PI. XI
438 LA CAPPELLA GRECA
TAU, de Tadjectif « Elernel », réclamant nécessairement le substantif « Christ » : le monogramme du Christ, le chi, +, y est inclus dans la croix latine f ^ Ainsi en doit-il être sur un revers de médaille, tout semblable, d'un des trois Clovis S et sur des revers de médaille des Dagobert I, II et III '. Sous les Mérovingiens on voit continuellement en variantes croix latine, croix grecque, monogramme constantinien, monogranune cruciforme. Un tiers de sol d'or de Childebert qui régna à Paris après Clovis P-, en 511, du vivant encore de sainte Geneviève, a le monogramme constantinien^ avec A û, planté sur un petit globe *, comme on voit ailleurs la croix grecque ou latine. Il est évident enfin que la croix contient le monogramme et le monogramme la croix. Ainsi la monnaie percée, suspendue au cou de sainte Geneviève par S. Germain, si elle portait la croix latine au lieu du monogramme, rappelait le monogramme nécessairement. C'est le nom de son divin Epoux que reçoit la petite fille « consacrée au Christ » ; c'est son image que dépose sur le cœur de sa virginale épouse le saint évèque cqnsécrateur. Votre norriy dit l'Epouse du Cantique à l'Epoux, est un parfum repandu.,. Mon bien-aimé nC est un bouquet de myrrhe, c'est entre mes seins qu'il repose^. Mais si l'angélique vierge ne connaît que Jésus- Christ, l'héroïque vierge ne connaît que lui crucifié ® ; et c'est en forme de croix qu'elle porte le chiffre de son nom. Les Césars mêmes, de l'Orient à l'Occident, lui ont, à la suite de S. Paul, dessiné l'image sublime et adéquate de son Epoux ; et c'est cette image apportée par Dieu aux pieds de S. Germain, qui est placée par lui sur la poitrine sacrée de Geneviève.
Reprenons notre sujet. La croix prévaut sur le monogramme, au sixième siècle, soit en Occident, soit en Orient.
n La croix monogrammatique, depuis la iki du lY'* siècle jusqu'à celle du Ve et n^éme jusq'au VI«, dit M. de Rossi, e$t très-ûéquente sur Les monuments de iu>8 pays ; elle fait d*abord concurrence à la croix simple et nue, puis peu ^ p^ lui
> Bulleiino, 1869, p. 44, 4.
» M. Martigny, p. 464.
» Leblanc, Traité historiqite des monmies de France, 1690, in-4*^, p. 46.
* Leblanc, p. 58.
» Cant.. I, 1, 12.
« I Cor.y II, 2.
LA CAPPELLA GRECA 439
cède la place; à la fin elle devient très-rare ^ A Rome le monogramme constap^tinien, pendant le Vo et le Vie siècle, fut presque éclipsé par Tusage continuel et solennel des formes plus claires et évidentes de la croix : son emploi fut moins rare on d'autres pays surtout dans l'Italie supérieure *. Au temps de Gharlemagne, il reprit sa vogue, peut-être à cause de la renaissance des éludes, et de la mode qui s'ensuivit d'imiter les usages des siècles anciens '. •
On voit disparaître ensuite chez nous le monogramme constantinien. Pourtant on le trouvera encore dans un cercle porté de la main gauche par Fange de la prière, PRECATIO, qui de la main droite tient une croix ou plutôt un tau d'où pend un drapeau, sur des fresques récemment découvertes de la basilique de Saint-Laurent-hors-les-murs. L'ange de la demande, PETITIO, porte le même monogramme et tient la même bannière. Entre ces deux anges sont deux séraphins à six ailes chantant iSCS, SCS, Sanctm, Sanctus *. M. de Rossi croit ces peintures du Xli'' siècle. Elles trahissent une main ou une inspiration grecque; et c'est la raison peut-être de cette présence tardive du monogramme en Occident.
Le monogramme ne disparaîtra point ainsi en Orient. L'Orient immobilise ses types, (c Ni le temps, ni le lieu ne font rien à Tart a grec, dit M. Didron, résumant les observations de M. Paul Duce rand ; au XYIII'' siècle, le peintre moréote continue ei calque le « peintre vénitien du X% le peintre athonite du V* ou du VP... Eu c Grèce, l'artiste est l'esclave du théologien ; son œuvre, que copieci roni ses successeurs, copie celle des peintres qui l'ont précédé \ » Il nous suffira donc de signaler une médaille, frappée à Constantinople, de Théodore Lascaris, le fondateur de l'empire de Nicée qui régna de 1204 à iâ22. Il est représenté le 4isidème sur la tête et la croix à la main en guise de sceptre. Au revers est un grand monogramme constantinien ^
Mais le monogramme disparaît moins chez nous en réalité qu'en appareuee. U se conserve sous la forme primitive +, où on ne voit
< Spidl. Solenn., t. IV, p. 529.
' BuUetino, 1863, p. 63.
« Buîletino, 1863, p. 46.
» Manuel d'iconographie chrétienne grecque et latine, Paris, 1845. in^*, p.VIL
• Banduri, t. II, p. 767.
440 LA CAPPELLA GRECA
ordinairement que la croix, maïs où il faut, comment en douter? voir tout d'abord le chi. Je reconnais cette initiale du nom du Christ sur tous les principaux monuments de la religion et de la vie chrétienne.
Et d'abord dans le signe tracé sur le front à la Confirmation.
« Nous signons de haut en bas avec la main droite, au nom du « Christ, ceux qui ont besoin de ce sceau, "rî) 3eÇi2 ^tx^X Iv ôvouin Xpia-
« Tôu xaTOffsppTyiÇofjiev tou; t9;; acppaYÎoo; Taur/j; 520|jl£vou;, » dit Un auteur
syrien du V* siècle ^ Précieux texte qui nous montre que la formule de la Conflrmation usitée à cette époque dans TÉglise romaine, Signum Christiin vitam satemam, étaitreçue en subslance en Orient, et fait bien entrevoir son origine apostolique ! Mais on ne prononçait pas seulement le nom du Christ dans la Confirmation, on le traçait : ivovoVotTi Xpiaxou xaxodcppotYiÇofxcv. La croix, +, était le monogramme du Christ, X, bien reconnu pour tel. Quand S. Martin apparaît à une femme de Poitiers qui est venue demander la guérison à son tombeau, comment se montre et parle le saint ? « Et voici un homme à la chevelure de cygne, au vêtement de « pourpre, portant une croix à la main, qui se tenant devant elle, « lui dit : Maintenant tu seras guérie au nom du Christ, notre Ré- « dempteur *.» C'est le nom du Christ qui accompagne la croix tenue par le thaumaturge : la croix équilatérale peut-être, telle qu'on la voit entre deux têtes de S. Pierre et de S. Paul sur une bulle de plomb de Munerius, MVNERII, du V* ou du VI* siècle '; peut-être 1^ croix monogrammatique que nous avons vue deux fois dans la main de S. Pierre sur des monuments de ce temps. Bientôt S. Eloi, évêque de Noyon prêchant au peuple dira : « Ayez toujours le Christ dans « [esprit et son signe sur le front.,» C'est assurément une grande « chose que le signe du Christ et la croix du Christ : mais elle ne € sert qu'à ceux qui accomplissent les commandements du Christ ^.» Il distingue bien d'abord le signe du Christ de la croix du Christ,
^ S. Tastini, Opéra apuria, quœsliones et responsionês ad orthodoxos, qusest. 118 ; Pair, grœc, t. , col. 1368.
* S. Greg. Turon., de Miraculis S. Martini, 1. II, cap. LVI ; Pair, lat., t LXXI, coL 966.
» Bulletino, 1877, p. 56.
* S. Audoenus, lib. II, de S. Eligio^ cap. XVI.
LA CAPPELLA GRECA 441
^gnum Christi et crux Christi ; puis il parait les confondre en une seule chose magna res,,, illis solis jororf^5/, etc. Il s'agit donc du monogramme, d'une forme ou d'une autre, qui est considéré comme une croix. C'est un proverbe : Babete semper Christum in mente et signum ejus infronte, que S. Eloi commente. On le retrouve à un siècle de là, chez les Ânglo-Saxons, avec cette légère variante : Babete Christum in cordïbus et signnrn ejus in frontibus, et commenté ainsi par le vénérable Bède : « Armez-vous toujours du signe de la « croix du Christ, signaculo crucis Christi, car c'est là ce que « craignent et fuient les démons, effrayés par le signe du Sauveur, « signo territisSalvatoris^. ))Dans la croix qu'il recevait sur le front, le peuple chrétien voyait donc au ¥•, au ViP, au Vlll® siècle, un signe distinct de la croix, le signe du Christ, son monogramme.
Le Christ est représenté dans tout le Moyen-Age, et de nos jours encore, chez les Latins comme chez les Grecs, avec le nimbe crucifère. C'est un disque de lumière dans lequel les païens, à commencer par les Egyptiens, encadraient la tète de leurs dieux. Les romains l'ont donné par adulation à leurs empereurs; et de Trajan il passera à Constantin et à Clovis même. Les images du Sauveur sont les premières images saintes auxquelles les artistes chrétiens en aient, au YS^ siècle, décerné l'honneur. Ils l'ont étendu ensuite aux Anges, aux Evangélistes, aux Apôtres, à tous les saints. On a dès lors marqué d'un signe distinctif le nimbe du Christ. Le plus ancien exemple de ce signe est offert par la mosaïque de Sainte-Agathe à Ravenne, de l'an 400 environ. La tète du Christ assis sur un trône est entourée du nimbe, où s'épanouissent les quatre branches égales d'une croix gemmée. Deux anges, Michel et Gabriel, sont debout aux côtés du trône avec le nimbe simple *. Le + du nimbe du Christ est bien évidemment la marque de son nom. Tout doute est levé par la mosaïque de Saint-Aquilin de Milan, basilique construite par Galla Placidia, sœur d'Arcadius et d'Honorius, en l'honneur de saint Genest. Dans le nimbe est inscrit le monogramme constantinien, ayant entre les branches du X l'alpha et l'oméga '. Enfin
' Beda^ t. III in Collect. flor. et par.
■ Ciampini, t, I, tab. XL VI.
• Allegranza, Alcuni sacri monumenti di Milano. In »mano, 1757, tav. I».
442 LA CAPPELLA 6RECA
une piastre d'ivoire, gravée au trait vera la ftn du lY*' siècle S et passée du cimetière deDomitille à la bibliothèque Yaticane, qui o£Pre la plus ancienne image authentique du Christ, le présente enseignant ou bénissant de la droite et ayant sur la tète, entourée du nimbe, la croix monogrammatîque. Le nimjbe crudforme apparaît à son début ; et Ton voit bien que le monogramme est Forigine de la croix et ainsi la première signiQcation de cette illustre image. L*autel figure le Christ dans la liturgie. C*est après Tavoir salué par le baiser apostolique que Févéque donae sa paix aux fidèles. Un autel de Marseille, qui parait être du Y** siècle, est marqué sur sa face principale d'une couronne contenant le monogramme constantinien du Christ avec TA Qi, accostée de douze colombes figurant les Apôtres. L'autre face offre TAgneau debqut sur la montagne du Paradis d'où s'éci^ppent les quatre fleuves de Teau de. la vie ^ L'autel d'Auriol, près Marseille, qui est du môme temps> offre pareillement sur sa face antérieure le monogramme çonstantiniep et TA il enfermés dans un cercle, et de chaque côté six colombes '. Sur les deux faces principales de Fautel trouvé en partie à Saint- Marcel de Crussol, enYivarais, etconservéaumuséedeSaint-Germaipen-Laye, autel que M. de Rossi fait remonter à la fin du lY^ siècle \ douze agneaux et douze colombes^ figurant les Apôtres, escortent le monogramme cruciforme flanqué de TA et de Tû- Sur les deux faces latérales, six colombes vont à la couronne aux lemnisques flottants, image du Christ à qui l'Eglise chante : Jesu corona celsior \ Encore une fois l'autel figure le Christ. Mais, d'autre part, ee même autel de Crussol a aux angles de sa table à rebords quatre + inscrits dans un cerde. N'est-il pas à croire que ce sont des variantes et des répétitions du monogramme^ rappelant, ce me semble, le pain eucharistique et le denier mystique, récoiapense étemelle du serviteur fidèle ?Un autel du Ylle siècle, celui dePalagues en Normandie,
i Ram. $ott,, t. Hi, p. \m\ Btldetibl, p. 60; M. Martigny, p. 33t. Le ifma de M. Msrtigi^ est nieillQ^r que c^uî 4® 3o]d^.
• Inscript, chrét. de la Gaule, 1. 11, p. 303 ; pi. 73, 438.
* M. Martigny, p. 59, d'après M. Tabbé Barges.
^ Ce sont les renseignements que M. d'Acy a .biai^ .Toula me tcaaameitro par M. le comte 6. Yvert.
' Corn. cc^f$à, itA» ponUfim, adLàudM.
lA CiPPBLU. GHECA 443
décide la question. Il présente au milieu de $a taUe carrée nne croÎK grecque à crochets, avec un support distinct, qui la fait ressemblera la croix latine. Mais le signe + y est tout d'abord celui du Christ. La preuve sans réplique du fait, c'e^t T inscription latine gravée au dessous en grands caractères. Elle comaience par ce mot grec ; aXPE, 0 Christ M»
D'après le Pontifical romam, si plein des traditions antiques, nos autels et les pierres sacrées de nos autels, qui sont des autels abrégés, sont marqués aujourd'hui, au centre et aux quatre angles de la table, de croix grecques, +. L'autel du musée de Saint-Germain ofTre déjà ces croix aux quatre angles. On entrevoit ^ssm, d'après ce que nous avons dit, que ce sont des ehi avaQt d'être des croix. Et en effet, le Pontife, après avoir tracé le + cai^tral, trace les quatre autres selon la ligure du chi formée par deux diag4>nales, d'après ces prescriptions graphiques du PonliQcal :
La double onction de l'autel se fait aussi d*un angle à Fautre en forme de chi.
Les cinq croix composées d'eùcens et de cire, que le Pontife allume au centre et aux extrémités de ce chi, sont pareillement en forme de chi^ +, désignant la Christ holocauste étemel ea même tewf$ qu'autel étemel.
U en est de l'église matérielle, image de l'Eglise, comme de Tautel, image du Christ. Son payé est marqué d'une croix par le bâton pastoral du Pontife. Mais cette çi^oix, tracée çur la cead;re 4^uq.
444 LA CAPPELLA GRECA
angle à Tautre, est un chi, X ; et les lettres de Talphabet grec et celles de Talphabet latin, inscrites sur les deux branches, indiquent bien que ce signe est celui du Christ, V Alpha et YOmega, en qui rOrient et TOccident sont réunis, étant pacifiés par sa croix, visible ici, d'ailleurs, avec son nom. Notre Seigneur Jésus-Christ est la pierre qui est à la tête de l'angle, le noyau d'où part tout Tédiflce ; c'est le fondement que j'ai posé en sage architecte, dit S. Paul, et personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, qui est le Christ Jésus \
Douze croix, que le Pontife oindra du saint Chrême, sont tracées sur les murs ; mais ces croix sont des croix grecques, des chi, +. Elles figurent le nom du Christ que les Apôtres ont porté devant les nations et les fils d Israël^, eux dont l'ange, décrivant la Jérusalem céleste, type de nos temples terrestres, a dit à S. Jean : Le mur de Iq cité a douze fondements et sur les douze sont les douze noms des Apôtres de t Agneau '. A la cathédrale de Chartres — cette encyclopédie en pierres sculptées et en verres peints des siècles de saint Bernard et de saint Louis — les douze Apôtres, adossés aux douze colonnes de la nef, tenaient douze croix grecques dans des cadres circulaires, semblables à ceux contenant le monogramme que portaient les anges sur les murs, peints à cette époque, de Saint- Laurent-hors-les-murs. C'est que cette croix est l'équivalent du monogramme : et l'art grec qui a dirigé les peintures de Saint- Laurent à Rome a laissé bien de ses traces à la cathédrale de Chartres *. La Sainte-Chapelle de Paris présente aujourd'hui, des deux côtés de sa nef, des copies ou imitations des douze Apôtres de Chartres détruits par la Révolution.
« Act., IV, 10, il; Ephes., II, 20; I Pet., II, 6. — 1 Cor., III, 10, 11.
«Act.,IX, 15.
^ Apoc, XXI, 14. La collection Basilewski présentait à TExposition deux superbes Disques de consécration en filigrane^ qui ne sont que des -1- encadrés.
^ a En fait d'art, nous avons trouvé de singulières analogies entre la cathédrale de Chartres ou celle de Reims et les églises de Saint-Luc en Livadie^ de Sainte- Sophie à Salonique, de Sainte -Laure au mont Athos. Le sceau dont les moines de TAthos scellent leurs décisions est peint sur une verrière de la cathédrale de Chartres d*une façon frappante. » Manuel d'iconographie chrétienne grecque et laHne, avec une introduction et des notes par M. Didron, traduit du manuscrit byzantin, le Guide de la peinture, par le D' Paul Durand. Paris, 1845, p. XXXV.
LA Cappella grega 445
Toutes nos églises sont donc marquées, au pavé et sur les murs, du nom du Christ en même temps que de sa croix. Le plan de la plupart offre, en outre, le dessin de la croix grecque en Orient, de la croix latine en Occident. Cette croix grecque qui règne à Sainte- Sophie de Constantinople et qui est venue de là chez nous, à Saint- Marc de Venise, à Saint-Front de Pérîgueux, à Sainte-Geneviève de Paris, est tout d*abord le cAi, +, le monogramme du Christ. Cons^^tantin a dessiné la croix latine à la basilique du Sauveur et à celle de Saint-Pierre. C'est la croix proprement dite, mais qui rappelle bien le monogramme, à la branche inférieure duquel elle fait une simple addition, maintes fois distincte du corps du signe. Le Saint- Pierre des papes en est une preuve éclatante. Bramante et Michel- Ange Tavaient dessiné on croix grecque, Paul V Ta fait prolonger en croix latine. Mais ce prolongement, par une largeur bien moindre de l'édifice à l'extérieur, et à l'intérieur par une augmentation de largeur et de hauteur de la grande nef, laisse pleinement régner autour de la coupole la figure de la croix carrée et n'offre pas moins l'image du monogramme du Christ que de sa croix même. Nous avons dit que c'est à la cappella greca qu'il faut demander le plus ancien exemplaire, ce semble, de ce plan d'église dessinant le nom du Christ et sa croix tout ensemble, que l'Orient et l'Occident doivent adopter avec une variante qui trahit les deux sens.
La croix figure à chaque instant dans la liturgie. Elle est toujours tracée, comme sur l'autel et les murs de l'église, à branches égales. C'est un chi en même temps qu'une croix; et le sens des paroles qu'elle accompagne demande souvent qu'elle désigne précisément le nom du Christ. Le canon de la messe va nous en donner des preuves frappantes. Il commence : « Père très-clément, nous vous € prions et vous demandons en suppliant par Jésus-Christ, votre « Fils, Notre-Seigneur, d'avoir pour agréables et de bénir ces + « dons, ces + présents, ces + saints sacrifices etc. » Le + ne veut-il pas dire que la bénédiction est donnée par le « Christ, » et n'estce pas le Christ plutôt que sa croix qu'il rappelle tout d'abord? Quand on demande que le pain et le vin deviennent le corps et le sang du Christ, le + est fait sur le pain au mot corpus^ sur le vin au mot sanguis : n'est-ce pas l'indication du Christ même et de la transsubstantiation ? Ces mots « hostie pure^ hostie sainte, hostie
iU6 LA CAFP&ilA GRBGA
a Mùthei^tûêéj pain 6âefé de la vie élermUe, calice da pei^tiiel ^ dalut )> sont accompagnéii d'un + qtii a értdemitieiit la même dgmflcâtroti. {^eut-on l«i en donner une aalre dans ce passag^e relatif au Cftirist : a patr lai + même, et avec lui + même, et en lui + liième, » et dans cet autre : « que la pais: *f 4u Seigneur soit + t toujours avec + vous ? »
G*est en tonBue de croix grecque, +, avec deux lignes égales coupéei^ à angle droift^ que nous faisons le signe de la croix du Iront à la poitrine et de Fépaule gauche à Tépaole droite, en invoquant les noms du Père et du Pi)s et du Saint-Esprit* J'ai de la p^ne à chaire que ce signe de la croix ne soii pas aussi celui du nom dn Gbrist, par qui nous connaissons le Père et par qui nous recevons rEefnrit^Saint. C'est la eroix de la liturgie dans laquelle nous venons de reconnaître en eûei le monogramme.
Il faidt l'emàrqiier aussi ^e les croix dites stationsdes qui se portaient en avant des professions, en allant aux lieux appelés ètaiiûhè, 4>ù se célébraient à certains jours les saints miystères, pré^ sentent souvent un ^ au-dessus d'iÉne faampe dont il est pco'faite^ filent distinct. La magniflqtie croix d'argent de Revenue, contenant en quatafo fois cinq médaillons les bustes de vingt personnages tiimbés, 4ue Ton (^eit être la série des saints évèques de cette ville jusqu'à répoq4ie de la Confection de cette croix, est une croix gvecque parfaitement terminée et ornée aux quatre extréii^tés, qu'une tige spéciale devait en Fair ^ Nous allons voir des croix de ce genre sur une tombe mérovingienne '. Une autre figure entre les bustes des SS« Pierre et Paul sur une très-^ancienne lame de plonâ)'; et de mème^ sur le sceau de Pascal II qui tint le Saînt-Siége ae Î099 à 4118 ♦. On la trouve sur Une médaille dé Michel Bucas, empereur de Constaûftinople de t074 à 1078 \ C'est cette croix qui servira de b&ton pastoral au pape. Le diptyque envoyé par S. Gré^ goire4e-Grand, avec d'autres objets pieux, àThéodelinde, reine des Lombards, où, depuis, l'un des deux consuls représentés a été trans-
• Ciampini, t. U, tab« XIV.
« Ici, pi. XII, 10.
• Borgia, Vaticana confessio Beati PeM. Romœ, 1776, frontispice et p. 116. ^ Mabillon, De re diplomat»ca, p. 447.
• Bandari, t. II, p. 751.
LA €APF£LLA GftEGA 447
fortné on S* Grégoire lui-même, S<2 GREGR, l'autre consul ayant été disngé en roi David, DAYIfi REX, a le -^ sur le bâton du consul devenu celui du Pontife ^ Noua avons vu ce bAton pastoral dans la main de Pie IX, debout^ stir son trône au milieu des Pères dp concile du Vatican. C'est le monogramnle du Christ acboré et formant, avec la hampe qui le porte, une eroix. Aussi dans la liturgie romaine, quand la croix s'élève pour le départ de la procession et que le diacre s'écrie : « Marchons en paix, » le peuple répond-il : « Au nom du Seigneur, Amen. » L'inuige du Christ cmdflé est sur la craix grecque, au dessin spéoial, aux riches ornements, qui surmonte le bàtoU) plus ou moiite ttni, du labarum stational ; mais cette croi^ grecque est un vrai thi; et ainsi le nom du Christ, joint à son image, resplendit en tête des fld&les : Prooedamus in nominê Dominù î;Les empereurs de Constantinople traçaient la croit avant leurs notns OH leurs titres sur les médailles ^. Les évâques font ainsi avant leur nom de baptême pour leur signature. L'évéque de Narbonne signe en 456 sur l'atUel qu'il oflfre à Dieu: + RUSTICVS ' ; celui de RaVenUe, ordonné ea 4tfd, signe sur une chaire revêtue d'ivoire sculpté : -¥ SERYVS XPI AGNELLYS EPSC ♦. C'est toujours la croix grecque qu'on trouve dans ces signatures sui* les monuments. Il n'est pas douteux qu'elle soit tout d'abord le ckU le monogramme du Christ. Le mot de S. Jean Chrysostôme suffità trancher la question : « Nous mettons en tète de nos lettres le nom du Sei- « gneur ^ » C'est ainsi qu'il entend sa signature qui, à quinze siècles de là, éelairo celle, trop peu comprise encore, de ses collègues dans répiscopajt.
L'en-térte et la conclusion du testament de saint Perpétue^ héritier du siège de saint Martin où on le trouve assis en 461 et en 465, expliquent à merveille cette signature. In nominê Jetu Chrisii. Am&k. Ego Perpehem peccatar^ Ttironiex Ecciemœ sacerdos.,^ — Benediê Domine; Veni Christe Jem. Eç0 P^ehats m nominê iuo. Amen ^ :
> Oon, Thesaur. âi^yoh*^ t. II, tab. VI i M. Martigny^ ^e édition, p . 2S5.
* Voir, pour exemple, Bandui% t. II, p. 741, 754, 777.
' Inscript, ehrét. de la Gaule, t. II, p. 428; voir p. 466.
* Spreti, de Origine et amplitudinc urbis Ravennœ. 1742, talh IX.
* In Colôss., III.
« Patroh M., t. LXXï, oôl. «Hft'Si.
448 LA CAPPELLA GflBGA
c'est au nom du Christ que S. Perpétue écrit son testament. Et certes il est digne du Christ.Peu de monuments ecclésiastiques nous causent une telle impression. Tout le feu apostolique, toute la tendresse divine de S. Paul sont là ; et on dirait que Tàme de son disciple S. Denys, dont Perpétue lègue une relique dans une croix d'argent à l'église de Saint-Denys d'Âmboise, a passé dans ce successeur de S. Martin. Voilà un de ces évêques qui ont sauvé les Gaules perdues et fait la France !
Dès le temps même de S. Jean Chrysostôme, on a du sens de la croix, commençant ou accompagnant les écrits, les témoignages monumentaux les plus certains. Les deux Bibles grecques^ sinaîtique et vaticane, contemporaines de Constantin, présentent chacune quatre fois le monogramme cruciforme ^. Sur la première, il est deux fois à la fin d'Isale, une fois à la fin de Jérémie, et dans le mot « ECTAYPÛOH, il a été crucifié » du chap. xi, vers. 8 de l'Apocalypse : ce signe tient la place des lettres TP, qu'il figure en ce mot écrit par abréviation, et il rappelle en même temps le tau. Sur la seconde, on le voit à la fin des Lamentations, d'Ezéchiel, de l'Évangile de S. Jean et des Actes des apôtres. Le manuscrit de Cambridge le présente également à la fin du 11° livre des Rois. Il est à remarquer que ces trois manuscrits, les plus anciens qu'on ait delà Bible des Septante, viennent d'Alexandrie. C'est pourquoi^ au lieu du monogramme constantinien, ils présentent toujours le monogramme cruciforme, analogue à la croix ansée, signe de la vie chez les anciens Egyptiens. Les célèbres évangéliaires latins de Vérone et de Brescia ont le monogramme, le premier une fois, le second dçuxfois,en tête de l'Évangile de S. Luc ; ce dernier l'a deux fois aux pieds de l'Évangile de S. Jean ; et c'est, paraît-il bien, le monogramme cruciforme. On le trouve sur divers manuscrits ecclésiastiques du VP ou du ViP siècle. Au temps de Charlemagne il semble disparaître des manuscrits bibliques ou liturgiques dont les ornements rappellent plu-^ tôt l'ancien monogramme constantinien.Le Codex aureus de Trêves, donné aumonastère de Saint-Maximin par Ada, sœur de Charlemagne, est marqué en tête du premier canon des Évangiles d'un monogramme complexe, où on reconnaît à vue d'oeil le tau, T, le chi croisé du rho, XP, la croix latine; et peut-être, en suivant les traces de S.Paulin, faut-il lire tous les signes de cette sigle : « x-PsToc, Christ. »
LA CAPPELtA GRECA 449
C'est à une note de M. de Rossi que nous empruntons Tindication de tous ces monuments *. Ils ne peuvent pas nous laisser de doute sur le sen^ primitif de la croix,-*-, comme marque des écrits. Elle indique touf d'abord que l'écrit est fait aunom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, selon le précepte de S. Paul pour toute parole ou tout acte du chrétien ^
Voici d'ailleurs des preuves positives du fait. Au lieu du -t-, un manuscrit du V^ siècle, contenant une collection de canons *, présente le monogramme antique signiflant « Jésus Christ, » et, comme variante et redoublement de cet en-tête, le -f à la suite des trois mots du titre :
-^ Incipivnt + nomina + apostolorvm +.
Les évêques des Gaules, assemblés en Concile à Pistes, à trois lieues de Rouen,en 861 , et, Tannée suivante, à Soissons, font précéder leur signature du $^ ou du + indifféremment. Trois seulement sur vingt-cinq tracent la croix grecque, à Pistes : tous les autres traceiit le monogramme constantinien*. Lacroix est donc Téqulvaleiit du monogramme ; son sens est « Christ » : elle indique que c'est au nom du Christ que l'évêque appose sa signature.
Un sceau de Sergius I", pape de 687 à 701 , a sur une face : -f SERGll autour du monogramme constantinien, sur l'autre PAPAE faisant cercle avec'le monogramme cruciforme \ Ce monogramme répond au -f de l'autre face et en précise le sens. Le-t- n'est qu'une variante du monogramme constantinien.
Mabillon observant, dit Boldelti, « que ce signe :| commença à « être employé par les chrétiens sur les murailles, sur les voiles et « sur les objets consacrés au culte et qu'il passa de là aux lettres et « diplômes, puisque les évêques avaient coutume de le tracer en tête « de leurs lettres , apporte enc<jre, en exemple , les diplômes <c d'Alphonse, roi d'Espagne, et d'autres rois^au commencement des- « quels ce signe est tracé avec les lettres A et fit aux côtés, tandis
< Bulletino, 1863, p. 62, 63.
« Coloss., III, 17.
' Ma))iUon, De re diplotnatlca, p. 357.
* Ibid., p. 454, 459.
» Ibid., p. 437.
450 LA CAPPELLA GRECA
« qu'à la fin, pour signe et cachet matériel, se trouve la croix \ » Sur un de ces cachets nous voyons liien poindre dans le monogramme la croix qui doit le remplacer à la fin, et qui, à cette date, Ta presque déjà remplacé partout. C'est celui d'Alphonse X, roi de Léon et de Castille, dans un diplôme donné à Jean, archevêque de Compostelle, Tan 1254. Le monogramme constantinîen flanqué de l'Alpha et Oméga est dans un certlo; mais la ligne verticale du P est traversé vis-à-vis de la boucle d'un trait horizontal formant croix, comme on voit ce trait sous la boucle dans le monogramme cruciforme '. Ce sceau d'un roi contemporain et cousin de S. Louis nous amène à parler du sceau du plus grand roi de France, et à faire en quelques mots la généalogie de la principale des acclamations guerrières des chrétiens, qui de leurs lèvres a passé sur leurs étendards, leurs monnaies, leurs monuments.
Nous avons vu Eusèbe appeler le monogramme du Christ «le sym- 9 bole du cri de guerre salutaire, tt); aair/ipiou l-Kfifopiaç S), et Honorius tracer sur son labarum cette légende explicative du « toutw vix«, « par ceci vaincs )> de Constantin :
IN NOMINE XPI VINCAS SEMPER,
« Par le nom du Christ sois toujours victorieux *. » De là une for mule à jamais célèbre. Un fragment de marbre qu'on voit à Saint- Laurent-hors4es-murs présente le monogramme cruciforme planté au milieu d'un N '. Allegranza a bien lu ce sigle : « Xp^^^oç KuS *, « le Christ vainc. » M. de Rossi l'a trouvé en latin, gravé sur la
» Boldetti, p. 336; Mabillon, Dere diplomatica, 1. II, c. X, p. 110; 1. I, c. II, p. 67.
* Allegranza, de Monogrammate D. N. Jesu ChrUti. Mediolani, 1773, in-A®, ad init. — Le sceau appartenait en 17113 à Charles Trivulce, pntrioe de Milan. L'image est identique en somme, le trait horizontal à part, à celle de la médaille reproduite ici pi. Xll, 6.
» De vita Constantini, 1. I, cap. XXXI.
* Diplôme d'ivoire de l'an 406. — De tituîia carth,, p. 548.
' Ariiighi, t. II, p. 131; De titutis, p. 518. — La collection de M Basilewski, à l'Exposition universelle, vient de nous montrer ce groupe sur la tête d'uuè brebis portée par le Boa Pasteur. Voir la fin de notre chapitre XXIV.
LA CAPPELLA GRECA 451
chaux fraîche, au cimetière de Cyriaque. Le V suit le monogramme constantinien :
et la lecture Chrisius vincit est évidente \ L'épitaphe de Postumius du cimetière des SS. Gordien et Epimaque, aux cinq lettres IXeïG ajoute un N. La lecture : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur, « vainc » est évidente encore ^ La formule est explicite sur les monuments byzantins. Une croix grecque, 4-, dont les branches, s'épanouissant aux extrémités, commencent à former ce qu'on appellera la croix de Malte, est accompagnée entre les branches, en haut, de ces lettres : IC XC, en bas, de celles-ci : NI KA signifiant : « Jésus- « Christ vainc \ » On trouve exactement les mêmes lettres entre les branches d*une croix grecque gravée sur une médaille de Jean Zimescès mort en 975 *. Dans ces deux exemples, il est clair que le + est traduit « Christ » ou plutôt <( Jésus-Christ, » Imitiale I de Jésus étant censée identifiée graphiquement à Tune des deux branches X de Chnst, Le +, le signe du Christ, est en toute hypothèse le sigle de XPICTOC, et marque le nom du Christ avant de figurer sa croix. C'est une preuve sans réplique à ajouter à celles que nous avons données de ce fait capital pour l'archéologie chrétienne.
Cette formule : « le Christ vainc » va prendre une illustre extension. A la victoire on ajoutera le règne, durant la paix, et le commandement, durant la guerre. On arrivera ainsi à cette acclamation que je transcris d'une monnaie d'or de saint Louis, où elle fait couronne autour d'un grand -t-f terminé aux quatre branches par un fer de lance tourné en lys : ce chi, initiale du nom du Christ rappelant sa croix, est répété et traduit au commencement do l'inscription :
-h XPC : VINCIT : XPC : REGNAT : XPC IMPERAT\ '
Ici le nom du Christ est encore en grec et rappelle l'origine de la formule. Sur l'obélisque de la place Saint-Pierre, qui porte un
* De titulis, p. 518.
' Buonarroti, Vetri, p. 17.
» BulUtino, 1865, p. 58, 74.
* Banduri, t. II, p. 738.
' Leblanc, Traité hUt, des monnaieê.
46S lA CAPPELLA 6RBGA
moreean dn bois de la Croix, Sixte-Quint a fait graver racclamation tout en latin, avec une heureuse addition :
CHRISTVS VINCIT CHRISTVS REGNAT CHRISTVS IMPERAT CHRISTVS AB OMNI MALO PLEBEM SVAM DEFENDAT.
« Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande : que le « Christ défende son peuple de tout mal. »
Entre S. Louis et Sixte-Quint, le franciscain Bernardin de Sienne, mort en 1444, ramenait à ûieii et à la paix l'Italie, « au nom de Jésus « qu*il avait toujours à la bouche et sur la poitrine ^ » On conserve à réglise de VAra-Cœli, au Capitule, un tableau sur bois où est le nom de Jésus,dont le saint se servait dans ses missions populaires comme d'une sorte d'étendard '. Il offre, au centre d'un soleil, ces trois initiales du nom sacré 1 H S, prises des Grecs du Bas-Empire qui écrivaient souvent leur sigma C, sous la forme latine S. 11 fut en grande vogue au XV* siècle, grâce au saint franciscain. « On dit, « observe M. Martigny, que S. Bernardin fut le principal promoteur « de ce nouveau monogramme '. »
* Breviarium romanumy die XX maii, leotio VI.
* « Et accipiens circiiium fecit circulum rotundum in quo solem depinxit et in medio solis Nomen Jesu descripsit. i> Acta SS., t. IV, maii, p. 769, — c Cum etenim S. Bernardus munus praedicationis Vulterrœ exerceret anno 1424, in tabula lignea radiis aureisque litleiis venerabile Nomen depinxit; ad cujus devotionem in omnibus concionibus quas Divus agebat in plateis et in S. Francisci prato populos incitabat, qaos eodem Jesu Nomine benedicens, mirum in modum proûciebat : et hic benedicendi modus a Martino Papa V approbatus et commendatus fuit. Divus Bernardinus Vulterra postea digrediens, tabulam in qua Nouien Jesu depinxerat Vulterran» Reîpublicœ donavit : quam velutt thesaurum pretiosissi-
«mum semper custodieudum curavit... Senatus Vulterranus templum in hujus sancti Nominis honorem a fundamentis erexit; ibique societatem venerabiiem quae illud custodiret et honoriûce conservaret instituit, ut apparet in libro Deliberationum de anno i 143 in Archivio Vokterrano asservato, a me notario viso et lêcto. > Relation du 14 déc. 1617. Ibid., p. 770.
LA CAPPELLA GEEGA 453
Avec Taddition, au-dessus de TH, du + prolongé en forme de croix latine, mais par un trait distinct, ce monogramme qui donne de la sorte clairement le sens Christ Jésus ou Jésus-Christ, comme dit indifféremment S. Paul, deviendra le blason de la Compagnie de Jésus. On le trouve ainsi dessiné en tête de la dédicace a Sixte- Quint du premier volume du plus célèbre ouvrage de la Compagnie, le Disputationum de coiitroversiis Christianss fidei adversus hujus iemporis hâsreticos do BeUsiTmin, imprimé pour la première fois à Ingolstadt en 1586. Chose remarquable I Sous le monogramme est le Sacré-Cœur de Jésus, ayant entre ses lobes dont ils paraissent sortir en rayonnant, les trois clous de la crucifixion, la tradition occidentale disant que deux ont attaché les mains du Sauveur à la croix et un ses pieds ^ C'est Tiadication des cinq plaies du Christ tant vénérées depuis les stigmates de S. François et dont le missel romain, d'abord franciscain, contenait la messe; c'est Tétendard de Jésus-Christ, et lui crucifié, que S. Paul voulait seul connaître, voulait seul prêcher * ; c'est le sacrifice du Christ sorti de son cœur et de son amour ; c'est enfin, quatre-vingt-dix ans d'avance, l'imagé en substance que le Christ montrera et expliquera à son épouse^ la fille spirituelle de S. François de Sales, la bienheureuse Marguerite Marie, pour la proposer à la piété des fidèles : c'est ce culte du Sacré- Cœur de Jésus dont lui-même confiera tout spécialement l'apostolat à la Compagnie qu'il a honorée de son nom. Le chiffre de la Compagnie de Jésus est ainsi fait dans le second volume de l'ouvrage de Bellarmin, imprimé en 1588 et dédié encore à Sixte-Quint. Dans le troisième, daté de 1593 et dédié à Clément YIII, le cœur est effacé et on ne voit plus que la simple croix latine. Mais, si le cœur ne doit plus reparaître sous les trois clous, la croix grecque, le chi, le monogramme du Christ, élevé sur son support qui donne à la figure l'air de la croix latine, se retrouvera jusqu'à nos jours dans nombre d'exemplaires du chiffre de la Compagnie '.
'Voir ici pi. XII, il.
• I Cor., II, 2.
' On peut la voir, par exemple, dans les ouvrages suivants : RHaHo facfia im Consistorio super vita etc. S. IgnatiL Lugduni, 1622, in-18; — Trinitas Pa/rtorcharum, S. Bruno, S, Franoiscus Paulinua. S. Ignatiu», R. P. Raynandi. Lugduni, 1617, in-12 ; — RelaMhne i$torica Mla nuova Chrittianita degl' Indiani,
454 LA CAPPELLA GREGA
On sait si la Compagnie de Jésus a rendu ce nouveau monogramme glorieux dans TEglise et dans le monde. Nous sommes heureux d*Atre arrivés à reconnaître qu'il n'est en dernière analyse qu'une variante plus explicite du monogramme >|^, Christ Jésus, dontle m* siècle nous a offert deux exemples et dont il est permis de reconnaître les premières traces dans F Apocalypse même. C'est de sa Compagnie que Jésus disait quinze siècles d'avance avec une littéralité plus grande, ce semble, qu'on ne l'a reconnue : Celui qui sera victorieux, je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu,,, et J'écrirai sur lui mon nom nouveau *.
Le développement du monogramme était nécessaire alors pour le reconnaître chez nous. Non-seulement on ne voyait plus que la croix seule dans le + qui originairement est un chi, mais le monogramme constantînien lui-même n'apparaissait que comme une croix aux premiers explorateurs des catacombes. Un des rares monogrammes constantiniens des musées lapidaires à l'époque de la Renaissance a été pris pour une croix par Antoine Morillon et ainsi commenté dans son Epiétola de crucis dominicœ figura ad Lindanum theologum, qui est inéditeàla bibliothèque vatîcane*. Ladouble formede croix etle monogramme appelé aussi croix par S. Paulin et Prudence donnaient quelque fondement à cette erreur. Mais elle venait surtout de ce que la croix était alors dans l'opinion le signe unique du Christ. C'est la croix seule qu'on entendait figurer en traçant le +, sans soupçonner qu'il fût l'initiale du nom du Christ et son monogramme. Le Rituel romain, en ordonnant de tracer « lo signe de « la croix, signum crucis » sur le front et le cœur du fidèle au Baptême a pu, bien qu'à tort, contribuer à faire croire que le signe du Christ est absolument le signe de la croix. On l'a cru ainsi jusqu'à nos jours où l'archéologie a ramené ça et là sur les monuments chrétiens le dessin du monogramme constantinien plus intelligible que les autres, mais qui reste toujours incompris du peuple.
scritta in spagnuolo dal P. G. F. Fernandez et tradotta in italiano da G. R. Memmi in Roma, 1729, in-4*; — Institulum Societatis Jesu, auctoritate Congregationis generalis. Pragae, 1757» in-fol.; — Voyages et mUtsiana du P. AL de Rhodes, de laC.de /., en Chine, etc. Paris, 1854, in-8**.
* Apoc., m, 12.
• Cod. Vat, OU., 1511, p. i43; Bulletino, 1876, p. 133.
LA CAPPELLA GREGA 455
C'est du grec pour les Latins, du grec oublié qu'ils ne réapprendront pas fdciiemoat. Par contre, les Grecs qui en ont Tintelligence et qui, d'ailleurs,conservent immobiles le§ anciens types, elles Slaves, leurs disciples, ne laissent pas de figurer comme signe du Christ son monogramme avec sa croix.
Arrivés là, il nous semble que la question du signe du Christ est éclaircie, sinon épuisée, sur tous ses points essentiels. Notre conclusion, résultant de l'examen des textes et desmonuments des quatre premiers siècles du christianisme et d'un coup-d'œil jeté sur les douze suivants, est celle-ci. Le signe du Christ est fondamentalement la lettre initiale de son nom, le chi, figurant en même temps sa croix. A partir de Tinvention de la Sainte Croix, la croix, appelée le signe du Christ, a fini par rester en possession de ce titre.
11 est bon cependant pour la science, il est bon pour la piété de reconnaitrelosdeux sens bien certains du signe par excellence, du signe du « Dieu » qui a « régné par le bois *, » du signe de ce bois royal lui-même, du signe enfin de Tauteur de la vie et de l'arbre de vie. Nous avons essayé d'en exposer les documents, d'en établir la genèse, d'en signaler les grandes dérivations, d'en esquisser l'histoire.
Notre travail achevé, nous avons été heureux d'en trouver la confirmation dans le nouveau volume de la Rome souterraine présenté à Pie IX h l'occasion de son jubilé pontifical. M. de Rossi, abandonnant l'opinion commune qu'un texte de S. Augustin, entendu d'une manière trop restreinte, lui avait fait suivre, il v a vingt ans, vient d'écrire, sur différents lieux du cimetière de Saint-Calixte, les lignes suivantes qu'on nous permettra de citer toutes ici, vu leur importance pour notre thèse :
« Le monogramme X est tracé en graphite... séparément, par manière de symbole ou enseigne, signuin Christi *. — Le monogramme ^, le signum et le nom du Christ... Le denier >fc, forme du signum Christi,,. '. — Au commencement de la galerie M est resté sur la chaux d'un IocàIus le simple X, initiale du nom du Christ et forme dissimulée de la croix, (tracé) un peu avant la paix de
« Régna vit a ligno Deus. — Hymne Vcxilla régis de Théodulphe, évèque d'Or* léans. mort en 821.
» Roma sotierrunea, t. III, 1877, p. 91. » Ihid., p. 93.
436 LA ÇAPPÇLl^ GRECA
Const*intin *. — Les monogrammes et signes du nom et de la croix du Christ... — Ce monogramme >^, comme signum Chrhti et enseigne triomphale *. — Le monogramme lut le signe du Christ par antonomase '. — Le monogramme nB... isolé et élevé à la puissance de symbole et d'enseigne triom|)hale du nom et de la croLx du Christ... *. — Sceaux imprimés sur la chaux des tombes... les types {le foyge) du signum Christ i ne sont pas ceux de la croix nue mais des monogrammes constantmien et cruciforme *. — La forme du signe du Christ prédominant sur les lampes cemélériales fut le monogramme constantinien •. »
Enfin M. de Rossi appelle les deux monogrammes c» sigjium Christi ^ » et « formes variées du sigtium Christi *. » Il ne semble pas néanmoins reconnaître encore le c/u'dansle + qu'il appelle simplement « une croix ». « Sur la chaux fraîche d'un loculus, dit-il, fut « tracée en graphite une croix ainsi faite + ^. » Puissent nos arguments sur ce point obtenir son assentiment !
Avant de quitter ce long travail, résumons-le sous une forme nouvelle. Contemplons dans le passé, sans exclure le présent, le signe du Christ sur ses trois théâtres les plus solennels, l'Eglise chrétienne, la poitrine chrétienne, la tombe chrétienne. Apprenons à y bien distinguer et le nom du Christ et sa croix.
C'est au sépulcre même du Christ que les monuments nous montrent tout d'abord son signe planant au-dessus d'un édifice. Un sarcophage du quatrième siècle du cimetière du Vatican offre, au milieu des douze apôtres tenant la plupart TÉvangile de la main gauche et faisant le geste de l'acclamation de la droite, le tableau suivant. Une tour apparaît dans le fond, surmontée d'un dôme sur la clef duquel est dressée une tablette carrée. Cette tablette n'est marquée d'aucun signe ; et l'exiguïté de ses proportions explique bien cette absence. Mais on la retrouve ailleurs, sur un dôme pareil, avec le monogramme constantinien. La tour en ce cas figure un baptistère, le lieu de la sépulture et de la résurrection du chrétien. Sur notre sarcophage, elle figure le tombeau glorieux du Christ. Deux femmes sont à côté qui, s'agenouillant, vont baiser les pieds du ressuscité. Lui debout, ayant les traits de l'éternelle jeunesse, leur fait un geste d'accueil, avançant son pied droit qu'elles baiseront en effet *\ C'est
* Roma sotlerranea, t. III, 1877, p. 155.
« Ibid,, p. 180. - 3 P. 283. - ' P. 320. - » P. 568. - « P. 614. - ' P. 99. — » P. 156. — » P. 125.
«0 Aringhi, 1. 1, p. 3ii. - Ici pi. XII, 4.
LA CAPPELLA GRECA AW
la scène évangélique qui suit celle où Tange, assis sur la ]^ierre enlevée par lui de Touverture du sépulcre, a dit à Marie-Madeleine et à Marie, mère de Jacques et de Jean : Je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié; il n'est pas ici, il est ressuscité, comme il ta dit. — Et elles sortirent du monument, saisies de crainte et dans une rjrande joie, courant annoncer cela à ses disciples. Et voici que Jésus se présenta à elles, disant : Je vous salue. Et elles s'approchèrent et embrassèrent ses pieds et l'adorèrent. Et alors Jésus leur dit : Allez, avertissez mes frères qu'ils aillent en Galilée : c'est là^ qu'ils me verront '. En effet, derrière le Christ et les saintes femmes, en avant du tombeau, une immense croix diamantée, qui de ses bras couvre le tombeau même et le Christ, porte, sur sa branche supérieure, courte et donnant à cette croix Tair prononcé du tau, une couronne de laurier pareillement grandiose, dans laquelle est enchâssée un monogramme constantinien diamanté. Mystique image de la gloire du crucifié ! Les douze apôtres l'acclament, Pierre et Paul tenant la tête du sacré-collége. Deux colombes, représentant devant eux les deux Églises des Juifs et des Gentils, sont perchées sur les bras de la croix et contemplent le monogramme avec le regard fixe de Textase. C'est la scène de l'Ascension complétant celle de la Résurrection, et la traduction de ce mot du récit do saint Luc : Comme ils étaient attentifs à le regarder montant au ciel \ ou encore de ce mot de saint Pierre : Les douleurs et les gloires subséquentes- du Christ... en qui les anges désirent de regarder ^
La tour, qui est ici à l'arrière-plan et dont le signe est accusé sans être dessiné, apparaît au premier plan et dessinée de tous points sur le côté d'un autre sarcophage du cimetière du Vatican *. C'est un baptistère, on n'en doute pas, placé à côté d'une basilique \ Ce pourrait bien être celui de la basilique du Sauveur, au Latran, tel qu'il existait du temps do Constantin. Devant lui, précisément, et devant la basilique, est le Christ qui, montrant le coq, dit à Pierre : Le coq ne chantera pas aujourd'hui, que tu n'aies nié trois fois méconnaître;
* Matth., XXVIII, 8-10.
« Act , I, 10.
» I Pet, I, 41, 12.
* Aringhi, 1. 1, p. 319. - Ici pi. XII, 2.
* M. Martjgny, p. 72.
458 LA CAPPELLA GRECA
et Pierre, devant une autre basilique qui semble flgurer la sienne au Vatican, montre de la main droite son visage prêt à affronter la mort, et tient de la main le rouleau de l'Évangile, signe de son aulorit/î in{*hranlabie, infaillible, comme pour faire entendre la parole immédiatement précédente du Seigneur : Et toi revenu wi jour de ton cqarement confirme tes frères \ Sur le devant du sarcophage, lîî Christ, assis, les pieds sur la voûte du Ciel, donne la Nouvelle-Loi h Pierre. Sur l'autre côté, où sont représentés peut-être les monuments constantiniens du Sai t-Sépulcre, le Christ ressuscité arrête, en lui touchant le front de la droite, Madeleine qui, à genoux, ardente, les mains en avant, veut baiser ses pieds * ; et Moïse, figurant le Christ et Pierre, fait jaillir du rocher Teau de la grâce et des sacrements. Pour reve;iir au baptistère, image du tombeau du Christ, tombeau et berceau spirituels des chrétiens, sa coupole porte au-dessus de la clef un grand monogramme constantinien du Sauveur : il est en relief sur une tablette carrée, qui est censée de bronze, sans doute, et resplendissant d'or. La porte très-haute de rédiûce est décorée de tentures repliées sur les côtés. Il me semble voir auprès les flots de ce peuple romain dont Prudence a dit :
« Ou i) fréquente 'e tombeau qui est sous le mont Vatican où est cachée 'a cendre qui représe/ite son fondateur digne de tout amour ^, ou il court à la dcmeurt' du grand Laterauus pour en lapporter, avec le chrême royal, le sacré signe. Et nous doutons encore que Rome vous soit consacrée, 6 Christ, qu'elle ait passé sous vos lois, et quo volontiers avec tout son peuple et ses citoyens les plus élevés elle ait déjà étendu son règne terrestre par-dessus les astres du vaste pôle ! »
Aut Vaticaiio tumulum i>ub monte fréquenta f^
Quo cinis île latit gcnitoris amabilh ohses,
Cœtibus aut magni Laterutii currit ad œdeSy
Unde sacrum référât regali chrismate signum.
Et dubitumus adfiuc, Romam tibi, Christe, dicatam
In leges trat^sisse tuas^ amnique voleniem
Cum populo et summis cum civibus ardua magni
Jam super astra poli terrenum extendere regnum */ t
* Luc, XXII. 32, 34.
" Je ne vois pas d'autre sens à la scène. Ce ne peut être iti la femme infirme et courbée depuis dix-huit ans à qui le Christ imposa les wains, Luc, XIII, 11-13. ' Pierre.
* Contra Symmaeh., I, v. 583-590.
LA CAPPELLA GREGA 459
Cette coupole que domine le monogramme du Christ fait bien comprendre la basilique au toit d'or, construite sur le tombeau do sainte Agnès par la flUe de Constantin et qu elle a décrite ainsi elle-même : « En cette demeure est célébré le nom du Christ qui seul a pu « vaincre la mort, habitante du Tartare, ayant été transporté jus- « qu'aux cieux, et seul a pu mener là son triomphe, faisant revivre « à nouveau son nom et son corps et tous ses membres retirés des « ténèbres de la mort et de Taveugle nuit *. » ,
C'est là, à ma connaissance, la plus ancienne indication que nous ayons du signe du Christ au sommet d'un édifice sacré; et ce signe est celui de son nom. Nous savons qu'il était considtjré en même temps comme le signe de sa croix, et appelé « Christ » et « croix » Christus, crux, par Prudence ', « croix » et « Christ en son monogramme », Crux... eloquitur... tanquam monogrammate Christum, par S. Paulin '.
Le plus ancien exemplaire peut-être qu'on mentionne de la croix proprement dite placée sur un édifice chrétien est celui de la merveilleuse basilique de Saint- Vital à Ravenne *. Construite par les architectes de Sainte-Sophie, aux frais en partie deJustinien, qui y est représenté avec l'impératrice Théodora et leur cour venant adorer le Christ, à l'instar des Mages, elle a été commencée sous l'évêque Ecclesius et consacrée l'an 547 par S. Maximien, son troisième successeur. Sur la mosaïque de l'abside du sanctuaire, S. Ecclesius est présenté au Christ, orné du nimbe cruciforme et assis sur le globe, par l'archange Gabriel, pendant que l'archange Michel présente le martyr S. Vital. Celui-ci offre sa couronne au Christ ; l'évêque, lui, offre son église. C'est un temple octogone, portant au centre une tour surmontée d'un toit en pyramide qui sert de piédestal à une croix latine. On assure que celle qui figure aujourd'hui sur le monument date du monument lui-même. A coup sûr elle perpétue exactement son dessin antique. Quelle émotion j'éprouvais en saluant cette petite croix de fer qui, sur la maison de Dieu, a traversé en l'air plus de treize siècles, et qui est la sœur aînée, sinon la mère,
* Voir chapitre XVIII.
* Contra Symmach,, I, v. 486-8.
» Ppema XIX, v. 618-9.
* Ciampini, t. II, tab. XIX. - Ici pi. XII, 3.
460 * LA CAPPILLA GRECA
de toutes les croix de nos baptistères, de nos toits d'églises, de nos clochers !
Ce que nous avons dit de son origine première, qui est le monogramme, et sa grande afflnité avec la croix grecque d'avec laquelle le prolongemont seul de la branche inférieure la différencie — prolongement si expressément distinct dans la croix stalionale de Ravenne — nous oblige d'y reconnaître aussi le nom du Christ. Il apparaît dans le cie], non plus seulement uni, comme sur le labarum de Constantin, mais identifié avec la croix ; et nous devons redire ici les deux mots de Prudence sur ce signe unique : « le Christ « marquait de son nom le laliarum... la croix resplendissait ajoutée « au sommet des aigrettes, Christus... signabat labarum.., ardebat « summis crux addita cristis ^ ♦
Du signe du Christ que nous contemplons au faite des temples matériels de Dieu, passons à celui que nous portons sur nos poitrines, nous ses temples vivants.
Nous avons vu le monogramme du Christ et la figure de sa croix tracés ensemble avec le saint-chréme sur le front des fidèles à la Confirmation, sous cette forme H-, qui est le sceau du chrétien, la marque de son onction, celle de son nom. Une magnifique lampe de bronze, trouvée à Porto, dans les ruines de ce qui fut, croit-on, rhospice fondé par Pammachius, Tami de S. Jérôme, unelampe d'étrenne baptismale nous explique à merveille le sens du signe que nous allons voir descendre du front sur la poitrine *. L'extrémité, opposée au bassin où était la lumière, offre le cou contourné d'un dragon à bec d'aigle tenant une pomme, image du fruit défendu offert par le Serpent à Eve. Trois aigrettes, terminées par un cercle et une boule, ornent le derrière du cou, représentant, ce semble, les trois concupiscences par lesquelles le Prince du monde règne, et son triple sceptre infernal. Dans la tète du dragon est enfoncée la hampe d'un monogramme cruciforme sur lequel repose une colombe. Qui ne voit l'Esprit-Saint reçu à la Confirmation, et le saint- (dirème étendu sur le front avec le signe du Christ et celui de la
• I Contra Symmach,, v. 486-8,
* BuUetino, 1868, tuv. Vlil, 1. — ici pi. XIL 4. La lampe est à la BiUMhèque vaticane.
UL CAPPELLA GRECA 461
croix unis en un seul signe ? C'est par la puissance de Tonction de la Colombe divine apportant le rameau d'olivier sur les eaux baptismales du déluge, c'est par la vertu du nom du Christ et de sa croix que le chrétien va briser la tète de Satan. Il on a fait la promesse au moment du Baptême : il^est armé, pour la tenir, à la Conûrma* tion. L'Eucharistie, qui suivait ces deux sacrements dans l'initiation sacrée, les accompagne aussi sur cette lampe. Au côté opposé au dragon, un dauphin, symbole du Christ Sauveur, tient à la bouche le pain de vie, contre-partie du fruit de mort. La lampe est marquée sur chaque flanc d'un monogramme cruciforme, et sa lumière brille devant le Dauphin et TEucharistie. C'est l'image du Adèle persévérant dans la doctrine des Apôtres et la communion à la fraction du^ pain et les oraisons *, à qui le Christ a dit, parlant à ses disciples : Vous êtes la lumière du monde *. Cette lampe baptismale, avec sa croix monogrammatique, démontre manifestement que le signe' fait à la Confirmation sur le front des fidèles représentait le monogramme du Christ en même temps que sa croix.
Il faut mettre en regard de la lampe de Porto un monument non moins précieux, mais antérieur de deux siècles, que vient de nous rendre la Rome souterraine '.
Une petite nécropole, créée en appendice à l'aire première du cimetière de Calixte, sous la persécution de Septime-Sévère, « une « mystérieuse cachette, misterioso nascondiglio *, » ayant ses abords multiples dans le labyrinthe d'une arénaire attenante, et son escalier très-étroit n'aboutissant au sol qu'au moyen d'une échelle, a fourni^ en douze morceaux, une pierre tombale portant cette inscription :
lANVAJlIA BENE REFRIGERA ET ROGA PRO NOS.
<( Jaouaria goûte biea le rafrafeliisscmenl et prie pour nous! »
Oui est Januaria? On ne dit rien d'elle, sinon que c'est une des vierges prudentes de l'Evangile. Au-dessus de son épitaphe, on voit
> Act., II, 42.
« Matth., V, Û.
» Bom. 8ott., t. III, tav. XXVIII. 22 ; p. 353. - Ici pi. XII, 5.
* T. ni, p. 349, tav. XLII, IV.
462 I^ CAPPELLA GRECA
sa lampe ardente, dessinée, comme Tépitaphe, au poinçon : représentation grossière de la lampe de bronze plus ou moins délicatement moulée qu'elle a reçue en étrennes au baptême. La lampe est en forme de nacelle. A la poupe, une longue anse droite, courbée au bout en dedans, tient suspendue une tête d'homme, à oreilles d'àne, à moustaches de tigre. C'est l'image du démon que nous avons vu à la cappella greca, derrière les vieillards tentant Susanne. Tertullien, dans son Apologétique, XVI, et dans son premier livre Aux nations, XIV, parle d'une caricature du Christ faite par un païen devenu juif et blasphémateur de la Vierge daus la mesure où Voltaire le sera de Jeanne d'Arc *. Le Christ était peint avec des oreilles et des sabots d'âne, et celte légende : « Dieu des chrétiens, engen- (c dré d'un âne, DEVS CHRISTIAXORVM ONOKOETES. » M. de Rossi voit, non sans vraisemblance, une allusion à cette caricature dans la lampe de Januaria. Satan avait imaginé cette horreur : les chrétiens l'ont renvoyée de plein droit à Satan. C'est ce Satan à qui Januaria a renoncé au baptême. L'hiérarque — l'initiateur, l'évêque — , « tenant le catéchumène debout qui regarde vers l'occident et agite « ses mains tournées vers cette région, lui ordonne de souffler trois « fois contre Satan et de proférer des paroles de renonciation : trois « fois il lui propose cette renonciation, trois fois lui la profère. » Ainsi parle TAréopagite *, qui ajoute : « 11 le transporte alors vers « l'orient, et pendant qu'il élève les yeux et étend les mains vers a le ciel, il lui ordonne de se soumettre au Christ et à tous les « enseignements divins. )>
La lampe de Januaria répond à la seconde partie de ce texte comme à la première. Le monogramme du Christ, X, inscrit dans un cercle, ayant sous ses branches le I, monogramme de Jésus, étendu horizontalement, et rappelant bien le denier baptismal, symbole de l'éternelle récompense, est sous la nacelle, à laquelle il est suspendu ou adhérent. Il semble la porter, comme ailleurs le Poisson, le Christ Sauveur, porte la barque de 1 Eglise. En tenant sa lampe, Januaria
^ Les infamies des Juifs contre Marie remontent à la prédication de TÉvangile . S. Matthieu réfute déjà celles qu'on trouvera consignées dans le Toledoth Jesu du Moyen-Âge.
' Dionisii Areopagitae, de Hierarch, eccles,, cap. II, li, 6. Cf. S. Cyril. Uieros., Calèches,, XIX, 4. Pair, grœc, t XXXIH, col. 1068.
LA CAPPfiLLA aRBGA 463
avait, suspendue à la main, la tête de Satan, comme Judith celle d'Holopherno devant le peuple de Béthulie : Ecce caput Holophemis, eter.e glorifiait ainsi le nom de Jésus- (Ihrist.
Allumée pour le Christ au baptême, la lampe de Januaria a été trouve allumée encore à cette heure suprême que le monde appelle la m(»rt, et TEvangilo les noces. La voilà qui luit jusque sur sa tombe ; et la voix des fidèles, qui est celle du ciel même, adrnsse cette acclamation à la vierge prudente : « (loûte bien le rafraîchis- « sèment, bene réfrigéra ! »
Le rafraîchissement, c'est le festin des élus dans la lumière du Paradis. En 202 ou 203, vers le temps où Januaria expirait à Rome, la martyre Perpétue contemplait à Carthage, dans une vision, « un « lieu lumineux, et Dinocrate — c'était son frère — se rafraîchis- « sant, video locum»,, esse lucidiim et Dinocratem refrigerantem \ » Les deux vases du rafraîchissement apparaissent aux côtés de la lampe fidèle de Januaria : à droite, le calice de vin; à gauche, la burette d*eau chaude mêlée peut-être d'aromates, qui doit animer le vin, selon Tusage des anciens, dont témoignent les Catacombes.
Sur un marbre du cimetière de ( yriaque Vincenlia, à qui on souhaite la paix, VINCENTIA IN PACE, est représentée assise tenant de la main droite une coupe en forme de verre qu'elle élève, et de la gauche un vase à anse qu'elle tient auprès d'elle '. Un fond de coupe, trouvé en 1743, fixé à un loçultis du cimetière de Thrason — et qui, étant des deux côtés tout couvert d'un sang vif, a fait dire à Marangoni que ce loculns était celui d'un martyr — présente Aviauon auquel on souhaite la vie, AVlANON VIVAS, tenant le verre de la droite, le vase à anse de la gauche '. Ailleurs on voit deux vases à anse à côté de deux verres * ; deux vases pareils et sept verres près de sept convives ' ; trois convives servis par deux serviteurs tenant le verre et le vase à anse ^ Ce vase pourrait contenir du vin ; mais il est bien plus naturel d'y voir le liquide chaud qui doit perfectiOiiuer le vin,
» Acta, 8.
• Boldetti, p. 208, 36.
» Marangoni, Cose gentilesche,i^. 374 ; R. P. Garucci, Vetri, XXXIII, 2, p. 170,
• Boldeiti, p. 208, 37.
» Aringhi, t. II, p. 185. •
• BoldetU, p. 208, 40.
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Un arcosolîum du cimetière des Saints-Marcellin-et-Pîerre présente en effet une scène d'agape — agape céleste assurément — où deux convives disent à deux servantes aux noms mystiques : « Irène (Paix), 0 donne-moi le liquide chaud, IRENE DA CALDA, — Agape (Cha- « rite), fais-moi le mélange, AGAPE MISCE MP. >. C'est ainsi que je vois la coupe de vin et le vase d'eau chaude parfois aromatisée, sinon Famphore de vin, sur le marbre funéraire de Januaria, et que jecompre.ds ces deux vases, sur la signification desquels M. de Rossi hésite. SiTun désignait le vase d'huile des vierges, l'autre désignerait assurément la coupe du banquet céleste. Un des deux au moins^ doit répondre au réfrigéra de Tépitaphe. En toute hypothèse donc, l'ensemble de cette composition offre un sens clair et certain. Januaria semble dire comme le chœur des vierges dont saint Méthode va composer l'hymne :
f Je me garde ch:iste pour toi, et tenant une lampe resplendissante, je viens audevant de toi, 6 Epoux ! — ïu es le distiibuleur de la vie. ô Chiist ! Salut, Lumière sans soir î Reçois cette acêlam ition. Le chœur des Vierges s'adresse à toi, Parftiite Fteur. Amour, Joie, Prudence, Sagesse, Verbe!.., Des coupes remplies d'un doux nectar sont là . Buvons ! C'est le céleste breuvage, 6 Vierge, que TËpoux met devant celles qui sont appelées dignement aux noces '. d
Et nous, qui attendons à la porte des noces, nous murmurons avec les fidèles delà primitive Eglise cette invocation des saints, qui confond la théologie protestante :
f Januaria goûte bien le rafratchisseinent et prie pour nous ! >
Je n'aurais pas suffisamment expliqué cette ravissante lampe de Januaria et sa descendante trouvée à Porto, si je ne citais ici, pour illustrer leur forme de barque et leurs détails fondamentaux, un texte justement célèbre de notre S. Hippolyte, qui a probablement connu Januaria à Rome :
' * Mais pour rtous qui croyons au Fils de Dieu, nous summes persécutés et foulés aux pieds par ceux qui ne croient pas. Car les Eglises sont les ailes des navires ', et c'est une mer que le monde où l'Ëgiise, pareille à un vaisseau en pleine mer,
*Aringhi, t. II, p. 119.
• PatroL grœc, t. XVIII,, col. 209.
' Dont on lit dans Isaïe, XVIII, i : Malheuf" à la let^re^ aux ailes, de navire qui sont au-delà des fleuves d'Ethiopie, passage que vient de citer S. Hippolyte.
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est battue de la tourmente, mais n'est pas détruite. Elle porte en effet le Christ, pilote expérimenté ; et elle a aussi, au milieu des périls, le trophée contre la mort, puisqu'elle transporte avec elle la croix du Seigneur. Sa proue est TOrient, sa poupe rOccident, ses flancs le Midi (et le Septentrion) ' ; ses gouvernails sont les deux Testaments ; ses cordages tendus de toutes parts, c'est la charité du Christ étreignant TEgUse ; elle porte avec elle un filet de lin, le bain de la nou* velle naissance faisant surnager ceux qui ont la foi, d'où viennent assurément ces brillanti^s choses ; elle a comme vent (Tivsujjia) celui qui descend du ciel, par qui sont marqués du sceau (^paY^ovrat) ceux qui croient à Dieu ; elle a auprès d'elle des ancres de fer, les sacrés commandements du Christ, qui sont puissants comme le fer. Elle a des matelots de droite et de gauche qui, comme de saints anges, l'escortent : c'est par eux que triomphe et est gardée l'Eglise Une échelle est au milieu d'elle, conduisant en haut jusqu'à Tantenne : image du signe do la Passion du Christ attirant les croyants à l'ascension des deux. Il y a des observatoires (<|nr)9apoQ en haut sur l'antenne : c'est la place des prophètes, des martyrs et des Apôtres se reposant dans le royaume du Christ *. »
Ailleurs S. Hippolyte résume ce splendide tableau de llSglise-na* vire en quelques ligues moins connues, mais non moins excellentes. n dit, en commentant les Proverbes :
< Comme un navire faisant route sur la mer ne laisse derrière lui ni traces ni chemins, ainsi TÉglise, vivant dans le monde conime sur une mer, ne laisse pas son espérance sur la terre, ayant sa vie déposée dans les cieux : elle passe vite, sans laisser de vestige de son passage. — Et la trace du navire traversant la mer^ c'est à-dire de l'Église qui est comme sur la mer en cette vie, étant gouvernée par son espérance dans le Christ au moyen de la croix '. »
Le Christ et la croix, c'est ce que S. Hippolyte aperçoit avant tout, après tout, dans la mystique barque; et c'est ainsi que la lampe, la petite barque lumineuse, de Januaria, ou celle trouvée à Porto, sont marquées tout d'abord au flanc de ce signe Unique qui, phonétiquement, désigne son nom, et, graphiquement, sa croix.
Mais poursuivons notro sujet.
Voici sur des médailles, baptismales comme les lampes, ou, comme la médaille de sainte Geneviève, marquant une consécration au Christ plus spéciale que celle du baptême, le signe du Christ appendu au cou des chrétiens.
^ Le mot n'est pas dans le texte, mais a été évidemment omis par le copiste.
• De Christs et Antkkristo, LIX, t X, col. 777.
• Col. 621-24.
466 LA CAPPELLA GBiECA
Une médaille de bronze du quatrième ou du cinquième siècle, de la grandeur d'un de nos sous, avec un trou pour la suspension, a tout le champ occupé par le monogramme constantinien '. Une seconde, ayant Tanneau de suspension au-dessus du disque de grand module, fait lire aux côtés du monogramme et au-dessous « Leà in « ChristOf Léon dans le Christ ^ ».