CHAPITRE Vin
Origine des prières pour les morts. — Associations religieuses à cet effet. — Dévotions faites en leur mémoire. — Cérémonies funéraires. — Lieux de sépulture.
Les philosophes de l'antiquité n'avaient que des idées vagues et confuses sur l'immortalité de l'âme ; la révélation est venue déchirer le voile et développer ce système de rétribution qui réserve dans une vie future des récompenses pour la vertu et des châtimens pour le vice : mais entre le mérite et le démérite il y a bien des degrés différens , et si la moindre souillure exclut du paradis céleste , si les flammes de la vengeance ne s'allument que pour des péchés mortels , quel sort , demandera un esprit inquiet et curieux , est donc réservé à celui qui n'osant pas aspirer à la récompense d'une vertu sans tache n'a cependant pas mérité les châtimens sévères destinés au vice? Nos ancêtres répondaient d'une manière non équivoque à cette question importante « que ces chrétiens imparfaits ne jouissaient pas de la félicité céleste et ne subissaient pas non plus les tourmens
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de l'enfer; que pendant un temps limité ils étaient détenus dans un lieu d'expiation intermédiaire , et que la pieuse sollicitude et la dévotion de leurs amis pouvaient hâter leur délivrance. » Telle était cette opinion qui n'intéressait pas moins en sa faveur les sentimens que la raison des hommes. La religion qui enseigne que la mort transporte l'âme audessus d'une sphère avec laquelle toute communication est interdite à l'intelligence humaine enseigne une doctrine qu'on peutappeler froide et peu consolante. L'âme quitte à regret l'objet de ses affections ; elle suit l'esprit de son ami abandonné dans les régions de l'avenir , et saisit avec une consolation réelle les moyens que la religion peut lui offrir pour améliorer son sort. (1) La pratique de prier pour les morts remonte à l'origine du christianisme;
(1) Je ne puis me refuser à transcrire une partie de la helle prière que S. Augustin composa après la mort de sa mère : « Ego itaque, Laus mea , et Vita mea, Deus cordis mei, sepositls paulisper boni* ejus actibus , pro quibus tibi gaudens gratias ago , nunc pro peccatis matris mete deprecor te : exaudi me, per medicinam vulnerum nostrorum , qu*x pependit in ligno. Scio miser icorditer operatam, et ex corde dimisisse debitoribus suis : dimitte illi et tu débita sua , si qua etiam contraxit per tôt annos post aquam salutis. ]Samque itta, imminente die resolutionis sua, non cogitavit sumptuose contegi... JVon ista manàavit it obis, sed tantummodo memoriam sui ad altare tuum fieri desideravit , unde scirct dispensari victimam salutis... SU igitur inpace cum <viro , ante quem nulli, et post guem nulli nupta est. Et inspira, Domine Deus meus, inspira servis tuis Jratribus meis, ut quotquot heee legerint meminerint ad altare tuum Monicœ famula tuœ , cum Patricio quondam cjus conjuge.» (Confes., I. IX.)
ses plus violens adversaires ne nient point qu'elle a été universellement adoptée avant le quatrième siècle , et les plus sincères d'entre eux admettent qu'elle était d'un usage général pendant le second. (1) Les Anglo-Saxons la reçurent des missionnaires romains et écossais avec les autres pratiques de religion ; et les convertis dociles la chérissaient comme une institution agréable à Dieu et utile à l'homme : elle eut sur leurs mœurs une influence puissante et très étendue. Je vais décrire dans ce chapitre , i° leurs sollicitudes pour s'assurer les prières des fidèles après leur mort ; 20 les pratiques religieuses qu'ils instituèrent pour la consolation des mourans et Penterrement des morts.
1 . Ils avaient appris de la sévérité des canons pénitentiaux à se former une haute idée de la justice de Dieu et de sa haine pour le péché : ils considéraient la compensation comme néces-
( *) Le catholique peut sourire, le protestant peut gémir en voyant à quels misérables subterfuges l'esprit de système a ravalé des écrivains tels que Mosheim et Binghaiu : le premier fait dériver de la source impure de la philosophie platonique , ln coutume de prier pour les morts; (J/isf.., p. i44» 3oo, 3g3. ) le dernier a fuit de grands frais d'érudition pour établir l'hypothèse incroyable «que quand les anciens chrétiens suppliaient Dieu de pardonner aux morts leurs péchés ils les croyaient déjà dans un état de repos et de bonheur.» (Antiq. de l'Kglise chrtt., vol. I, p. 7 58 ; vol. H, p. 44°* ) ke fiUt ^ 681 vra* était trop évident pour être révoqué en doute j mais le Prothée théologique pouvait prendre toutes sortes de formes pour éluder le rude coup de quelque antagoniste. Le savant traducteur des conciles saxons a été plus sincère ou moins circonspect. ( Voyez Johnson , pré/., p. 19, fà. )
saire pour expier la transgression des lois divines et humaines ; et tandis qu'ils tremblaient de crainte qu'à l'heure de la mort leur satisfaction ne fût incomplète, ils se livraient à l'espérance bien consolante que la charité de ceux qui leur survivaient pouvait acquitter le reste de / leurs dettes. S'assurer du zèle futur de ses amis c'était aux yeux du Saxon dévot un objet de grande importance ; et dans cette vue on formait de nombreuses associations, dans lesquelles chaque individu s'engageait à prier pour l'âme des membres décédés. (1) Toutefois ces associations ne se bornaient pas aux seules communautés de moines et du clergé; elles comprenaient des personnes de toutes les classes de la société , et s'étendaient jusqu'aux pays les plus éloignes. Les Gildes (2) étaient chez les Anglo- Saxons une institution très ancienne et dans chaque population , il en existait de nombreuses ramifications : il y en avait de différentes espèces ; quelques-unes se bornaient aux devoirs religieux ; d'autres avaient pour but avoué la poursuites des voleurs et la conservation des pro-
(1) Voyez llicks, Dissert, ep., p. 18; Wanley, Mss.f p. 280. Voici la pétition que Bède envoya aux moines de Lindisf'arne avec l'histoire de S. CutliLcrt, qu'il avait composée. « Sed et vie dçfuncto, pro reilemplione animée meœ quasi J'amiliaris et vernaculi vestri orare , et missas faccre, et nomen meum inter vestra scribere dignemini. » (Bède, Vit. S. Cuth., p. 228.)
(2) Gilde, mot saxon qui signifie société ou confrérie^
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priétés; mais toutes tendaient également aux moyens de pourvoir au bonheur spirituel des trépassés. On me permettra de traduire comme un modèle de leur engagement une partie des lois établies dans le Gilde à Àbbostbury : « Si « quelqu'un , dit le législateur , appartenant à « notre association vient à mourir chaque « membre paiera un penny pour le bien de son « âme avant que le corps soit déposé dans la « tombe; s'il ne remplit pas cette obligation il « sera à l'amende d'une somme triple. Si quel- « qu'un de nous tombe malade à la distance de « soixante milles nous nous engageons à trou- « ver quinze hommes pour le rapporter chez « lui; mais s'il meurt pendant le trajet nous en « enverrons trente pour le transporter au lieu »< 011 il désire d'être enterré; s'il meurt dans le « voisinage l'intendant s'enquerra où il doit « être enterré , et ordonnera à autant de mera- « bres qu'il lui sera possible de s'assembler, « d'accompagner le défunt d'une manière ho- « norable, de le porter au monastère et de « prier dévotement pour son âme. Agissons de « cette manière , et nous remplirons véritable- « ment le devoir de notre confrérie : cela sera « honorable pour nous, et devant Dieu et devant « les hommes , car nous ignorons qui d'entre « nous peut mourir le premier ; mais nous pen- « sons qu'avec l'assistance de Dieu cet accord
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« nous sera utile à tous si on l'observe exacte- « ment. » (1) Les mêmes sentimens sont fréquemment exprimés clans les nombreuses lettres adressées à S. Boni face, apôtre de la Germanie, et à Lullus , son successeur au siège de Metz , par des abbés, des prélats, des t ha nos et des princes : le seul objet de la plupart est de renouveler leur premier engagement, et de transmettre les noms de leurs associés défunts. «C'est « notre vœu ardent , disent le roi de Kent et « révêque de Rochester dans leur lettre com- « mune à Lullus , de nous recommander nous « et nos chers parens à votre piété , afin que par « vos prières nous soyons protégés jusqu'à ce « que nous parvenions à cette vie qui ne con- « naît pas de fin ; car qu'avons-nous à faire « autre chose sur la terre que d'exercer fidèle- « ment la charité les uns envers les autres? Con- « venons donc que lorsque quelqu'un d'entre « nous entrera dans le sentier qui mène à une « autre vie ( puisse-t-elle être une vie de bon- «heur!) les survivans s'efforceront par leurs « aumônes et leurs sacrifices de l'assister dans « son voyage. Nous vous avons envoyé les noms n de nos sœurs décédées , Irmige , Norththry « et Dulichia, vierges consacrées à Dieu , et nous « vous prions de vous les rappeler dans vos
(1) Monast. Aug., t. I, p. 278.
« prières et dans vos oblations. Dans une sem- « blable occasion nous vous témoignerons notre « reconnaissance en imitant votre charité. » (i) 2. C'est dans cette vue que les Anglo-Saxons étaient jaloux d'obtenir la sépulture dans les églises les plus fréquentées et les plus célèbres : ils se plaisaient à espérer que les monumens érigés sur leurs cendres rappelleraient les fidèles à leur souvenir , et intéresseraient la charité en leur faveur. (2) L'instance avec laquelle ils sollicitaient cette grâce , et les bienfaits sans nombre auxquels ils avaient recours pour se l'assurer par la reconnaissance du clergé , témoignent l'importance qu'on y attachait. Parmi les différens exemples qui abondent dans les annales saxonnes j'en choisirai un dans l'histoire d'Ely. Brithnod, guerrier qui devait sa réputation à plusieurs combats glorieux, était alderman d'Essex , peut-être de Northumbrie : (3) dans une grande victoire à Malden il avait appris aux Danois à respecter sa valeur. Les envahisseurs vaincus firent voile vers leDane-
(1) Ep. S. Boni/., LXXVII , p. 108. Voycx aussi les épit. LXXIV, XCV, C11I,CIX.
(2) Bèdc démontre clairement que telle était leur conviction. « Postidavit eum possessionem terrœ aliquam a se ad construendwn monasterium accipere f in quo ipse rex dejunctus sepeliri deberet; nom et seipsum fideliter credidit multum juvari eorum orationibus , qui ilio in loco Domino servirent. » (Bed., Hi$t.f 1. III, c. 23; IV, c. 5. )
(3) La plupart des chroniques le fout Alderman d'Essex , et le moine d'Ely de Norlhumbrie , p. 49^-
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marck, recrutèrent leurs forces, et retournèrent pour se venger : ils se dirigèrent de nouveau sur Malden afin que le lieu qui avait été témoin de leur défaite fut le théâtre du triomphe qu'ils attendaient. On envoya un défi à Brithnod , qui n'était point préparé et qu'accompagnaientseulement quelques-uns de ses partisans; mais le fier alderman préféra la chance d'une mort honorable à la honte d'un refus. Comme il passait près de Ramsey l'abbé Wulsig, prélat aussi parcimonieux qu'oppulent, l'invita à dîner avec sept de ses officiers. « Va dire à ton « maître, répondit le chef aux messagers, que «ne pouvant combattre sans mes braves com- « pagnons je ne veux pas non plus dîner sans « eux. » De Ramsey il s'avança vers Ely , où sa petite armée, accueillie avec hospitalité, bannit dans un copieux repas le souvenir des fatigues qu'elle avait essuyées et la pensée des dangers qu'elle allait courir. Le matin il entra dans la salle du chapitre, remercia les moines de leur libéralité, et leur offrit plusieurs manoirs considérables à condition quesilesort voulait qu'il pérît dans le combat ils enterreraient son corps dans leur église. La condition acceptéeil marcha au devant de l'ennemi. Durant le court intervalle de quinze jours on livra quatorze batailles avec la fureur la plus opiniâtre : enfin les gens d'Essex se précipitèrent avec impétuosité au
milieu des barbares ; mais c'était le désespoir qui luttait contre des forces supérieures; Brithnod perdit la vie. Les usurpateurs portèrent sa tête en Danemarck comme un trophée de leur victoire. Les moines découvrirent les restes de son corps mutilé parmi les morts , et l'enterrèrent solennellement , selon leur promesse , dans l'église de l'abbaye. Sa veuve, Ethelfleda, pour honorer la mémoire de son époux broda sur une étoffe de soie l'histoire de ses exploits , et la donna avec plusieurs autres présens au monastère qui renfermait ses cendres, (i)
Le nombre de ceux qui se faisaient ainsi enterrer dans les églises se multiplia au point de provoquer la sévérité des évêques : ils faisaient observer que les églises étaient fondées pour la commodité des vivans , et non pour être le lieu de repos des morts. Le privilège d'être enterré dans les murs sacrés fut réservé aux corps des saints, et l'on défendit de faire leservice public dans les églises qui avaient été souillées par la sépulture de tous ceux qui l'avaient réclamée. (2)
(1) Hist. Elien., p. 494.
(2) Wilk., Can.f p. 267,9. ^a prohibition des sépultures dans les églises était très sévère en Italie ; lorsque le pape accordait une promesse écrite pour la dédicace de semblables lieux on avait coutume d'y insérer la clause suivante : « Si nullum corpus ibi constat humatum. » Voyez-en plusieurs exemples dans le liber diurnus Romanorum pontitificum, écrit dans le huitième siècle et publié par Garner, p. p3 ,
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Cette prohibition put en réprimer, mais non en abolir la coutume.
3. Mais les grands, peu satisfaits de fonder leurs espérances sur le secours futur et sur la bienveillance incertaine des autres , avaient soin de diriger ou de doter des monastères sous la condition expresse que les moines prieraient pour leurs bienfaiteurs : on en conservait un catalogue exact dans chaque église ; le jour de leur mort y était soigneusement marqué , et à leur anniversaire on disait des prières et des messes pour le salut de leur âme. (i) Cette pratique procurait beaucoup de consolation à ceux que troublaient les souvenirs de leur conscience. Quelque grands qu'eussent été leurs désordres ils espéraient cependant que leurs bonnes oeuvres leur survivraient : ils avaient créé pour le service du Tout-Puissant une race d'hommes dont ils pouvaient en quelque façon s'approprier les vertus , et qui étaient obligés par les engagemens les plus forts à être leurs avocats journaliers au trônedela miséricorde divine. (2)
(1) Dans lu librairie de Cotton (Dont. A-, 7.) se trouve un manuscrit du règne d'Athelstan , dans lequel les noms des principaux bienfaiteurs de l'église de Lindisfame sont inscrits en lettres d'or et d'argent. La liste en fut ensuite continuée , mais avec moins d'élégance, jusqu'à la réforme. (Wanl., p. On conservait aussi dans chaque
monastère les noms de leurs membres décédés, et l'on avait soin de prier pour eux à l'anniversaire de leur mort. (Bed., 1. IV, C. i^-)
(a) C'est ainsi que Lcofric établit des chanoines à Exeter, et leur fit des présens considérables à condition que dans leurs prières et dans
Tels furent les senti m en s d'Alwyn, aider m an de l'Est-Anglie et l'un des fondateurs de Ramsey. Averti par de fréquentes maladies de l'approche de sa mort il se rendit à l'abbaye accompagné de ses fils Edwin et Ethelward. Les moines s'étant aussitôt rassemblés , « Mes chers enfans, « leur dit-il, vous allez bientôt perdre votre « ami et votre protecteur; mes forces ont dis- « paru ; je me suis volé moi-même ; mais je ne « crains pas de mourir : quand la vie est en- « nuyeuse la mort est la bien-venue. Je vais conh fesser aujourd'hui devant vous les nom- « breuses erreurs de ma vie : ne pensez pas que « je vienne vous solliciter de demander la pro- « longation de mon existence; mon unique vœu « est que par vos prières vous protégiez mon « départ , et que vous pesiez mes fautes dans « la balance de vos mérites. Lorsque mon âme « aura quitté mon corps honorez les restes de « votre père par des funérailles modestes; ac- « cordez-lui constamment une part dans vos « prières, et recommandez sa mémoire à la cha- « rité et à la reconnaissance de vos succes- « seurs. » A ces mots le vieux thane se roula sur le pavé devant l'autel, et, d'une voix entre-coupée de fréquens soupirs, avoua publiquement les péchés de sa vie passée, et implora avec
leurs messes ils feraient toujours mention de son ûmc pour qu'elle fut plus ngrcablc à Dieu. (Monast. Aug., t. I, p. 222.)
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instance la miséricorde de son Rédempteur. Les moines fondirent en larmes : aussitôt que leur sensibilité leur permit de commencer ils chantèrent sur lui les sept psaumes de la pénitence, et le prieur Germain récita la prière de l'absolution. Il se releva avec l'aide d'Edwin et d'Ethelward, et, s'appuyant contre une colonne, il exhorta la communauté à observer ponctuellement sa règle, et défendit à ses fils, sous peine de la malédiction paternelle, de la troubler dans la possession des terres qu'il avait concédées à l'abbaye. Puis ayant embrassé chacun des moines et reçu sa bénédiction , il retourna à son palais , qui était situé dans le voisinage : ce fut sa dernière visite; quelques semaines après il expira. Son corps fut inhumé dans l'église avec une pompe convenable à son rang , et les moines reconnaissans de Ramsey chérirent long-temps sa mémoire, (i)
4. Les soulagemens qu'on employait ordinairement pour les morts consistaient en œuvres de charité et en exercices de dévotion. À la somme que le défunt avait léguée pour le secours des pauvres (2) ses amis avaient coutume
(1) Hist.Ram., p. 4^7.
(a) Dans le Gilde de Londres lorsqu'il mourait un des membres chacun des survivans donnait un pain aux pauvres pour le bien de son âme. ( Lccj. sax. , p. 68.) Telle fut l'origine de largesses dont il reste encore quelques exemples. Avant la distribution on faisait la prière suivante : « Prccamur te, Domine, clcmentissimc Pater , ut
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de joindre leurs donations volontaires, avec un généreux présent pour l'église où les obsèques s'étaient laites. La liberté était accordée à un certain nombre d'esclaves , et pour accroître le bienfait une bonne somme d'argent venait soulager leur pauvreté. Dans le concile de Calcuith les prélats convinrent unanimement qu'à leur mort la dixième partie de leurs propriétés serait distribuée aux pauvres ; que tous les esclaves anglais que l'Eglise avait acquis durant leur administration seraient mis en liberté , (0 et que chacun dessurvivans et chaque abbé, dans son diocèse affranchirait trois esclaves et leur distribuerait neuf sçhellings d'argent. (3)
Les actes de piété en mémoire des morts COnrfer mosyna ista fiât in misericordia tua , ut acceptus sit cibus iste pro anima famuli tui, Ul. et ut sit bcnedictio tua super omnia dona ista. » (SVanley, Mss. , p. 83.) Alfred -le-Grand dans son testament laissa deux cents livres à un de ses ofticiers pour être distribuées aux pauvres; à f archevêque de Cantorbéry, aux éveques de Sherburne, de Londres et de Worcester quatre cents marcs pour le même objet ; deux cents livres pour être partagées entre cinquante prêtres; cinquante schillings à chaque ecclésiastique dans ses domaines; cinquante sçhellings à l'église où son corps serait enterré , et cinquante sçhellings aux pauVrcs du voisinage. ( Test. jElfridi, apud Walher, p. 19S.) Wilfrid, archevêque de Canlorbéry, légua par son testament des fonds pour le soutien et l'habillement perpétuels de vingt et un pauvres, et ordonna qu'on distribuât un pain, du fromage ou du lard et deux sous à deux cents i:idigens à l'anniversaire de sa mort. (Evidentiœ Ecc. CanL, p. 2017.) Voyez aussi le testament de Brithwic dans Stcvens, p. iai.
(i) L'archevêque JElfric suivit avec fidélité ce règlement dans son testament. ( Tesl. Mlfric. apud Mores, p. 63.) Le testament d'Athcltan publié à la fin du dictionnaire saxon de Lye contient de semblables clauses.
(9.) W.ilk., Ton., X.
de l'église anglo-saxonne. 3û7 sistaient dans la fréquente répétition de l'oraison dominicale, qu'on appelait vulgairement ceinture de Pater; (i) à chanter un certain nombre de psaumes, à la fin desquels la congrégation tombait à genoux et entonnait l'antienne : « 0 Seigneur! selon ta grande miséricorde « donne le repos à son âme, et en vue de ta « bonté infinie accorde-lui de jouir de la lu- « mière éternelle dans la compagnie de tes « saints. (2) » Ils consistaient en outre dans le sacrifice de la messe qu'on offrait ordinairement le troisième jour après le décès , et qu'on réitérait ensuite aussi souvent que le requérait la sollicitude des amis du mort. (3) Dès que S. Wilfrid fut mort Tatbert, à qui il avait confié la direction de son monastère de Rippon , fit dire une messe et distribuer chaque jour certaines aumônes pour le repos de l'âme de son bienfaiteur. Pour célébrer son anniversaire les abbés de tous les monastères qu'il avait fondés
(1) W'ilk., ibid. De là Mabillon (Act. Bened. Sœc.f\prœf., p. 80.) a la complaisance de nous apprendre que le mot anglais boads est mie 1 orruption du mot belt; mais il était permis à uu étranger d'ignorer que bead est le mot anglo-saxon employé pour prière, mot dont uous sommes redevables aux Normands. Le verbe to bid se prend encore dans le sens de prier chez les habitans des comtés du nord.
(1) Idem, p. 99, XXVll, an. 747. Lorsque S. Guthlake mourut sa sœur Pega recommanda sou âme à Dieu , et dans cette intention « hanta des psaumes pendant trois jours. Trium dierum spatiis fraternum spiritum divinis laudibus Deo commendavit. (Vit. S. Guth., in Art. SS. April. , 2, 1», p. 49.)
(3) Pœnit. Egb. apud Wilk., p. 12a.
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étaient invités à s'y rendre : la nuit se passait en veilles et en prières ; le jour suivant on disait une messe solennelle, et l'on partageait entre les pauvres du voisinage la dixième partie du bétail appartenant à l'abbaye, (i)
Pendant la guerre de controverses que suscita le mémorable événement de la réforme, lorsque les préjugés de parti accueillaient avec avidité toute accusation contre les ordres cléricaux et monastiques, les écrivains étaient fortement tentés de sacrifier à la popularité les intérêts de la vérité : ils découvrirent alors, ou prétendirent avoir découvert , que la pratique de prier pour les morts avait pris naissance dans la cupidité du clergé, qui tout en applaudissant en public, ridiculisait en particulier la crédule bonne foi de ses disciples. (2) Cette idée peut être très philosophique; toutefois elle présente bien des difficultés. L'homme qui le premier a découvert l'imposture aurait dû nous dévoiler les mystères qui l'avaient d'abord tenue si parfaitement cachée ; il aurait dû expliquer par quel
(1) Edd. vit.Wilfs,c. 62. On a prétendu que le molifde ces prières et de ces aumônes était de rendre grâces à Dieu du bonheur dont jouissaient les âmes des morts. (Whclock, p. 297 ; Inett. , Hist. , vol. 1 , p. 227.) Les prélats, au concile de Cakuith, paraissent avoir été d'une opinion différente : ils ordonnent qu'on dise des prières pour eux après leur mort , ut communis intcrcessioitis qratia commune cum sanctis omnibus regnum percipere mereantur œlernum. (Wilk., Con., p. 171-)
(2) Voyez la préface de Whelock à Y Archaionomia } ensuite Bedam et dans Wilkins, Lcges s x.pref., W'hcl., p. 21 ; le sermon de Tillotson sur la première Cor. III, i5; Mosheiui, scpc. X, part. I] , c. 3.
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effet merveilleux il est arrivé qu'entre des milliers d'hommes qui , pendant tant de siècles, auraient profité de la déception aucun individu dans un moment d'inadvertance , aucun faux frère dans un moment d'humeur et de mécontentement n'a révélé le dangereux secret aux oreilles d'un peuple mal dirigé et appauvri : (1) il aurait dû montrer pourquoi les complices conservaient, même entre eux, le langage de l'hypocrisie ; pourquoi dans leur correspondance particulière ils requéraient avec sollicitude les uns des autres des prières qu'ils méprisaient réciproquement, et pourquoi ils consentaient à faire tant de sacrifices pécuniaires pendant leur vie pour obtenir simplement ce qu'ils regardaient comme un secours illusoire après la mort. En attendant qu'on éclaircisse ces difficultés nous pouvons en toute sûreté absoudre le clergé anglo-saxon du crime d'imposture et d'hypocrisie; tout le cours de son histoire
(1) Les auteurs d'homélies anglo-saxons démontrent dans dhTcrcns passages qu'après le jugement dernier les médians souffriront des peines éternelles, et que les lxnis seront récompensés de la félicité éternelle. Des écrivains controversistes ont adopté volontiers cette doctrine , et en ont ingénieusement conclu qu'il n'y a réellement aucun lieu expiatoire après la mort. ("Wliel., pref. Archaion. - "Wanley, Mss., p. i38.) Nous pourrons juger par le passage suivant d'un sermon pour la dédicace d'une église jusqu'à quel point les auteurs d'homélies auraient admis cette conclusion : « 11 y a aussi plusieurs lieux de punition où les âmes souffrent en proportion de leur crime avant le jugement général, et où quelques-unes sont purifiées , en sorte qu'elles ne soient pas bridées par le l'eu du dernier jour. » (Whcl., p. 38(5.)
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prouve qu'il croyait ce qu'il enseignait ; et s'il était dan» l'erreur il y était avec toutes les églises chrétiennes qui ont existé depuis la première prédication de l'Evangile.
La plupart des usages qu'observaient nos ancêtres anglo-saxons à la mort et à l'enterrement de leurs amis ont disparu avec l'observance totale de leur religion : on peut encore, après un laps de huit siècles , retrouver quelques traces des autres dans ces cantons où les pratiques de l'antiquité n'ont pas été entièrement abolies par le raffinement des temps modernes. Dans un danger imminent on avait recours au ministère du prêtre de la paroisse ou de quelque ecclésiastique recommandable du voisinage; il était obligé de répondre à l'invitation, et aucune excuse , hors le cas d'impossibilité , ne pouvait justifier sa négligence. Accompagné de son clergé subalterne, qui était vêtu de l'habit de son ordre, il se rendait à la chambre du malade , lui offrait les services sacrés de son ministère, et l'exhortait à disposer son âme à paraître devant le tribunal de son Créateur : il devait d'abord exiger de son disciple mourant qu'il mît ordre à ses affaires temporelles ; vainement il aurait sollicité les secours de la religion avant d'avoir pourvu à l'acquittement de ses dettes et à la satisfaction de ceux auxquels il avait fait tort ; mais aussitôt qu'il avait rempli
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ces obligations le devoir du prêtre était d'entendre sa confession , de lui inspirer des sentimens de repentir et de résignation , d'obtenir de lui l'aveu qu'il mourait en paix avec le genre humain , et de prononcer sur lui la prière de la réconciliation, (i) Âinsi préparé il pouvait avec confiance demander le sacrement de l'extrême-onction : le prêtre lui oignait successivement en forme de croix les principales parties du corps avec une huile consacrée ; chaque onction était accompagnée d'une prière analogue et suivie des paroles de S. Jacques : « La prière de la foi doit sauver le malade, et s'il est en état de péché ses péchés lui seront pardonnés, n (2) L'administration de l'eucharistie terminait cette cérémonie, après laquelle les amis du malade, se rangeant autour de son lit, recevaient les présens qu'il leur distribuait comme des gages de son affection, lui don-
(1) Pont. angL Gemet. apud Martènc, p. 117.
(2) S. Jacq. , c. V, v. 14. Les différentes onctions se faisaient sur les paupières, les oreilles, les narines, les lèvres, le cou, les épaules, la poitrine, les mains , les pieds, et sur la partie la plus affectée par la douleur. A la fin de chaque onction on chantait un psauuie. (Pont. amj. , ibid.) Les prélats avertissaient souvent les prêtres de la paroisse d'apporter la plus grande diligence à l'administration de ce rite, (uuilk., conc, p. 1*7 , 22i),af>4.) Us le considéraient comme un sacrement auquel étaient attachées des grâces du plus grand prix; il paraît cependant que des ignorans témoignèrent quelquefois de la répugnance à le recevoir, persuadés que c'était une espèce d'ordination qui oMigcait à la chasteté et à la continence ceux qui parvenaient à se rétablir. On engagea le clergé à prêcher contre cette prévention erronée, (uuilk., Leg. sax. , p. 170.)
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naient le baiser de paix, et lui disaient un triste et dernier adieu, (i)
L'incrédule peut se railler de la sollicitude avec laquelle on consacre les derniers instans de la vie aux exercices de piété ; cependant ils procurent au chrétien fidèle qui se confie aux promesses de son Rédempteur la consolation la plus réelle à une heure où tous les secours terrestres l'abandonnent. C'était alors que le ministre de la religion devait déployer tout son zèle et toute sa charité en faveur de son frère mourant , adoucir ses souffrances par des raisonnemens tirés de la révélation , et élever ses espérances à la contemplation du bonheur éternel. Le soin du malade était une des plus importantes fonctions sacerdotales ; et lorsque d'autres devoirs ne permettaient pas au pasteur de l'assister en personne quelques membres de son clergé suppléaient à son absence : (2) ils récitaient près de son lit l'office du jour , saisissaient chaque occasion favorable de lui inspirer des sentimens de dévotion , et recommandaient par de ferventes prières à la protection du ciel l'objet de leur sollicitude. Dès que l'instant fatal approchait ils lisaient l'évangile de S. Jean,
(1) On peut lire dans la lettre de S. Cuthbert le détail des prcseus que Bède 6t avant sa mort aux prêtres de son monastère à condition qu'ils feraient mention de lui dans leurs prières et à leurs messes. {Bède, de Smith, p. 7y3.)
Martènc, De ant. rit, I, 3, p. 543.
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et chantaient l'office des mourans. (i) Aussitôt qu'il avait expiré on sonnait la cloche, dont la voix solennelle annonçait son départ pour l'église voisine , et excitait ses frères chrétiens à conjurer en sa faveur la miséricorde du Tout- Puissant. Quelques-uns se contentaient d'exercer en particulier cet acte de charité ; d'autres se rendaient à l'église , et prenaient part au service public. (2)
Pendant ce temps-là les amis du défunt s'occupaient des préparatifs de l'enterrement. Les chrétiens grecs et romains ne s'étaient pas fait scrupule de conserver plusieurs des usages de leurs ancêtres, et ils avaient ainsi passé aux
(1) Bède, Vit. abb., p. 399. Dan» les monastères les moines s'nssew- Llaient à l'église, et passaient quelquefois le jour et la nuit à recommander l'âme de leur frère expirant à la miséricorde de Dieu. (Bède, ibid. et VU. S. Cuth., c. 37 ; Edd., Vit S. Wii/, c. 62.)
(2) 11 paraît qu'en ces occasions on sonnait la cloche d'une manière toute particulière. « Audivit, dit Bède, subito in aere notuin campanat êonum, (juo ad orationes excitari vel convocari solebant euro quis eorum de sœculo fuisset evocatus. » {Hisi. , 1. 4, c. 23.) On a cru que c'était le plus ancien passage ( Anno 67 4«) ou rencontrât le mot campanaj mais Cuminius, abbé d'Icolmkille, qui écrivoit avant Bède, s'en est aussi servi. {Vit. S. Columbœ, c. 22, 25.) Alfred le traduit pur dugga , cloche ; (p. 5g5.) et la même expression avec les terminaisons latines est souvent employée par les missionnaires unglo-saxons en Allemagne. ( Ep. S. Bonif. 9, 89.) On la trouve aussi dans les écrivains français et allemands de ces temps-là. Voyez la vie de S. Liudger et de S. Angilbert. (Act. \SS. Bencd., satc, IV, tom. 1, p. 33; 57, 116.) Aussi dans Adomnan (1. 1, c. 8 ; L 3, c. 23. ) Ethelwold, poète anglo-saxon A fait mention des matériaux dont se faisaient les cloches :
Nec minus ei cipro sonitant ad gaudia fratrum :En*a vaaa , canu crépitant quia ( quv J pcndula tittiif.
IEth,t., c. XIV, p. J»4.)
convertis anglo-saxons. On avait soin de laver le corps et de le revêtir ensuite d'habits décens, (i) La plupart avaient pendant leur vie la précaution de préparer le linceuil dans lequel ils désiraient d'être ensevelis; d'autres destinaient à cet usage les riches présens qu'ils avaient reçus de l'affection de leurs amis , (2) et il arrivait souvent que la magnificence des morts surpassait celle des vivans. Les signes de distinction étaient conservés sur la bière et dans le tombeau ; et les rois , les aldermans , les évêques , les abbés , les prêtres et les diacres étaient enterrés avec les ornemens de leurs dignités. (3) Pour satisfaire l'affection ou la curiosité la figure et le cou restaient à découvert, et jusqu'à l'heure de l'enterrement le cadavre était constamment entouré de ceux qui devaient l'accompagner. Dans les monastères les moinesse partageaient en différentes compagnies qui entraient tour à tour dans la chambre du mort, et veillaient soit en priant a voix basse, soit en chantant
(1) Bède, Vit S. Cuth., c. 44 ; Edd.; Vit. S.Wilf., c. 43. Le corps était habillé honorifce, in linteis; (Ibid., WiWr. Conc. , p. 229, 45.) ils lui mettaient même des souliers a*ux pieds. (Bède, Vit. S. Cuth., c. 45; Anon., Vit. S. Cuth. apud BoUan. 20 Mart.)
(a) Bed., VU. S. Cuthb., c. 37.
(3) Anon., VU. S. Cuth., apud Bollan; 20 Mart. Edd., Vit. S. Wii/. , c. 43.) Lorsqu'on ouvrit la tombe de l'archevêque Théodore, en 1091,1e corps paraissait avoir été revêtu des ornemens pontificaux, avec le pallium et le capuchon de moine. (Gotsclin, Cit. Smith., p. 189. )
de l'église anglo-saxonne. 3i5
l'office des trépassés ; mais dans les maisons des laïques cette cérémonie solennelle dégénérait en scènes d'excès et de débauche, qui provoquaient et bravaient la sévérité des évêques. JElfrie dans les reproches qu'il adresse au clergé condamne cette pratique peu édifiante comme un reste de la superstition de leurs ancêtres païens. « Vous ne vous divertirez point sur le mort, « dit-il , et vous n'accompagnerez pas un corps « sans y être invités; alors vous interdirez les « chansons païennes aux laïques et leurs cris ai- « gus , et vous ne mangerez pas , vous ne boirez « pas là où gît le corps de peur que vous ne « participiez aux superstitions qu'on pratique « en de pareilles occasions. » (i) Lorsqu'on avait achevé les préparatifs nécessaires on plaçait le corps du défunt sur un char ou dans un cercueil qui était recouvert d'un poêle de soie ou de toile jusqu'à ce qu'il eût atteint le lieu de sépulture, et sur lequel était le livre des Evan* giles, code de sa croyance, et une croix , symbole de son espérance. (2) Les amis étaient invités à se joindre au convoi funèbre ; les étrangers s'en faisaient un devoir; le clergé
(1) Wilk., Con., p. a55. La coutume de veiller les mort* se conserve encore en divers endroits, et dans le nord de l'Angleterre on l'appelle lakewake, du saxon licepœcce, ou veille de corps.
(a) Feretrum sacrosanctis evangeliit et crucibus armatum. (Wolstan, Vit. S. Ethel. in act. Bcncd. Sœc, V, p. Ga3.) Palliorum velamentis ornatum. (Ibid.)
3l6 ANTIQUITÉS
marchait devant ou de chaque côté , portant à la main un flambeau allumé et chantant une partie du psautier. ( i) Ils entraient dans l'église : si c'était le soir on passait la nuit dans des exercices de dévotion; si c'était le matin on offrait le sacrifice de la messe pour l'âme du mort. Le corps était solennellement déposé dans la fosse ; on payait le sawlshot ou prix de l'âme, et l'on distribuait aux pauvres une aumône abondante. (2)
La prudence des missionnaires romains les avait engagés à défendre d'enterrer les morts au milieu des habitations des vivans , (3) et
(1) Accensisluminaribus, et hymnis cœlestïbus, atque psabnorum concentibus. (Ibid.) On fait aussi mention du chant, niais non des (Lambeaux, aux funérailles de S. Cutbbert, ( Vit., c. l\o. ) de Ccolfrid (Vit. abbat., p. 3 <>?..) et de S. Wilfrid. (Vit., c. V>- ) ' "cs assistaus se frappaient le visage en signe de douleur. Faciès suas dissecantes , sese ferientes, et amaris vocibus clamantes. ( Auq. Sac., vol. II, p. 119.)
(3) Quelques-uns de leurs cercueils et; lient de plomb; (Sarcophaqum plumbeum. Félix, Vit. S. Guthl. Lel. Itiner, vol. IV; app. p. 8.) ils étaient plus souvent faits d'une large pierre, dans laquelle on avait creusé un espace suffisant pour contenir un corps humain. On plaçait un coussin sous la tête. (Bed., 1. IV, c. 11, ig; Vit. S. Cuth., c. 4o.) Alfred dans sa version les appelle toujours auges, (p. 58o, 588.) Quand on ne pouvait se procurer des cercueils en pierre on se contentait de les faire en Lois. (Bed., I. III, c. 1 1 j IV, c. 3o.) Dans la langue anglo-saxonne ils étaient appelés coffres. (Alfred , vers., p. 535, 608.)
(3) Dicebant Romani primi in Anqliam missi civitatem non esse mortuorum, sed vivorum. (Gervase, p. i64i-) La manière ancienne de consacrer les lieux destinés à la sépulture se trouve dans le pontifical de l'archevêque Egbert. L'évêque, accompagné de son clergé, marchait en procession autour du cimetière, chantant le psaume Miserere, puis récitait cinq oraisons, une à chacun des angles et une au milieu : le sens de toutes était à peu près le même ; savoir, « que Dieu
de1 l'église anglo-saxonne. 3 1 7
plusieurs générations se succédèrent avant qu'on osât enfreindre cette défense. Augustin et cinq de ses successeurs furent inhumés hors des murs de Cantorbéry ; mais par un respect tout particulier leurs restes furent déposés sous le portique du nord de l'église dédiée aux apôtres S. Pierre et S. Paul , autour de laquelle reposaient les corps des moines , du clergé et des habitans de la ville. (1) La première exception s'en fit en faveur de l'archevêque Théodore : comme à sa mort le portique se trouvait rempli, et qu'il paraissait inconvenant de l'enterrer dans le cimetière parmi la foule commune , on se détermina à honorer son mérite d'une sépulture dans l'église. (2) Cette distinction qu'on lui avait accordée on ne pouvait décemment la refuser à ses successeurs , et l'innovation devint très avantageuse aux intérêts temporels du monastère. Les Anglo-Saxons étaient jaloux d'offrir leurs oeuvres de piété près des cendres de leurs anciens métropolitains , et l'on faisait aux moines de nombreuses donations en mémoire de ceux dont ils possédaient les corps. Cuthbert, dixième archevêque, ne vit pas sans envie la réputation de ses voisins
daignât préserver le» corps de ceux qui étaient enterres dans ce lieu de toute violation , et les relever au dernier jour pour jouir d'une gloire •te ruelle.» (Martènc, tome 111, p. 3(îi.) (i) Ded., 1. II, c. 3.
éclipser celle du siège métropolitain , et se plaignit qu'un simple monastère de faubourg eût usurpé une prééminence qui ne convenait qu'à son église, la première entre les églises de la Bretagne. Eadbyrht, roi de Kent, prêta l'oreille à ses instigations : le pontife ( si nous en croyons ses amis , car ses ennemis nient le fait) (i) approuva sa prétention, et à son lit de mort il fit assembler autour de lui ses moines et son clergé , et leur ordonna d'inhumer son corps en secret et sans bruit dans l'enceinte de la cathédrale. Ils obéirent avec joie, et trois jours s'écoulèrent avant qu'on divulguât sa mort. Au son funèbre de la cloche , Janbyrht , abbé du monastère , assembla ses moines, et se rendit processionnellement avec eux à la résidence archiépiscopale pour réclamer le corps : on leur fit savoir que leurs services n'étaient pas nécessaires. Les railleries de leurs adversaires ajou* tèrent encore à leur confusion , et leur indignation s'exhala en remontrances , en menaces et en protestations; mais remontrances, menaces et protestations, toutfut inutile; le prestige de coutume s'évanouit , et les archevêques qui succédèrent, à l'exception d'un seul , furent inhumés dans leur propre cathédrale. (2)
(l) Gervnsc, moine de Christ-Church , l'affirme positivement. (X. Script., p. l64l.) Thorn, moine du couvent de S. Augustin , le nie de même. (X. Script., p. 177 4.)
(l) Voyez Dccem Script., p. i 2i)5 , 1 G't 1 , 1 77?., 2210.
de l'église anglo-saxonne. 3 19
Lorsqu'une fois les églises eurent été ouvertes à la sépulture des morts l'innovation fut rapidement accréditée, et cette distinction honorable s'étendit successivement des métropolitains et des princes aux évêques , aux abbés , aux aldermans et aux thanes ; mais on accordait une distinction peu commune à ceux à qui une réputation de sainteté extraordinaire pouvait mériter des droits aux plus éclatans honneurs : tandis qu'on laissait se consumer dans la terre les corps des frères dont la vertu avait été plus douteuse ou moins célèbre ceux des saints au contraire étaient retirés de leurs tombeaux, et richement enchâssés dans l'intérieur de l'église. On rencontre dans les ouvrages de nos écrivains plus récens de nombreux exemples de cette espèce de canonisation, la seule qu'on pratiquât à cette époque. Elle était ordinairement, peut-être toujours, précédée d'une requête à Pévêque et sanctionnée par son approbation. Dix ou vingt ans après la mort de celui qui était l'objet de leur vénération , lorsqu'on présumait que les parties les plus fragiles du corps étaient réduites en poussière, les moines ou le clergé s'assemblaient pour procéder à la cérémonie de son exhumation : on dressait une tente sur le tombeau, autour duquel de nombreux assistans chantaient les psaumes de David ; au milieu le supérieur, accompagné des plus
âgés de la communauté, ouvrait le sépulcre , recueillait les ossemens, les lavait, les enveloppait soigneusement dans de la soie ou de la toile, et les déposait dans un coffre funéraire ; (i) on les portait alors avec respect et en chantant des hymnes d'allégresse au lieu destiné à les recevoir, et qui, décoré d'ornemens analogues, s'élevait au-dessus du pavé. La plus ancienne des châsses dont il soit fait mention contenait 'les reliques de S. Chad, apôtre de Mercie; elle était de bois , en forme de monument et couverte d'une tapisserie ; (2) mais c'était dans un siècle de simplicité et de pauvreté monastique. Plus tard l'Eglise étala une magnificence qui annonçait la plus grande opulence , et les châsses des saints furent les premiers objets qui excitèrent la rapacité des envahisseurs danois.
En terminant ce chapitre j'offrirai au lecteur l'extrait d'un document curieux. Au commencernent du douzième siècle , quatre cent dixhuit ans après la mort de S. Cuthbert , les moines de Durham ouvrirent son sépulcre : un témoin oculaire , probablement l'historien Siméon , a transmis à la postérité le récit des découvertes qu'on fit en cette occasion , et son
(1) Bed., Hist., I. IV, c. 19, 3oj vit S. Cuth., c. 4a j Act. SS. Bened., scec. IV, 1. 1, p. 3 10; sœc. V, p. ?35.
(2) Bed., 1. IV, c. 3. Ou planta sur la tombe dcS.Oswnld sou étendard de pourpre et d'or. (Bed., 1. III, c. il.)
de l'église anglo-saxonne. 3a f
ouvrage est d'autant plus intéressant qu'il peut jeter quelque lumière sur les coutumes antiques des Anglo-Saxons à leurs funérailles.
Guillaume , second évêque de Durham après la conquête , avait formé pour le service de sa cathédrale une société de moines ; et dédaignant l'humble et obscure église de ses prédécesseurs il avait jeté les fondemens d'un édifice plus vaste et plus magnifique : l'an 1 1 04 il était presque achevé, et l'on annonça que le 29 d'août le corps intact de S. Guthbert serait transféré de l'ancienne église à la nouvelle. La noblesse et le clergé des comtés voisins furent invités à la cérémonie , et déjà Richard, abbé du monastère de S. Alban, Radulf , abbé de Séez en Normandie , et Alexandre , frère du roi des Ecossais , étaient arrivés pour l'honorer de leur présence. Mais parmi cette foule de savans et de nobles visiteurs l'incrédulité fit entendre ses murmures : on disait que le droit des moines n'était fondé que sur une tradition vague et suspecte : « où sont les preuves , demandait-on, que le corps du saint est entier , ou que ses cendres mêmes reposent dans l'église de Durham ? qui oserait nous garantir qu'après quatre siècles il est encore dans le même état qu'au temps de Bède ? (1) ou qu'après tant de translations et les
(ij Voyez Bèdc, Hist., I. IV, c. 3o; vit. S. Cuth., C 43-
ai
ravages de* Danois il n'ait pa» péri par la négligence ou la fuite de ceux qui l'accompagnaient? » De telles objections alarmèrent la crédulité des moines, et cette alarme s'accrut considérablement lorsqu'ils furent informés que l'évêque lui-même était du nombre des sceptiques. La communauté se rendit à la hâte et en secret au chapitre, où, après avoir longuement et solennellement discuté et avoir pris l'avis des plus discrets, on conclut que le prieur Turgot avec neuf frères ouvrirait la tombe dans le silence de la nuit , et ferait un rapport exact de ce qu'il y trouverait renfermé.
Aussitôt que les autres frères se furent livrés au repos les dix inspecteurs entrèrent dans l'église : après une courte mais fervente prière, dans laquelle ils demandaient à Dieu de daigner pardonner à leur témérité , ils enlevèrent la maçonnerie delà tombe, et alors s'offrit à leurs yeux un coffre énorme et pesant, entièrement couvert d'un cuir que retenaient fortement des clous st des bandes de fer. Il fallut tous leurs efforts pour détacher le couvercle des parois : ils trouvèrent dedans un second coffre d'une dimension plus proportionnée au corps humain , et enveloppé d'une toile grossière qui avait été auparavant imprégnée de cire fondue. Tous étaient d'accord qu'il renfermait l'objet de leur recherche; mais la crainte suspendit un
de l'église anglo-saxonne. 323
instant leurs travaux : ils avaient appris par tradition de leurs devanciers qu'aucun mortel n'avait jamais osé troubler le repos du saint sans avoir aussitôt éprouvé les effets de la vengeance céleste; les histoires du vieux temps se présentèrent en foule à leur imagination ; engagés dans une tentative semblable ils s'attendaient à chaque instant à recevoir un pareil châtiment ; le silence de la nuit , la sainteté du lieu, la vertu éminente de leur patron ajoutaient encore à ces vives impressions , et enfin on fut presque généralement tenté de renoncer à une épreuve si dangereuse. Mais Turgot, inébranlable dans son dessein, leur commanda de continuer, et après une faible opposition le devoir de l'obéissance l'emporta sur la répugnance et la terreur : par ses ordres ils ôtèrent de derrière l'autel le plus petit cofire , et le placèrent dans un lieu plus commode au milieu du choeur; ayant arraché la toile ils levèrent le couvercle d'une main tremblante; mais au lieu des restes du saint ils trouvèrent une copie des évangiles placée sur un second couvercle , qui n'avait pas été cloué, et supporté par trois tasseaux de bois en travers. A l'aide de deux anneaux fixés aux deux extrémités on l'enleva sans peine , et l'on vit le corps , qui paraissait entier , couché sur le côté droit. A cet aspect ils se regardèrent tous avec
3a4 ANTIQUITÉS
un muet étonnement; puis, s'étant retirés à quelque distance, ils se prosternèrent, et récitèrent à voix basse les sept psaumes de la pénitence. Revenus peu à peu de leurs craintes ils se relèvent , s'approchent du corps , le soulèvent, et le placent avec respect sur un tapis étendu par terre. Ils trouvèrent dans le cercueil un grand nombre d'ossemens enveloppés de toile , dépouilles mortelles des autres évêques de Lindisfarne, que les moines avaient déposées dans le même coffre pour en faciliter le transport lorsqu'ils furent forcés d'abandonner leur ancien monastère. Les ayant recueillis ils les transférèrent dans une autre partie de l'église, et comme l'heure de matines approchait ils replacèrent à la hâte le corps dans le cercueil , et le portèrent à son ancienne place derrière l'autel.
La nuit suivante à la même heure ils continuèrent leurs recherches , et le corps fut placé de nouveau sur le pavé du chœur : ils reconnurent qu'il avait été dans le principe vêtu d'une robe de toile , d'une dalmatique , d'une chasuble et d'un manteau. On avait aussi renfermé dans la châsse une paire de ciseaux , un peigne d'ivoire , un petit autel d'argent , une patène et un petit calice d'une richesse et d'une élégance remarquables, (i) Après avoir contem-
(i) L'ancien auteur anonyme de la vie de S. Cuthbert , publiée par
de l'église anglo-saxonne. 3a5
plé le corps jusqu'à ce que leur vénération et H leur curiosité eussent été satisfaites ils le replacèrent dans la tombe où il avait reposé autrefois , et se hâtèrent de communiquer cette agréable nouvelle à leurs frères, qui attendaient avec inquiétude et impatience.
Le lendemain les moines s'empressèrent d'annoncer la découverte qu'on avait faite les nuils précédentes, proclamèrent leur triomphe par de solennelles actions de grâces, et réduisirent les incrédules au silence. Mais le scepticisme raisonne de l'abbé d'un monastère voisin vint bientôt réprimer leur joie : «Pour- « quoi, demandait-il, a-t-on choisi les ombres « de la nuit pour visiter la tombe ? Pourquoi « n'était-il permis qu'aux moines de Durham « d'en être témoins ? » Ces circonstances firent naître des soupçons. « Qu'ils ouvrent le cer- « cueil, disait-il , en présence des étrangers qui « sont venus assister à la translation des re- « liques : l'accorder c'était confondre tout d'un
les Bollandistes, rapporte que l'eucharistie était renfermée dans le uilice, Oblatis super sanctum pectus positis, apud BoUan. 20 Martii. L'autel était une assiette plate en argent, sur laquelle on avait coutume de consacrer l'eucharistie. On trouva un semblable autel, composé de deux pièces de bois jointes par des clous d'argent, avec cette inscription : Aime Trinitati. Aqie. Sophie. Sanctœ Maria sur la poitrine d'Acca f évéque d'Hexham, lorsque sa tombe fut ouverte vers l'an 1000. (Sim. Dunel, de qestis requm, p. 10 1.) Les ciseaux et le peigne, ensevelis avec le corps, étaient probablement ceux dont on avait fait usage au sacre de l'évêquc.
« coup leurs adversaires ; mais le refuser c'é- «« tait se convaincre eux-mêmes d'imposture et « de fausseté. » Cette demande imprévue et les insinuations dont elle était accompagnée soulevèrent l'indignation des moines : ils en appelèrent à leur caractère qui jusque là avait été irréprochable, s'offrant à garantir leur témoignage par le serment , et accusant leur adversaire de vouloir altérer leur réputation pour s'emparer ensuite de leurs propriétés. Cette altercation dura jusqu'au jour fixé pour la translation , où l'abbé de Séez détermina enfin le prieur Turgot à accéder a une demande si raisonnable. Ils entrèrent donc dans le chœur au nombre de cinquante : on plaça devant eux les reliques, et le couvercle étant levé Turgot s'avança ; puis , étendant la main , il défendit à qui que ce fût de toucher au corps sans sa permission, et commanda à ses moines de veiller avec soin à l'exécution de ses ordres. L'abbé de Séez , s'approchant alors , souleva le corps , et montra la flexibilité des articulations en faisant mouvoir la tête , les bras et les jambes. A ce spectacle tous les doutes se dissipèrent; les plus incrédules se déclarèrent satisfaits : on chanta le Te Deum, et la translation des reliques se fit sur-le-champ avec les cérémonies ordinaires, (i)
(i) Translat. S. Cuth. in act. SS, Bened., $œc. IV, t. Il, p. t»(;4-
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fi obi s , dit l'historien Siméon en parlant de celte translation, incorruptum corpus ejut , quadringentesimo et octavo decimo dormitionis e/iis nnno, quamvis indignis divina gratta v'xàere et manibut quoque contrectare donavit. (Rist. eccl, Dunel, p. 53.) La fôte de S. Cuthhert, célébrée autrefois le 4 septembre, a rapport non à cette translation, mais à une autre plus ancienne, faite par l'ordre de 1 evâqua Aldhune l'an 999.