CHAPITRE XXXII
SUSANNE SYMBOLIQUE. TRANSFORMATIONS DU l'YPE. — LES FEMMES FIDÈLES, AGNÈS, MARIE, MÈRE DE DIEU : PERSÉVÉRANCE DU TYPE DE SUSANNE. — LES HOMMES, LES MARTYRS. — LES AMES BIENHEUREUSES. — UN MOT SUR LE MYTHE DE PSYCHÉ. — UN MOT ENCORE SUR CELUI DU PHÉNIX. — LES VISIONS DE PERPÉTUE ET DE SATURUS.
Représentant ainsi l’Église et en particulier l’Église triomphante, Susanne était l’image naturelle du fidèle mort dans la paix du Christ et admis ou destiné à sa gloire. L’Orante qui, dans le cycle biblique, est Susanne, et que nous avons trouvée dans ce cycle avec son nom même, pouvait donc, sur les tombeaux, figurer le défunt ou la défunte. Cette attitude d’Orante était le souvenir de leur vie terrestre, dont la prière fut l’acte principal et sa?is intermission, selon le mot de saint Paul ’ ; c’était la révélation de leur vie céleste dans l’âme, présentement ou prochainement, en attendant un jour le corps; c’était, sur leur dépouille mortelle destinée à l’immortalité, le cachet des bien-aimés de Dieu, appelés saints. C’est à tous ceux qui sont à Rome, élus pour être du Christ, de la maison, du bercail, du domaine du Christ, que S. Paul adresse ces dernières paroles^. C’est donc aux fidèles, à ce simple titre, qu’on pouvait étendre l’image de Susanne, la figure de l’Orante biblique. On n’y a pas manqué.
I. Comme il était naturel, l’extension s’est faite tout particulièrement aux femmes fidèles, et, sans doute, a commencé par elles. Preuve, encore une fois, que c’est bien d’une femme, de Susanne, qu’est dérivée l'expansion si multiple de l'Orante !
Une fresque du cimetière de Thrason, très voisin de notre cimetière de Priscille, nous fait saisir sur le fait la substitution de la femme
1 I Thés., V, 17.
* Rom., I, 6, 7.
LA CAPPELLA GRECA
fidi le à Susnnne. Un serviteur, Rogalianus, a fourni le lit du repos ici-bas, la tombe, « à sa maîtresse Grata bien méritante. » Sur le marbre fermant le loculits, il a fait graver : DOMINE SVAE GRATE ROG\TIANVS. Au-dessous, une fresque, encadrée avec le loniUis dans la même guirlande, offre, à l’extrémité droite, entre deux bouquets de verdure, une Orante, sur la tête de laquelle on lit la suite de l’inscription : GRATE RENE MERENTI. A côté, on voit Daniel nu entre ses deux lions, les trois jeunes Hébreux au milieu des flammes, une Orante de nouveau entre des bouquets de verdure, GRATA, dont le nom est sur sa tête, et enfin le Christ ressuscitant Lazare Grata de la [iremière image, c’est bien la défunte, telle qu’on l’a vue Orante en sa vie mortelle, telle qu’on la croit voir chantant te cantique d’actions de grâces au Paradis. Mais, à la seconde image, il est évident qu’elle tient la place de Susanne dans le cycle biblique des antiquités chrétiennes, telle qu’elle apparaît par exemple, sur la patère de Docléa. Ici l’Oranle, qui est à côté des trois llebreux, a la résurrection de Lazare, non à côte d’elle, mais vis à vis, et au lieu de GRATA ou lit sur sa têleSYSANA. C’est toute la différence .
Un sarcophage, venu d’un cimetière romain et déposé au musée du Latran, contient au cai tonche, qui est au milieu de la façade, cette inscription : « IVN IVLIAE lYLlANETl COMYG' DYLCISSIME MELI- « BlYS Yll IDYSMAI, à Junia Julia Juliané, épouse très douce, Mé- « libée, le Yll des ides de mai L » A l’extremité gauche, daus un cadre séparé le Rou-Pasteur porte sa brebis sur les épaules. Puis, dans uu seul grand tableau qui enveloppe l’épitaphe, ou voit, d’un côté. Jouas jeté au monstre marin, de nouveau le monstre qui doit le vomir, puis, au-dessus des voiles de la barque de Jouas, la colombe noélique, l'olivier au bec, et, en regard, une femme Orante dans l’arche au lieu de Noé. De l’autre côté, six brebis reposent ou paissent sur une colline boisée, où l’on s’attendait à voir Jouas, vomi par le monstre, reposer sous l’ombrage ; et, à 1 extrémité, dans un secoml cadre, devant une draperie, une Orante prie étendant la main droite vers le lieu des brebis. Sur sa tête on lit : IYlIANL
’ Marangoni, ,4c/a S. Viclorhii, p. 86; M. Perret, t. III, pl. VII.
* M. de Rossi, Il museo... Pio-Lateranense, XV; M. Perret, t. V, pl. XL.
LK CAPPIÎLLA GRKCA 675
C’est Juliané. L’Orante de l’arclie a ses traits et son voile. Comme Juliane a pris la [ilace de Noé dans l'arche, elle a pris celle de Susanne faisant pendant au Christ. Elle demande à être admise dans le bercail des brebis du Bon-Pasteur, elle qui est déjà entrée dans l’arche de l’Eglise; et cette arche apparaît non plus ballottée sur les Bots de la mer de ce monde, mais déjà portée dans le ciel et de niveau avec la céleste colombe,
Un autre sarcophage du Lalran présente sur une zone le sacrifice d’Abraham, l’aveugle-né, le paralytique, la multiplication des pains, l’hémorrhuisse, Adam et Eve, Lazare; sur une autre, l’Adoration des Mages et celle des bergers, Daniel aux lions, l’Orante entre 'deux palmiers, la seconde multiplication des pains, Pierre arrêté. Moïse frappant le rocher. L'Orante étudie la Loi de lïieu comme Susanne ; maiSc’estla Loi nouvelle, car on voit dans son livre le monogramme constantinien du Christ. C’est la défunte au sein de l’Eglise et du Paradis. Son nom est écrit à coté d’elle : CRISPLNA.
Un sarcophage de Saragosse va bien plus loin'. Couvert sur trois faces défigurés bibliques et évangéliques, telles qu’Adam etÈveaiix côtés du Serpentet en présence de Dieu, le Christ caractérisé par une étoile au front, donnant à .\dam les épis qu’il doit tirer de terre, à Eve l’agneau dont elle doit filer la laine. Isaac, Job ^ Moïse, Âaron, le Christ, l’étoile au front toujours, guérissant l’aveugle-né, multipliant les pains, ressuscitant Lazare à la demande de Marthe qui est à ses' pieds, le célèbre martyr romain S. Sixte, XVSTVS, le patron de l’église où est le monument, IXGRATIVS, S. Jacques, ZACO apôtre de l’Espagne, un autre saint personnage, faisant pendant à S. Ingratius, dontle nom est écrit FACCEVS,ce sarcophage présente au milieu une Orante dont la main droite est saisie par cette main divine qui, sur la cassette de Brescia, descend vers Susanne. L’Orante n’a plus à ses côtés les vieillards de Susanne, agents de Satan, mais Pierre et Paul, dont on lit les noms : PETRVS, PAVLVS ; et on lit pareillement celui de l'Orante, qui est la défunte: FLORIA. Elle est
‘ Hixtoria cb l suht’’rranfo de S. Engracia d Zarognea, escrita por el R. F. Leon Beiiito Marton, Zaragoza, 1737, p. 59. — Aureliano Fernandez.-Gueira y Orbe, Monumento Zaragozano del ano 3i2. Madrid, 1870.
2 Izo. — M. Le Blant n’hésite pas sur l’identification. D’une représentation inédite de Job. Rev. archéol., juillet 1860, p. 37,
LA CAPPELLA GRECA
til t e tUi ciel poi le Pèrec.élcste donl le Clirisl a dit ; Pei'sonue tip. "peut venir à moi si mon Père cpii m’a envoyé ne l’attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour ' ; elle s’y elève sous le palcoiiage des Princes des Apôtres qui doivent avec le Christ juger le monde, de Pierre qui a reçu les clefs du royaume des deux, de Paul qui, vivant, a été ravi au Paradis ^
Un fond de coupe du cimetière de Priscille présente la défunte, PEREGRLNA, au sein du Paradis marqué par des plantes fleuries et des rosaces, entre Pierre et Paul, PETKYS, PAVLVS, qui la montrent du doigt U Ils semblent dire comme les anges accueillant Perpétue et Saturus : « La voilà ! « Peregrina ne laisse pas de rappeler l’Eglise, ayant pour nom un de ses attributs spéciaux, Pèlerine. Pendant que nous sommes dans le corps, dit S. Paul^ nous sommes pèlerins, loin du Seigneur, peregrinomur a Domino
Deux jeunes hommes ouvrent deux rideaux, aux bords d’un tableau, devant une Orante qui est au milieu, sur une fresque du IV siècle du cimetière de Cyriaque. « J’affirme, dit M. de Rossi, « qu’ici nous voyons la défunte introduite par deux saints dans la « béatitude du ciel. Cette interprétation sera facilement acceptée « par quiconque connaît l’antiquité chrétienne ®. » L'Orante \E.NE[U^NDA est de même reçue dans le Paradis par sainte Pétronille, PETROAELLA MART, sur la fresque qui orne le tombeau de la défunte, adossé au chevet de la basilique souterraine où reposait la sainte, au cimetière de Domitille V
Ce sont sans doute des défuntes, les Orantes à côté desquelles ou
‘ Joan., VI. 44. — Rectifions ici une citation de S. Jean (X. ‘28. 29), faite dans le chapitre précédent, p. 662, à propos du sarcophage de l.i Gayole. Il f.iut lire ; « (mes brebis) ne. périront jamais et personne ne les ravira de ma main. Mon € Père qui me les a données est plus grand que tous et personne ne peut les a ravir de la main de mon Père ».
s Matlh., .\YI, 19; II Cor., XII, 4.
* Aringhi, t. 1, p. 265.
< II Cor., V. 6.
* Bulhtiuo, 1863, p. 76, 79.
® Bulletino, 1875, tav. 1. — M. de Rossi a fait exécuter une splendide chromolithographie de cette fresque pour le IV' volume de sa Borna aotterranea qui est sous presse.
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trouve ces noms; EVTROPIA ACAPETILLV VALENTfNA ^ AN- TIOCIIIS \ FELICITAS \ MASATTA, OVLN'TIANETES ^ LEOMTA, CALEIVCHENIS ^ VICTOKINA E AlKîFSTA LIBERA», AYFENIA ^ STRATONICE BELLICIA ", RVSCILIANA Ri(>a M'indique qu'il fnille ralliudier ces Oranles au cycle l)ibli(|iie et à Susanne : elles répondent nalurellemenl au nom qui est insca’it à côté d’elles sur le locidus. Mais leur dérivation de Susanne est assez évidente. Elles sont toutes seinbl.d)les à l’Ürante qui porte une fois le nom de Susanne. Su.sannese trouve peut-être avec la défunte sur l’épitaphe de Rnseiliana. L’épita[)lie est entre deux Orantes. L’une, à droite, est escortée de la Colombe et du Poisson, venant à elle, double symbole du Christ. C’est la défunte à qui le Christ apporte la paix. L’autre, à yaïuhe, est tout spécialement parée et glorieuse. Je verrais volontiers en elle Susanne et l’Eglise.
Un sarcophage du Latran présente, à la façade antérieure, une Oranle; à l’extrémité gauche, Moise faisant jaillir l’eau du rocher; à 1 extrémité droite, le Christ changeant l’eau en vin : ce sont deux symboles, nous le savons, de la résurrection des morts par le Christ. Mais devant la femme voici un oiseau de grande taille, à queue courte, à aigrette droite, comme celle du paon spicifère. C’est assurément un symbole de la résurrection, associé à l'Orante, comme le phénix gravé sur la tombe de Maxime par sainte Cécile, comme celui brodé sur la robe d’or de sainte Agtiès, à la mosaïque absidale de sa basilique. La queue et l’aigrette même ne permettent pas de songer à notre paon commun, seul connu des Romains. La forme générale de l’oiseau revient assez bien à celle que présente le phénix sur un sarcophage du cimetière du Vatican sur la bulle de plomb du diacre Siricius sur la robe même de sainte Agnès ;
‘ Boldetti, p. 329. - * P. 361. - » P. 363. - * P. 367. — » P. 372. — « P. 377. - P. 435. - » P. 458.
® Marangoni, p. 88 — P. 116.
" D’Agincourt, Sculpture, pl. VII, 1, 11.
Boldetti, p. 573. — P. 378, sous l’inscription SORORI RABILI, on voit une Orante qui ne peut être aussi que la défunte.
H, pl. XIll, 26.
Ici, pl. XIII, 28.
Ici, à la fln du chap. XXXIII et de l’ouvrage.
LA CAPPELLA GRECA
et sur ces deux derniers monuments l’aigrette est plus ou moins analogue. Voyons donc ici, non sans probabilité, le phénix, c’est-àdire le Christ, avec qui l’Orante s’identifie selon le mot de S. Paul : Vous êtes ressuscités avec le Christ Cette Orante anonyme est alors (.la défunte. Mais elle ne laisse pas de rappeler Susanne près de qui nous voyons le Christ à la cappella greca, Susanne tirée par lui des omhres de la mort, après l’avoir été du guet-apens des scélérats.
C’est aux martyres que convenait par excellence l’assimilation à Susanne triomphante dans \e paradis de son époux. Grata, que nous avons vu remplacer Susanne bienheureuse, entre les trois Hébreux chantant leur cantique au sein des flammes qui leur sont comme des courants de fraîcheur et Lazare ressuscité, est prohahlement une martyre. Marangoni lui donne ce nom : Hujus martyris Gratæ, et nous apprend que son corps réduit en cendres a été concédé à un monastère cistercien d’Anagni L Sa substitution à Susanne par le peintre qui a décoré sa tombe était bien légitime.
L’Orante qui, parmi les martyres, a pris d’une manière toute spéciale la place de Susanne sur les monuments chrétiens, c’est sainte Agnès. Au IV siècle elle entre en concurrence avec Susanne pour symboliser l’Eglise triomphante. Nous la trouvons avec son nom sur quatre fonds de coupe, en Orante comme Susanne, et aussi entre deux arbres figiu’anl son paradis h Sur deux autres fonds de coupe, le Paradis est figuré par deux colombes posées sur des piédestaux rustiques; et sur l’un, les colombes se tournent vers Agnès, chacune avec une couronne au bec, couronne de sa virginité, couronne de son martyre : Duplex corona est præstila martyri, dit Prudence L Trois autres la montrent dans un champ de verdure ou de fleurs entre S. Pierre et S. Paul ® ses introducteurs au Paradis, pareils aux deux Bons-Pasteurs substitués^ parfois aux côtés de Susanne aux deux abominables tentateurs. Pour qu’on ne puisse
’ Consurrexistis cum Christo. Colos., III, 1.
3 R. P. Garucci, Vetri, tav. XXI, 2, 5 ; XXII, 3, 4.
* Pétri, tav. XXII, 1, 7.
* Peristephanon, XIV, v. 7.
® Veiri, tav. XXI, 1,3, 4.
douter que, comme Susanue, elle représente l’Eglise, un autre fond de coupe la montre de taille plus que virile, parée en reine, ayant à droite le Christ qui lui parle et rappelle le Christ de la cappella greca, à gauche S. Laurent, diacre de l’Eglise romaine, l’Eglise-mère Ailleurs elle est sur un monticule, avec un appareil plus riche encore, les bras ouverts dans l’extase du triomphe, ayant à scs côtés et plus bas qu’elle les martyrs Vincent et Hippolyte qui semblent les fils ou les clients de cette reine ^ Partout les noms accompagnent les personnages. Sans cela l’Orante, qui s’appelle Agnès pourrait plus d’une fois être nommée Susanne. Mais on n’erre point en voyant en elle comme dans Susanne le type de l’Eglise.
D’Agnès, cependant, la martyre si brillante delà paix de l’Eglise, Susanne passe, si j’ose dire, en se transfigurant bien plus haut, à une figure qu’on trouve à côté d’Agnès, et en variante d’Agnès, sur les fonds de coupe. C’est celle de Marie, la reine des martyrs. Marie est le type incomparable de l’Eglise : « L’Eglise catholique » dont cette femme a été le type, Ecclesia calholica, ciijns hæc » millier typum gessit, » dit le vénérable Bède, dont l’Eglise a consacré la sentence en sa liturgie L Sedulius, affirmant que « la Vierge Mère » vint au tombeau du Christ «< avec les autres « matrones qui portaient en présent une moisson d'aromates » :
Virgo parens, aliæque simul cum niunere maires,
Messis aromaticæ
s’était écrié à la vue du tombeau vide et de l’ange resplendissant :
« Qu’elle se retire, la Synagogue, avec son teint noii-âtre ! Le Christ d’un bel amour s'est adjoint l’Eglise. Elle est radieuse dans l’insigne honneur de Marie, qui, toujours Mère d’un nom glorieux, reste toujours Vierge. Le Seigneur se présenla tout d’abord à ses yeux, debout, dans la lumière, manife."te. Comme une bonne mère, divulguant les grands miracles, que celle qui fut antrelois sou chemin quand il venait ilu ciel, soit aussi son indicateur quand il y retourne! »
‘ Vetri, tav. XXII, 6.
^ Vetri, tav. XXII, 5.
” Officium B. M. V. per[annum, lectio VIII.
^ Carmen paschaU, 1. V, v. 322.
LA CAPPELLA GHECA
Disceclat Sijnagnga, mo fuscala colore,
Ecclesiam Ghristus pulcro sibi junxit amore.
Hæc est conspicuo radians in honore Mariæ :
Quæ cum clari/lco semper sit nomine mater,
Semper virgo manet. Hujus se visibus astans Luce palam Dominus prias obtulit. Ut bona mater,
Grandia divulgans miracula, quæ fuit olim Advenientis iter, hæc sit redeuniis et index
Sedulius confond-il Marie, Mère de Dieu, avec Marie-Madeleine ? Ce serait étrange. Il suit plutôt certaine tradition non consignée dans l’Evangile. On sait qu’une croyance pieuse assure que le Christ ressuscité est en premier lieu apparu à sa mère. Quoi qu’il en soit, telle est la doctrine de ce poète non moins riche de théologie que de charme, sur Marie, type de l’Eglise ; et cette doctrine est celle de l’Eglise elle-même.
Marie Orante est en regard d’Agnès Orante, ANE, MARA, sur un fond de coupe ; sur un autre, toutes deux, x^GNES, M.\,RIA, regardent l’Evangile du Christ, surmonté de son monogramme constantinien, comme S. Luc disait de Marie : Elle conservait toutes ces choses, les méditant dans son cœur L Deux fois ailleurs Marie est entre Pierre et Paul ; et une fois le champ est émaillé de verdure L Ce ne sont pas Pierre et Paul qui ont introduit Marie dans le ciel; il est clair qu’elle personnifie ici l’Eglise entre ses deux Princes. xAilleurs encore elle apparaît entre deux colombes posées sur des colonnes et deux arbres, ou enlre deux arbres seulement L^Orante est Mx\RIA, M-\Rx\ : elle pourrait être kgn'es, ou Susanne. .Assurément il est permis d’appliquer un de ces trois noms à une Orante anonyme, placée dans un champ fleuri entre deux arbres, sur un autre fond de coupe qu’entoure l’acclamation : « DVLCIS .ANIMA PIE, ZESES, « VlVxAS. Douce âme, bois, vis, vis! ® »
Marie apparaît en Orante, comme type de l’Eglîse, dès le lendemain du triomphe de l’iîglise sous Constantin. Jusque-là elle ne figurait que dans l’Adoration des Mages. Son culte, qui eût offert
2 Luc, II, 19. - Vetri, tav. XXII, 2, 8.
* Vetri, lav. IX, 6, 7.
* Vetri, tav. IX, 10, 11.]
® Vetri, tav. IX, 8.
LA CAPPELLA GRECA
des périls en face de la malignité des Juifs et des païens et de la nouveauté du peuple chrétien, commence dès lors à se prononcer solennellement. Un arcosolium du cimetière d’Ostrien *, qui a contenu deux tombes, celles d’époux dont on voit les portraits en Crantes aux côtés de l’arc, offre au centre, planant sur les tombes, le buste du Christ dont les traits, marqués au coin de l’éternelle jeunesse, rappellent que la grâce de Dieu était en lui et que Jésus croissait en sagesse et en âge < t en grâce devant Dieu et les hommes A la lunette, est « l'un des plus insignes monuments de l’iconogra- « phie chrétienne, » dit M. de Rossi. Il en fuit ainsi la description ;
« La Vierge porte un voile ; son cou est orné d’un riche collier; elle a pardessus sa tunique, un pa lium ou stüla de matrone qui, retombant s3'méti iquement sur ses bras, parait former deu.x larges manches, et elle lève les mains comme une Orante. Son Fils est assis sur ses genoux; mais on n’en voit que le buste, anjouril’hui à demi-effacé. ..Le monogramme du Cl.rist est répété à gauche et à droite du tableau, et chaque fo’s la courbe du P s’ar ondil vers le groupe de la femme tenant son fils, comme fiour mieux marquer l’intention et le sens des deux monogrammes. < et indice nous montre clairement qu’il faut voir ici Jésus- Christ et. sa sainte Mère... Cette' remarque, corroborée par celle du style 'te la fresque, me décide à faire dater notre image du l\« siècle, bien plus, je la crois du temps de Constaniin même ou à peu pi ès, parce que son style a une largeur et une franc hise dignes de l’âge classique etqui manquent aux autres fiesques susénoncées (du 7F® siècle ou des premières années du V° . L’absence du nimbe autour de la tète de Jésusdéterraine aussi très bien l’époque antérieure à celle où l’image de N. -S. portait cet ii. signe, c’est-à-dire les années qui ont précédé la deuxième moitié du IV» siècle »
Un siècle environ pins tard, une plaque de marbre, conservée dans la crypte de Sainte-Madeleine, à Saint-Maximin, en Provence, présente la Vierge Orante revêtue d’une dalmalique et voilée, avec celte inscription, déjà citée, au-dessus de sa tête :
MARIA VIRGO MINESTER DE TEMPVLO GEROSALE *,
' Aringhi, t. II, p. 207, 209.
* Luc, II, 40, 52.
^ Immagini scelle, p. 13, 20, tav VI.
* R. P. Garucci, Hieroglypta, p. 36. — Notre citation, au chap, XXIX, porte templo pour tempvlo, par erreur typographique.
LA CAPPELLA GIIKCA
« Marie \’ierge, ministre du temple de Jérusalem, » — d’après l’antique tradition de la Frésentation de la Yierge-enfant au Temple, et de son éducation par les prêtres et les matrones, telle qu’Anne la sainte veuve et prophr-tesse, qui, avec le vieillard Siméon, doit proclamer l’enfant de Marie le Rédempteur d’Israël
Le Concile d’Ephèse venait de définir la maternité divine de Marie. Désormais tout s’efface devant elle. L’art byzantin, qui dessine les saintes images eu Occident comme en Orient, place Marie en Orante au milieu des saints, où après la paix de l’Église nous avons vu tant de fois le Christ lui-même. La mosaïque de l’abside de l oratoire de Saint- S’enance, attenant au baptistère de Constantin, nous la montre ainsi, vers l’an 642, entre S. Pierre et S. Paul, S. Jean-Baptiste et S. Jean l’Evangéliste, trois autres saints et le pape Jean lY, auteur de l’oratoire. Elle est au milieu, et le ( lirist est au-dessus d’elle entre les archanges Michel et Gabriel On la verra toujours de même au milieu des Apôtres dans les tableaux de l’Ascension : il suffit d’indiquer la fresque du IX“ siècle de l’église souterraine de Saint-Clément de Rome. La mosaïque de Saint-Mari e-2U-/Jomu/crt, de l’an 815, la représente au milieu des Anges ^ ; sur celle de Sainte Marie-la-Neuve, aujourd’hui Sainte-Françoise elle est entre S. Pierre et S. André, S. Jacques et S. Jean ‘ : sur les deux elle trône, ayant son Fils dans son sein. 11 n'y a plus de type enfin de l’Église que l’Ève évangélique, la vraie Mère des vivants, dont Susanne avec sa chasteté, dans l’Ancienne Loi, et la martyre Agnès avec sa virginité, dans la Nouvelle, ont été l’aurore ou le reflet, la Reine des cieux, Marie.
Susanne ne sera point oubliée cependant. 11 ne peut entrer dans notre plan de rechercher ses traces sur les monuments du Moyen- Age, dérivés libres mais plus tenaces qu’on ne croirait, au premier
‘ Luc, IL 36-38
* Ciumpini, t. II. tab. XX\L — On voit Gabriel à côté de Marie Vierge, dans la scène de l’Annonciaiion. et Michel à côté de Marie Mère, sur la mosaïque de l’ab.side des Saints-Nérée-et-Achillée, faite par ordre de S. Léon 111. Je ne puis douter que l’ange de cette seconde scène ne soit Michel. Gabriel le réclame.
» Ibid., tab. ,XLIV.
* Ibid., tab. LUI.
LA CAPPELLA GRECA
abord, de l’Antiquité chrétienne. Clu'il suffise de citer, pour les monuments littéraires et les monuments plastiques, deux exemples insignes.
Les Actes des martyrs ont été souvent amplifiés au Moyen-Age selon les idées qui avaient cours. Parmi les Actes venus à nous dans ces conditions, sont ceux de S. Erasme, auquel était si dévot S. Benoît, et qui a, dans la basilique vaticane, son autel orné du célèbre tableau du Poussin, reproduit en mosaïque. Avant de recevoir la palme du martyre à Formies en Campanie, sous Maximien, cet évêque avait déjà soutfert à Antioche, sous Dioclétien. 11 était en prison, chargé au cou et aux mains de chaînes du poids de soixante livres, quand, disent les Actes, voilà qu’au milieu de la nuit, la prison resp'endit, l’Ange du Seigneur apparaît, le fer di s chaînes fond comme de la cire, et le confesseur, debout, s’écrie :
a Béni êtes-vous. Seigneur, qui avez fuit le ciel et ta terre, pi ès duquel se tiennent avec tremblement les Anges et les Arrh.inges et les noinb eux martyrs qui ont souffert pour vous ! Vous qui avez fait miséricorde à vos servileurs et avez délivré Sidrach, Misach et Abdeuago du milieu de la fourn lise du feu .o dent et de la mam du roi Nabuchodonosor, et Daniel votre serviteur de la fosse des lions, après lui avoir luit apporter un repas p >r le piO|ihète tl.ibacuc, vous qui avez délivré busanne du faux crime intenté contre elle (Et Susannam de falso crimine liberastii, à moi aussi vous avez fait miséricorde »
N’est-ce pas la prière même qui s’élevait à Dieu, dans l’église du cimetière de Priscille, au milieu de ses antiques fresques ?
La prière pour les malades, au moment en particulier de l’extrême-onction, était semblable à celle qu’on prêtait, avec tant de raison, aux martyrs. Un Pontifical, du XI® siècle, de l’Église de Salzbourg, dans VCrdo ad visitandum vel unguendum infirrnum, contient ce passage :
« Délivrez-L, Seigneur, comme vous avez daigné délivrer Adam de l’enfer, Pierre de la prison, Paul des liens, Thècle des bêtes féi'oce^, Susanne du faux crime iSusannamde falso crimine) le paralytique de son grabat, Loth de Sodome, les trois jeunes hommes, Sidiach, Misach et Abdenago,de la fournaise du feu ar-
‘ Acta SS., die II» Junii, p. 209.
LA CAPPELLA GRECA
dent, Daniel de la fos'e des lions, David dn gial e méchant, Marie-Madeleine deJ se| t démons ; ainsi daignez le délivrer, Si igneur, de tous ses péchés et de toutes^ ses fautes ' ! »
La prière pour les agonisanls, dans le Rituel Romain, est aujourd’hui toute semblable. Elle a en moins Adam et le paralytique, en plus, Enoch et Elle, Noé, Abraham, Job, Isaac et Moïse, dans la liste des délivrés du Seigneur. Cette prière est fort ancienne. Le Pontifical, donné au IX® siècle à l’Eglise de Troyes par S. Prudence, en conttmait déjà au moins le commencement : Liber a ^Domine, animatn ejiis, sicut liberasti Enoch et Eliam, etc. L Le cycle des catacombes se perpétuait donc an Moyen-Age dans la liturgie ; et dans la chambre des malades, comme à la cappella (freca, l’Eglise montrait, avec les images de ses compagnons bibliques accoutumés, l’image de Susanne.
L’art ne pouvait manquer île reproduire ces vénérables types. Dernièrement Susanne apparaissait avec Daniel sur des fresques retrouvées du xXIP ou du XIIP sii cle Citons deu.\ exemples fournis par la fin même du Moyen-Age, et tirés de deux des plus célèbres édifices religieux de notre France.
Qui n’a ouï parler de la voûte de la cathédrale d’.Albi, ce trophée grandiose, splendide et si poétique consacré par le midi, vainqueur de l’hérésie albigeoise, à la S linte-Croix ei à sainte Cécile? Celte voûte préseule lapins grande fresque du monde, ayant, comme la basilique d’une seule nef, soixante pieds de large et trois cents de long. C’est une des merveilles de Part et de la foi calholiijue. Les artistes italiens, confrères du Pérugin et de Raphaël, l’ont peinte, à partir de 1312. A la première des douze travées, point de départ de 1 œuvre, dans l’abside, le Christ est au milieu des quatre Évangélistes, des douze Apôtres présidés par la Vierge, des quatre Docteurs de l’Église latine. A la travée suivante, les quatre vertus cardinales, la Prudence, la Justice, la Force, la Tempérance, sont devant lui, avec Abraham, père des croyants d’Israël et son
' D- Martène, De antiquii Ecclesiœ ritibus, t. I, p. 899.
* Voir M. Le Blant, Sarcophages d’Arles, p. XXVII.
* Ce sont les souvenirs de M. le chanoine Corblet, qui n’a pu ressaisir l’article d’une Revue où a été annoncée cette découverte.
LA LAIM>ËLLA liHECA
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fils Isaac, avec Simeon qui a proclamé le Rédempteur et Ezéchiel qui a décrit sou temple, escortés de Jouas, de Nalium et de deux autres prophètes, l’uis vient, à la troisiieme travée, la Vierge couronnée par son Fils. Elle a vis à vis d’elle les vierges sages admises aux noces célestes et les vierges folles confondues; à gauche, le sacrifice d’Abraham qui sera répété par la Vierge au Calvaire, les parents de Marie, Joachim et Anne, et son époux Joseph; à d’.oite, Susanne, nouvel Isaac, délivrée par Daniel qui envoie les adultères au supplice, et Jean-Raplisle à qui .Marie a porté la sanctification dans le sein de sa mère, fléau lui aussi des adultères, mais destiné au martyre que Dieu a épargné à Susanne. L’histoire de Susanne est ainsi représentée sur la fresque, Daniel dominant le tableau :
a Ce personnage est placé sur un piéd stal. au bas duquel sont tracées les [laroles que Dieu met dans sa bouche : Peav ælerne, qui ahsconditorum es cognitur, qui nasli omnia anlequam fiant xiir, 12 Au-dessous par.nssent les deux vieillards accusateurs de riimocence et à h‘Uis cAtés sont écrits les mots que le même prophète adie.'se à ses vils déiraiteurs. Il reproche au premier sou mensonge; DixH aulem Daniel : Menlüus es in caput Luum v. 55 - ; et, après avoir porté la sentence de mort contre lui, il prononce contre le second le même anathème : Angélus Doinini gladium habcn'i ut secel te medium v. 59 »
Voilà donc, au commencement du XVI" siècle encore, Susanne à côté d’isaac, comme sur les monuments des 111°, 1V“ et V° siècles ; la -voilà à côté des vierges sages ; la voilà à côté de Marie, représentant, à sa suite, l’Église et sa sainteté incorruptible que Susanne représente seule, à notre église apostolique du cimetière de Priscille.
C’est aux illustres maisons de Bourbon, de Savoie et d’Autriche que la Bresse doit son église de Brou, digne rivale de notre Saint- Denis. Vouée par Marguerite de Bourbon, pour obtenir la guérison de son époux Philippe H, duc de Savoie, elle fut élevée par les ordres de Marguerite d’Autriche, leur bru, fille de l’empereur Maxi-
* Dieu éternel, gui avez la connaissance des choses cachées, qui savez toutes choses avant quelles arrivent.
* Daniel dit : Ta as menti contre ta propre tête.
^ V.inge du Seigneur tenant un glaive pour te couper en deux. — Monographie de la cathédrale de Sainte-Cécile d'Albi, par M. Hippolyte Crozes. Albi, 1873, in-12, p. 263.
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milien I". Elle a été commencée en 1 5H , achevée en 1 536. Les meilleurs artistes d’Allemagne, de France, d’Italie, de Flandre y ont déployé toutes les richesses de l’architecture, de la sculpture et de la peinture sur verre. L’histoire de la Vierge, patronne de l’Église, celle du chaste Joseph et celle de Susanne priment tout sur les vitraux. Susanne remplit le vitrage qui est au-dessus de la porte du Iranssept du midi.
« On la voit dans le haut vêtue en criminelle, entre tes mains de deux satellites, et debout devant un juge assis sur son tribunal, qui lui montre de la main les deux im|jndiques v eillards ses accusateurs ; derrière Susanne on remarque plusieurs personnes abaitues par raffliction. Plus bas, lu scène est cliangée; Daniel y démasque l’impostnie : un vieillaid déjà convaincu, couvert de honte et de triste.sse, e.-t conduit par deux hommes dans: la prison, à la pot te de laquelle se ]u é- Sente le geôlier. L’autre vieillard, défendant encoie sa cause, laisse apercevoir par son embarras qu’il ne pourra résister à la l'otee de la vérité. Toutes ces figures sont parlantes et parfaitement caractéiisées. Elles paraissent de grandeur natui'elle, malgré leur élévation »
Le lecteur ne manquera pas de rapprocher la seconde de ces deux scènes de l’histoire de Susanne de la fresque de Sainte-Sotère : elle semble nous en donner^ a douze siècles de distance, la dernière explication. 11 sera frappé du choix de Joseph et de Susanne pour accompagner Marie et lui faire une spéciale escorte en son temple. 11 comprendra bien, encore une fois, la succession, puis la substitution, sur les anciens monuments chrétiens, de Marie à Susanne comme type de l’Eglise triomphante.
II. Mais Susanne Orante ne devait pas donner naissance seulement à des femmes Orantes. Noé Orante dans l’arche, Daniel Orante au milieu des lions, les trois Hébreux Orantes dans la fournaise, si on les considère au moment où ils y sont jetés, paraissent tout d’abord dériver d’elle. L’Écriture parle de Faction de grâces des trois Hébreux, elle ne p^rle pas de leur prière, encore moins de celle de Noé et de Daniel ; mais elle dit de Susanne : Susan?ie s’écria d’une grande voix et dit : Dieu éternel.... et le Seigneur exauça sa voix ^
^ Guide deacripltf el historique du voyageur à l’église de Brou élevée à Bourg... d’après le P. Rousselet, Augustin réformé. 7“ édit. Bourg-en-Bresse, 1857, p. 81.
3 Dan., XIII, 42, 44.
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Une fois, cependant, l’Écrilure inonire Daniel positivement Orante. C’est après l’édit arraché an roi de Babylone par les princes et les satrapes, pour le perdre, au moment où il allait devenir leur préposé. Cet édit défendait de prier soit Dieu, soit un homme, hormis le Roi, pendant trente jours. Daniel, à son ordinaire, ouvrait trois fois le jour les fenêtres de sa chambre haute du côté de Jérusalem, fléchissait les genoux et adorait le Dieu du ciel. Les méchants, qui l’épiaient, trouvèrent Daniel priant [nrantem] et suppliant son Dieu; et pour ce il fut jeté aux lions. Ce Daniel n’a été rencontré qu’une fois sur les monuments : c’est sur un fond de coupe qui semble offrir, au milieu, l’image du Bon-Pasteur, et qui montre, tout autour, le paralytique emportant son lit, la résurrection des moi ts d’Ezechiel, Jonas jeté au monstre marin et vomi par le monstre, Daniel entre quatre lions, les trois Hébreux dans la fournaise, un sujet problématique, qui paraît être la guérison de l’aveugle de Jéricho, et enfin Daniel Orante. Il est accompagné d'un piquant contre-sujet bien deviné par le R. P. Garucci, auquel il me semble qu’il faut en ajouter un second non moins piquant. L’illustre jésuite décrit ainsi la scène qui nous intéresse :
« Un jeunn homme, en rostiime baliylonien, avec la tunique retroussée, qui doit avoir des manches étroites vers les poings, omises dans le dessin livré au graveur, puis couveit du bonnet phrygien, s’élève d’une grande partie de sa personne au-d -ssiis d’un mur foimé de pierres carrées, et étend les bras en priant. Devant le mur, on voit un bœuf tourné à droite, pour qui regarde le tableau de face. Le champ tout autour est planté d’arbres *. »
Les Allemands ont vu dans l’Orante la Vierge priant près du bœuf de Bethléem. Le R* Ib Garucci y voit avec raison Daniel, et dans le bœuf l’image de Nabuchodonosor à qui Daniel a dit et une grande voix du ciel répété ; Tu mangeras du foin comme un bœuf b Mais derrière la muraille, à droite de l'Orante, se remarque un bel arbre, et à gauche de l’Orante où la muraille finit, trois ou quatre fragments d’arbre, détachés et semés en l’air. C’est à mon avis, la traduction complète du discours de Daniel à Nabuchodonosor, dont on n’a reconnu qu'une partie : L’arbre que vous avez vu haut et
’ Storia délia arle crisliana, Pitture, Vetri, tav. CLXIX, 1. — Ici, pl. XVI, Li,
2 Dan., IV, 22, 29.
LA CAPPELLA CKECA
robuste... c’est vous, ôRoi... Quant au Vigilant et Saint que le Roi a vu descendre dii ciel et dire : Arrachez t arbre et dispersez ses rameaux... Voici l’interprétation de la sentence du Très-Haut.... On vous chassera du milieu des hommes et vous habiterez avec les bêtes des champs et les bêtes féroces et vous mangerez du foin comme un boeufs. L’image de l’Orante, dont on aperçoit seulement le bord des genoux sur la terrasse du mur, revient bien aussi au mot de l’Ecriture : Daniel fléchissait ses genoux et adorait L
Daniel est ici en Orante, tout à fait cà la manière de Susanne, en ses épreuves mortelles. Nous les avons vus l’un et l'autre, se faisant pendant, comme types de la glorification angélique des élus des deux sexes dans le Paradis. Ne devions-nous pas cette page au monument unique qui nous offre le Daniel Orante de l'Ecriture?
Les Orantes viriles, représentant les fidèles, bien que relativement assez rares, ne laissent pas que de se rencontrer dans les catacombes. Deux hommes Orantes, alternent avec deux femmes Orantes, aux côtés ou aux angles de la voûte où est le Bon-Pasteur, dans deux chambres du cimetière des Saints-Marcellin-et-Pierre. Une fois ces Orantes sont seules, une autre fois quatre colombes tenant le rameau d’olivier les séparent L On les voit combinées de même autour du Christ siégeant et enseignant entre deux scrinia pleins de rouleaux, de l’ancienne Loi, sans doute, dont le Christ est la fin \ dans une chambre du cimetière d’Ostrien. Chacun d’eux est entre deux brebis. Ces quatre sujets les séparent : Mo'ise se déchaussant pour aller au buisson ardent, puis faisant jaillir l’eau du rocher, le Christ guérissant le paralytique, et ressuscitant Lazare \ Les Orantes hommes remplacent le Bon-Pasteur, qui alterne ainsi avec l’Orante femme sur une voûte des cryptes de Lucine ^ Celle-ci est l’Eglise, la double Eglise du Judaïsme et de la Gentilité, en face d'un double Bon-Pasteur, qui n'est pas inconnu : nous l'avons vu moulé et peint au cubiculum de la Vierge, voisin et contemporain de la cappella
' Dan., IV, I7--22.
* Dan., VI, 10.
* Aringhi. t. II, p. 63, 79,
* Rom., X, 4.
® Aringhi, t. II, p. 183.
* Rom. soit., t. I, tav. X,
LA CAPPEUA GPECA
greca'. L’homme et la femme Orantes paraissent être de simples chrétiens, représentant le Christ et l’Eglise et l’épondant à ce texte de S. Paul : Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n y a plus de Juif, 7ii de Grec ; il n’y a plus d’esclave, )ii de personne libre ; il 7i’y a plus d’homme, ni de femme; car vous n’ètes tous qu’une chose dans le Christ-Jésus ^ L’Orante Susanne apparaît donc sous les deux sexes ; et comme Perpétue, en sa vision, elle pourrait dire : « Je suis devenue mâle. »
Au fond d’une chambre du cimetière des Saints-Marcellin-et- Picrre dont la voûte offre Daniel, encadré par trois scènes de l’histoire de Jonas et Noé, on trouve deux Orantes avec ces noms grecs : HMO [soleil), DOPA [nourriture). Ce dernier qui est un nom de femme répond à une figure à la tunique virile que le dessinateur a peut-être mal rendue. Deux autres Orantes hommes sont à l'entrée de la chambre ^ Le célèbre arcosolium du cimetière d’Ostrien, qui présente dans la lunette la Yierge ayant sur son sein le Christ-Enfant, offre aux cotés de l’arc, au centre duquel est le buste du Christ à l’éternelle jeunesse, les bustes d’un homme et d'une femme, deux époux, sans doute, en Orantes L Une Orante est appelée PRISCVS sur un monument donné par d’Agincourt ^ Ces exemples suffisent pour nous donner une idée des Orantes hommes, simples défunts, en dehors de tout symbolisme. Le rapport avec l’Orante primitive, Susanne, bien qu’éloigné, n’est point effacé cependant. 11 est frappant sur une fresque insigne dont on vient de publier une admirable copie.
C’est aux martyrs de tout sexe que convenait éminemment l’assimilation à Susanne triomphante dans le paradis de son époux. Aussi trouvons-nous, au cimetière fondé par sainte Sotère, la glorieuse ancêtre de saint Ambroise, et plus ou moins l’inspiratrice d’une peinture capitale faite là de son temps, les cinq saints, trois hommes et deux femmes, DIONYSAS, NEMESVS, PROCOPIVS, ELIDIORA, ZOE, dont on lit les noms — martyrs qui furent les
’ Ici, pl. VIII, I.
2 Gai., III, 27, 28.
^ Aringhi, t. Il, p. 103, 105.
‘ Aringhi, t. II, p. 209.
® Sculpture, pl. VII, 11. ^
LA CAPPELLA GRECA
compagnons peut-être de S. Sébastien — représentés en Crantes, dans l’exultation, sous des vêtements superbes, au milieu du jardin céleste. La fresque, qui est la plus vaste page des catacombes et un tableau immense, est toute pleine d’arbustes en fleurs ou chargés de fruits ; les roses semblent y descendre du ciel en guirlandes étendues ; les oiseaux s’ébattent de toutes parts; deux paons étalent leurs robes éblouisssantes sous les pieds des martyrs; quatre grands vases aux eaux jaillissantes où viennent s’abreuver des oiseaux y répandent la fraîcheur ; et un magnifique gallinacé, un faisan, ce semble, — le phénix — promène sa splendeur et sa joie de l’un à l’autre L Mieux que toute peinture, même de Frà Angelico, cette fresque donne l’impression du Paradis. C^est une digne traduction des visions célèbres et toutes fraîches alors de Perpétue et de Saturus. C’est une amplification épique, en l’honneur des martyrs du Christ, du triomphe de celle qui se dévoua à être le martyr de la loi de Moïse, rOrante Susanne.