apparaît entre deux arbres oùperchent des colombes, au milieu d’un troupeau de brebis. Un pêcheur est près d’elle. Le Bon-Pasteur lui fait pendant. 11 est debout, portant sa brebis, en face d’un homme de taille surhumaine, qui siège en dieu, ayant une brebis à coté de lui : un arbre, pareil à ceux de l’Orante, les sépare. Cette page, des plus considérables mais des plus énigmatiques de la Patrologie, réclame de nous une étude approfondie.
Peiresc n’y a vu ou entrevu que des images païennes, Jupiter, Serapis, l’oiseau Picus Martius. Non satisfait de cette explication, M. Le Blant a donné la suivante :
« Le pêcheur prenant à l’hameçon le poisson mystique, une ancre près de lui, rOrante debout entre les arbres du paradis où se posent des colombes, les brebis et le Bon-Pasteur, voilà ce que présente la plus grande partie du centre du tableau. Ce qui demeure entier du reste nous jette dans le paganisme : à gauche, c’est le buste du soleil orné d’une couronne semblable à celle que nous lui voyons sur une statuette d’argent doré publiée par Caylus ’ ; à droite, un personn ige assis, tenant une lance, et qui paraît être une de ces figures fréquentes sur les monuments antiques, bas-reliefs ou'vases peints et qui symbolisent le lieu où se passe la scène ; puis, comme pour achever la confusion des types, une brebis est près de ce personnage, comme on en voit une auprès du Bon -Pasteur.
Les anciens violateurs de la tombe, qui l’ont fracturée par le milieu, ont fait disparaître le buste d’une figure assise, la personne morte, sans doute, devant laquelle une autre plus petite, celle d’un enfant, était debout. Rien dans les monuments chrétiens ne rappelle ce groupe, et c’est chez les païens que nous retrouvons au contraire l’image de maîtres ou de parents assis de la sorte et enseignant.
Je ne sais donc aucune œuvre antique qui, plus clairement que notre marbre, porte l’empreinte de l’époque de transition où plus d’un esprit flottait indécis entre la foi du Christ et les anciennes croyances, où, selon la parole d’un Père témoin de ces écarts étranges, les artistes, même convertis, travaillaient indifféremment pour les adeptes des deux cultes
‘ Becueiî d’antiquités, t. VII, pl. LXXI. Voir, sur cette statuette, de Witte, Gazette archéologique, 1877, p. 82,
^ Revue des Sociétés savantes, p. 167. Cette appréciation est répétée et abrégée dans VÉtude sur les sarcophages d’Arles, p. IV.
LA CAPPELLA GRECA
Je ne puis, je l’avoue, me décider à voir ce « singulier mélange « d’images chrétiennes et païennes », comme dit M. Le Blant un peu plus haut , sur un monument dont assurément un chrétien a fourni la conception, quel qu’ait été le ciseau qui l’ait exécutée. L’Église luttait, au temps des persécutions^ avec une sainte jalousie contre tout ce qui ressentait le paganisme. Rien ne nous oblige à admettre ici une confusion dont on ne citerait pas, ou je me trompe, un second exemple. Ces bas-reliefs me paraissent trouver une explication convenable et même facile dans les textes du Nouveau-Testament, et en offrir une piquante et admirable illustration. J’y vois l’Enseignement chrétien, le Baptême, la Confirmation, l’Eucharistie, l’Église sur la terre, EÉglise dans le ciel, la Trinité. Me fais-je illusion?
Au centre du sarcophage, un enfant est debout devant un maître assis qui enseigne, Deux sarcophages chrétiens nous présentent à la même place un groupe semblable. Un docteur assis tient un livre ; une femme debout écoute, en soutenant, sur l’un des monuments^ sa tête de la main droite ‘. Ces deux femmes, cet enfant sont, comment en douter ? le défunt déposé dans le sarcophage. Mais pourquoi cette figure d^’enfant quand le cercueil est d’une personne adulte? 11 n’y a pas trop à s’en étonner. Le Christ, dans la scène de son baptême, est représenté en enfant ou adolescent sur un sarcophage romain % sur plusieurs monuments d’Arles ^ sur le dyptique d’ivoire de Milan É sur un des bas-reliefs d’ivoire de la chaire de Ravenne ^ pour ne citer que ces monuments. S. Pierre écrit à ses chrétiens d’Asie : Comme des enfants noueeaux-nés recherchez le lait spirituel et pur^ ; et Clément d’Alexandrie, dans le Pédagogue ou Instituteur des enfants, nom qu’il donne au Christ, l’appelle « Christ, conducteur des enfants. » et « petits enfants, »
ses disciples’’ Tel est le chrétien de notre sarcophage.
‘ R. P. Garucci, Storia délia Arte cristiana, tav. 370*, 370L
® Aringhi, t. II, p. 355.
3 M. Le Blant, pl. I, XII, XV, XXIX.
* Bugati, Memorie di S. Ceiso, tav. II.
^ Agnelli, Liber Pontificalis, Mutinæ, 1708, App. tab. F.
« I Pet., II, 1.
Pair, grœc., t. VIII, col. 681-4. Cf. Rom. soit., t. II, p. 329; tay. d’aggiunta G, D.
LA CAPPELLA GRECA
II semble que l’enfant reçoit de la main du docteur une tablette ou un livre, pareil au livre de la Loi que, sur les sarcophages, la main divine donne à Moise. On peut y voir le Symbole des Apôtres et l’Oraison dominicale dont la tradition était solennellement faite au catéchumène quelques jours avant son baptême. C’est la loi du Seigneur, que si souvent, sur les monuments, le Christ donne à Pierre, chef de son Eglise, et dont fait mention expresse la lampe baptismale de Yalerius Severus, l)aptisé probablement sous le nom d’Eutrope [l’homme aux bobines ?yiœw's) : « DOMINVS LEGEM DAT VALERIO « SE\ ERO EVTPiOPI YIYAS, le Seigneur donne la loi à Yalerius Seve- « rus : Eutrope vis M » C’est en abrégé l’Évangile que lajeune vierge Cécile (( portail toujours sur la poitrine ^ et sur la page sainte duquel S. Jérôme voulait que le sommeil surprit Eustochium Nous désirions avec ardeur, écrivait S. Paul aux Thessaloniciens, vous livrer non seulement rÉvan jile de Dieu, tradere vohis Evangelium Dei, mais encore nos âmes L S. Pierre, parlant de l’Évangile trahi par les apostats, disait : Ce saint mandat gui leur a été confié, eo, quod illis traditum est, sancto rnandato C’est la tradition du saint mandat que je crois reconnaître dans la scène centrale de notre tableau.
(Juel est le docteur assis qui en fait le dépôt? C’est évidemment l’évêque, peut-être le prêtre, le diacre, la diaconesse, agissant en son nom. A l’évêque appartenait celte chaire qui est le symbole de l’Eglise. 11 me semble impossible de ne voir ici que le siège d’un père ou d’une mère instruisant leur enfant, comme il se voit sur les sarcophages païens. La scène peut dériver de là, mais elle est plus élevée. Au cimetière de Priscille, nous avons reconnu Ileltias, que S. Ilippolyle qualifie « prêtre », assis sur la chaire de Moïse ® et enseignant la loi de l\ioise à sa fille Susanne. La tradition du sacré dépôt révèle ici l’Eglise et son représentant, l’évèque. Et qui représente l’évêque sinon le Christ? « Il est évident, écrit S. Ignace aux Ephé-
^ Bellori, Lucerne, part. III, tav. XXXI, p. 11.
- Paÿsio, ad init.
® Epist, XIII. Cf. E. Pievillout, le Concile de Nicôe d’après les textes coptes, 1873, p. 62. (E.xtrait du Journal asiatique, février-mars 1873.)
‘ I Thés., II, 8.
5 II Pet., II, 21.
« Matth., XXIII, 2.
LA CArPELLA GRECA
6ol
« siens, qu’il faut envisager l’évèquc comme le Seigneur lui-mème. « Vous n’écoutez pei'sonne autre que Jésus-Christ qui parle en vé- « rité » Ce Christ est le Pddnrjofjue du « petit enfant)) ; « le Sei- « gneur )> lui « donne la loi )) ; et ainsi est réalisé sa parole : Il est écrit dam les Prophètes : et ils seront tous dociles à Dieu
A gauche, comme en tête du sarcophage, est l’imago des trois sacrements de l’initiation chrétienne.
Un pêcheur, tenant son panier d’osier, tire do l’eau un grand poisson pris à rhameçon. On trouve, au vestibule du cimetière de Domitille, les restes d'une fresque du commencement du second siècle représentant ce pêcheur C 11 figure, à un siècle de là, dans une des chamhres des sacrements, au cimetière do Saint-Calixte ; et un pelit enfant est plongé par un homme dans l’eau même d'où le poisson est tiré Au quatrième siècle, on le voit sur un sarcophage du cimetière du Yalican qui a plus d’un rapport avec le notre ^ ; et une gemme de ce temps environ, éditée parVallarsi le présente tel à peu près qu’il est sur notre sarcophage même. C’est là évidemment ce que Tertullien, au premier mot de son traité du Baptême, appelle « l’heureux sacrement de notre eau, où, lavés des péchés de notre « ancienne cécité, nous sommes rendus libres, » et dont il dit quelques lignes plus loin : « Nous petits poissons, nos pisciculi, nous nais- « sons dans l’eau, à l’exemple de notre Poisson (ï/.O^V, Jésus-Christ. » Le pêcheur de notre sarcophage est tout d’abord le Christ. Il a le même costume que porte un peu plus loin le Bon-Pasteur, une simple tunique, courte, sans manches, laissant l’épaule à nu. S. Grégoire de Nazianze ’ et S. Basile de Séleucie * nous montrent le Christ pêcheur de poissons, c’est-à-dire d’hommes ; et ce dernier, ® S. Cy-
‘ § VI. Pair, grœc., t. V, col. 6i9. — Cf. l’arcosolium de Zositnianus, au cimetière de Cyriaque. Bullelino, 1876, tav. VIII, IX, p. 145 sq.
2 Joan., VI, 45; Is., LIV, 13.
^ J’ai reconnu encore ces restes en février 1879.
* Rom. soit., t. II, tav. XVI.
® Aringhi, t. I, p. 335.
® S. Hieron., Opéra, t. I, 18; R. P. Garucci, tlleroglypta, p. lit.
■' Orat. XXXI.
» Orat. XXII..
” Orat. XXIII.
LA CAPPELLA GRECA
rille de Jérusalem, ‘ et avant eux, Clément d’Alexandrie, ^ le montrent pêchant les poissons humains à l’hameçon soit de sa «parole», soit de sa « douce vie ». Ce dernier mot est de Clément, le premier de S. Basile. Mais le pêcheur est aussi le ministre du Christ, le Christ baptisant quand Pierre ou Paul baptise, selon le mot deS. Augustin, et le Christ ayant dit au pêcheur Pierre, en l’instituant chef du ministère sacré : Dorénavant tu seras preneur d’homme ^
Le poisson, c’est toujours l’homme: Nos pisciculi. Ici c’est le défunt, sans doute. Comme à l’une des cliambres des sacrements, on voit le fidèle d’un côté en poisson, de l’autre en enfant. Mais avec les « petits poissons» Tertullien nous fait voir « notre poisson «par excellence, leur type dans leur naissance au sein de l’eau, « Jésus- Christ. » C’est le Poisson « grand de toutes manières, -rrîijLixsYeQvi, » comme l’appelait avant Tertullien, S.Abercius, évêque d’flierapolis L Et eu effet, c’est un grand poisson que notre sarcophage présente tiré de l’eau. Le Christ est ici avec le chrétien, et avant le chrétien lui-même.
Au-dessus de ces eaux baptismales d’où sort le poisson mystique, on aperçoit dans le ciel le buste classique du soleil, couronné de rayons et paré de la chlamyde. Sur un sarcophage du cimetière du Vatican, du quatrième siècle environ, il apparaît ainsi dans un grand nimbe, qui est son disque, faisant vis-à-vis à la Tempête personnifiée par un Génie saisi d’effroi à son aspect. Il est au-dessus du navire d’où on précipite Jouas dans la mer, mer baptismale d’où le pêcheur mystique tire à la ligne les mystiques poissons Le Baptême est appelé par les Pères « illumination, otoTiffpiôî, ® » ;
les baptisés sont dits « illuminés, illuminati ® »; et déjà
' Procatech., IV.
- Pœdag., 1. III, ad fin., col. 681.
3 Luc. V, 10.
* Spicil. Solesm., t. III, p. 533.
^ Aringhi, t. I, p. 335; Buoiiarroti, Vctri, p. 7.
® S. Justin, I Apol , I, 61; Clem. Alex , I Pœdag., VI, col. 285; S. Greg. Naz., Orat. XL, ad init.
’ Constit. Apost , 1. VIII, cap. 7, 8, 35; S. Cyril. Hier., Procathesis, I, et alibi ; etc.
® « Isti albati, illuminati, audiunt verbum tuum. » S. Aug., Serm. CXX, 3.
T.A CAPPELLA GPECA
S. Paul a donné deux fois ce nom aux néophytes Les Septante ayant employé ce terme « illuminer» pour sig-nifier «instruire» dans la Loi car le précepte du Seifpieur est plein de clarté et il illumine les yeux ^ et S. Paul ayant écrit : I illumination de l'Evangile de gloire du Christ et : les illwniner Vais pour leur apprendre la dispensation du mystère caché depuis des siècles en Dieu '% la tradition des dogmes chrétiens, qui précédait et accompagnait le naptèmc où le Saint-Esprit survenait efficacement comme le docteur suprême, faisait donner au Ilaptême ce nom éé Ilium hiation. « Ce bain, dit S. « Justin, est appelé illumination, ceux qui apprennent ces choses « étant illuminés dans l’intelligence ®». C’est pourquoi la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloë est sur les monuments chrétiens l’un des principaux symboles du llaptême. Le soleil de notre sarcophage représente AoneV illumination de l’Evangile.
Précisons davantage. S. Paul dit aux Corinthiens : VEvangile de gloire du Christ-Jésus — l'illumination de la science éclatante de Dieu gui est sur la face du Christ-Jésus ’’ ; et aux Ephésiens : Vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur... C’est pourquoi l’Ecriture dit: Lève-toi, toi cqui dors et surgis d'entre lesinorts et le Christ t'illuminera S. Jean écrit du Yerbe, du Christ : Il y avait une vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde En conséquence le monogramme du Christ sera identifié, au siècle de Constantin, avec l’étoile des Mages plus resplendissante que le soleil ; et sur les mounaies même du César chrétien, le soleil sera accompagné de la légende païenne rendue au Maître des Césars : « SOLI INYICTO, au « Soleil invincible. » L’Église à son tour chantera, au Christ, avec S. Pie Y : « Christ, soleil de justice », avec Urbain VllI : « 0 soleil « du salut, Jésus » ou encore avec Prudence : « Nuit, ténèbres et
‘ Hebr., VI. 4; X, 32.
* IV Reg., XII, 2 ; XVII, 28; Eccli., XLV, 17.
® Ps. XVIII, 9.
‘ II Cor., IV, 4.
» Ephes., III, 8, 9.
® I Apol., 16.
’ II Cor., IV, 6.
» Ephes., V, 8, 14.
* Joan., I, 9.
Laudes, Hymne du Caré-me.
LA CAPPELLA GP.ECA
« nuées confuses et désordonnées du monde, la lumière entre, le « pôle blanchit, le Christ vient, retirez-vous :
Nox et teneb)'æ et mihila Confusa mundi et liirbida,
Lux inlrat, albescit polies Christus venit, discedüe^.
Le soleil enfin ne s’est-il pas éclipsé sur la terre quand le Christ mourait au Calvaire, et un « soleil plus beau, sol formosior ^ » n’est-il pas apparu au monde avec le Christ ressuscité ? N’est-ce pas au lever du soleil, après une nuit d’infructueuse pèche, que le Christ s’est montré sur la mer de Tibériade, commandant à Pierre et aux apôtres la pêche miraculeuse? N’est-il pas le feu nouveau, éclairant le monde, que l’Église, à l’entrée de la sainte nuit pascale, de la nuit de X lllumiaation,ovL tous les voiles des prophéties vont achever de se déchirer aux yeux des initiés, où ils seront admis au Baptême, à la Confirmation, à fEuciiarislie, acclame en fléchissant trois fois le genoux et en s’écriant trois fois ; « La lumière du Christ, lumen U Christi? » N’est-il pas la colonne de lumière qui guida les Hébreux dans la nuit, à travers les flots de la mer où ils furent baptisés par la nuée '^ ^ et nous guide au Baptême dont elle sanctifie les eaux en y entrant la première, columna... illuminans noctem *?
C’est donc, je n’en puis douter, le Christ en soleil qu’il faut voir dans ce buste couronné de rayons qui plane sur les eaux du Baptême, en tête de notre sarcophage. Pêcheur au bord des eaux. Poisson dans les eaux, le Christ est Soleil dans les deux.
Sur le sarcophage romain qui est en rapport avec notre sarcophage provençal, on voit dans le navire d’où on précipite Jonas, debout à la poupe, commandant^ comme dans l’Évangile, aux vents et Cl la mei\ et produisant la grande tranquillité % pendant que dans le ciel il est le soleil dissipant les nuages.
Mais le Christ, Verbe de Dieu, est la splendeur de gloire du Père
1 Cathemerinon, II, v. 1-4. — Laudes du mercredi.
® O-ffice des Apôtres, Hymne des Laudes au temps pascal.
3 I Cor., X, 2.
" Exod., XIV, 19, 20.
» Matth., VIII, 26.
LA CAPPELLA GRECA
dont il est écrit : Dieu est lumière et le Christ a bien dit : Qui me voit, voit mon Père ^ Le disque du soleil divin révèle donc ici son foyer, la première personne de la Trinité sainte. Devant cette image le fidèle intelligent dit avec Clément d’Alexandrie ; « Renonçant « au péché, épurés par les eaux baptismales, nous nous tournons en « haut vers l’éternelle Lumière, enfants vers notre Père L »
Et les rayons de ce soleil ne représentent-ils pas spécialement l’Esprit-Saint,qui est descendu surle. Christ, baptisé dans le Jourdain, au sein d’une « grande lumière » d’après S. Justin, S. Épiphane et d’anciens textes de l’Évangile É V Esprit- Saint, dont le baptême devait être de feu, et qui s’est en effet reposé en langues de feu sur
les Apôtres ?
C’est donc la lumière aussi de l’Esprit-Saint qu’il faut voir sur notre sarcophage ; et dans le Christ s’y révèle la Trinité tout entière.
Avec le Baptême, on y trouve ainsi la Confirmation, où a lieu la plénitude d’effusion do l’Esprit-Saint, le parfait accomplissement de la parole de Jean-Baptiste : Vous serez baptisés dans l'Esprit- Saint et dans le feu. Mais le troisième des grands sacrements de la vie chrétienne, l’Eucharistie, serait-il absent ?
Ne faut-il reconnaître dans le poisson tiré de l’eau que le Christ ou le chrétien sortant du bain de la purification et recevant le Saint-Esprit? Des indices certains^ urgents, nous y font reconnaître en outre le Christ eucharistique. La gemme de Yallarsi, qui nous montre un poisson tiré de l’eau par l’hameçon du pêcheur, comme sur notre sarcophage, nous fait lire à côté : « 1X0ÏC, Jésus-Christ, « Fils de Dieu, notre Sauveur; » et il s’agit assurément du Christ sacramentel puisque l’inscription d’Autun termine son acrostiche sur riX0ÏC par ces deux vers :
Prends la nourriture, douce comme le miel, du Sauveur des Saints : Mange, étant affamé ayant le Poisson dans les mains.
‘ I Hebr., I, 3; I Joan,, 15.
^ Joan., XIV, 9.
® Pœdag., 1. I, cap. VI, col. 288.
* Tischendorf, Novum Testamentum, editio VIP, 1859; Matth., III, 15, 17.
® Matth., III, 11; Act., II, 3.
® La leçon Ti'.vdwv [kv.vkw] me parait certaine. M. de Rossi a fini par l’adopter.
LA CAPPELLA GRECA
L’inscription d’Autun est voisine de temps comme de lieu de notre sarcophage. L’épitaphe de S. Abercius, contemporaine aussi, mais asiatique, est expresse sur le sens eucharistique du poisson tiré de l’eau. Parlant de son voyage à Rome, le saint évêque dit :
Depuis les lieux de l’aurore,
J’ai eu des hommes concordant avec moi. La foi a présenté Et servi en nourriture le poisson venu d’une fontaine divine Grand de toutes manières, pui', qu’une Vierge sans tache a pris Et a livré à ses amis pour être mangé tout entier,
Ayant un vin excellent, donnant ce mélange avec le pain
La « Vierge sans tache, » c’est l’Kglise, dispensatrice des mystères de Dieu Après l’avoir vue en Pêcheur, nous allons la voir, sur notre sarcophage, en Pasteur.
Derrière le divin Pêcheur, près de l’eau régénératrice, est une montagne. Elle porte au sommet un arbre où perche une colombe. Trois brebis couchées s’étagent sur ses flancs, dont une regarde vers le Pêcheur. L’ancre du Pêcheur est en bas, droite, les crochets à terre, adossée à la déclivité du terrain. Yis-à-vis s’élève du niveau de la plaine un second arbre^ portant dans son feuillage une seconde colombe. Une brebis debout est au pied, derrière le tronc, tournant la tête vers une Orante dont elle semble toucher la robe. Vêtue de la tunique et du pallium, les bras presque nus comme Susanne de la cappella greca, cette Orante dont les mains élevées arrivent sous les deux colombes, a les yeux au ciel. Que représente cette montagne? quelle est cette Orante ?
Une montagne semblable, avec les trois brebis étagées, mais sans arbre et sans ancre, se voit sur le sarcophage de Pauline, du cimetière de Priscille U Pauline est dite être « dans le lieu des Bienheu- « reux, MAKAHÛN EM XiîPti. » Clément d’Alexandrie, sur les pas de David, de S. Paul, de S. Jean, disant que « les brebis du bercail » du Seigneur « reposeront sur la 7nontagne Sainte de Dieu, dans l’é- « glise d’en haut % » il est clair que cette montagne figure l'Église ®.
‘ Je lis volontiers 0atr,ç pour le spondée ou l’anapeste qui manque au teste.
- Spicil. SoLesm., t. III, p. 533.
®ICor.,IV. l.
* Aringhi, t. II, p. 267.
® Strom., 1. VI, col. XIV; Palrol. græc., t. IX, col. 329 ; Ps. XV, 1; Gai., IV, 26 ; Hebr., XII, 22 ; Apoc., XIV, 1.
® Cf. Rom. soit., t. II, t. XV; Aringhi, t, I. p. 335.
LV CAPPELLA ÜRECA
Mais elle rappelle tout spécialement le Christ. Le bassin où le pécheur jette le hameçon, est à côté de la montagne et semble en recevoir ses eaux, comme on le voit ailleurs recevoir les eaux du mont frappé par Moïse. Or S. Paul écrit de ce mont: La pierre était le Christ'. « Le mont, c’est le Sauveur, » dit /a Clef Aq Méliton; « le '< mont, c’est le Christ, » dit S. Grégoire-le-Giand ^ L’ancre accolée au mont semble le dire expressément, car elle figure le Christ; elle est une variante du chi, son monogramme ; et quand, outre les crochets dessinant le chi. elle a comme ici une barre transversale dessinant Y iota, les monuments nous ont dit que c’est un hiéroglyphe qui doit se lire : «X, 1, Christ, Jésus, » ou « I, X, Jésus-Christ \ »
La montagne est couronnée par un grand arbre. Ce pourrait être un laurier; mais le tronc gros et rugueux, très caractérisé sur deux autres exemplaires de l’arbre que présente le sarcophage, convient mieux à l’olivier. C’est l’olivier que le sujet réclame. A côté des eaux du Paptême on s’attend à trouver l’arbre de la Confirmation. C’est lui que nous voyons sur le sarcophage romain offrant le soleil et le pêcheur de notre sarcophage : il est dans l’arche de Noé qui flotte sur les eaux et il rappelle sa colombe. Ailleurs il est sur la montagne d’où Moïse, ayant les traits du Christ, fait jaillir Peau de la vie Deux épitaphes le présentent aux deux côtés de l’Orante Prudence nous le montre dans le jardin, dit paradis, de l’atrium de la basilique vaticane : il « porte le chrême » au mi'ieu des courants de l'eau destinée à la régénération. Une colombe est sur notre arbre. Elle peut désigner, les monuments le disent, l’Esprit-Saint, le Christ, les Apôtres, les fidèles. Elle désigne ici les fidèles, et l’une des deux Églises des Juifs et des Gentils, une autre colombe lui faisant vis-à-vis sur un autre arbre, de l’autre côté de l’Orante, et désignant l’autre Église Les deux oliviers désignent ces deux Eglises pareillement. Ce sont les deux oliviers, les deux témoins et prophètes du Seigneur, que Zacharie nous montre aux côtés du candélabre d’or, aux sept
' I Cor., X, 1.
- Spicil. Solesm., t. II, p. 142.
3 Ici, pl. XI, 45-51.
’’ Aringhi, t. 1, p. 319.
® Bulletino, 1868, p. 13. — Ici, pl; XVI, 15,
« Cf. ici, pl. IX, 2; XI, 34 ; XVI, 8.
LA CAPPKLLA ÜftEtA
lampes, qui est l’image du Seigneur Les deux palmiers leur serviront de variante ^
Entre les deux oliviers, entre les deux colombes, devant la montagne, marquée de l’ancre, qui représente le Christ et l’Eglise elle-même, est debout la plus majestueuse des Orantes. N’est-ce pas tout spécialement l’Église du Christ, son Église unique?
L’Orante occupe, au milieu des brebis, la place ordinaire du Bon- Pasteur ; elle est entre les arbres comme Susanne dans le paradis de son époux : il est naturel de voir en elle l'Épouse du Bon-Pasteur, la Susanne symbolique, la divine Bergère. Trois brebis sont devant elle, le long de la montagne ; une est à ses côtés, rappelant la brebis favorite du pauvre pasteur, dont Nathan disait à David ; Il l’avait élevée et elle avait grandi de compagnie avec lui et ses fils L Comme aux côtés de la colonne, qui est indubitablement l’Église, sur la gemme de Yallarsi, deux colombes, tournées versl'Orante, accompagnent les brebis, à sa droite et à sa gauche, représentant le Judaïsme et la Genülité venus à l’Église qui porte le grand nom du Christ. Nous avons ici, comment en douter ? un des tableaux les plus célèbres d’Isaïe. Le soleil, qui est le Christ, illumine cette scène, une avec la précédente ; le grand astre, monté dans le ciel, fait vis-à-vis, par-dessus la montagne de demi-hauteur, au visage de l’Orante ; et ces paroles du prophète sont en image devant nos yeux :
« Resplendis, resplendis, Jérusalem, car ta lumière est venue et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvriront la terre et que l’obscurité sera sur les nations, mais sur toi apparaîtra le Seigneur, et sa gloire rayonnera sur toi. Les rois marcheront à ta lumière et les nations à ta splendeur. Lève autour de toi les yeux, et vois tes fils raiserablés. Tous tes fils viendront de loin et tes filles seront appoi tées sur les épaules. . Et toutes les brebis de Cédar seront rassemblées, et les béliers de Nabaioth viendront, et des hosties acceptables seront offertes sur mon autel, et ma maison de prière sera glorifiée. Qui sont ceux qui volent comme des nuées et comme des colombes avec leurs petits vers moi »
1 Zach., IV, 2, 3.
* Ici, pl. XIII, 25, 26.
^ II Reg., XII, 3. Septante.
^ Is., LX, 1-8. Septante.
LA CAPPELLA GRECA
Voilà bien les colombes, les brebis, le soleil divin de notre sarcophage. L’Orante, encore une fois, doit être TÉglise. Un tableau d’Ezéchiel achève de le démontrer. Il présente la monlagne d’Israël, qu'on voit ici, ses arbres, sa plante de paix, ses brebis autour de la montagne, leur tranquille sommeil, le nouveau David qui les paît. Qui est-il sinon le Christ représenté par son Eglise à qui il a dit en remontant au ciel : Pais mes agneaux, pais mes brebis?
« Je les tirerai du milieu des nations, je les rassemblerai des régions diverses, je les conduirai dans leur terre, je les paîtrai... sur la montagne élevée d’Israël, i.eur.s bercails seront là et ils dormiront et se reposeront là dans des délices excellentes... Et je susciterai sur eux un pastenr qui les jiaîtra, mon serviteur David... Et j’établirai pour David une alliance de paix et je ferai disparaître de la tei'ie les b'tes féroces, et ils habiteront dans le désert, et ils dormiront dans les forêts. Et je les mettrai tout autour de ma montagne, et je vous donnerai la pluie, la pluie de bénédiction. Et les arbres qui sont dans les champs donneront leurs fruits... Et je leur susciterai une plante de paix... Et ils connaîtront que c’est moi le Seigneur, leur Dieu, et qu’ils sont mon peuple. Maison d’Israël, dit le Seigneur... vous êtes mes brebis et les brebis de mon bercail, et moi je suis le Seigneur votre Dieu E »
Il serait étonnant que l’Eglise ne figurât pas sur un monument qui est une vraie synopse théologique, une profession de foi chrétienne vraiment splendide. C’est dans l’Église comme dans le Christ que les plus anciens Pères voyaient le fidèle. S. Justin écrivait ces lignes en harmonie si parfaite avec notre sarcophage :
« Écoute, ma fdle, et vois, incline ton oreille et oublie Ion peuple- et la maison de Ion père, et le roi sera épris de ta beauté, car lui est ton Seigneur el tu Vadoreras (Ps. XLIV). Ces paroles ., déclarent... manifestement que le Verbe de Dieu s’adresse à ceux qui croient en lui comme étant dans une seule âme, une seule synagogue, une seule église, qui est sa tille, l’Église, née de son nom et participante de son nom »
S. Irénée disait pareillement, en parlant de la foi :
« Ce don de Dieu a été déposé dans l’Église, comme un souffle sur sa créature, afin que tous les membres qui le reçoivent soient vivifiés... Où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu, et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce. L’Esprit
1 Ezech., XXXIV, 13-31. Septante.
® pial, cum Tryphone, 63; Pair, ç/ræc., t. VI, col. 621.
LA CAPPELLA ÜRECA
est vérité. C’est pourquoi ceux qui ne jiarticipent pas à cet E prit ne sont pas nourris des mamelles de la Mère pour la vie... Us sont (les Mareioiiites) hurs du royaume de Dieu »
Ces lignes du grand docteur de Lyon, écrites vers le tenops où notre sarcophage était sculpté en Provence, peuvent lui servir de commentaire. Marcion dogmatisait, vers l’an 130, à Piome. Dès lors, en ce midi des Gaules, si exposé aux hérétiques, il était bon d’afficher sur un insigne monument l’image de l’Kglise.
Mais rOrante ne serait-elle pas simplement le défunt ou la défunte reposant dans le sarcophage, et qu’on voit au milieu des brebis parce qu’il fait « partie du troupeau du Christ», comme on trouve, sur une fresque du cimetière de Domitille, deux femmes Crantes, escortées chacune d’une lirebis, aux côtés du Bun-Pasteur ^ ?
Supposé qu’ici ces brebis ne soient pas de pures doublures des Crantes, figurant avec elles les deux Églises du Judaïsme et de la Genlilité, dont Vunique Pasteur a fait son unique bercail É l'Crante de notre sarcophage est dans des conditions tout autres. E.le paît des brebis ; elle tient la place du Bon-Pasteur qui, au milieu de ses brebis, lai fait pendant de l’autre côté ; aucun indice ne donne à croire qu’elle n’est rien de plus qu’une des brebis de ce troupeau qui l’entoure. Cette identification subtile n’est point en harmonie avec les origines de l’art chrétien, où tout est dérivé sans raffinement des saintes Écritures. Une des absides de la basilique ronde dédiée, à Milan, au martyr S. Genest, par Galla Placidia, fille de Tbéodose-le- Grand, nous présente, d’ailleurs, un Pasteur et une Pastourelle où tout nous invite à voir le Christ et l’Église, l’Épouse du divin Cantique disant à l’Époux ces paroles ou de semblables : Indiquemoi, Bien-aimé de mon âme, où tu fais paître tes troupeaux, où tu reposes sur le midi, pour que je ne sois pas comme une femme voilée [errante] parmi les troupeaux de tes compagnons fi Notre sarcophage avec son Pêcheur qui est un pasteur aussi, dont 1 ancre est au milieu des brebis, et vers qui une brebis tourne la tête, avec son Bon-Pas-
‘ Contra Hœreses, 1. III, cap. XXIV; 1. IV, cap. VIII.
^ BuUetino, 1877, p. 50.
^ Joan. , X, 16.
' Cant ,1,6. — R. P. Garucci, Storia delta Arte crist., Musaici, tav. 23U — L’église porte aujourd’hui le nom de Saint-Aquilin.
LA CAPP15LLA GRECA
leur, avec son Orante-Bergère, est im prélude de cette mystique et ravissante composition.
Le défunt se trouve ainsi au centre du monument, entre l’image de l’Eglise et celle du Bon-Pasteur, Des sarcophages, dont nous parlerons, et sur l’un desquels on n’a pas hésité à reconnaître dans rOrante « l’image de l'Église ', » nous offrent ce môme ensemble Ils achèvent d’expliquer notre sarcophage et de nous dire qui est son Orante.
Je suis loin, cependant, d’écarter toute identification du défunt avec les brebis au milieu desquelles il apparaît. La brebis qui est comme accolée à la robe de l’Orante pourrait bien l’être avec une intention particulière. Je verrais facilement en elle et dans une autre accroupie de l’autre côté, en face du Bon-Pasteur, auprès d’un grand personnage mystérieux, une certaine image du défunt, brebis élue de l’Église et du Christ.
Passons de cet autre côté de l’image du défunt. Voici le Bon- Pasteur faisant pendant à l’Eglise-Orante. C’est le monde de la gloire après celui de la grâce.
Le Bon-Pasteur est vêtu, identiquement comme le Pêcheur, d’une simple tunique de travail, laissant à nu l’épaule gauche au lieu de l’épaule droite. Une brebis est sur ses épaules, une autre debout à son côté. Devant lui est un arbre, dont l'avant-corps de la brebis cache le tronc. Ce groupe est la réplique, avec des variantes seules de position, du groupe de l'Orante ; et celle-ci est en parallèle évident aveiî le Pasteur. Le Bon-Pasteur se présente devant un grand personnage assis et terminant le tableau.
Assis, ce personnage a la hauteur du Pasteur debout. Il est drapé d’un simple manteau qui. reposant sur l’épaule et le bras gauche, laisse à nu la poitrine et la ceinture et couvre jusqu'aux pieds le reste du corps. Il porte de la main gauche un sceptre^ — rien n’indique une lance — , et de la droite il fait au Bon-Pasteur le geste de l’accueil, j’allais dire de l’allocution. Il rappelle le Jupiter des monuments païens, et en particulier celui d’une médaille décrite ainsi par Montfaucon :
’ M. Le Blant, Saixoph. d'Arles, pl. XVI, p. 28.
^ Voir ici, pl. XVI, 11, l’un de ces sarcophages, celui dont vient de parler M. Le Blant
LA CAPPELLA GRECA
a Après vient Jupiter assis, qui tient la pique à la main gauche et tend la droite à la Fortune, reconnaissable par la corne d’abondance et le timon. Entre eux sont le soleil et le croissant
Mais c’est un sceptre court et incliné qui est tenu ici parle milieu, au lieu du sceptre long et droit vers le haut duquel s’appuie Jupiter; et, au pied du siège, au lieu de l’aigle et des foudres, une douce brebis est couchée. Elle lève la tête près du bout du sceptre, sous lequel elle semble comme abritée. A la vue de ce personnage dont la majesté et l’air d’autorité priment tout sur le sarcophage, qui ne songerait au Père céleste, au texte de l’Apocalypse : Et voici qîiun sicqe était 'placé dans le ciel et swr le siège n?i homme assis et au Te Deum de l’Eglise : « Nous vous louons, ô Dieu... Père « d’une immense majesté? »
Trois sarcophages du quatrième siècle ou des premières années du cinquième nous présentent Dieu le Père assis. Sur l'un, ayant à côté de lui le Fils debout, derrière lui le Saint-Esprit debout, il bénit Eve sortie d’Adam sur les deux autres il reçoit l’agneau d’Abel, sans regarder aux présents de Caïn E S’il ne tient pas le sceptre comme le grand personnage de notre sarcophage, il a la même attitude, et il fait une fois le même geste. Pourquoi ne pas voir ici, avec dos souvenirs classifjues naturels, le Père et le Fils Bon-Pasteur, et ne pas reconnaître sur ce monument chrétien la traduction des oracles du Christ et des Apôtres les plus solennels et les mieux appropriés à un tombeau?
« Les œuvres que je fais au nom de mon Père, disait le Chi ist aux Juifs, rendent témoignage di! moi. Mais vous ne croyez pas que vous n’êtes pas de mes brebis. Mes iirebis écoutent ma voix ; et moi je les connais et elles me suivent. Et je leur donne la vie éternelle ; et elles ne périront jamais, et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. Mon Père qui me les a données est plus grand que tous; et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. Moi et mon Père nous sommes un »
Mon Père est plus grand que tous, c’est la leçon commune des manuscrits grecs, reçue ou du moins connue en Provence au second
' L'Antiquité expliquée, t. I, pl. XVI, p. 49.
“ Apoc., lY, 2.
® M. Martigny, art. Sarcophages.
' Aringhi, t. II, p. 1G7 : Revue de l'Art chrétien, t. XXI, p. U5 — Gen., IV, 4.
Joan., X. 30.
LA CAPPELLA GRECA
siècle. Notre sarcophage en paraît une reproduction frappante ; et cette brel)is sur les épaules du Bon-Pa.steur, et cette autre sous le sceptre de celui qui est plus grand que tous, et qui, mieux que le (îrand-Roi, peut étendre son sceptre d’or sur Esther répondent bien aux déclarations sacrées : Mes brebis... personne ne les arrachera de ma main.. . personne ne peut les ravir de la main de mon Père.
L’image du Paradis qu’on voit sur ce tableau montre que le Christ n’a point dit en vain de ses brebis ; Je leur donne la vie éternelle. Mais ce Paradis, il l’a appelé maintes fois le royaume de mon Pcre^\ et au dernier jour il dira aux brebis, qui seront à droite : Venez, bénits de mon Père, posséder le Royaume qui vous a été préparé dès la fondation du inonde^, O'ioi de plus évangélique donc que de trouver ici le Père avec le Fils, le Père avec les brebis du Fils, le Père avec ses bénis à lui-même ?
Le Christ a dit ensuite la veille de sa mort :
a Et maintenant, mon Père, glorifiez-moi en vou8-méme de la gloire que j’ai eue en vous, avant que le moud.' fût. J’ai nianifest - votre nom aux hommes que vous m’avez donnés du monde. Ils étaient à vous et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole. Ils savent maintenant que tout ce que vous m’avez donné vient do vous. . . Maintenant je viens à vous. . . Père, je veux que là où je suis ceux que vous m’avez donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils voient la gloire que vous m’avez donnée avant la création du monde o
N’est-ce pas ainsi que sur notre sarcophage le Bon-Pasteur se présente au Père et présente la brebis humaine récupérée, la brebis du Père ?
S. Paul écrit à son tour :
« Par un homme vient la mort, par un homme aussila résurrection des morts... dans le Christ tous revivront. Ce sera la fia, quand il aura remis la royauté au Dieu et Père. .. Alors, lui, le Fils, sera soumis à celui qui lui aura tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous »
1 Esth., V, 2.
* Matth , XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XII, .32. ® Matth., XXV, 31-34.
* Joan., XVII, 5-24.
■’ I Cor., XV, 21-28.
LA CAPPELLA GRECA
N’est-ce pas ce tableau de l’Apôtre qui a fourni au sculpteur l’idée du sien?'Et n’avoiis-nous pas sous les yeux le Bon-Pasteur revenant au ciel de la mission que son Père lui a donnée ici-bas, se présentant à lui vainqueur de la mortel de l’enfer, portant en triomphe la brebis perdue qu’il a rendue immortelle, et remettant l’empire à celui à qui seul appartient l’empire? A lui gloire et empire : c’est l’acclamation au Père, des Apôtres et des premiers chrétiens Il faudrait être bien difficile pour ne pas reconnaître, dans le sceptre du personnage qui siège en face du Bon-l‘asteur et l’accueille, V imperium du Père céleste.
Je ne puis me faire à la pensée d'aller prêter le sceptre de ce personnage éminent par-dessus tous ceux du sarcophage, y compris le Bon-Pasteur, à je ne sais quelle divinité de lieu, froide et banale, sur laquelle on n’ose risquer aucune conjecture. On peut reconnaître ailleurs, à des indices certains ou à leur nom, le Jourdain, le désert du Sinaï, le mont llebal, l’Égypte, Jéricho, Gabaon, la fontaine de Naclior, la Tempête, le Soleil, la Lune, le Ciel L Ici, rien de tel ou d’analogue. Renonçons donc à demander à la fable ou à la poésie l’interprétation de cette grande figure et recevons-la de l'Écriture, qui la donne limpide et à pleines pages.
Prudence, aussi bien, semble trancher la question. Ne dit-il pas du Christ dans le Noël déjà cité :
« Il revêtit un corps mortel, pour que, ce coi ps ressuscitant, lui-même rompit la chaîne de la Mort et portât l’homme au Père »
Hommemque portaret Patri: ce vers apparaît, deux siècles avant Prudence, sculpté sur notre sarcophage.
S. .\ugustin nous prête un semblable appui. Commentant le passage d’Ezécbiel sur le Pasteur nouveau, le Bon-Pasteui% il dit :
« Pasteur est le Christ, Pasteur est aussi le Père, Pastor est et Pater. Le Père a, avec le Fils, la cominisération de pasteur, Habet... Pater pascendi miserctio- ?iem »
' 1 Pet., V, 11; 1 Tim., VI, 16; Apoc., I, h; Jud., 25.
- Pour ces personnifications, voir Buonarioti, Vclri, p. 7. 3 Calhem.. XII, v. 46-48.
Sermo XL VU, 21.
LA CAPPELLA GRECA
Voilà bien les deux Pasteurs de notre sculpture; et, encore une fois, comment douter que celui qui est assis en face du Bon-Pasteur ne soit le Père ?
Le bâton pastoral, cette brebis à côté, c’est bien ce qui lui convient. Ne sommes-nous pas les hrebis qu'il fait paître, les brebis de sa main ' ; et David ne dit-il pas : Votre boulette et votre bâton sont ce qui me console II semble même que la brebis dont la tète se porte vers le bout inférieur de la houlette est une réminiscence du Psaume, et un certain indice que c’est la boulette de Dieu.
Mais se peut-il ijue Dieu le Père soit ainsi représenté dans une attitude qui rappelle celle de Jupiter ? — Pourquoi non, s’il n’y avait là aucun inconvénient, mais de sérieux avantages? Le buste du soleil de notre sarcophage, figurant le Christ et la divinité même, n’est-il pas le buste païen rappelant Apollon ? Le Bon-Pasteur n’est-il pas en somme le pasteur du type antique, fixé, pense-t-on, à la plus belle époque de l’art grec, par la main de Calamis, qui fit, dit Pausanias, une statue de Mercure portant un bélier sur les épaules Quel mal y avait-il à dérober aux divinités païennes ces symboles naturels et gracieux pour les rendre au Christ, vrai Dieu, en écartant toute conl'usion et toute profanation possible? Ici le sceptre spécial, la brebis, le Bon-Pasteur, la colombe sur l’arbre, l’arbre même qui évidemment n’est pas le rhène de Jupiter, ne permettent pas de voir Jupiter dans le majestueux personnage qui trône. C’est Jupiter, mais, Z=tj; raT/.p. Deus pater, dont S. Paul a dit aux Athéniens, en citant le mot de leur poète Aratus, sur Z'.ù; même : Nous sommes sa race ‘ ; c’est Dieu le Père, dont l’Apôtre écrit aux Ephésiens : le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité tire son nom au ciel et sur la terre ^ S. Théophile, évêque d’Antioche, continuera, au second siècle, les mêmes hardies mais justes reprises, en remontant jusqu’au chantre par excellence
' Ps LXXVIII, 13; XCIV, 7. Septante.
Ps. XXII, 4. Septante.
^ KaXapi;; et:o''7](jsv oyaXpa 'Epp.oS ^s'povTa /piov È~t twv Pausanias, 1. IX,
!?2, 2 — Cf. Raoul-Rochette, Mémoires de l’Acad. des Inscript., t. XllI, p. 401. M. Mai ligny, 2*^ édit., p. 585.
^ Act., XVII, 28.
® Ephes., III. 14, 15.
LA CAPPELLA GKECA
de Jupiter, Homère Faut-il s’étonner de retrouver vers ce temps ces revendications sur notre sarcophage?
J’ai dit que la brebis qui est couchée à côté du Père céleste et lève la tète vers le bas de son sceptre, me parait comme celle qui de l’autre côté touche la robe maternelle de l’Église, faire allusion au défunt. Le Bon-Pasteur semble dire au Père, en parlant de la chère brebis : Pè/'e saint, comervez en voti'e nom ceux que vous m'avez donnés.., je les ai qar dés et pas un d'eux n'a péri ^ \ et la brebis semble dire au Père ; le Seujneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien ^ .\ujourd’hui, au jour de l’éternité, il est avec le Bon- Pasteur en Paradis b Le vrai Grand-Roi, assis sur son trône, a étendu vers Estber sa verqe d’or, et lui a offert la moitié de son royaume ®.
Chose digne d’attention ! Cette brebis et les six autres du sarcophage sont ornées de cornes en volute, comme les huit, d’ailleurs, du sarcophage de Pauline, à notre cimetière de Priscille. Il est rare qne les brebis femelles aient des cornes, et toujours ces cornes sont petites. Nos brebis sont donc toutes mâles. Elles rappellent ces paroles du livre d'Enoch, où S. Jude a puisé la plus ancienne des prophéties: « Des agneaux furent mis bas par les brebis blanches... « et je vis en vision des corbeaux s’abattre sur ces agneaux... et je vis (I aussi (les cornes croître sur ces agneaux, et les corbeaux essayaient « d’abattre ces cornes ® ; » et le mot aussi de la martyre Perpétue, transformée en athlète, dans sa vision: «Et je devins mâle, et facta « sum masculus \ » Elles font songer enfin à celte corne de salut suscitée de Dieu pour nous, qu’a chantée Zacharie, à la vue du berceau prochain du Christ *.
Un arbre est entre le Bon-Pasteur et Dieu le Père ; un oiseau apparaît dans le feuillage ; il est tourné vers celui qui trône, et voisin de sa main. L’arbre parait être, comme les deux autres du sarcophage,
’ Ad Aulolycum, 1. Il, 6. — Pair, græc , t. VI, col. 1060.
* Joan., XVII. Il, 12.
Ps. XXII, 1 .
‘ Luc. XXIII, i3 Esther, V, 2, M.
* Enoclu liber, cap. LXXXIX, 8-12. Stuttgardiæ, 18t0
’ .icta, tO.
* Luc, I, 69.
LA CAPPELLA GRECA
un olivier; l’oiseau est une colombe. Comment douter que ce ne soit l’Esprit-Saint, S. Paul disant du royaurne de Dieu qu'// ent juslice et joie et paix dam le Saint Esprit ' ? L’olivier marque la joie et la paix; le Saint-Esprit est figuré [lar la colombe qui est son symbole, avant de recevoir tout autre symbolisme. Que pourrait représenter, sinon le Saint-Esprit, cette colombe unique placée entre le Père et le Fils dans le Paradis? Elle est sur l'arbre de vie qui est au milieu du Paradis ■ ; et « ce héraut primordial « de la divine pai.K », cette c figure du Saint-Esprit », comme l’appelle Tertullien \ n’apporte point seulement le rameau d'olivier, il est installé dans l’olivier même, donnant la pleine douceur de la paix. Tout nous dit qu’il faut voir l’Esprit-Saint en cette colombe.
Nous avons donc devant nous une des plus expresses et certainement la plus ancienne représentation de la Trinité offerte par les monuments chrétiens. Le buste du soleil sur les eaux du Baptême, avec son foyer de lumière, son disque, ses rayons, nous a fait songer à la Trinité en même temps qu’à l’unité divine, dans le tableau de gaucho du sarcophage. A celui de droite, voici la Trinité avec ses trois personnes, le Bon-Paslcur, la Colombe, le Père Tout-Puissant. Le Père est représenté plus grand que le Fils ( t siégeant, et le Fils est debout allant vers le Père, comme, en effet, le Fils, se déclarant le subordonné du Père, bien que son égal, et n’.ontraut dans le Père le principe delà hiérarchie et le représentanl de l’autorité au sein de la divinité, a dit très précisément : Je vais au Père, car le Père est plus grand que moi L L’Esprit-Sainl est entre le Père et le Fils, lui qui procède des deux ; et il va du Fils au Père, car Jésus conduit par l’Esprit ^ la veille de sa mort comme au lendemain de sonbaptême, disait et répétait : Je vais au Père ® ; et l’Esprit-Saint, par qui a été conçu et oint le Fils de l’homme qui s’appelle le Fils de Dieu est
' Rom., XIV, 17.
- Gen., II, 9; Apoc., XXll, 2.
® Advers. Valent , II.
^ Joaii , XIV, 28.
“ Matlb., IV, 1.
« Joan., XIV, 28; XVt, 10, 17, 28.
Luc, I, 35; Act , X, 38.
LA CAPPSÎLL.A GIILLA
aussi celui par qui il a été ressusché *. C’est dans cette apothéose du Christ que se présente à nous la Trinité; et c’est l’apothéose même de l'humanité qu’avec sa brebis sur les épaules le i hrist « porte au « Père )), comme dit Prudence, l’Esprit-Saint marquant entre eux deux la voie, et taisant, comme dit S. Paul, dans son tableau modèle du nôtre, que Dieu soit tout en tous
Si l’on trouve quelque rapport entre cette apothéose et celles rêvées par les païens, Papothéose d’Auguste, par exemple, reçu au ciel par Jupiter et les dieux, dans Ovide ^ je ne m’en effraierai pas, loin de là. Au mensonge, encore une fois, le christianisme devait faire succéder la vérité, en lui reprenant, même ostensiblement, ses usurpations. 11 n’y avait qu’à s’inspirer des paroles de S. Jean, à la fin de l’Epitre qui sert de préface ou lettre d'envoi à son Évangile : Nous savons que le Fils de Dieu est veiiu et nous a donné l’intelligence pour que nous connaissions le vrai Dieu et que nous soyons en son vrai Fils. C’est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle. Mes petits-infants, gardez-vous des idoles *.
Nous avons terminé cette étude sur le sarcophage de la Gayole, non moins ancien et plus admirable encore que la célèbre inscription grecque d’Autun, le plus précieux sarcophage chrétien comme la plus belle inscription chrétienne appartenant jusqu’ici à nos Gaules. On y a mi la mystique Susanne, l’Église, dans toute la grandeur et la richesse de son symbolisme. N’était-ce pas à celle qui s’appellera la Eille ainée de l’Eglise que l’art chrétien devait l’un des premiers et l’un des plus magnifiques portraits de sa Mère ?
111. — Le troisième monument dont nous avons annoncé l’étude réclame seulement quelques lignes. C’est un sarcophage d’Arles qui est une variante abrégée de celui de la Gayole, dont il achèvera l’illustration. La description et l’interprétation eu sont données ainsi par M. Le Blant ® :
> Rom., VIII, 11.
* I Cor., XV, 28.
* Metamor}ih., XV, v. 861-70.
* I Joan., V, 20, 21.
* P, 28. PI. XVI. Voir ici le monument, pl. XVI, 11.
LA CAPPELLA ÜKECA
« Sai'co|ilinge île m li bre grassier. Au centre le buste du mort dans un cadre arrondi, au-dessous duquel est une tessère vide ' Des deux côtés, ornements en forme de sfrigiles. A gauche, une lemme b'vant la main en signe d’acclamation. Peut-être s’agit-il d’une image de l’Église triom|diante accueillant le défunt, comme le dit une é|)itaghe d’Afrique tel est. en effet, le geste d’une figuie de sainte Péiromlle rece'ant une ihiétieime dans le Paradis^. A la dr.iite, le Bon- Pasteur porta. .t, comme on le voit parfois, un bélier sur les épaules * **. »
La composition rie ce sarcophage est reproduite sur deux autres en rapport encore plus immédiats avec celui de la Gayule. Sur les deux, lu défunte est au centre, écoutant le docteur : Tun offre aux extrémités le Bon-I*asteur et une Crante ; l’autre, un homme tenant un livre et une femme ayant une colombe à ses pieds ^ C’est le Christ et l’Église, au moins dans le premier tableau; et le second, assez obscur en lui-mème, reçoit du premier sa lumière. Le défunt, enseigné par l’Église, est admis dans le ciel par cette divine Mère et son divin Époux.
Il me semble qu’il faut rapprocher du sarcophage d’Arles un quatrième sarcophage, venu du cimetière du Vatican, celui du fils anonyme de Saturninus et de Musa A gauche de 1 épitaphe occupant la place du buste, on voit, dans toute la hauteur, une Crante entre deux arbres où perchent deux petits oiseaux, trois autres petits oiseaux étant à terre. A droite, le Bon-l’asteur portant sa brebis est entre deux arbres ; quatre brebis sont autour de lui, L’Crante n’est point 1e défunt, c’est une matrone voilée. Ce n’est point Musa pleurant son fils’ : elle, aurait, naturellement, pour pendant, àla place du Bon-Pasteur, Saturninus; et, au fait, elle n’estpoint dans les pleurs, mais visiblement dans les joies du Paradis. C’est l’épouse du Bon-Pasteur, l’Eglise, la mystique Susanne dans le Paradis de son Époux, dont on a ainsi deux vues. Entre ces deux vues du
* Le nom du défunt a dû y être peint.
2 QUAM TE LETUM EXCIPET MATER ECLESIA DE OC MUNDO REVER- TENTEM. De Rossi, de Christ, titulis Carlhag., p. 40.
® De Rossi, BuH. arch., 1875, tav. I.
* Martigny, Bict,, art. Bélier; Ado, Martyr., 26 feb. etc.
** R. P. Garucci, Storia délia Arte cristiana, tav. 370, 3, 4.
® Aringhi, t. 1, p. 327.
’ M. Martigny admet cette hypothèse.
LA CAPPELLA CRliCA
Paradis, est l’épitaphe du défunt. Comme Pauline, il apparaît « dans ft le lieu des Bienheureux. »
Trois sarcophages sont semblables à celui du fils de Saturninus. L’un, offrant, à gauche, le Bon-Pasteur, qui, près d’uii arbre, se repose sur sa houlette, à droite, une femme qui étend la main droite, porte, au milieu, dans un bouclier sous lequel deux béliers sont accroupis, cette épitaphe : « JANYABI IN PAGE D0M,Januarius, sois « dans la paix du Seigneur '. » Le second présente le buste de la défunte dans le bouclier; dessous, une colombe et un lapin se jouent au milieu des fruits ; le Bon-Pasteur, portant sa brebis et ayant une brebis aux pieds, est à l’extreinité droite ; une Oraute, avec un livre à côté d’elle, est à l’extrémité gauche devant une di\qierie ^ Le troisième a le champ rempli de quatorze brebis et de bœufs labourant ; le Bon-Pasteur, chargé de sa brebis et accompagné de sou chien, est cl gauche ; l’Oraate est devant une draperie, à droite ; au milieu, vers le bas, parmi les brebis et près de la bergerie, deux enfants
s’ébattent Y L’Orante fait-elle allusion au défunt? Il est évident, au
moins en deux cas, qu’elle est l’Eglise. Nous reconnaissons le défunt reçu dans le Paradis par le Christ et par celte Église au chef de laquelle le Christ a dit : Je te donnerai les clefs du royaume des deux \
On pourra nous faire observer, au sujet des trois monuments distinguésauxquels nousavonscru devoir donner une si forte attention, que s’ils représentent l'Eglise, ils ne représentent pas Susanne. Rien ne l’y montre, en effet, directement. Mais, Susanne étant l’Eglise, l’Église ne rappelle-t-elle pas Susanne? N’avons-nous pas ici l’Orante dont Susanne, à la cappella yreca, est le plus ancien exemple, et, tout l’indique, le type primordial? N’avons-nous pas le paradis de Susanne et ses arbres? N’avons-nous pas enfin le groupe de l’Orante et du Bon-Pasteur, celui qui, à la cappella yreca, est le groupe de Susanne et du Christ ? Nos recherches sur Susanne symbolique nous obligeaient donc cà signaler la mystique Susanne, l’Eglise, sur des
* R. P. Gorucci, Storia, sarcofagi, tav. 296, 2.
* Ibid., tav. 3*10, 2.
’ Ibid., tav. 298, 3.
* Matth., XVI, 19.
l.A CAl'PELLA ‘J UEO A
monuments ©ù elle n’est point apparue encore, quanti surtout un de ces monuments, celui de la Gayole, est un des trésors de la haute antiquité chrétienne, que Home même peut nous envier, comme l’inscription d’Autun.
En achevant de traiter de Susanne, symbole de l’Eglise triomphante, nous avons à ajouter à tant d’exemples divers, donnés Jusqu’à présent, deux exemples d’un genre tout nouveau^ où la figure, plus transfigurée que jamais, de Susanne se reconnaît indubitablement pour être la sienne.
Susanne, personnifiant l’Église dans son état glorieux, nous est toujours apparue sous des vêtements, parfois magnifiques. Daniel, son compagnon, et le symbole du Christ ressuscité,, qu’on trouve çà et là au centre des voûtes, à la place même du Bon-Pasteur, n’est point ainsi. On le voit, à de très rares exceptions près, toujours nu entre ses deux lions. Ce n’csl pas qu’il ait été jeté nu dans leur fosse; il était vêtu assurément, et de même ses accusateurs, leurs femmes et leurs enfants, qu’on y jeta à sa place. Mais c’est que, vainqueur de ces rois de la mort, qui personnifient si bien la Mort elle-même, il personnifie la résurrection du Christ et celle de fhomme, dont le seul vêtement sera la grâce de l'Éden d’innocence, la gloire de l’éternelle sainteté. Daniel a ainsi la nudité des Bienheureux dans le ciel, sur la patène de Cologne, où il apparaît, nouvel Adam, entre les deux arbres du paradis de Susanne. Il l’a également sur un médaillon détaché du cycle ordinaire des sujets chrétiens. « Cette figure « nue, debout, avec les bras ouverts dans Pacte de la prière, » c’est bien Daniel, dit le P. Garucci; « et ici on voit adjoints deux arbres « dans un sens certainement mystique ' ». Daniel s’est rapproché de Susanne. Susanne, à son tour, va se rapprocher de Daniel.
Deux monuments nous la présentent dans des conditions toutes nouvelles. Le P. Garucci dit du premier, qui l’amène au second : « Buonarruoti en a eu un dessin qu’il a gravé, pl. II, 3, et qu’il a ex- « pliqué, p. 18, par un Daniel. Mais la copie que j’en donne ^ d’après <( l’original actuellement à la bibliothèque vaticane, prouve, par les « formes féminines, que c’est une Susanne. Sur une petite corna-
1 Vetri, tav. I, 7, p. 18. — Ici, pl. XVI, 12. * Tav. III, 7. — Ici, pl. XVI, 13.
LA CAPPELLA GRËCA
« line, que j’ai donnée an musée Kircher, on voit pareillement repré- « senlée devant une courtine une femme nue en atlitude d Orante'». C’est l’état surnaturel des élus revêtus de la splendeur du Dieu trois fois saint: c’est la traduction ferme et chaste des paroles du Christ aux Sadducéens : Vous errez, ne sachant pas les Ecritures, ni la vertu de Dieu. Car dans la résurrection on ne prendra ni femme ni mari, mais on sera comme les anges de Dieu dans le ciel Susanne est une nouvelle Eve dans le Paradis.
Nous n’avons rien dit, dans ce chapitre, de Susanne, type de l’Église souffrante. C’est que rien, en effet, ne la caractérise ainsi sur les monuments. Mais il est évident que Susanne, entre les deu.x vieillards, agents du démon, étant le type de l’Église militante, et, au milieu des arbres du paradis, celui de l'Eglise triomphante, elle a dû nécessairement, dans les cimetières chrétiens, auprès de Daniel dans la fosse aux lions, des trois Hébreux dans la fournaise, faire penser à l Église souffrante. L'antique liturgie romaine des défunts, pour n'alléguer que cet argument, ne dit-elle pas, en parlant des âmes du Purgatoire : « Seigneur, Jésus-Christ, Roi de gloire... délivrez- « les de la gueule du Lion... que votre porte-étendart saint Michel « les fasse entrer dans la lumière sainte qu’aulrefois vous avez pro- « mise à Abraham et à sa race ® ? »
C’est assez parler de Susanne comme type de l’Église. Terminons ce sujet en indiquant rapidement les transformations de ce type, et en rappelant d’autres variétés mieux connues de l'Orante.
2 Matth., XXII, i>9, .30.
® Offertoire de la messe. — M. Le Blant, Sarcophages d'Arles, p. 15, dit*que « Susanne » est « rappelée,., dans la liiurgie comme un type de la préservation « que l’Église demande jiour les morts. » 11 s’agit, en réalité, nous le verrons, des malades ou des agonisants. Mais ils touchent de près aux défunts.