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CHAPITRE IV

Origine de l'institution monastique. — Moines anglo-saxons de S. Grégoire, de S. Colombe et de S. Benoit. — Vœux d'obéissance. — Chasteté. — Pauvreté. — Possessions des moines. — Leur application aux arts mécaniques, à l'agriculture. — Leur hospitalité. — Leurs aumônes.

Dans les rivalités de partis les hommes font rarement grâce au mérite de leurs adversaires : lorsque les réformateurs du seizième siècle s'élevèrent contre l'église de Rome ils choisirent Tordre monastique pour le but favori de leurs attaques , et lancèrent les traits les plus aigus de la satire contre les vices réels ou imaginaires de ceux qui professaient la vie religieuse. Pendant près de trois cents ans les leçons de ces apôtres ont été répétées par leurs zélés disciples : au nom de moine l'éducation protestante associe ordinairement les idées de fraude, d'ignorance et de superstition, et le portrait outré qu'en ont tracé dans l'origine Tanimosité et le fanatisme est encore admiré comme une ressemblance exacte et fidèle. Si dans cet ouvrage le monachisme se montre sous des couleurs plus favorables que Ton se garde bien de condamner l'écrivain avec trop de pré-

ci pi ta ti on ; (i) la vérité est le premier devoir de l'historien , et les vertus des hommes, méritent d'être mentionnées tout autant que leurs vices. L'objet de ce chapitre est de rechercher l'origine de la profession monastique, de distinguer lesdifférens ordres des moines anglo-saxons, et de décrire les principes essentiels de leur discipline religieuse; c'est un sujet curieux , et le rôle important que l'ordre monastique joua autrefois sur le théâtre du monde ajoutera un nouvel intérêt à nos recherches. (2)

Durant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne les plus fervens d'entre les sectateurs de l'Evangile se distinguèrent sous le nom iïascètes : ils renonçaient à toutes les occupations qui auraient pu les distraire , partageaient leur temps entre le culte public et leurs dévotions particulières , et s'efforçaient par la pratique assidue de toutes les vertus d'atteindre à cette perfection sublime qui nous est tracée

(1) Il faut se rappeler que l'auteur écrit au milieu d'une nation protestante. (Notejie l'éditeur.)

(a) Le dernier qui ait écrit sur ce sujet est M. Fosbrooke, qui a compilé ses deux volumes sur les mœurs et les coutumes des moines et des nonnes de l'Angleterre , «pour réprimer, dit-il, cet esprit de monachisine et de papisme qui s'est ranimé depuis peu. » Peut-être plusieurs lecteurs lui pardonneront-ils en faveur de sa bonne intention l'âpreté qui règne dans cet ouvrage ; mais on aura de la peine à l'excuser d'avoir nnVune seconde fois au jour les calomnies qui ont souvent été réfutées par les plus sincères des écrivains protestans. (Voyez Brown-Willis , sur#les abbayes raitrées, avec la préface de Hearne dans le Collectanea de Leland , vol. VI , p. 5t.)

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dans les livres saints. Tant que des princes païens occupèrent le trône impérial la crainte de la persécution concourut avec le sentiment du devoir à soutenir leur ferveur ; mais lorsque le sceptre eut passé dans les mains de Constantin et de ses successeurs l'austérité de la vie chrétienne se relâcha insensiblement; l'influence de la prospérité et l'attrait de la dissipation l'emportèrent sur les maximes sévères de l'Evangile ; et plusieurs sous le masque du christianisme vouèrent un culte secret aux principes et aux vices du paganisme. Les plus fervens des fidèles remarquèrent ce changement déplorable et en furent alarmés : ils se déterminèrent à fuir un spectacle si odieux et si dangereux pour leur vertu ; les vastes et stériles déserts de la Thébaïde furent bientôt couverts d'une foule d'anachorètes, qui, sousla direction des Antoine et des Pachôme , gagnaient leur nourriture frugale à la sueur de leur front, et par la constance de leurs prières , de leurs jeûnes et de leurs veilles édifiaient et étonnaient leurs frères moins fervens. Telle futl'origine de l'institution monastique: les premiers qui l'embrassèrent furent des laïques qui condamnaient la morale relâchée de leurs contemporains et aspiraient à pratiquer dans la solitude du désert les vertus sévères et pénibles de leurs prédécesseurs. Ils vivaient partagés en plusieurs petites communautés, dont un certain

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nombre obéissait à Fautorité paternelle d'un supérieur commun : pour y être admis on n'exigeait dans le postulant d'autres qualités qu'un esprit de pénitence et le désir de la perfection. Tant que ces qualités étaient le mobile de sa conduite on l'exerçait avec soin aux difierens devoirs de la profession monastique; s'il venait à se repentir de son choix les portes aussitôt lui étaient ouvertes, et il lui était libre de partir : mais les apostats étaient en petit nombre; la vertu de la plupart était un sûr garant de leur persévérance , et ce ne fut qu'après le^déclin de leur première ferveur qu'ils furent astreints à des vœux irrévocables par la politique des législateurs qui succédèrent, (i)

De l'Egypte l'institution monastique se répandit avec rapidité dans les provinces voisines, et l'Occident s'empressa de suivie l'exemple de l'Orient. Vers le cinquième siècle des colonies de moines s'établirent dans chaque coin de l'empire, et la conversion des barbares du nord accrut prodigieusement leur nombre. Les prosélytes admiraient les vertus austères de

(i) Bingham, vol. I, p. 2^3 ; Fleury, Hist., I. VI, c. ?o, Droit ecclcs. , c.XXI. Pendant près d'un siècle Fleury a élé mis par ses frères, ses compatriotes et le clergé de France au nombre des plus grands écrivains catholiques. Un critique anglais, dans un ouvrage tout récent, a avancé qu'il n'était rien moins qu'un infidèle déguisé. Qui doit nous étonner le plus de la sagacité de celui - ci ou de l'aveuglement de ceux-là ? Comparez le premier volume de l'Histoire deV Eglise chrétienne, p. t4> 1 6 , avec le volnme III , p. 3 1 7.

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l'institution , et regardaient ceux qui la professaient comme une classe d'êtres supérieurs, amis et favoris de la divinité. A peine un monastère était-il érigé qu'il était rempli d'une multitude d'hommes qui désiraient préserver à l'abri de ses murs leur innocence de la séduction , ou qui cherchaient à effacer par les larmes du repentir les excès d'une vie déréglée : l'homme riche et puissant s'imaginait qu'en favorisant les intérêts de l'ordre il participait à son mérite, et le plus vicieux se flattait de pouvoir expier ses désordres passés en contribuant au soutien d'une classe d'hommes dont la vie était uniquement consacrée au service du Créateur. A mesure que l'ordre croissait on le divisait et subdivisait sans fin : tout abbé qui avait fondé un monastère prenait la liberté de choisir ou de former pour ses moines les règlemens qu'il jugeait à propos. Les additions des législateurs des âges suivans modifièrent ou altérèrent la simplicité du modèle égyptien, et quoique les traits les plus saillans de chaque famille portassent une ressemblance frappante mille nuances différentes les distinguaient légèrement l'une de l'autre. De savans et respectables antiquaires ont vivement soutenu que cette liberté de choix qu'exerçaient les cénobites du continent avait été refusée par les moines saxons; et qu'ils appartenaient uni-

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versellement à l'institution de S . Benoît ; ( i ) mais leur opinion n'est point appuyée sur une autorité satisfaisante : l'institution de S. Benoît s'est à juste titre acquis une trop grande célébrité pour être réduite à la nécessité d'usurper les caractères éminens des autres ordres. Je m'en tiendrai donc à nos anciens écrivains ; avec les lumières qu'ils nous fournissent on peut encore percer les ténèbres de onze siècles intermédiaires , et découvrir parmi nos ancêtres trois grandes divisions de la profession monastique, dans les disciples , i° de S. Grégoire, 2° de S. Colombe, 3° de S. Benoît.

I. Parmi les patrons du monachisme on doit assigner une place distinguée à Grégoire-le- Grand, que sa piété porta à échanger la dignité

(i) Rcyner,dans son JpostolatusBenedictinoruminAncjlia, est, comme les autres généalogistes, souvent bizarre et quelquefois extravagant.il ne peut découvrir dans l'Eglise saxonne que des moines hénédicuns : les missionnaires italiens étaient des moines bénédictins ; les missionnaires gallicans étaient des moines bénédictins; les missionnaires écossais étaient ou devinrent immédiatement des moines bénédictins : tout écrivain de distinction, tout prélat d'une sainteté remarquable, les religieux de chaque couvent et le clergé de chaque cathédrale, étaient des moines bénédictins, (^post. Bened., p. i-2o3.) C'est avec justice que Reyner pourrait réclamer le mérite d'une lecture patiente et d'une érudition immense,- mais une partialité naturelle le poussa à faire étalage de l'ancienne gloire de son ordre, et son jugement fut esclave de sa partialité. Il eut pour successeur Mabillon , antiquaire d'un savoir égal et d'un discernement supérieur, qui choisit les principaux argumens de Reyner et s'efforça de les confirmer par l'addition de divers passages d'anciens manuscrits qui n'ont point été publiés. (Voyez Mabillon, Prœf. Sac. i ; Btned. Vet. Analce., p. 499O

de l'église anglo-saxonne. i33 de préfet romain contre la haire d'un simple moine, et que le mérite tira de l'obscurité de «a cellule pour l'asseoir sur le trône de S. Pierre. En Sicile son ample patrimoine soutenait six familles distinctes de moines , et le reste de sa fortune était consacré à doter le grand monastère de Saint-André à Rome. Après des services si importansil pouvait avec raison s'approprier la fonction de législateur à l'égard de ceux qui devaient leur subsistance à sa libéralité; et nous pouvons avec certitude conclure , d'après les notions recueillies dans les anciens écrivains , que les règlemens qu'il imposa à ses moines différaient beaucoup des statuts de la plupart des autres ordres religieux, (i)

Le temps que ceux-ci employaient aux travaux manuels il ordonna que ses moines le consacrassent à l'étude; et tandis qu'ils briguaient l'honneur de conduire leurs disciples laïques à travers lesentier escarpé de la perfection monastique lui au contraire aspirait à la gloire

(i) Voyez Broughton, Mémorial, p. a3i. Mais les écrivains bénédictins u'ont-ils pas à grands cris réclamé ce pontife comme un membre de leur institution? Je répondrai seulement que j'ai eu la patience de parcourir les dissertations de Reyner (Apost., p. 167.) et de Mabillon, [AnaL J et., p. 4990 ct je suis obligé de penser avecBaronius, (An. 58 1 , VIII.) Broughton, (Méro., p. 244.) Smith, (Flores Hist., p. 81.) Henschenius et Papebroche, (Act. San., tom. Il; Mart., p. ia3.) Thomassin, (de VeU et Nov. Discip., 1. 111, c. 24.) Basnage (an. tôl.) et Gibbon, (vol. IV, p. 457») <I"c leur réclamation est dénuis d« fondement. (Voyez aussi Sandini, VU. Pontif., vol. I, p. ao3.)

plus grande encore de former des hommes qui par leurs talens soutinssent la doctrine de l'Eglise , et par leur zèle en étendissent les conquêtes, (i) Les plus éminens d'entre eux étaient honorés de son amitié, et jouissaient d'une place distinguée auprès de sa personne ; ils l'accompagnèrent dans son ambassade à Constantinople : ils furent admis dans son conseil après son élévation au pontificat, et lui fournirent des missionnaires lorsqu'il projeta la conversion des Saxons. Augustin fut fier de marcher sur les traces de son père et de son instituteur: au clergé" qui desservait sa cathédrale il reunit plusieurs de ses anciens frères, dont il fit ses conseillers et ses compagnons ; pour les autres il érigea un vaste monastère qui , autant que le permettaient les circonstances , fut une copie exacte de son protopype à Rome. Nous n'avons point d'histoire complète de la lignée spirituelle de cet établissement ; il est très probable que les couvens voisins reçurent leurs premiers sujets de Cantorbéry, et observèrent ponctuellement les statuts du monastère fondateur. C'est un sujet de controverse assez peu important de savoir si à une époque plus rapprochée et avant la réforme de S. D un s tan ils

(i) L'institution de S. Grégoire paraît avoir cherché à réunir, autant qu'il était en son pouvoir, les professions cléricale et monastique. (Bergier, Diction, thèolog., art. Communauté. )

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abandonnèrent leur ancienne règle pour adopter celle de S. Benoît. (1)

II. Quarante-huit ans après l'arrivée d'Augustin sur la côté de Kent Oswald, roi de

supplément de missionnaires. Colombe, de la race royale des Neils en Irlande, avait converti par ses prédications et ses miracles les habitans barbares de la Calédonie , et ses prosélytes , reconnaissans , avaient payé ses travaux de la donation de l'île d'Icolmkille, une des plus petites des Hébrides. (2) Les nations du nord chérirent long-temps sa mémoire avec tous les témoignages d'une profonde vénération : ses disciples par une pieuse obstination perpétuèrent les coutumes que son approbation avait sanctifiées à leurs yeux ; on choisit son monastère

( 1) La règle de- S. Grégoire s'observa à Cantorbëry jusqu'à l'an 63 o , selon le témoignage du pape Honorius. (Vestram dilectionem sectantem magistri et capitis sui S. Gregorii regulam. Bède, II, 18.) Le privilège de choisir leurs propres abbés, droit qui distinguait les bénédictins, a été, dit-on, accordé aux moines par Dieudonné en 673. ( Wiflt., p. 43.) Mais on peut suspecter avec raison cette charte, puisque l'archevêque continua après cette époque de nommer les supérieurs de tous les monastères dans le royaume de Kent. (Jdem, p. 5j.) Quatre cents ans après lej roi Ethelred introduisit des moines bénédictins dans la cathédrale et dans le manuscrit saxon de la charte qu'il donna en cette occasion; on lui fait dire « qu'ils étaient du même ordre que les compagnons de S. Augustin. » (Wilk., p. 282 j Mores , comment., de JE\£.y p. 88.) Il faut cependant observer que ce passage ne se trouve pas dans le latin, qui d'après les signatures,' paraît avoir, été le manuscrit authentique. (Wilk., p. 264 ; Mores , p. 84.)

(2) Bède, 1. 111,1". 3; Chron. $ax., p. ai , an. 56o.

pour la sépulture des rois d'Irlande , d'Ecosse et de Norwège; (i) enfin les évêques provinciaux en conservant dans leurs fonctions épiscopales la supériorité de leur ordre se soumettaient néanmoins dans d'autres points aux mandats de l'abbé, comme légitime successeur de Colombe , institution singulière dont les annales ecclésiastiquesn'offrentaucun autre exemple. (2) De ce monastère était sorti Aidan , l'heureux apôtre de laNorthumbrie. Pendant le cours de ses travaux ce missionnaire avait les yeux fixés sur son patron Colombe : à son exemple il demanda la permission de se retirer de la cour pour aller habiter en quelque île solitaire, où sa dévotion ne fût pas troublée par les folies et les vices des hommes. On lui accorda l'objet de sa demande. Lindisfarne, à quelque distance de la côte de Northumbrie, était peuplée par une colonie de moines écossais , et l'évêque passait dans leur compagnie les heures qui n'étaient pas dévouées à l'exercice de ses fonctions épiscopales. Ses successeurs immédiats imitèrent avec zele sa conduite , et du monastère d1 Aidan, l'institution monastique se répandit avec célérité dans les royaumes de Ber-

(1) Voyez Buchanan. (Rerum Scotic. , 1.1, p. 28.) Pinkerton dans le titre de son ouvrage intitulé : VU. antiq. sanctorum in Scotia, a donné une carte de l'île.

(a) Bède , L III, c. 4* 11 est évident d'après sa vie écrite par Adomnan «jue Colombe se reconnaissait inférieur aux évêques.

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nicie, de Deire, de Mercie et d'Est- Anglie.

Aucun écrivain latin ne nou» a transmis la règle que suivaient ces disciples de Colombe , et les manuscrits irlandais qu'on a conservés sont écrits en une langue qui jusqu'ici a fait le désespoir de l'antiquaire le plus patient et le plus habile. (1) Mais Bède en différentes parties de ses ouvrages rend à leur vertu le témoignage le plus honorable : il nous fait une brillante description de leur patience, de leur chasteté, de leurs méditations fréquentes sur les livres saints, et de leurs efforts infatigables pour atteindre au comble de la perfection chrétienne. Ils choisissaient pour habitation les lieux les plus lugubres 9 le motif seul de la charité pouvait les tirer de leurs cellules, et s'ils paraissaient en public ce n'était que pour réconcilier des ennemis, instruire les ignorans, désarmer le vice et défendre la cause des infortunés. Ils possédaient tout en commun , regardaient la pauvreté comme la garde la plus sûre de la vertu, et refusaient avec respect les bienfaits des riches , ou les employaient aussitôt à soulager les besoins des indigens. Il n'a trouvé qu'une seule tache à leur réputation ; c'est une aveugle prévention en faveur de leurs devanciers, qui les faisait préférer leurs propres coutumes au

(1) Usher, Brit. eccl. antùf., p. 919.

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consentement unanime de toutes les autres églises chrétiennes; mais selon lui cette tache légère est effacée par l'éclat de leurs vertus, (i) III. Tandis que les disciples de Grégoire dans le sud, et ceux de Colombe dans le nord travaillaient à propager leurs institutions réciproques les chrétiens du continent formèrent un autre ordre de moines qui supplantèrent graduellement leurs concurrens , et qui , dans les pays catholiques où ils existent encore , se distinguent par leur savoir, leurs richesses et leur nombre. Ils devaient leur origine au zèle de Benoît , natif de Nursie , qui au commencement du sixième siècle, pour fuir l'exemple contagieux de la jeunesse romaine, s'ensevelit à l'âge de quatorze ans, dans une caverne profonde et solitaire , au milieu des montagnes de Subiaco. Le jeune ermite passa trois ans dans cette prison volontaire, inconnu à tout autre qu'à son directeur spirituel, moine d'un monastère voisin ; mais un miracle vint trahir sa retraite : son exemple excita autour de lui un dévouement semblable, et son désert fut bientôt habité par douze communautés de moines , qui le reconnaissaient pour leur père, et le révéraient comme leur législateur . Cependant larenommée de Benoît lui attira la jalousie de ses voisins ;

i) Bède, Hist., L UI, c. 17, a6.

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leurs calomnies le forcèrent à abandonner cette solitude , et il se retira sur le sommet du mont Gassin , dans l'ancien territoire des Volsques : c'est là qu'il passa le reste de ses jours dans la pratique de toutes les vertus monastiques et dans la jouissance des honneurs que ce siècle avait coutume de conférer à une sainteté éminente. Les patriciens de Rome confièrent à ses soins l'éducation de leurs enfans; sa cellule était visitée par les personnages les plus distingués, qui venaient solliciter sa bénédiction; Totila lui-même, ce superbe conquérant de l'Italie , ne dédaigna pas de consulter le saint abbé , et ses reproches le firent trembler.

Pendant les deux siècles qui s'étaient écoulés depuis la retraite de S. Antoine dans le désert les moines avaient dégénéré insensiblement de l'austère vertu de leurs fondateurs : Benoît composa sa règle autant pour ranimer la vigueur de l'ancienne discipline que pour en prévenir l'extinction totale, a Les préceptes de la perfection monastique , dit l'humble et fervent législateur , sont dans les livres inspirés ; les exemples abondent dans les ouvrages des saints pères : moi je borne mes efforts à enseigner avec humilité les principes d'une vie chrétienne,, lesquels une fois connus nous donnent les moyens d'aspirer à la pratique des plus

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sublimes vertus. » (i) Les admirateurs du monachisme surent bientôt apprécier le mérite de ses travaux : Grégoire-le-Grand reconnut dans sa règle une sagesse supérieure; (2) et l'approbation générale de l'Eglise latine vint ensuite confirmer l'opinion du pontife.

Benoît eut soin que tous les momens de la journée fussent exactement employés aux differens devoirs pour lesquels ils étaient consacrés : on donnait six heures au sommeil: aussitôt après minuit les moines se levaient pour chanter l'office nocturne ; pendant le jour ils étaient obligés de se rendre sept fois à l'église pour célébrer les autres par lies de l'office canonique; on employait sept heures au travail manuel , deux à l'étude et le reste à la réparation nécessaire des forces du corps. (3) Leur nourriture était simple, mais suffisante : douze à dix-huit onces de pain, une hémine de vin (4) et deux • plats de légumes composaient leur portion journalière ; la chair des quadrupèdes leur était strictement interdite ; mais on adoucissait la rigueur de la loi en faveur des enfans,

(1) Reg. S. Ben., c. 73.

(a) S. Grég., Dial, 1. II . c. 36.

(3) Reg. S. Ben., c. 8, 16,48.

(4) L'exacte mesure de l'héoiine est inconnue : elle a fourni aux écrivains bénédictins le sujet de bien des dissertations savantes. (Voyer, Nat. Alex.., tom. V, p. 4^2> MaLillon, Scvc. Bcncd., IV, tora. 1, p. cxvi. )

des vieillards et des infirmes. Il mettait une sage indifférence à la couleur , à la forme et à qualité de leurs vêtemens , et recommandait seulement qu'ils fussent appropriés au climat et semblables à ceux du pauvre artisan ; chaque moine avait un lit séparé , mais tous couchaient avec leurs habits afin qu'au premier signal ils fussent prêts à se rendre à l'église ; tout était en commun ; non seulement les objets de commodité, mais encore ceux de nécessité, étaient reçus et livrésà la discrétion de l'abbé. Il n'était permis à aucun frère de franchir le seuil du monastère sans la permission de son supérieur : à son départ il se recommandait aux prières de * la communauté ; à son retour il se prosternait dans l'église pour expier le dérèglement de ses pensées , auquel il s'était livré durant son absence. Il lui était prescrit d'ensevelir dans un silence éternel tout ce qu'il pouvait avoir vu ou entendu hors de l'enceinte du couvent, (i) On n'était admis qu'après un sévère examen : le postulant à genoux à la porte demandait à être reçu parmi les serviteurs de Dieu ; mais on repoussait ses vœux avec dédain et on l'accablait de reproches pour humilier son orgueil. Quatre jours après sa persévérance triomphait de la répugnance apparente des moines : on

(i) Reg., 3g, 4o, aa, 33, 67.

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le faisait passer successivement par lesappartemens des étrangers et des novices , et un vieux frère était chargé d'observer sa conduite et de l'instruire dans les devoirs de sa profession. Avant la fin de l'année on lisait trois fois la règle en sa présence , et chaque lecture était terminée par l'avertissement qu'il était encore libre de partir. Enfin un an après son admission il entrait dans l'église , et déclarait devant Dieu et la communauté sa résolution de passer ses jours dans la profession monastique pour réformer sa conduite et obéir à ses supérieurs : il en signait l'engagement solennel et le déposait sur l'autel, (i)

Le législateur qui veut contraindre à l'observance de ses lois doit en punir la transgression, mais par des peines proportionnées à la faute: Benoît conseillait au supérieur de peser non seulement la nature de l'offense, mais encore l'obstination du coupable. « Il y a des esprits , faisait-il observer , qu'on peut diriger par une douce réprimande , tandis que d'autres refusent de se ployer aux châtimens les plus sévères. » Dans son code pénal il procéda graduellement des mesures les plus douces aux plus coërcitives ; à l'inefficacité d'un avertissement privé succédait le désagrément d'un reproche public :

(i) Reg., c. 58.

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si le délinquant se montrait insensible à la honte on le séparait de la société de ses frères; (i) et s'il persévérait dans son opiniâtreté on lui infligeait une punition corporelle. Enfin pour dernière ressource la communauté s'assemblait dans l'église par l'ordre du supérieur, et ses ferventes prières recommandaient le rebelle à la pitié et à la clémence du Tout-Puissant : alors on le chassait; mais les portes du couvent n'étaient point fermées au repentir; le pécheur qui venait pour la troisième fois à résipiscence pouvait s'attendre à être accueilli avec bonté dans les bras d'un père indulgent; mais une quatrième chute comblait la mesure d'iniquités, et dès lors il était chassé sans retour. (2)

Du mont Cassin et du désert de Subiaco l'ordre de S. Benoît se répandit peu à peu jusqu'aux limites les plus reculées de l'église latine ; c'est à S. Wilfrid qu'est dû l'honneur de l'avoir porté à la connaissance des Saxons. (3)

(1) C'est ce qu'on appelait excommunication; mais le coupable durant son isolement recevait souvent la visite et .les consolations des •enipèles, c'est à dire senior es sapientes. ( Ben. Reg., c. 27.) Ce passnge ne dévoile- t-il pas les mystères que les antiquaires ont cru découvrir dans les Sempectae de Croyland?

(a) S. Ben., Reg., c. a3 , 29.

(3) Nonne ego curavi quomodo vitam monachorum secundum régulant S. Benedicti patris, (juam nullus ibi prior invexit, constituerem? (Wilfrid, apud Edd., c 45. )

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Ce prélat dans un pèlerinage qu'il fit aux tombeaux des apôtres avait conversé avec les disciples de S. Benoît, et bien qu'il eût été élevé à Lindisfarne sous la discipline écossaise il rendit volontiers témoignage à la supériorité de leur institution. Ayant ensuite obtenu une copie de la règle de S. Benoît il l'établit dans les monastères qui se trouvaient immédiatement sous sa dépendance , et la propagea de toute son influence dans les royaumes de Northumbrie et de Mercie : on peut se faire une idée du succès de ses travaux par les milliers de moines qui lors de sa disgrâce déplorèrent la perte de leur guide et de leur bienfaiteur, (i) Cependant le zèle de Wilfrid fut toujours dirigé par la prudence : s'il préféra une institution étrangère il ne ferma point les yeux sur le mérite de la discipline qu'avaient antérieurement adoptée ses compatriotes ; il conserva avec soin plusieurs pratiques dont l'utilité lui avait été démontrée par l'expérience, et qui étaient devenues respectables par leur antiquité, et en les amalgamant avec la règle de S. Benoît il améliora beaucoup l'état de la discipline monastique. (2)

(1) Multa millia. ( Edd. c. ai.)

(a) Revertens cum régula Benedicti instituta cccl&iarum Dti melioravit. (Edd., c. i \. ) On peut voir dans les reglemens tracés par S. Dunstan, Apost. Bened., upp.t part. III, p. 80., et dans la lettre

DB L'EGLISE ANGLO-SAXONNE. ifô

Bennet Biscop , célèbre abbé de Weremouth , fut contemporain de Wilfrid et compagnon de sa jeunesse; à l'âge de vingt-cinq ans il quitta la cour d'Oswin , son ami et son protecteur, roi de Northumbrie , et dirigea ses pas vers la capitale du monde chrétien : son intention était d'embrasser la profession monastique; mais auparavant il désirait de visiter les lieux où elle se pratiquait dans la plus grande perfection. H parcourut avec une pieuse curiosité les règles , et observa les moeurs de dix-sept d'entre les monastères étrangers les plus célèbres; il honora trois fois les restes sacrés des apôtres à Rome , et passa deux ans parmi les habitans cloîtrés de la petite île de Lerins , qui lui donnèrent l'habit religieux et l'admirent à prononcer ses vœux. Par l'ordre du pape Vitalien il accompagna en Angleterre l'archevêque Théodore en qualité de guide et d'interprète, et celui-ci lui confia le gouvernement des moines de Cantorbéry ; mais il se démit bientôt de cette dignité : sa dévotion le conduisit encore au Vatican , et il se crut bien dédommagé des fatigues de son pèlerinage

de S. Ethelwoid aux moines d'Egnesbam ( MSS. de VVanlcy, p. 1 10.) plusieurs coutumes particulières aux anciens moines saxons. S. Wilfrid ■u lieu de laisser à ses disciples le choix de leur abbé futur, comme l'enjoignait la règle de S. Benoît , se choisit lui-même et leur ordonna de lui obéir. ( Edd., Vit. \VUf.} c. 60 , 61.) Voyex aussi les Vies de» Saints de Butler (le ia dtmars.)

par ce qu'il considérait comme une collection précieuse de livres , de tableaux et de reliques qu'il en rapporta. A son retour Egfrid , roi de Northumbrie, l'accueillit avec joie ;et avec respect , et il obtint de la munificence de ce prince un vaste domaine près de l'embouchure de la rivière Were, sur lequel il bâtit son monastère , dédié en l'honneur de S. Pierre. La réputation de Bennet augmenta rapidement le nombre de ses disciples ; une autre donation du roi le mit en état d'élever un second couvent à Jarrow, sur la rive méridionale de la Tyne ; et ces deux établissemens furent si féconds que quelques années après la mort du fondateur ils ne contenaient pas moins de six cents moines, (i) Il est probable que la règle de S. Benoît fut la discipline à laquelle il soumit ses disciples; les modifications qu'il y apporta étaient le fruit de ses propres observations pendant ses voyages , et de son application constante à la prospérité de ses monastères. (2) Ses compatriotes tirèrent de grands et précieux avantages de ses travaux : ils

(1) Bède, Vit. œbhat. Wirem.,p. a93.

(a) Il est certain d'après B^de (Idem, p. 298.) qu'il adopta les règleniens de S. Benoît quant à l'élection de l'abbé; et dans le siècle suivant Alcuin recommanda aux moines l'étude fréquente de la règle de S. Benoît. (Aie. , Ef. 4g.) De là Mabillon prétend que les moines de Weremouth étaient des bénédictins j (Anal. vet.,p. 5o6.) mais l'adoption d'un règlement n'est pas une preuve suffisante; et l'homélie de Bède sur le fondateur de son monastère justifiera le soupçon que le Benoît dont la règle étai t recommandée n'était pas l'abbé italien, mais

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apprirent des ouvriers qu'il fit venir de la Gaule l'art de faire le verre et de bâtir avec la pierre; les tableaux étrangers dont il décora ses églises excitèrent l'émulation, et les nombreux volumes qu'il déposa à la bibliothèque de son monastère encouragèrent l'industrie et entretinrent les progrès de ses moines. Bennet contribua plus que personne à la civilisation de ses compatriotes depuis les prédications des missionnaires romains, et la reconnaissance du vénérable Bède en a transmis lamémoire àla postérité dansle plusagréable de ses ouvrages, la vie des abbés de Weremouth.

Tandis que l'ordre bénédictin s'établissait ainsi partiellement dans le royaume de Northumbrie Aldhelm, évêque de Sherburn, et Egwin , évêque de Worcester , le faisaient prospérer dans les provinces méridionales avec un zèle égal ou peut-être plus grand encore.

Le premier l'introduisit dans ses trois monastères de Malmesbury , de Frome et de Bradanford ; (1) le second érigea une magnifique abbaye

un saxon. Bennet lui-même paraît attribuer la discipline qu'il établît ù ses propres observations. Ex decem quippe et septem monasteriis qua? inter longos mère crebrœ peregrinationis discursus optinta comperi , hœc universa duLici, et vobis salubriter observanda contradidi. (Bède , idem, p. 297.)

(1) Anno 6^5. Malm. de Pont., I. V,p. 344, 353, 350. Aldhelm dit d« S. Benoît :

Primo qui statuit nostrœ ceriamina vitas Qualitcr optatamleneanl canobiaformam.

( De Laud. Ftrg, in biblkrtk. Pat. , vol. VIII. )

à Evesham , dam laquelle , d'après une bulle du pape Constantin , il plaça des moines bénédictins, dont l'institution était à peine connue dans cette province. (1) Leur exemple fut suivi par plusieurs de leurs frères, qui, par caprice ou par raison , préféraient plus ou moins la discipline étrangère. Les différentes gradations de la hiérarchie monastique telles qu'elles existent de nos jours, ses provinciaux, ses généraux et ses congrégations, étaient alors inconnues; chaque abbé éiait le législateur de ses propres sujets sans que l'opinion ou les ordres des supérieurs vinssent contrôler son autorité; mais la règle de S. Benoît, parmi les autres droits qu'elle avait à leur estime , contenait un règlement qui mérita l'approbation de tout le corps monastique. Autrefois les évêques de chaque diocèse avaient été investis du droit de nommer aux abbayes vacantes : (2) le législateur de Subiaco vit ou crut voir dans cette pratique la source des plus graves abus , et il établit comme principe essentiel de sa règle que le supérieur de chaque monastère serait choisi par les suffrages de ses membres. (3)

(1) QiuB minus Mis partibus habttur. (Bidla Cons. apud Wilk. , p. 71, an 709.)

(a) C'est ainsi que S. Aldhelm fut nommé par l'évêque de Winchester, pro jure tune episcoporum. (Malm. , de Reg., 1. I, c. a , f. 6; Gale, 344i Apost.Ben., p. aoj Wiik., p. 57, 86.

(3) Ben. Reg., c. *4- Les pontifes octroyèrent successivement cette

Les moines de chaque ordre acceptèrent avec empressement un règlement si favorable à leur indépendance , et plusieurs évêques s'y opposèrent avec une chaleur égale., le considérant comme une violation de leurs anciens droits : mais l'ordre épiscopal renfermait dans son sein les protecteurs déclarés de l'état monastique, et le privilège contesté fut bientôt confirmé par les décrets des papes et les chartes des princes. (1)

Cependant les monastères n'étaient pas exclusivement peuplés d'hommes ; il paraît que la retraite du cloître avait aussi des attraits particuliers pour les dames saxonnes : la complexion délicate de leur sexe et son caractère volage semblaient il est vrai moins compatible avec la rigueur d'une retraite perpétuelle et cet enchaînement toujours nouveau de veilles, de jeûnes et de prières; mais plus l'entreprise leur paraissait difficile, plus elles manifestaient d'ardeur et de zèle ; elles s'impatientaient d'attendre qu'on instituât des couvens dans leur pays natal : des femmes se rendaient en foule aux établissemens étrangers de Faremoutier, de Chelles et

immunitf monastique et d'autres encore pour soustraire les moines à l'oppression de certains évêques : cependant il y en eut plusieurs qui trouvèrent le remède pire que le mal. VoyexS. Bernard (de Consid,, t. m, c. 40 et Richard, archevêque de CantorLery. (Ep.Pet. Ulestn, tp. 68.) Voyez aussi Fleury. (Discours, VIII, c. i3.)

(1) YVilk., Con. , p. h, 7 1 > -j>\ ; Cale, .Hi t, 345, SS.'i.

l5o ANTIQUITÉS

des Andelys; et la première de ce* maisons fut successivement dirigée par des abbesses de la race royale de Hengist. (i) Toutefois sur la fin du septième siècle les Saxons méridionaux pou* vaient se vanter de posséder plusieurs communautés ferventes de nonnes sous la direction d'Eanswide , de Mildrede et d'Ethelburge , princesses non moins illustres par leur piété que par leur naissance. En Northumbrie, à la même époque, l'abbesse Heiu, première dame parmi les tribus du nord qui prit le voile monastique , gouverna, sous le patronage de l'évêque Aidan , un petit couvent obscur à Hereten ou l'île du Cerf. (2)

Elle fut remplacée par Hilda , dont la famille, les vertus et les talens firent jaillir un brillant éclat sur l'institution . Hilda était alliée aux princes de PEst-Anglie et de la Northumbrie; les rois et les prélats venaient la consulter et suivaient avec respect ses avis. Oswin lui confia sa fille jElfleda encore enfant avec une dot de cent hides de terre. (3)

Enrichie par les donations de ses amis elle fonda à Whitby un double monastère, dont

(1) Anno 640. Bède, I, m, c. 8.

(a) Hartlepool, id. L IV, c. a3.

(3) Oswin avait fait vœu de consacrer sa fille au service de Dieu s'il remportait la victoire contre Penda. (Bède,l. III, c. a 4 ) Un kide c on tenait iao ocres. (Hi*. Elien,p. 47a, 48 1.)

de l'église anglo-saxonne. i 5 1

une partie renfermait une réunion de nonnes , et l'autre uneréunion de moines, qui tous ensemble reconnaissaient son autorité maternelle : elle établit parmi ses disciples de l'un et de l'autre sexe cette communauté de biens qui distinguait les premiers chrétiens à Jérusalem , et tout ce qu'ils possédaient en particulier était considéré comme la propriété de tous. Le vénérable Bède a rendu hommage à leurs vertus , et l'on ne vit pas moins de cinq moines de Whitby élevés à l'épiscopat durant la vie de leur fondatrice, (i) De la Northumbrie l'institution s'étendit bientôt dans le royaume de Mercie.

Peut-être le lecteur aura-t-il été étonné de voir une communauté d'hommes soumise au gouvernement spirituel d'une femme ; cependant ce système de gouvernement monacal, quelque singulier qu'il puisse paraître , était autrefois suivi dans la plupart des pays chrétiens : on en peut attribuer l'origine à la sévérité avec laquelle les fondateurs d'ordres religieux ont toujours prohibé toute espèce de commerce inutile entre leurs disciples des deux sexes. Il était toutefois impossible de l'empêcher entièrement ; les fonctions du ministère sacré avaient toujours été le partage exclusif des hommes , et eux seuls étaient en état de supporter les fatigues du labourage

(i) BèUc,l. III, t. a4; 1. IV, c. *3.

l5a ANTIQUITÉS

et d'administrer les biens considérables que divers couvens avaient reçus de la piété de leurs bienfaiteurs ; mais on pensa que si Ton ne pouvait vaincre la difficulté on pouvait du moins la diminuer : dans cette vue quelques législateurs monastiques conçurent le plan des monastères doubles. Dans le voisinage de l'édifice destiné à recevoir les jeunes filles qui faisaient vœu de virginité était un bâtiment pour la résidence d'une société de moines ou chanoines , dont le devoir était d'officier à l'autel et de veiller à l'économie extérieure de la communauté.

On supposait que la vie religieuse et les mortifications auxquelles ils s'étaient condamnés et les engagemens les plus solennels les feraient surmonter la tentation , et pour éloigner même tout soupçon de mal , on leur défendait strictement d'entrer dans la clôture des femmes , excepté en des circonstances spéciales, avec la permission de la supérieure et en présence de témoins. Telle était la raison pour laquelle l'abbesseavaitl'autoritésuprêmesur les moines ainsi que sur les nonnes : leur prieur dépendait de son choix, et il était obligé de conformer sa conduite à ses instructions, (i) C'est à S. Co-

(i) Comme je ne connais point d'écrivain qui ait traité ce sujet ex professo j'ai été forcé de recueillir des notions éparses dans les ouvrages des anciens historiens. Il existait un établissement d'un genre à peu près semblable à Remiremont eu Lorraine, crui fut entraîné par le torrent de la révolution française.

de l'église anglo-saxonne. j53

lombe que cette institution dut sa propagation en France ; et elle a probablement été transportée en Angleterre des maisons de son ordre , qui furent long- temps le rendez- vous favori des dames saxonnes.

C'est sur ce plan que furent établis les principaux couvens de religieuses durant les deux premiers siècles qui suivirent la conversion de nos ancêtres ; nous ne sommes pas même certains qu'il en ait jamais existé d'autres d'un genre différent, (i) On avait pour eux la plus haute estime ; c'est là que furent élevées les plus distinguées des saintes saxonnes et plusieurs des prélats les plus éminens. La conduite de la plupart de ces communautés était si édifiante que le souiïle de la calomnie n'osa jamais ternir leur réputation , si Ton en excepte cependant le seul monastère de Goldingham : la vertu de quelquesuns de ses membres était devenue suspecte ; un incendie qu'on attribua à la vengeance céleste confirma les soupçons des contemporains , et a transmis à la postérité le témoignage de leur

(1) Il paraît d'après Bèdc que les monastères de Faremoutier, de Chelles et des Andelys étaient doubles , ( 1. III , c . 8 . ) et Broughton le prouve aussi. (Mem.,p. 343.) Chez les Saxons du moins les principaux étaient de la même institution. "Whitby, (Bède, 1. IV, c. 23, Vit. Cuth.j c. 2 4 • j Berking, (Idem , c. 7.) Coldingham, (Idem, c. 25.) Ely, (Idem, c. 19.) Wenloch, (Bonif., ep. 21, p. 29.) Repandun , (Gale, p. a43-) Wigor (p. 568.) et Winburn. (Mob. Sœc, 3, Vit. S. Liob.,p. 246.) Voyez aussi Bède, 1. III, c. XI, et le* Collectanea de LeJand. ( Vol. UI, p. 1 17.) A BéVerley il y avait un monastère dt

l54 ANTIQUITÉS

infamie, (i) Le pieux évêque de Lindisfarne . S. Cuthbert, fut affecté d'une profonde douleur lorsqu'il en reçut la nouvelle et dans l'angoisse que lui causait son zèle il commanda à ses disciples d'exclure toute femme du seuil de sa cathédrale. On exécuta religieusement sa volonté , et pendant plusieurs siècles nulle femme n'entra impunément dans aucune des églises où le corps de ce saint avait reposé. (2) Cependant malgré l'accident de Goldingham et l'improbation de Cuthbert l'institution se soutint dans un état florissant jusqu'à l'époque où les Danois païens détruisirent de fond en comble les monastères doubles avec tous les autres édifices sacrés qu'ils rencontraient dans le cours de leurs dévastations. (3)

moines , un collège de chanoines et un couvent de nonnes qui obéissaient au mdme abbé. ( Mong. Jng., vol. I, p. 1703 Lel. Coll., vol. UJ, p. 100.)

(1) Bède, L IV, c. «5.

(2) Sim. Dunel, Hist. eccl. Dun.} p. 102. On bâtit pour L» commodité des femmes une nouvelie église, et on l'appela l'Eglise verte. (Idem.) On observait un règlement semblable dans plusieurs des monastères de Saint- Colombe en France. (Voyez la Vie des Saints , par Butler, 5 Sept. Mab. praef. I; Sœc. 3, cxxxvii.)

(3) Un de nos plus savans antiquaires a découvert un autre ordre de religieuses qui parait avoir été laissé long-temps dans l'oubli. Spelman avait observé que les Saxons faisaient toujours une distinction entre Ronna et Monialis en latin, et Nunna et Mynckin dans leur propre langue , d ou il conclut que les dernières doivent avoir été les femmes d'ecclésiastiques mariés, que leurs maris avaient flétries du nom de Mynckin , dérivé de Minne, mot gothique dont la signification n'est pas très décente. (Spel. , Con., p. 5zg ; Wilk., Con. ,p. 294.) H serait difficile

de l'église anglo-saxonne. i55

Tels sont tous les divers ordres religieux que j'ai pu découvrir et qui furent introduits chez les Anglo-Saxons : ils se distinguèrent les uns des autres par la distribution du temps , la disposition des jeûnes et des prières et par les petits détails de la discipline intérieure, mais tous avaient également adopté les trois engagemens que l'on considère encore comme essentiels à l'institution monastique : i° une soumission sans bornes aux ordres légitimes de leurs supérieurs , 2° un célibat perpétuel , et 3° un renoncement volontaire à la propriété privée.

i° Dans le langage de la discipline monastique la plus importante des vertus , laquelle n'est pas absolument exigée de tout autre chrétien, c'est l'obéissance : (i) on regarde la perversité naturelle de la volonté humaine comme la source de tout désordre moral , et pour l'empêcher de

de se tromper plus grossièrement : les exeerpta d'Egbert d'Yorek nous apprennent que les Mynekins étaient des femmes « qui s'étaient consacrées à Dieu , qui avaient voué leur virginité à Dieu, et quelles étaient les épouses du Christ. » La vérité est que les Mynehlns s'appelaient ainsi du saxon munne, parce qu'elles observaient la règle des moines , tandis que les nonnes suivaient la règle des chanoines. Cette distinction est clairement exprimée dans le Codex cojistitutionum de la bibliothèque Bodléienne, où l'on classe les Mynekins avec les moines, et dans lequel on leur recommande la pratique des mêmes devoirs; les nonnes sont classées avec les prêtres, et on leur prescrit comme à eux d'observer la chasteté et de vivre selon leur règle. (Con. Jun. , 1 1 1 .)

(i) Tota monachorum vita in simplicilatc cvnsistit obedientite. ( Aknin, Ep. 5g.)

l56 ANTIQUITÉS

chercher des jouissances défendues elle doit céder le droit de décider par elle-même, et apprendre à se soumettre en toute circonstance au jugement d'un autre. Celui qui aspire à l'honneur d'un vrai religieux doit, selon le patriarche des moines de l'Occident, laisser à la disposition de son supérieur toutes les facultés de son âme et toutes les forces de son corps, (i) On peut voir dans la règle que S. Dunstan promulga pour ^observance des monastères anglo-saxons jusqu'où l'on portait cette maxime ; elle embrasse non seulement les points les plus importans, mais elle descend encore jusqu'aux particularités les plus minutieuses : elle exige la permission du supérieur pour les actions les plus ordinaires de la vie , et condamne sévèrement le frère qui dans une occasion quelconque osera prendre une résolution de lui-même sans avoir demandé ou obtenu l'avis ou plutôt l'ordre de son abbé. (2) Dans l'obéissance qu'on exige il doit y avoir promptitude et contentement : elle comprend les décisions du jugement autant que les résolutions de la volonté, (3) et n'admet aucune exception 5 toutefois

(1) Quibus nec corpora sua nec voluntates licet habere in propria potestate. (Rey. S. Bened.f c. 33.)

(2) Nullus quippiam quamvis parum sua et quasi propria adinventione agere prafsumat. [Apost. Bened.9 app. par. III) p. fp- )

(3) Reg. S. Columb., c. 1 j Reg. S. Bened., c. 5; Idem,: 5, 7.

dans le cas où les ordres du supérieur seraient contraires à la loi de Dieu on exhorte le moine à secouer les chaînes de l'obéissance et à braver hardiment la mauvaise humeur et la vengeance de son abbé plutôt que d'encourir la disgrâce du Tout-Puissant. (1)

20 A l'obéissance était jointe la plus exacte vigilance sur la chasteté : les grands éloges qu'on donne à cette vertu dans les écrits inspirés lui avaient mérité une place distinguée dans l'estime des premiers chrétiens; dès le commencement du deuxième siècle nous voyons une multitude de personnes des deux sexes qui se sont dévouées au célibat perpétuel. (1) Les fondateurs des ordres monastiques suivirent avec ardeur leur exemple, et aujourd'hui même leurs successeurs s'engagent parles vœux les plus solennels à l'observer avec une exactitude scrupuleuse : les Saxons , chez qui les conquêtes , en leur fournissant l'occasion favorable de satisfaire leurs sens , avaient réveillé l'effervescence des passions , regardaient la

(1) Admonendi sunt tubditi ne plus quam exptdit sint iubjecti. ( S. Greg. apud Grat. , a , q. 7, Can., 5^ .)

(a) S. Just, Jpol., I, c. 10; Athenag., Le<jf. , c. 3. Cependant la sagacité de Mosheim a découvert que cette pratique dut son origine non à la doctrine de l'Evangile, mai» à l'influence du climat de l'Egypte. (Alosh., Saec, II, p. 2, c. 3; xl, Sœc.f III, p. a, c. 3.) S'il en est ainsi nous devons admirer l'héroïsme de ses habitana d'aujourd'hui, qui dans leurs harems ont vaincu l'influence du climat, et ont introduit la pratique difficile de la polygamie en place de la vertu/àciïe de la chasteté.

l58 ANTIQUITÉS

chasteté comme l'effort le plu» pénible de la vertu humaine ; ik révéraient ceux qui la pratiquaient comme des êtres d'une nature en cela supérieure à la leur : ils apprenaient à estimer une religion qui pouvait donner à l'homme la force de résister à l'influence de ses penchans , et leur vénération pour cette vertu s'accrut à mesure qu'ils se familiarisèrent avec la doctrine de l'Evangile. Quiconque voudra comparer les mœurs dissolues des Saxons païens avec le célibat sévère des ordres monastiques sera étonné du nombre considérable de reclus des deux sexes qui pendant le siècle qui suivit l'arrivée de S. Augustin avaient volontaire* ment embrassé cette vie de continence perpétuelle. Ce pieux enthousiasme ne se bornait pas à l'enceinte des couvens; il y en eut beaucoup qui au milieu des cours et dans les liens du mariage imitèrent à l'envi l'austère chasteté du cloître : dans ce nombre on peut citer Edilthryda comme un exemple remarquable : elle était fille d'Anna , roi des Angles de l'Est , et dans sa première jeunesse elle avait fait vœu de virginité ; mais la politique de ses parens contraria son désir secret , et elle fut obligée d'épouser Tondberct, alderman des Gerviens. Ses instances cependant émurent le cœur de son époux , et , soit par sensibilité , soit par religion, il respecta sa chasteté. A sa mort

de l'église anglo-saxonne. 159

elle se retira dan» une demeure solitaire de l'île déserte d'Ely ; mais ses parens forcèrent 8a paisible retraite , et l'offrirent en mariage à Egfrid , fils du roi de Northumbrie , prince qui avait à peine atteint sa quatorzième année. Insensibles à ses larmes ils la remirent entre les mains des envoyés du prince v qui malgré sa résistance l'emmenèrent comme une victime à la cour de Northumbrie; mais sa constance triompha delà passion du jeune prince, et après avoir conservé sa virginité pendant douze ans au milieu des plaisirs de la cour et avoir lutté contre les sollicitations de son époux elle en obtint la permission de prendre le voile dans le monastère de Coldingham. (1) L'absence ranima l'affection d'Egfrid; il se repentit de sa condescendance , et se préparait à l'enlever de force du couvent lorsqu'elle s'enfuit à Ely dans sa première retraite. Après un certain laps de temps sa réputation attira autour d'elle une société de nonnes parmi lesquelles elle passa le reste de sa vie dans la pratique des devoirs monastiques , aussi distinguée par sa ferveur que par son extrême humilité. (2) »

(1) Malgré le sentiment de Hutchiruon (Hist. etAnt. de Durhain, p. 17.) j'ai hasardé l'autorité de Bède pour placer Edilthryda à Coldingham. (Hist., 1. IV, c. 19, a5.)

(1) Idem, Hist. Elicnsis,?. 597. Hume observe (Hist, c. I, p. 3i.)

l60 ANTIQUITES

Pour assurer la chasteté de leurs disciples les législateurs des moines avaient pris les précautions les plus efficaces que l'esprit humain pût imaginer; on leur insinuait également par des préceptes et des exemples la nécessité de mortifier tout penchant déréglé; la sobriété dans leurs repas et la simplicité dans leurs vêtemens rappelait continuellement à leurs pensées qu'ils avaient renoncé au monde et à ses sensualités , et qu'ils avaient consacré leur âme et leur corps au service de la divinité; ils dormaient tous dans la même chambre , et une lampe qui éclairait l'obscurité de la nuit exposait la conduite de chacun aux regards du supérieur. Les portes du couvent étaient fermées contre l'intrusion des étrangers ; on défendait les visites d'agrément et même d'affaires , et le moine que les besoins de la communauté appelait hors de sa cellule était constamment accompagné pendant son absence par deux frères, (i) Aux précautions de la prudence on ajoutait celles de la religion : les

qu'Egfrid mourut sans enfans parce que sa femme avait refuse de violer son vœu de chasteté. Il aurait pu néanmoins ajouter que le roi lors de leur séparation n'était âgé que de vingt-six ansj qu'il épousa une seconde femme, et qu'il vécut avec elle quatorze années. Egfrid monta sur le trône en 670, se sépara d'Edilthryda en 67 I, et périt dans une bataille en 685. Comparez Bède (1. IV, c. 19, a6.) avec la Chronique saxonne, an. 670, 673, 679.

(1) Wilk. [Conc.% p. 97, 100; Apost. Bened., app., par. III,

de l'église anglo-saxonne. 161

poètes chantaient les louanges de la chasteté , et les prédicateurs l'exaltaient dans leurs discours; ces hommes ainsi dévoués apprenaient à se regarder comme « les époux immaculés de l'Agneau , >» et on leur promettait la brillante récompense que le livre de l'Apocalypse dit être réservée à ceux « qui n'ont pas été souillés par les femmes ; » toutefois dans une multitude d'individus ainsi réunis pour tendre au même but il est impossible que tous soient animés du même esprit, ou qu'ils persévèrent tous avec le même courage : parmi ces reclus il y en eut sans doute quelques-uns que la passion ou la séduction portèrent à violer leur engagement solennel; mais la réputation sans tache d'une immense majorité suffisait pour couvrir la honte des plus faibles de leurs frères, et rendait un témoignage honorable à la constance de leur vertu et à la vigilance de leurs supérieurs.

3° La troisième condition était un renoncement volontaire à toute propriété, qu'on exigeait de celui qui aspirait à l'état monastique. Le Sauveur du genre humain avait lancé les plus terribles anathèmes contre les riches de ce monde , et c'est aux éloges qu'il avait donnés a la pauvreté que les monastères ont dû leur origine. Antoine , jeune égyptien , héritier d'une fortune considérable , entra par curiosité ou par dévotion dans une église pendant la

l62 ANTIQUITÉS

célébration de l'office divin : « Allez; vendez ce que vous avez , donnez-le aux pauvre» , et vous aurez un trésor dans le ciel , » furent les premières paroles qui frappèrent son oreille. Il crut entendre la voix du ciel même qui s'adressait à lui | vendit tous ses biens , en distribua le prix aux pauvres , et se retira dans le désert de la Thébaïde. Sa réputation lui attira bientôt un grand nombre de disciples , et la profession de pauvreté fut sanctifiée à leurs yeux par la conduite de leur maître. Cet esprit se répandit avec l'institution monastique dans l'empire d'Occident , et les premiers moines de la Bretagne montrèrent pour les richesses le même mépris que les anachorètes d'Egypte : ils considéraient la fortune comme le poison de la vie religieuse ; ils refusaient également les donations de leurs amis et le patrimoine de leurs frères ; les travaux du labourage étaient leur occupation journalière , et pourvoyaient à leur entretien, (i) Chaque législateur qui succédait inculquait à son tour avec soin la même discipline : S. Benoît disait à ses disciples qu'ils « seraient alors vraiment moines lorsque, comme leurs frères, ils vivraient du travail de leurs mains ; » et S. Colombe exhortait les siens « à fixer leurs regards sur le trésor

(i) Ang. Sac.,tow. II, p. 6^5, <>46-

de l'église anglo-saxonne. i63

qui leur était réservé dans le ciel , et à considérer comme un crime non seulement de posséder ici bas , mais même de souhaiter plus que l'absolu nécessaire. » (i) .

L'ancienne discipline fut long-temps observée dans l est; mais les moines de l'occident s'éloignèrent graduellement de sa sévérité, et ce relâchement fut justifié par la perspective de plus grands avantages. Les fréquentes irruptions des barbares avaient dans plusieurs provinces détruit la plus grande partie du clergé , et le soin de l'instruction publique fut confié aux moines qu'un sort plus heureux avait préservés de la dévastation générale : (2) comme il leur fallait

(1) Tune were monachi sunt si labore manuum vivunt sicut patres nostn. (S. Ben. re<j. , c. 48.) Non solum superflu a eos habere damnabile est, sed ctiam veUc. Dum in cœlis multum mut habituri, parvo exirema necessitatis censu in terris debent esse contenti. (S. Colum. reg., c, 4«) B fi* au8»* *8 ver» l'éloge de la pauvreté; j'en citerai un passage pour donner un échantillon de son talent poétique.

O nimium felix parcua cui aufQcit usua , Corporia ut curam moderamioe temperet asquo < Nonmijcra capitur easeaque cupidine rerum : Non majora cupil quam qu«e ualura repoacit ; Non lu cri cupidaa nummii martupia replet ,

Paiwere non pingui procurât fruge caballo* ; V c trepido doluit taJ«* aub pectore curai , Neaubitia pereat collecta pecuoia flammia, Aut tracta nummoa rapiat fur improbua arca. Viritur argeoto aine, (amante vivîtur auro. Nudi naacuntur , nudot quoa terra reoeptat , Dmtibuj nigri reeerautur limina diUa:

Pauperibuaqoe piia ccaieatia régna pateacunt,

/ Bp. Hmatdo dite, p. apud Maaingkam. p.iu.)

(2) Le premier qui admit les moines aux ordres sacrés fut S- Athauase, patriarche d'Alexandrie. (Sandini, vit. Pont., p. 118, not. 7. )

un certain fonds de connaissances pour exercer leur nouvel emploi avec honneur et avec avantage on commença à compter l'acquisition du savoir parmi les devoirs du cloître , et les travaux manuels furent remplacés par l'étude , occupation plus utile et plus honorable. Les monastères se virent alors dotés de biens assez considérables pour soutenir leurs membres , et la libéralité de leurs admirateurs venait sans cesse augmenter leurs revenus; pourtant on ne laissa pas de pratiquer la pauvreté : à l'aide d'une distinction ingénieuse, quoique fondée, o n d é co u vr i t qu' elle p o u vai t en core exister au sein des richesses , et que chaque individu pouvait être privé de propriétés , quoique les biens de la communauté égalassent .ceux de ses voisins les plus opulens. On définissait la pauvreté monastique «une abdication des propriétés privées : » tout ce que possédait le couvent était commun à tous ses membres ; nul ne pouvait prétendre à la préférence sur ses frères , et tout article de commodité et de nécessité se re-

Siricius bientôt après décréta que tout moine dont les moeurs et l'éducation seraient propres aux fonctions cléricales serait aggrégé au clergé. ( Quos tamen morum gravitas et vitœ ac fidei institutio sancte commendat.) (Siricii epist. ad llimer., Terrac, c. a3. ) Les ravages des barbares firent qu'on les employa plus souvent dans le ministère public , et lorsqu'on mit en question au commencement du septième siècle l'utilité de cette innovation Boniface IV assembla un concile à Home, et soutint les intérêts des moines. Voyez-en les actes dans 1 appendice de Smith, ajouté aux ouvrages de Bède, p. 717.

de l'église anglo-saxonne. i 65

cevait et se livrait d'après Tordre de l'abbé.(i) Telle» étaient les notions que les moines saxons avaient reçues de leurs instituteurs. Refuser les donations de leurs amis eût été nuire à la prospérité de la communauté , et chaque année apportait de nouvelles sources de richesses aux monastères les plus célèbres. On en laissait il est vrai plusieurs languir dans le besoin et l'obscurité ; mais il y en avait aussi beaucoup dont les grandes richesses excitaient l'envie des hommes avides et la rapacité des puissans. J'ai déjà fait mention des vastes domaines qu'Oswin donna à l'abbesse Hilda; Egfrid , un de ses successeurs , déploya une égale munificence en faveur de l'abbé Bennet Biscop : (2) lorsque par l'ordre du roi de Mercie on fit l'estimation de la riche abbaye de Glastcnbury on trouva qu'elle comprenait environ huit cents hides de terre , (3) et dans l'énumération des difierens biens appartenant aux moines d'Ely on compte plus de quatre-

(1) Il paraît cependant d'après plusieurs exemptes des annales saxonnes que, bien que les moines fussent particulièrement privés de toute propriété, l'abbé, s'il en était le fondateur, considérait le, monastère ainsi que ses dépendances comme lui appartenant, et en disposait par son testament : si l'héritier était moine, il devenait l'abbé; s'il était laïque il touchait le revenu, et était chargé d'entretenir les moines. Voyez Eddius, (Vita Wil/, c. 60, 61.) Wilkins, (Conc., p. 84, i44 , 172, 175.) Leland (CollecL, vol. I, p. 298.) et les chartes dans l'appendice de Smith à l'édition de Bède. (p. 764.)

(2) Bède, l. Uf, c. *4> #lst« abbat. Wircro., p. 394» »95.

(3) Mai nu, Anticf. Gla&t., p. 3l4» 3l5.

vingts possession» situées dans les comtés voisins de Cambridge , de Suffolk , de Norfolk , d'Essex, d'Hereford et de Huntingdon. (i)

Les possessions des moines étaient comme celles du clergé exemptes de toute charge séculière, aussi l'espoir de participer à un privilège si avantageux donna-t-il lieu à un singulier genre de fraude, qui ternit pour un moment, mais à tort, la réputation de l'ordre. Bède nous apprend que sous le règne d' Aldfrid , roi de Northumbrie , certains gentilshommes avaient manifesté le désir ardent de consacrer leurs propriétés au service de la religion : on employa les présens et l'influence des amis pour obtenir le consentement du souverain , et les privilèges ecclésiastiques leur furent confirmés par d'amples chartes, signées du roi , des évêques et des principaux thanes ; (2) mais la suite de leur conduite vint trahir leurs motifs secrets, et prouver qu'ils n'avaient en vue que les avantages et non les vertus de la profession monacale : ils ne renoncèrent ni aux habitudes ni aux plaisirs de la vie séculière , et se contentèrent de prendre le titre d'abbés et de réunir en

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(1) Ilist. Elien., p. 5io. Pour les motifs de ces donations voyez le chapitre précédent , p. 1.^7.

(a) Anno 704.

de leurs domaines une société de moines apostats et dissolus. La femme aussi était fière de suivre l'exemple de son époux , et sa vanité était flattée de la prérogative de donner des lois à une communauté de nonnes aussi ignorantes et aussi dépravées qu'elles. Le succès des premiers intrigans stimula l'industrie des autres : chaque favori nouveau avait soin de procurer une semblable charte à sa famille ^ et l'abus devint si général que le vénérable Bède a osé douter qu'il restât à peine dans quelques années un soldat pour défendre son pays contre l'invasion de l'ennemi. ( 1 ) Ce respectable prêtre à la fin de son histoire ecclésiastique, dédiée au roi Céolwulf , émet en termes respectueux son opinion sur ces prétendus moines, qui n'en avaient que le nom ; mais dans sa lettre à l'archevêque Egbert il prend un ton plus tranchant, et, dans un langage inspiré par le zèle et l'indignation , il insiste sur la nécessité de mettre promptement fin à une pratique si infâme. (2) Mais les abbés séculiers étaient nombreux et puissans, aussi bien dans les autres royaumes que dans celui de Northumbrie : ce

(1) Decet prospicere ne, rarescente copia militiœ sacularis, obtint aui fines nostros a barbarica incursione tueantur... Omnino deest locus ubi filii nobilium aut emeritorum militum possessionem accipere possint. (Bède, Ep. ad Egb. p. 3og.)

(3) Bède, W*i. L V, c. 24 ; Ep. ad Egb. Ant. p. 3og, 3ia.

l68 ANTIQUITÉS

fut en vain que Bède les dénonça à son métropolitain , et que le synode de Cloveshoe attribua l'origine de cette institution à l'avarice et à la tyrannie ; (i) ils survécurent aux censures du moine et à la condamnation du synode. Leurs descendans héritèrent de leurs monastères , et ce ne fut qu'aux ravages des Danois païens du siècle suivant que l'église saxonne dut leur anéantissement. (2)

C'est contre les biens et les immunités des moines que leurs ennemis ont dirigé leurs plus violentes attaques. L'esprit et la malignité se sont réunis pour signaler les richesses qui provenaient de la pratique de la pauvreté , et les distinctions qui étaient le prix du vœu d'obéissance . On prétend que les sectateurs du cloître ont

(1) Vilkins, p. 95.

(2) La plupart des écrivains modernes qui cherchent à déprimer les moines saxons ont soin de consulter les invectives de Bède contre les monastères séculiers* mais malheureusement ils se sont montrés incapables de distinguer les faux moines des ve'ritables, et attribuent nettement aux seconds tous les vices que celui-ci reproche aux premiers. Voyez Inett, (Oig. saje., vol. 1 , p. 127J Bioj. Britan. , art. Bède- Henri, Hist., vol. 3, p. 299.) Inett a même découvert dans la lettre de Bède à l'archevêque d'Egbert que, eu égard à la dépravation générale des moines, ceux qui désiraient donner à leurs enfans une éducation vertueuse étaient obligés de les envoyer dans l'étranger. (Inett, ibid.) Après une lecture attentive de la même lettre je puis affirmer qu'elle ne contient pas la moindre allusion à une telle circonstance. Les véritables monastères étaient réellement, à cette époque, remplis d'hommes delà vertu la plus austère, et les plaintes de Bède ne sont dirigées que contre les nobles qui se faisaient abbés afin d'obtenir les privilèges monastiques, et contre leurs partisans , qui sans pratiquer les devoirs des moines en prenaient le nom et l'habit.

acquis sous sa discipline la science de la fraude et de la superstition , ainsi que l'art de porter le masque de la sainteté pour se jouer de la crédulité du peuple , et de prostituer à l'intérêt particulier les institutions les plus sacrées. Quand on examine les mœurs d'une classe d'hommes qui vivaient à une époque éloignée il est toujours difficile de restreindre l'essor de l'imagination ; et si dans nos recherches il nous arrive de nous laisser guider par la prévention nous substituons souvent la possibilité à la réalité , et nous rejetons avec assurance sur le corps entier de» crimes qui n'appartiennent peut-être qu'à quelques individus. Si dans la théologie des moines favoriser leur ordre était regardé comme la première des vertus , s'ils enseignaient que la fondation d'un monastère était la voie sûre qui pût conduire au ciel , et qu'une donation généreuse effaçait sans le repentir les péchés les plus mortels , (i) ils étaient indubitablement les corrupteurs de la morale et les ennemis du genre humain; mais il ne reste dans leurs écrits aucun vestige de ces doctrines, et nous sommes encore à apprendre de quelle source leurs adversaires modernes tirent ces lumières importantes. S'ils avaient consulté le vénérable Bède il leur aurait appris que « nulle

(i) Hume, Hist., p. 42, 77; Sturges, Réflex. sur le Papisme, p. atj Ucn, vol. IV, p. 299.

offrande, quoique faite à un monastère, ne pouvait être agréable au Tout-Puissant si elle partait d'une conscience impure; » (1) ils auraient appris du concile de Calcuith que « le repentir n'était utile que lorsqu'il portait le pécheur à pleurer ses fautes passées, et l'empêchait de les commettre de nouveau ; » (2) et ils auraient pu voir dans les actes du synode de Cloveshoe , combien une morale si intéressée semblait contraire à la pure doctrine de l'église saxonne : « L'homme, disent les prélats, qui se livre à ses passions dans la confiance que ses charités lui procureront le salut se jette lui-même dans les bras de Satan au lieu de faire une offrande agréable à Dieu. » (3) Les moines il est vrai mettaient les aumônes au nombre des moyens les plus efficaces pour désarmer la justice du Tout-Puissant, et les témoignages les plus évidens des écrits inspirés les affermissaient encore dans cette persuasion; mais ils ne désignaient pas leur ordre comme le seul ou le principal objet de la charité; ils proposaient des ou-

(1) Béa , Ep. ad Egb., p. 3ia.

(2) Admissa deflere f et fleta in postmodum non admittere. (Wilk., Con., p. 181.)

(3) Sua Deo dare videntur, (sed ) seipsos diabolo per flagitia dare non dubitantur. (Idem, p. 98, XXVI.) Cloveshoe était probablement Abingdon; (traduction de Bède par Stccvcn, p. 292, not. ) elle fut originairement appelée Sonsham ou Scnkesham. (Lcl., Itincr., vol. II, p. 4a; IX, p. 33.)

DE L'ÉGLISE ANGLO-SAXONNE. I J i

vrages d'une utilité publique au pénitent qui était jaloux de faire sa paix avec le ciel ; ils

l'exhortaient à réparer le* routes , à construire des ponts , à racheter la liberté des esclaves, à exercer les devoirs de l'hospitalité , à vêtir et à soutenir dans leur détresse les paysans que les démêlés de leurs petits tyrans réduisaient souvent à la plus profonde misère. Si parmi ces différentes bonnes oeuvres on faisait des donations fréquentes aux maisons religieuses le lecteur impartial doit plutôt les considérer comme des preuves de leur mérite que de leur avarice; car les hommes, quelque vicieux qu'ils soient , s'aveuglent rarement sur les vices de leurs maîtres; la malignité du cœur humain se plaît surtout à découvrir des défauts dans ceux qui ont des droits à la réputation d'une vertu éminente ; et si les moines avaient été , comme on les représente souvent, unerace paresseuse, avare et impudique ils n'auraient jamais inspiré la confiance, et leurs compatriotes ne les auraient pas enrichis par leurs bienfaits.

C'est surtout au commencement des sociétés religieuses que leur ferveur est généralement la plus active : les moines anglo-saxons du septième siècle étaient des hommes qui avaient abandonné le monde pour les motifs les plus purs , et dont la plus grande sollicitude était

de pratiquer les devoir» de leur profession ; ils avaient embrassé une vie ennuyeuse et peu attrayante, du moins en apparence : leurs exercices de piété étaient longs, leurs jeûnes fréq uens. leur nourriture grossière et frugale; pendant plus d'un siècle le vin et la bière furent interdits aux moines dans le monastère de Lindisfarne, et le premier adoucissement qui dérogea à cette sévérité fut en faveur de Ceolwulf, novice du sang royal. (1)

La discipline que S. Boniface prescrivit à ses disciples à Fulde il Pavait apprise en Angleterre, et nous pouvons en conclure que les bénédictins saxons , dont l'institution était cependant moins austère que celle des cénobites écossais , étaient des hommes de la plus rigide abstinence : ils s'abstenaient de l'usage de la chair, du vin, de la bière, et n'employaient point le secours des esclaves , cultivant de leurs propres mains les déserts qui les environnaient. (2) Sans doute ceux qui menaient volontairement une vie si austère et si mortifiée doivent être absous de ces vices odieux qu'on leur reproche, et s'ils consentaient à accepter les donations de leurs amis nous pouvons as-

(1) Hoved, anno ^/ja.

(a) Viros strictœ abstinent ut ; absque carne etvino , absque sicera et servis, proprio manuum labore contentos. (Ep. Bonif., p. ai 1.) Us paraissent avoir enchéri, dans quelques points, sur la règle originale de S. Benoit. (Voyez la note à.)

de l'église anglo-saxonne.

sûrement attribuer cette acceptation à des motifs louables et légitimes.

On trouvera la preuve de cette vérité dans la conduite des premiers abbés de Weremouth : ils descendaient des plus nobles familles de Northumbrie, et leur monastère jouissait des plus amples revenus; cependant ils dédaignaient les vaines distinctions du rang et de la fortune, partageaient avec leurs moines les devoirs cju cloître et les travaux du labourage , et dans leur nourriture , leurs habits et leur logement ils se mettaient au niveau des plus humbles de leurs disciples. Leurs richesses n'étaient pas employées à favoriser la paresse ou à satisfaire les plaisirs des sens ; mais leur libéralité engageait les artistes étrangers à venir instruire l'ignorance de leurs compatriotes. Ils achetaient des tableaux et des statues pour l'ornement de leurs églises, et leur bibliothèque était enrichie des meilleurs ouvrages de la littérature sacrée et profane. Tel fut le dernier objet des soins de Bennet leur fondateur. Il avait un frère dont la cupidité aurait pu s'emparer du gouvernement de l'abbaye , et dont la prodigalité en~eût bientôt épuisé ses trésors ; il conjura les moines de ne jamais songer à lui donner leurs suffrages, de ne se laisser influencer ni par le crédit ni par l'affection , et d'élire pour son successeur le frère le puis

digne de la communauté, quelle que fut sa jeunesse ou sa naissance, (i)

La conduite des abbés de Weremouth était celle de presque toutes les sociétés religieuses de cette époque : ériger des édifices dignes du Dieu qu'ils adoraient, imiter la solennité du culte romain , et fixer par un brillant appareil l'attention de leurs frères ignorans et grossiers, voilà quelle était leur principale ambition; et c'est par de tels moyens qu'ils ont également accéléré les progrès de l'amélioration civile et religieuse.

I. L'architecture des Saxons à l'époque où ils furent convertis était informe et barbare ; ils vivaient au milieu des ruines qui attestaient le goût d'un peuple plus civilisé; mais leur esprit inculte les regardait avec indifférence, et leur indolence se contentait des misérables cabanes de leurs ancêtres. La première impulsion qu'ils reçurent leur vint des missionnaires, qui construisirent des églises pour la commodité de leurs convertis : celles des Ecossais étaient bâties en planches de chêne, celles des Romains en pierres brutes; toutes étaient également couvertes de chaume ou de roseaux. Mais lorsque les Saxons en visitant les tombeaux des apôtres eurent vu les édifices publics des autres

(i) Bèdc, Vitœ abbatum Vtrem., passim. Homilia in natal, divi Benedicti, op. tom. VII, col. \6l^.

de l'église anglo-saxonne.

pays ils rougirent de l'imperfection des leurs , et résolurent d'imiter ce qu'ils avaient appris à admirer. Ils n'épargnèrent ni les travaux , ni la dépense ; et tous les arts qui à cette époque se rattachaient à l'architecture furent introduits chez eux et perfectionnes. Une maçonnerie polie succéda à la structure brute et inégale des constructions élevées par leurs ancêtres; les toits de leurs églises furent revêtus de feuilles de plomb; de hautes tours couronnèrent la masse de l'édifice, et lui donnèrent un aspect plus imposant; et la multitude, qui n'avait pas voyagé , vit avec étonnement des fenêtres vitrées laisser pénétrer la lumière en les garantissant de la pluie et du vent, (i) On ignore les noms de ceux à qui les contrées les plus méridionales furent redevables de ces améliorations; (2) mais la reconnaissance de quelques historiens contemporains a immortalisé les travaux de S. Bennet et de S. Wilfrid dans le nord. Les églises voisines de Weremouth et de Jarrow en établissant la réputation du premier firent long-temps l'admiration de ses compatriotes. (3) Les efforts du second embras-

(1) Edd., ru. ra/.,c. 14.

(2) S. Aldhelm y contribua probablement. Malmesbury nous dit qu'une de* églises qu'il avait fait bâtir surpassait toutes celles d'Angleterre. ( Gale, p. 34p-)

(3) Bède,p. a95.

aèrent une plus vaste carrière : son premier essai fut de réparer et d'embellir l'église cathédrale dTorck , qu'avait fait bâtir dans l'origine Edwin de Northumbrie, et qui alors, après le court intervalle de quarante ans , tombait tous les jours en ruines. Par ses ordres on fortifia les murs, on renouvela la charpente du toit, et une couverture de plomb put résister à l'intempérie des saisons; il fit enlever des fenêtres les treillis de bois et les rideaux de toile , conceptions grossières d'un siècle barbare; et y substitua des vitres, invention plus utile et plus élégante ; il purgea l'intérieur de l'église de ses immondices , et en fit badigeonner les murailles jusqu'à ce qu'elles fussent devenues , selon l'expression de son biographe , plus blanches que la neige. (1) Ses succès à Yorck ayant donné un nouvel essor à son industrie il jeta encore à Rippon les fondemens d'une autre église sur un plan qu'il avait tracé lui-même. On nous raconte que la maçonnerie en était traitée avec un goût exquis; que le toit était soutenu par des colonnades, et que chacune des entrées principales était ornée d'un portique. (2) Le monastère d'Hexham fut le dernier et le plus admiré de ses ouvrages : la hauteur et la lon-

(1) Super nivem dealbavil. (Edd., Fit. VU/., c. 16.) Voyei aussi Malm., de Pont., I. iij.

(2) Edd., c. 17.

db l'église anglo-saxonne. i 77

gueur des murs, le brillant poli des pierres, le nombre des colonnes et des portiques , et les escaliers en spirale qui conduisaient au sommet de chaque tour ont exercé le talent descriptif d'Eddius, qui après deux voyages à la capitale du monde chrétien affirma hardiment qu'il n'eajstait pas de ce côté des Alpes une seule église qu'on pût comparer à celle d'Hexham. (1) Sans doute ces édifices , qui jadis jetaient dans le ravissement leurs spectateurs , déplairaient aujourd'hui par le défaut de symétrie et de goût ; mais il faut se rappeler qu'ils étaient les premiers essais d'un peuple à peine sorti de la barbarie , et les élémens d'un art que les travaux des générations suivantes ont perfectionné. Les hommes dont le génie et la protection contribuèrent à leur érection étaient les bienfaiteurs des peuples , et pourraient avec justice réclamer la reconnaissance non seulement de leurs contemporains, mais aussi delà postérité. (2)

II. L'intérieur de ces édifices indiquait la même espèce de perfectionnement, et déployait une rare magnificence; ils consacraient alors au service de la divinité une partie considérable des dépouilles que leurs barbares ancêtres avaient enlevées à un peuple plus civilisé,

(1) Edd., C 22.

(2) Voyez la note e.

et l'on élève la vaisselle et les joyaux que leur piété versait dans les trésors des principales églises à une valeur telle que nous en croyons à peine le témoignage d'historiens véridiques de ce temps-là : ils nous apprennent que dans les fêtes les plus solennelles tous les vases employés au sacré ministère étaient d'or ou d'argent; que lrf autels étincelaient de joyaux et d'ornemensde ces précieux métaux 5 que les vêtemens du prêtre et de ses assistans étaient en soie et ornés des plus riches broderies, et que les murs étaient garnis de tableaux étrangers et tendus des tapisseries les plus magnifiques. (1) Dans l'église d'Yorck se trouvaient deux autels chargés de vaisselle d'or et d'argent, dont l'un était aussi enrichi d'une quantitédepierreries,etportaitunénorme crucifix d'une égale valeur. Au-dessus étaient suspendues trois rangées de lampes en forme de phare delà plus grande dimension . (2) Les livres mêmes dont on se servait dans les offices divins étaient couverts d'ornemens non moins précieux. S. Wilfrid ordonna que les quatre évangiles fussent écrits en lettres d'or sur un fond de pourpre , et les présenta à l'église de Rippon dans une cassette d'or garnie d'une multitude

(1) Bède , p. ag5, 397, 299, 3oo; Edd., Vit. Vilf-, c. 17 ; Aie, Je Pont, V, iaa4, iab6, 1488.

(a) Aie, ibld , V, 1488. Le phare était une machine à laquelle étaient suspendues les lumières dans 1 église.

de pierres précieuses. (1) De ces divers ornemens quelques-uns avaient été achetés dans les pays étrangers, et plusieurs travaillés par le talent des artistes du pays. Les nonnes dans leurs couvens s'occupaient à broder des ouvrages élégans; dans les monastères les moines s'adonnaient aux différens arts mécaniques : le serrurier, le charpentier et l'orfèvre jouissaient d'une grande considération parmi leurs frères. Les abbés et les évêques ennoblissaient encore leur industrie en les employant de temps à autre, et cette préférence contribuait à piquer leur émulation et à développer leurs talens. (2) III. Tandis que les arts mécaniques ilo lissa i en l ainsi sous l'influence protectrice des ecclésiastiques les plus riches l'agriculture , plus importante encore, partageait également leur attention. Les propriétaires laïques forçaient leurs théowas ou esclaves à travailler leurs terres ; mais dans chaque monastère il y avait un grand

mm

JJJ

(1) Edd.,c. i^jBède, 1. V, c. in. Si le lecteur désire avoir d'autres détails sur les magnifiques ornemens de leurs églises il peut consulter le Monasticon , vol. I, p. j o, lo4, 1 65, 222.

(2) Bède , p. 296. S. Dunstan travaillait sur tous les métaux ; (Anq. Sac., vol. II, p. 94-) il fabriqua des orgues (Gale, p. 324.) et des cloches. (MonasL, vol. I, p. 1 <>4-) S. Ethelwold exerça les mêmes arts que son instituteur. (Ibid.) Une loi publiée sous le règne d'Edgar, mais probablement transcrite d'un plus ancien règlement, ordonnait à chaque prêtre d'apprendre quelque métier afin d'étendre les connaissance» utiles. (Wilk., p. 225.)

l8o ANTIQUITÉS

rage, et leurs fermes, mieux cultivées, mirent bientôt une grande différence entre ces ouvriers animés par le devoir et ceux qui n'étaient poussés que par la crainte des corrections, (i) La plupart des domaines qu'on avait cédés aux moines étaient primitivement sauvages et incultes , entourés de marécages et couvertes de forêts : ils trouvaient ces sites plus propres à la retraite et à la contemplation , et comme les terres n'y avaient pas autant de valeur on leur en faisait plus volontiers la concession. (2) Mais les efforts opiniâtres des moines surmontèrent les obstacles de la nature et l'ingratitude du sol : les forêts furent défrichées , les eaux desséchées ; on ouvrit des routes , on jeta des ponts , on féconda les terres stériles; la côte de Northumbrie se couvrit chaque année de moissons abondantes , et de riches prairies s'élevèrent du fond des marais de Girvi. (3) Beaucoup de comtés en Angle-

(1) M. Turner remarque d'après le grand cadastre que les terres de l'église étaient dans un état plus florissant que celles des particuliers. (Vol. IV, p. 2o5.)

(2) Bède, p. 128, 1 44 > > 56, i64- Plusieurs monastères prirent le nom des localités qu'ils occupaient , comme Atbearwe, dans la foret; (Bède, p. 1 44- ^ Ondryawuda, dans le bois de Deiri; (Bède, p. i83.) Croyland , terre marécageuse ; ( Ing. , p. i . ) Thorney , l'île des épines ; (Hug., Cand. , p. 3.) Jarrow ou Gyrvum, marais. (Id.,p. 2.)

(2) La côte de Nortlmmbrie fut cultivée par les moines de Coldingham, de LindisfariK; , de Bambrough, de Tinmouth , de Jarrow, de Wcrcmoutb, d'Hartlepool et de Wbitby. Les marais de Girvi furent

de l'église anglo-saxonne. 181

terre doivent leur grande fertilité aux moines , qui à une époque aussi éloignée furent les pères de l'agriculture ainsi que des arts.

Les corps monastiques au milieu de leur opulence n'étaient pas insensibles aux besoins des malheureux , car leurs législateurs leur avaient constamment recommandé la pratique de la charité et de l'hospitalité. Dans l'enceinte de chaque monastère était un bâtiment distingué sous le nom grec de Xenodocliion , dans lequel -un certain nombre de pauvres venaient recevoir des secours journaliers ; il était aussi gratuitement ouvert à tout voyageur qui réclamait quelque soulagement.

Les moines étaient divisés en classes qui se relevaient tour à tour pour le service de l'hôpital ; l'abbé seul en était dispensé : ses fonctions plus importantes ne lui permettaient pas d'être assujetti à des devoirs aussi réguliers; mais

desséchés et améliores pat: les moines de Croyland, de Thorncy, d'Ely, de Kamsey et de Méthamstcd. Cette contrée marécageuse , théâtre de l'industrie monastique, s'étendait à soixante-huit milles depuis les frontières de Suffolk jusqu'à AVainfleet dans le Lincolnshiro ( Cainbridgeshire de Camdcn. ) Après un laps de tant de siècles il y a lieu de craindre que les inondations fréquentes ne nous en fassent perdre encore une partie considérable; dans les années 179'), 179<) et 1800 environ cent quarante mille acres furent ensevelis sous le* eaux. « Encore deux ou trois inondations, dit M. Young, et la ruine sera complète ; trois cent mille acres de la terre la plus riche de la Grande-Bretagne retourneront à leurs anciens propriétaires f les grenouilles, les foulques et les canards sauvages. » (Annales de l'Agriculture, 180^.)

l83 ANTIQUITÉS

on l'exhortait souvent de se joindre à ses frères dans l'accomplissement de cette pratique humble et édifiante.

On rappelait aux moines qu'ils devaient dans leurs bonnes œuvres fermer l'oreille aux suggestions de l'orgueil et de l'indolence , révérer le Sauveur du genre humain dans la personne des pauvres , et se ressouvenir qu'il récompenserait chaque bon office qui leur serait rendu comme fait à lui-même : (i) on leur défendait de montrer de la sévérité ou de l'impatience ; ils devaient parler avec bonté et servir de bonne humeur , instruire l'ignorance, consoler l'affliction , soulager les peines de leurs hôtes , attacher la plus haute importance à leur emploi , et préférer servir les frères indigens du Christ plutôt que les riches enfans du monde. (2) Le législateur qui forma ces règlemens a dû être inspiré du véritable esprit de l'Evangile ; pour les exécuter avec fidélité il fallait des hommes animés par des motifs supérieurs à ceux de serviteurs mercenaires , et l'humanité chérira le souvenir de ces asiles érigés pour le soutien de l'indigence et de l'infortune. (3)

(l)S. Matt., c. XXV, v. 4o.

(a) JVec pauperibus œtemi Christi vicarius tardus ne tepidus ministrare differendo désistât, qui celer aefervidus divitïbus caducis ministrando occurrere desiderat. (Apos. Bend. app., par. 3, p. 92.)

(3) Lorsque la tendresse paternelle de Louis XYI l'engagea à *wé-

de l'église anglo-saxonne. i83

Mais c'était surtout dans les temps de détresse publique que la charité des moines se déployait dans tout son éclat. Dans les guerres que les princes saxons se faisaient entre eux ils dévastaient impitoyablement leurs propres territoires ; et après l'établissement de la monarchie les ravages des Danois réduisirent souvent les naturels du pays à une extrême pauvreté. L'agriculture était encore dans son enfance , excepté chez les corporations monastiques ; les années les plus abondantes suffisaient à peine à la consommation générale, et toutes les fois que la saison était défavorable à la végétation, ou que l'invasion des ennemis détruisait les produits de la récolte, la famine avec la peste , son inséparable compagne , en était la suite nécessaire. En de telles circonstances les moines s'empressaient de soulager les besoins de leurs compatriotes ; et quiconque a lu leurs écrivains doit avoir remarqué avec quelle satisfaction ils racontent les soins charitables de leurs abbés les plus célèbres , parmi lesquels on doit distinguer Léofric , dixième

liorer le sort des hôpitaux publics en France un membre de l'académie des sciences fut envoyé dans ce pays pour examiner la manière dont on dirigeait ces sortes d'établissemcns. A son retour il donna aux hôpitaux anglais ces éloges qu'ils méritent à si justes titres; mais il fit < >1 >server que pour les rendre parfaits il y manquait deux choses; a le zèle de» curés français et la charité des nonnes hospitalières. » ( Bergier , art. Hôpitaux.)

l84 ANTIQUITÉS

abbé S„ Alban. (i) Le projet favori de ses deux prédécesseurs avait été d'ériger une église dont la magnificence répondît à la dignité de l'abbaye : on avait mis à découvert les ruines de l'ancienne Vérulam ; les matériaux nécessaires étaient prêts , le trésor regorgeait des donations de leurs amis , et une profusion de vases d'or et d'argent annonçait l'étendue de leurs ressources. Léofric, dans la vigueur de l'âge, succéda à leurs richesses et à leur projet; il se berçait de la flatteuse espérance d'élever un édifice qui transmettrait avec gloire soh nom à la postérité : mais la calamité publique vint bientôt dissiper cette douce illusion; une horrible famine dépeupla le pays ; et , son cœur s'apitoyant sur la misère de ses frères , il résolut avec joie de sacrifier l'objet de son ambition. On ouvrit les portes du monastère aux indigens ; les richesses du trésor furent prodiguées a leur soulagement ; il fit fondre la vaisselle réservée à sa table, et pour dernière ressource il alla jusqu'à vendre les ornemens précieux destinés à l'usage et à la décoration de l'église, (i) Parmi les moines il s'en trouva plusieurs qui murmurèrent contre la libéralité de leur abbé ; mais ils eurent soin de cacher leur

(1) An 1000. •

(2) Excepté quelques joyaux et dea camées, pour lesquels on ne put trouver d'acquéreur.

de l'église anglo-saxonne. i85

avarice sous le masque de la piété : ils lui firent observer que tout ce qui avait été une fois consacré au service de Dieu ne pouvait être aliéné sans impiété, pour une destination profane. Léofric répliqua avec douceur, mais avec vérité , « qu'on devait préférer les temples vivans de Dieu à ses temples inanimés , et que le soutien des premiers était un devoir plus important que la décoration des derniers. » On applaudit à sa conduite , et la voix publique réduisit les improbateurs au silence, (i)

On peut placer à côté de Léofric Godric , abbé de Croyland : son monastère , situé au milieu de profonds et vastes marécages , offrit un asile sûr aux multitudes qui fuyaient le glaive exterminateur des Danois. Quoique son trésor eût été pillé depuis peu par les officiers de la couronne , et que Swein , chef des barbares, le menaçât de son ressentiment , Godric ne consulta ni la crainte ni la prudence ; mais il reçut à bras ouverts les fugitifs , les consola de leurs pertes et les admit à partager sa propre fortune. Pendant plusieurs mois, Croyland fut ' inondé d'étrangers, qui sevirentlogés etnourrisà ses frais : le péristyle et le chœur de l'église furent réservés à ses moines et à ceux des monastères voisins; le clergé fugitif fut placé dans la nef;

(0 Ibid.

l86 ANTIQUITÉS

on logea les hommes dans les autres appartemens de l'abbaye , et on construisit des habitations provisoires dans le cimetière pour les femmes et pour les enfans. Cependant l'économie la plus vigilante ne put suppléer à tant de dépenses : les méfiances d'Ethelrecf et les menaces de Swein augmentaient de jour en jour l'anxiété du généreux abbé , et dans l'excès de sa douleur on lui entendit envier le sort de ceux qu'ils avaient accompagnés au tombeau. Il ne lui restait plus qu'un moyen ; c'était de solliciter l'amitié de Norman , puissant partisan du duc Edric, et la cession qu'il lui fit d'un riche manoir pour l'espace de cent ans lui assura la protection de ce seigneur. Croyland jouit de la paix tant que celui-ci vécut; mais ses descendans retinrent injustement la propriété cédée , et l'abbaye la perdit sans retour, (i)

(i) Ingulf., f. 507 , an ioio. Voyez la note 5.

de l'église anglo-saxonne.

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