CHAPITRE IX
Culte et invocation des saints. — Reliques. — Miracles. — Tableaux et images. — Pèlerinages. — Voyages de S. Wtllibald. — Ordalie.
L'invocation des 'saints est une pratique religieuse que l'on peut faire remonter jusqu'aux temps de la plus grande pureté du christianisme : les premiers prosélytes de l'Evangile avaient coutume de contempler avec enthousiasme et admiration les vertus, les souffrances et l'héroïsme de leurs apôtres; célébrer leur mémoire c'était célébrer le triomphe de la religion : on composait des hymnes , on dédiait des églises, on instituait des fêtes en leur honneur. La vénération qu'ils avaient pour leurs vertus les porta naturellement à invoquer leur protection : lorsque le chrétien pieux , dans la ferveur de sa dévotion , tournait ses regards vers sa céleste patrie, il la voyait habitée par des hommes qui comme lui avaient été forcés de lutter contre les afflictions de cette vie ; ils étaient toujours ses frères : pouvaient-ils être indifférens à son bonheur ! Ils étaient les favoris de Dieu; Dieu pou-
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vait-îl refuser d'accueillir leurs demandes ! (i ) Tel était le «raisonnement de la piété antique , raisonnement appuyé sur le témoignage des écrits inspirés; et dans toute l'église chrétienne, depnis la côte occidentale de l'Irlande jusqu'aux montagnes les plus reculées de la Perse , le fidèle, plein de confiance dans les saints, avait recours à leur intercession. (2)
Parmi ceux que les Anglo-Saxons honoraient d'une vénération particulière la Vierge , mère du Messie , occupait le premier rang : on pouvait avec juste raison être fondé à croire que sa dignité maternelle lui donnait une influence au-dessus de tout autre sur son fils, qui « par sa propre prédiction » avait sanctionné les honneurs qu'on rendait à sa mémoire. (3) Les poètes saxons chantaient ses louanges ; (4) leurs prédicateurs exaltaient ses prérogatives, (5) et les principales époques de sa vie étaient remémorées par les quatre fêtes solennelles de la Nati-
(1) S. Hiéron, adver. Viail., lova. II, p. \5g, colon. 1616.
(2) Consultez Du Pin, cent. III, p. 182.
(3) Luc, I, 48.
(4) S. Aldhel, de Vira, in Bib. Pat., t. VIII, p. t4> Alcuin, Jnt* lect. Canis., t. II, part, it, p. 4 7 1 * On chantait tous les soirs une hymne en son honneur. (Bèd., Oper., t. VII, roi. i \S.) On conserve^ dans les pontificaux anglo-saxons le* mêmes hymnes qui se trouvent maintenant dans le bréviaire romain. ( Voyez Wanlcy, Mis. , p. 184,
(5) Dans les collections d'homélies saxonnes il y en a plusieurs pout les fétet delà sainte Vierge. (Wanley, p. 1 f, 17, 35, rH), etc.) AVhelotk (p. 3i4, 448, 449.) «11 a publie quelqoe* extraits. ( Voyex aussi. I'edc, t. VII, col. i4:, 212, {68.)
vite, de l'Annonciation, de la Purification et de l'Assomption, (i) Après la Vierge venait S. Pierre : la croyance qu'il avait été élevé à la dignité de prince des apôtres , et que les clefs du royaume des cieux avaient été confiées à ses soins, était fortement empreinte dans leurs esprits , et influait beaucoup sur leur conduite. Le clergé et les laïques étaient également jaloux de s'assurer sa protection : on dédiait en son honneur des autels et des temples; (2) on faisait des pèlerinages à son tombeau , et chaque année on envoyait des présens à l'église, qui avait été enrichie de ses dépouilles mortelles. On rendait aussi des honneurs particuliers à S. Grégoire et à S. Augustin : c'était surtout au zèle charitable du premier et aux efforts laborieux du second que les Anglo-Saxons devaient leur conversion au christianisme; et l'affection que ces prélats avaient autrefois témoignée pour les naturels ne pouvait être éteinte depuis leur passage dans un autre monde; ils étaient donc
(1) Martyrologe de Bède, édit. Smith, p. 34o, 35a, 407, 4«9- (Dachèry, Spicil., tom. X, p. ia6.) S. Boniface dans ses Constitutions omet l'Annonciation. (Spicil., tom. IX, p. 67.)
(a) Un grand nombre des premières églises anglo-saxonnes furent dédiées en l'honneur de S. Pierre. (Bèd., L H, c. i4; III, 6, 17 ; IV, 3, 18; V, 1 , 17.) Sa féte avec celle de S. Paul se célébrait pendant huit jours, dont le dernier était distingué par une très grande solennité; (Bède, MartyroL, p. 39; Rituel, Dunel, Afs. À., IV, 19, p. a3.) c'était un jour de communion publique. ( MartyroL., apud Wanley , p. 110.)
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révérés comme les patrons de l'Angleterre ; leurs fêtes se célébraient avec une pompe extraordinaire, et l'on implorait avec confiance le secours de leur intercession, (i) Egalement animée par l'espoir et la reconnaissance chaque nation en * particulier honorait la mémoire de son apôtre , et les évêques Aidan , Birinus et Félix furent successivement vénérés comme protecteurs des pays qui avaient été le théâtre de leur piété , de leurs travaux et de leurs succès.
Les Anglo-Saxons furent bientôt encouragés à étendre cette dévotion que leur inspiraient des saints d'origine étrangère, jusqu'aux hommes qui étaient nés et avaient été élevés parmi eux: plusieurs des convertis, profondément imbus de l'esprit de l'Evangile, en avaient fidèlement pratiqué les préceptes ; à cette férocité, autrefois signe distinctif du caractère national , avaient succédé les vertus de douceur, d'humilité et de patience ; ils avaient appris à réprimer la licence de leurs désirs par la mortification des sens, et ils avaient mis dans
(i) Le synode de Clovcshoe eu ordonna que leurs fêtes fussent célébrées le 12 mars et le 26 mai. ( Wilk., Cor»., p. 97.) Bientôt après S. Bonifacc leur fut adjoint comme troisième patron de l'Angleterre. In qenerali synodo nostra, cjus diem natalitii statuimug annua Jrequentatione sohmniter celebrare : utpote quem specialiter nobis cum beato Grcgorio et Augustino et patronum quarimus, et habere indubitanter credimus coram Christo Domino. Voyez YEpître de Cuthbert, archevêque de Cantorbéry , à Lullus , successeur de S. Bonifacc. (Ep. S. Bon\f., LXX, p. ()/|.)
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leurs travaux pour propager la doctrine du christianisme un zèle et une persévérance qui opérèrent un changement frappant dans le naturel de leurs compatriotes. Leurs contemporains applaudissaient à des vertus qu'ils n'avaient pas le courage d'imiter, et les guérisons surnaturelles qu'on croyait avoir été opérées à leurs tombeaux augmentaient encore leur célébrité. La voix publique et l'autorité des évêques leur décernèrent les honneurs des Saints; (i) les nations étrangères ne tardèrent pas à joindre leurs hommages à ceux que les compatriotes rendaient à leurs vertus , et l'Angleterre fut honorée du titre flatteur «d'île des Saints. »
Mais la réputation des morts est fréquemment sujette aux inconstances de l'opinion humaine : les hommes que nos ancêtres révéraient comme la gloire et l'orgueil de leur pays sont aux yeux de nos écrivains modernes un objet de mépris
(i) Pendant l'époque sur laquelle j'écris le pouvoir de canoniser les saints était exercé par les évéques des provinces et les conciles nationaux. Le premier exemple d'une canonisation solennelle faite par le pape (les argumens contradictoires de Benoît XIV ne paraissent pas convaincans, de Canon., liv. I, c. 7.) se présente en l'an 993 lorsque Jean XV après une recherche exacte sur la vie et les vertus d'Ulric, évêque d'Augsbourg, le mit au nombre des saints. (Bull, t. I, p. 44.) Ce ne fut pourtant qu'au commencement du douzième siècle qu'Alexandre III, (Bull, t. I, p. 67.) réserva au siège romain le privilège de la canonisation. Depuis ce temps jusqu'à l'avènement de Clément XIII, en 1758, cent quinze personnes avaient été solennellement canonisées. (Voyez-en le catalogue dans Sandini, Vit. Pontif-, vol. II, p. 760. )
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ou d'horreur. Leur renommée avait résisté au choc de la révolution normande , et les conquérans s'étaient réunis aux vaincus pour célébrer leur mémoire : cependant lors de la réforme il s'éleva une race d'innovateurs qui , leur portant envie comme aux patrons de leurs adversaires , auraient voulu arracher ce laurier de leur front, et justifier par la calomnie la fureur brutale qui violait leurs sépulcres, et jetait leurs cendres au vent. De cet autel , jadis témoin de l'union profane de Luther avec sa chère Catherine, (i) semble avoir jailli dans cette île un rayon de lumière sur l'ordre monastique : on découvrit que pendant neuf siècles nos ancêtres avaient été plongés dans les plus épaisses ténèbres , incapables de distinguer le vice de la vertu , le fanatisme de la dévotion ; et depuis cette époque jusqu'à nos jours les saints saxons ont été bien souvent représentés ou comme des fanatiques qui devaient leur canonisation à l'ignorance du siècle, ou comme des hommes dissolus qui par leurs bienfaits avaient acheté cet honneur de la politique ou de la reconnaissance des moines. (2)
(x) Dans sa quarante-cinquième année Luther épousa Catherine Boren, nonne professe. 11 n'eut pas de peine à justifier sa conduite. Ut non est in meis viribus situm ut vir non sim , tam non est etiam mei juris ut absout muliere sim. JSec enim libéra est electio aut consilium, sed res natura necessaria. (Serm. de Matrim., t. V, p. 1 19.)
(2) Voyez Sturges, Rcflexicn*, p. 7, 27, 3i; Rnpin, lïist., v. I, p. 80 , t \ 'y.
Nous jugeons ordinairement du fanatisme par les notions dont nous avons été originairement imbus; suivant la différence des opinions un mot prend des significations différentes, et ce qui paraît à l'un la pure doctrine de l'Evangile est traité par l'autre de folie et de superstition : (i) avant de prononcer sur le mérite de ceux que les Anglo-Saxons révéraient comme des saints il faut examiner.leurs sentimens et leur conduite; on ne peut connaître leurs sentimens que par leur correspondance particulière , et on ne doit juger de leur conduite que d'après les récits des historiens contemporains. Leurs lettres (car il nous en reste un grand nombre) (2) respirent toutes la charité, la douceur, le zèle, un esprit formellement opposé aux vices du siècle et un brûlant désir de mériter les faveurs du ciel. Quant à leur conduite elle avait généralement pour but d'adoucir la férocité de leurs » «
(i) Cest peut-être à leurs austérités que se rattache l'accusation de fanatisme j mais ce reproche doit leur être commun avec les premiers chrétiens qu'ils s'efforçaient de suivre, quoi qu'à une grande distance, dans le sentier de la mortification ; et ils s'excusaient même souvent de leur infériorité sur les rigueurs d'un climat du nord incompatible avec la rigidité de l'abstinence. (Homil. 34, apud Whel., p. 228. Voyez aussi Bède, Vit S. Cuth., c. G.)
(a) Serrarius (Ep. S. Boni/. Motjuntiœ, 1629.) et Martène ( Thesaur. Anecd., tome IX.) ont publié celles de S. Boniface et de ses correspond ans 3 Duchesne, (Opéra Aie., part, m.) Canisius (Ant. lect., tome II.) et Mabillon, (Anal, net., p. 3g8.) celles de Bède en différentes parties de ses ouvrages, et celles d'Alcuin. (Voyez aussi le CclUctanea de Leland., vol. I , p. 3i)2.)
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compatriotes , d'introduire la connaissance des arts utiles , d'affermir par des motifs religieux la paix de la société , de dissiper les ténèbres du paganisme, et de répandre la pure lumière de l'Evangile. Si c'est là du fanatisme les saints anglo-saxons doivent renoncera leur défense et s'avouercoupables. Cependant leurs adversaires, non contens de les dépouiller de leurs vertus, les ont même accusés de plusieurs vices ; mais les argumens qu'ils ont employés pour les charger n'ont servi, ce me semble, qu'à mettre leur mérite plus en évidence : en vain la critique et le soupçon ont parcouru d'un œil pénétrant les annales de l'antiquité; la curiosité a été déjouée, et juqu'ici aucun fait n'a pu dans son intégrité porter atteinte à la pureté de leurs mœurs, (i) Ils ont passé sans tache à travers ce dangereux ordéal, et leur innocence a contraint leurs calomniateurs de descendre à un odieux artifice pour imputera une conduite vertueuse des motifs pervers , et d'accuser tout Saxon admiré par sa piété de devoir sa réputation à son hypocrisie. Mais le lecteur doit réfléchir avant d'admettre une conséquence si dénuée de fondement: cette hypocrisie était imperceptible pour
(i) Je ne pense pas qu'on me renvoie à l'anecdote de Henri sur la sentence d'Edward-le-Confesseur, (Henri, vol. IV, p. 3^{.) ou au conte de Turner sur S. Dunstan. (Tarn., III, p. 1 4o.) La première est une méprise; (Voyez Gale., Hist. Ramet., c. n3, p. 456.) je ferai des remarques sur l'autre dans un des chapitres suivans.
les contemporains de ceux auxquels on la reprochait; et nous pouvons avec raison soupçonner les mystères d'un art qui fait profession aujourd'hui de scruter les vues et les motifs d'hommes dont les cendres sont depuis plus de dix siècles confondues avec la poussière du sol que nous habitons.
Mais les honneurs de la béatification n'étaientils pas prodigués sans distinction aux bienfaiteurs des monastères comme un appât pour attirer les donations de l'opulence et de la crédulité? Cette question peut exciter le sourire ou l'indignation d'un lecteur mal informé ; mais les préventions défavorables que l'on voudrait exciter supporteraient difficilement l'examen : on cherchera inutilement dans le calendrier anglo-saxon les protecteurs les plus distingués de l'état monastique ; ni Ina , ni Offa , ni Ethelwald , ni Alfred (i) n'y furent jamais inscrits; Edgar même , quoique plus de quarante monastères dussent leur existence à sa faveur et à sa libéralité , fut laissé sans canonisation dans la foule des bienfaiteurs : on louait il est vrai
(i) Voltaire (Hist. générale, vol. I, p. 214.) affirme « qu'on ne refusa à Alfred l'honneur de la canonisation que parce qu'il n'avait point fondé de monastère. » Le fait est néanmoins qu'il bâtit l'abbaye d'Atlielncy pour des moines, et celle de Shaftesbury pour des nonnes, et qu'il faisait tous les ans de nombreuses et considérables donations aux différentes églises. (Voyez la Vie à' Alfred, par Spelman, édition Heame, p. 164-7 1 . )
de l'église anglo-saxonne. 33^ ses vertus , mais on ne s'aveuglait pas sur ses vices > et les historiens nationaux ont fait connaître avec impartialité les uns et les autres à la postérité : dans la chronique saxonne on verra son caractère tracé par la plume d'un moine son contemporain ; il peint fidèlement les bonnes et les mauvaises actions de son patron , et termine par un vœu qui fait honneur à sa reconnaissance et à sa sincérité : « Seigneur , s'écrie-Uil , « permets que ses bonnes œuvres contrebalan- « cent les mauvaises, et protègent ainsi son âme « au dernier jour. » (i)
IL «Les fêtes des saints, dit un manuscrit an- « glo-saxon , sont établies pour obtenir le bienfai t « de leurs prières, et nous encourager à imiter « leurs vertus. » (2) Elles étaient le grand objet de la vénération que nos ancêtres rendaient aux saints décédés : mais dans l'opinion des historiens modernes offrir toute espèce d'honneur religieux à un être créé est un acte coupable d'idolâtrie; lorsqu'ils voient le Saxon invoquer la protection des saints leur piété est alarmée ou affecte de l'être ; « car, s'écrient-ils avec horreur et indignation, la créature se trouve ainsi mise à la place du Créateur.» (3) Mais la moindre
(1) Chron. sax., p. 11G.
(a) Festivitates sanctorum institut* sunt vel ad excitandam îrottationem, vel ut meritis eorum consociemur, ataue orationibus udiuvemur. (Ms. apud Wanlcy, p. 148.)
(3) Hume, Hist., c. i, p. l^i.
connaissance de notre littérature ancienne prouvera que nos ancêtres étaient trop bien instruits pour confondre l'homme avec Dieu ; ils savaient mettre de la différence entre Padoration due k l'Etre suprême et les honneurs qu'avaient droit de réclamer les plus saints de ses serviteurs ; et tandis qu'ils l'adoraient comme l'auteur de tout bien ils ne rendaient à ceux-ci que les respects qu'ils croyaient devoir à ses favoris et à leurs avocats. Quiconque parcourra attentivement les ouvrages des écrivains saxons, ou les actes des conciles nationaux depuis le moment de leur conversion jusqu'au siècle qui est regardé comme l'époque la plus obscure de leur histoire, observera cette différence importante, bien marquée et sans cesse inculquée dans les esprits. Lorsque le poète chantait les louanges de son patron il ne cherchait ni à intéresser sa miséricorde , ni à fléchir sa justice ; obtenir l'assistance de son intercession, être recommandé par lui au trône du Tout-Puissant était le seul objet de son invocation, (i) Si le prédicateur en chaire exhortait ses auditeurs à solli-
(i) Voyez l'hymne d'Alcuin à la vierge Marie :
Tu mundi Titam, lotii tu gaudîa s«c!ia.
Tu regem catii , tu Dominum atque Dru m Venirii îu faoapiiio geriuittt , Virgo pereonii)
Tu preeibut nobii auxiliara mi».
( Alcuin, apud Can., lora II , par. II, p. 471.;
Voyez aussi S. Aldhelm , de Virgin. Bib. Pat, , tome VIII, p. a a , et Bède, Vit. S. Cuthb., p. agi.
citer les prière» des saints leurs frères i) avait soin de leur inculquer qu'ils devaient adorer Dieu seul comme leur véritable Seigneur et vrai Dieu ; (i) si le chrétien à son lever avait coutume de demander la protection des saints on lui recommandait aussi , en premier lieu , d'adorer à genoux la majesté de son Créateur. (2) Ces distinctions étaient trop claires pour n'être pas comprises : l'idée d'intercession renferme nécessairement celle de la dépendance; et employer la médiation de ses favoris c'est reconnaître la supériorité de Dieu. (3)
III. A l'invocation des saints se joint naturellement la vénération de leurs reliques : l'homme qui avait appris à respecter leurs vertus et à implorer leur protection n'hésitait pas à ho-
(1) L'auteur des homélies saxonnes emploie à ce sujet un langage très expressif: «Nous l'adorerons lui seml, lui seul est le véritable Seigneur et « le vrai Dieu. Nous demandons l'intercession de saints hommes afin « qu'ib intercèdent pour nous auprès de leur Seigneur et de notre Sei- « gneur; mais néanmoins nous ne leur adressons pas nos prières « comme nous les adressons à Dieu. » [HomiL sax., apud "Whcl., p. 283.) « Nulli martyrum, dit le manuscrit cité ci-dessus, sacrificamus, quamvis in memoriis martyrum constituante altaria. » {Ibid.)
(a) « Ayant adoré son Créateur seul, qu'il invoque les saints de « Dieu, et les prie d'intercéder pour lui auprès de Dieuj première- « ment la saiute Vierge, puis tous les saints de Dieu. » (Lifr. Leg. eccles., apud Wilk., p. 27a.)
(3) C'est ainsi que dans les homélies saxonnes le prédicateur démontre la différence entre l'intercession des saints et la médiation du Christ lorsqu'il exhorte son auditoire à solliciter l'intercession de la vierge Marie auprès du Christ, son fils , son créateur et son rédempteur. (Serm. in annunt. sanctœ Maria, apud Wanley, p. 11; voyez I* note o. )
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norer leur» cendres d'un monument décent et d'une place distinguée dans l'assemblée des fidèles. Le livre de l'Apocalypse représente les martyrs reposant sous l'autel ; (i) et avant la mort de son auteur nous voyons les chrétiens de Rome offrant les mystères sacrés sur les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul. (2) Lorsque le martyr Ignace eut été dévoré par les bêtes féroces de l'amphithéâtre les fragmens de ses os furent recueillis par ses disciples et transportés avec soin à Constantinople , où les chrétiens les reçurent comme un précieux trésor, et les déposèrent avec honneur dans un lieu destiné au culte public. (3) Les générations suivantes héritèrent des sentimens de leurs ancêtres; la vénération pour les reliques se répandit aussi loin que la connaissance de l'Evangile , et on croyait en général leur présence nécessaire à la dédicace canonique d'une église ou d'un autel. (4) Dans cette vue Grégoire-le -Grand , dès qu'il eut entendu parler des succès des missionnaires , s'empressa de leur envoyer une
(1) Jpoc, c. 4 j 5> 9*
(2) Voyez dans S. Cyrile (cont. Julian., p. 32j , 334- ) le témoignage de l'empereur Julien. Il possédait probablement des données plus authentiques que les écrivains modernes, qui datent la vénération pour les reliques du commencement du quatrième siècle.
(3) Ojrjffaupoç aripjTOç. (Act. S. IgnaL, c. 6.) Comparez ce passage avec celui des actes de S. Polycarp. Ti^twrepa )t6wv TropureXca» xat oV/tu'.>7?pa uîrtp ^vffiov. (Jet. c. 18.)
(4) Bed., 1. V, c. i a; Wilk., Con., p. 169.
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plus grande quantité de reliques; (i) et il ne revenait pas un pèlerin de la Gaule ou de l'Italie qui ne se fût procuré, par prières ou par argent, une partie des restes de quelque saint ou martyr. Mais grâce aux vertus de ses enfans l'Eglise saxonne n'éprouva pas long-temps cette espèce d'indigence , et son pays devint une terre fertile en saints; à peine y avait-il un monastère qui ne possédât un ou plusieurs de ces favoris du ciel : leurs corps reposaient richement enchâssés auprès du maître-autel , et à l'en tour étaient suspendues les offrandes d'une multitude de fidèles qui avaient éprouvé l'efficacité de leur intercession. Dans un moment de détresse ou de danger celui qui venait implorer leur assistance se jetait avec douleur au pied de la châsse , confessant son indignité , mais exprimant l'humble confiance que le Tout-Puissant ne refuserait pas aux mérites du patron ce qu'il pouvait avec justice refuser à l'indignité du suppliant : (2) le succès suivait
( 1 ) De là Carte nous apprend que la ve'ne'ratkm des reliques fut introduite en Angleterre par lesj missionnaires romains, mais qu'elle était inconnue aux évêques écossais Aidan, Finan et Colman. (Carte, Hi*l., vol. I, p. a$i.) Cependant Finan ordonna que les ossemens de son saint prédécesseur fussent retirés de sa tombe et placés sur le côté droit de l'autel, juxta venerationem tanto pontifice dignam, (Bède, 1. 111, c. 17.) et (îolman à son départ emporta avec lui en Ecosse une partie des reliques du même saint. (Bède, 1. III, c. a(5.) Voyez aussi Bède sur S. Osvrald, L, III, c. Il, ia.
(a) Bed.,l. lV,c.3i.
souvent ces demandes. Le clergé de chaque communauté pouvait en appeler à un long catalogue de cures miraculeuses dues à l'intercession des saints , dont les corps reposaient dans leur église , et l'afiluence des visiteurs que ces miracles attiraient, accroissait leur célébrité et leur importance, (i)
IV. Que la divinité ait, en des circonstances particulières , renversé ou suspendu les lois ordinaires de la nature c'est une vérité formelle-
de croire à l'Evangile; mais que ces faveurs du ciel aient été bornées à la ferveur des premiers chrétiens , ou qu'elles continuent encore d'être accordées, à leurs successeurs moins dignes, c'est un point qui a été vivement combattu par des controversistes religieux : sans vouloir m'engager témérairement dans la dispute on me permettra de faire observer qu'il doit être extrêmement difficile d'assigner une époque
(i) De là, si nous en pouvons croire le docteur Henri, naquit une nouvelle espèce de perfection monastique entièrement inconnue aux fondateur? de l'ordre. Pour devenir moine parfait il fallait se rendre habile dans l'art de voler des reliques, et celui qui avait été assez adroit pour dérober le petit doigt d'un saint célèbre était regardé comme le plus grand et le plus heureux de ses frères. (Henri, p. 3o5.) Il a fuit cette découverte dans la vie de S. Aldhelm, par Malmsbury. (Aug. sac, vol. 11, p. 39.) Mais si le lecteur veut consulter l'original sa curiosité sera bien déçue; il apprendra seulement que « quand les « trésors de la reine Emma furent pillés un de ses domesliques cacha « la téle de S. Ovrea, et qu'ensuite, se faisant scrupule de la retenir, il m la remit à son frère, moine de Malmsbury. » (Aug. sac., ibid.)
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où le don de puissance surnaturelle ait été retiré à l'Eglise. Le témoignage particulier de chaque génération réclame notre adhésion aussi fortement que celui de la génération précédente , et l'on ne peut prouver par aucun raisonnement que si les miracles étaient nécessaires dans l'origine ils soient arrivés mal à propos durant les progrès du christianisme : le sceptique s'exposerait aux censures les plus sévères en doutant de leur continuité jusqu'à l'époque où l'Angleterre fut convertie; ce privilège surnaturel fut alors réclamé avec confiance par les missionnaires, et la voix du peuple confirma la croyance qu'il s'était perpétué dans les plus sainte de leurs successeurs. Les ouvrages des écrivains saxons sont embellis, quelquefois défigurés par des récits d'événemens extraordinaires, dans lesquels la piété leur faisait supposer une intervention évidente de la divinité : parmi ces faite extraordinaires il s'en trouve un très grand nombre que les plus subtils improuveront difficilement , que les plus incrédules auront de la peine à décréditer; (i) cependant il en est aussi
(i) Un adversaire même doit avoir pitié des embarras dans lesquels les miracles de S. Augustin ont plongé le scepticisme du docteur Enfield; il reconnaît volontiers que S. Crégoire et S. Augustin attribuaient en grande partie le succès de la mission aux miracles qui s'étaient opérés en sa faveur; puis il nie avec autant d'assurance qu'il se soit réellement accompli aucun miracle : tout en cherchant des moyens pour concilier ces contradictions apparentes il saute d'une hypothèse peu satisfaisante à une autre qui ne l'est guère plus jusqu'à ce
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qui ne peuvent soutenir le coup d'oeil sévère de la critique : quelques-uns ont été les effets du hasard ou de l'imagination ; d'autres sont plus propres à exciter le sourire que Tétonnement du lecteur, et il en est qui , sur quelque preuve qu'ils aient été originairement admis , dépendent aujourd'hui du témoignage éloigné d'écrivains peu recommandables par leur sagacité ou leur discernement. Mais devons-nous donc attribuer la croyance en ces miracles à la politique et aux artifices du clergé, jaloux d'étendre son influence sur les esprits , et de s'enrichir en alimentant la crédulité de ses disciples ? Cette odieuse imputation a souvent été avancée , mais n'a jamais pu être soutenue de l'autorité d'aucun ancien écrivain. Il serait aisé de faire dériver la croyance , quelquefois trop facile de nos ancêtres, d'une source plus naturelle et plus pure ; la nature apprend à l'homme à rappor-
qu' enfin il se repose, quoique avec répugnance sur l'idée que le pontife et le missionnaire avaient conspiré ensemble pour tromper les Saxons par de faux miracles. (Biog. gèn.d'Aikin, vol. I, p. 474-) Mais dans une telle supposition ces charlatans religieux n'auraient-ils pas levé le masque dans leur correspondance particulière? Grégoire aurait-il sérieusement et en termes si touchans averti son disciple de se tenir en garde contre les suggestions de la vanité et de la présomption? Etait-il nécessaire de propager la déception jusqu'à Alexandrie? et Grégoire avait-il besoin d'informer le patriarche de cette métropole, des signes et des prodiges qui accompagnaient les prédications des missionnaires ? tantis miraculis vel ipse <vel hi qui cum eo transmissi sunt in gente eadem coruscant, ut Jpostolorum virtutes in signis, tjucç exhibent, imitari videantur. (Greg. Epist, VU, 3o.)
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1er chaque événement à une cause particulière, et lorsqu'un incident ne peut être expliqué par les lois connues de l'univers les ignorans l'attribuent, dans tous les âges, dans toutes les religions, à l'opération d'un agent invisible. De ce principe on voit sortir cette foule de divinités dont l'ignorance du genre humain avait rempli la mythologie païenne : ce principe ne fut pas détruit , mais perfectionné par la connaissance de l'Evangile. La doctrine d'une Providence suprême portait les convertis à conclure que Dieu intervenait dans les affaires humaines ; c'était donc à lui qu'ils rapportaient tout événement imprévu et extraordinaire ; ils se confiaient en sa bonté, qui pouvait les préserver visiblement du malheur, et redoutaient de sa justice cette vengeance qui punit le crime avant le grand jour de la rétribution. Les hommes imbus de ces notions espéraient et attendaient l'apparition des événemens miraculeux, et étaient bien éloignés d'en faire un objet de doute et de contestation; il a donc pu se trouver des circonstances où ils ont été dupes de leur propre crédulité , qui faisait honneur de guérisons , opérées peut-être par les efforts de la nature ou par un effet de l'art, h la bienfaisance de la divinité et à l'intercession de leurs patrons : il est malheureux que leurs connaissances n'aient pas été égales à
leur piété ; et on peut dire quelquefois de leurs censeurs que leur piété n'est pas égale à leurs connaissances.
V. Les dépouilles mortelles des saints ne peuvent être nécessairement déposées que dans certains lieux particuliers; leurs images, à l'aide du pinceau etdu ciseau, peuvent être multipliées pour satisfaire la curiosité et animer la piété de milliers de fidèles : mais des controversistes, opposés de sentimens, ont souvent révoqué en doute, et non moins souvent soutenu l'innocence et l'utilité de l'usage des tableaux et des statues dans le culte religieux. Fixer avec précision les limites de la liberté qu'on peut accorder ou refuser à l'imagination de la multitude est un point assez difficile à discuter ; un culte qui ne frappe pas les sens doit insensiblement tomber en langueur et dégénérer en indifférence , et une attention trop scrupuleuse aux cérémonies peut enfanter la superstition et l'idolâtrie. Tenir d'une main ferme la balance entre le défaut et l'excès tel est le devoir de ceux auxquels est confié le gouvernement de l'Eglise ; et le génie du peuple , les circonstances des temps , et le mode d'instruction publique devraient être la règle de leur conduite, (i) Pendant les trois
(i) Sed Mud ante omnia constituendum imagines ex iUorum per se génère esse, a&ayopa nominantur, hoc est quie ad substantiam ipsam reUaionU non atùncnt , sed in potestaU sunt EccUsiœ, utea
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premier» siècles de l'ère chrétienne on ne faisait usage des statues et des peintures qu'avec sobriété dans les assemblées des fidèles ; et cette précaution était due à la crainte qu'on avait que les prosélytes ne retournassent insensiblement à leurs anciennes habitudes , et ne fissent passer leur hommage du Créateur à la créature. A mesure que l'idolâtrie déclina les tableaux et les statues furent tolérés avec plus d'indulgence : ces images parlaient un langage intelligible même pour les plus simples, instruisaient l'ignorance des uns et stimulaient l'indolence des autres ; elles conservaient le souvenir de la vertu, et montraient le sentier qui conduit aux récompenses de la sainteté. A l'époque où Augustin entreprit la conversion de l'Angleterre les églises d'Orient et d'Occident , les chrétiens insulaires de la Calédonie, a l'imitation des disciples immédiats du pontife romain, avaient adopté cette doctrine ; et les Saxons , instruits par leur exemple , n'hésitaient pas à remplir leurs actes de dévotion devant les images du Christ et de ses saints : la croix étant l'instrument de leur rédemption ils la considéraient toujours comme le symbole distinctif du christianisme. Une croix fut portée devant les missionnaires lorsqu'ils annoncèrent à Ethelbert les vérités de
vel adhibcat vd ableget, pro eo atquc satius esse decreverit. (Petav. de incarn., I. XV, c. i3, n. i.)
l'Evangile; (i) une croix fut érigée par Oswald, le roi exilé de Northumbrie , et fut vénérée par ses partisans avant qu'ils osassent se présenter devant l'année formidable et victorieuse des Bretons; (2) une croix dans plusieurs cantons tenait lieu d'oratoire, et le thane etses vassaux s'assemblaient souvent autour d'elle pour faire leurs exercicesde piété; (3) et dans les principales églises une croix d'argent , dressée sur l'autel , proclamait la victoire du Christ sur les dieux du paganisme. (4) Les Saxons eurent d'abord peu de tableaux ou de statues; ils ignoraient les arts delà sculpture et delà peinture ; maislezèledes pèlerins y suppléa , et le talent des artistes du pays imita avec succès les originaux étrangers. Bède a conservé dans ses écrits un catalogue des tableaux dontla pieuse libéralité deBennet Biscop a décoré l'église de son monastère : (5) la nef
(1) Bed., 1. I, c. a5.
(a) Id., I III, c. a.
(3) Sic mos est Saxonicœ gentis, quod in nonnullis noh'dium bonorumque hominum prœdiis , non eccïesiam ted sanctœ crucis sitjnum Deo dicatum, cum magno honore almum, in alto crectum, ad commodum diurnœ orationU sedulitatem soient habere. (Vit. S. WiUibaldi, apud Can. LecL ant., vol. II, part. U, p. 107.)
U) Hic posait XTophmvJr'"
(Bide.l. V.c l,.)
Voyez aussi Alcuin, de Pontif. lin. iaa5-i496; Malm.,<ie Pontif., I. III, p. 16a.
(5) D'autres églises étaient décorées de la même manière ; nous apprenons par le fragment d'un poème latin , composé pour la dédicace
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était garnie des portraits de la Vierge et des douze apôtres ; l'aile du Sud offrait une série de tableaux représentant les faits les plus remarquables de l'Evangile , tandis que celle du Nord frappait les regards des visions terribles décrites par S. Jean dans le livre de l'Apocalypse. « Le rustre le plus ignorant, ajoute « le moine pieux , ne pouvait entrer dans « l'église sans rencontrer les plus utiles instruc- « tions : il se plaisait à considérer l'air plein de « douceur du Christ et de ses tidçles serviteurs , « ou il étudiait les mystères sublimes del'incar- « nation et de la rédemption , ou il apprenait « par le spectacle du jugement dernier à faire a un retour sur lui-même, et à fléchir la justice « du Tout-Puissant. » (1)
d'une église bâtie par Bugge , fille de Centwin , roi de Wessex en 644 r (Lel. col, vol. III, p. 1 17. ) que les portraits des trois apôtres Pierre , Paul et André étaient suspendus sur le grand autel.
Bie Petrtw et Paulut. quadrati lumina mundi , Abaidam gemino tutaalur numine laulam , Nec 00a Andréa*.
[ CaT., Ant. Lêct., tome II , par. u , p. 181. ) (1) Bèdc, Vit. abb. Wirero, p. 2q5; Hom., in Nat. Divi Bened., tome VII, col. ^65. On a prétendu que le respect que les Auglo- Saxons rendirent dans les derniers siècles aux saintes images était une nouveauté importée de Rome long-temps après leur conversion. L'honneur ou la honte de ce nouveau culte a été déversée sur Egwin , évéque de Worcester \ et pour donner à ce conte une apparence de vérité on a cité un synode assemblé à Londres, dans lequel fut approuvé le culte des images ; une telle fausseté a même été honorée d'une place dans les deux éditions des conciles bretons. (Tali modo cultus imaginum Anglicanis ecclesiis auctoritute antichristi et Ulusionibus diabolicis est obtrusus , paucis piis frustra gementibus et contvadicentibus, circiter annum 7 1 a aut 7 14 J Spelm., p. a 16 ; Wilk., p. 73.)
35o ANTIQUITÉS
Confinée dans un coin éloigné de l'Occident les Anglo-Saxons avaient à peine ouï parler des violentes disputes qui s'agitaient parmi les chré-
Cette imposture cependant fut bientôt reconnue et divulguée tout à la fois par des écrivains nationaux et étrangers. Spelman l'abandonna à » son sort; mais il l'abandonna à regret, et mit à sa place une note longue et péniblement écrite , dans laquelle il avoue que les convertis se servaient de saintes images } mais il nie qu'ils les adorassent , et affirme qu'il n'est fait aucune mention d'un tel culte ni par Bède ni par aucun écrivain contemporain. (Spelm., ibid.) Si par culte il entend l'adoration due à l'Être Suprême il a certainement raison; mais s'il Veut parler d'un respect inférieur qui se manifeste par des rapports extérieurs de ressemblance avec ce culte suprême il n'a t'ai t que prouver que les plus savans antiquaires sont quelquefois sujets à l'erreur. « Ne Beda quidem ipse, dit Spelman, tlhius (quod sciam) meminit, ouï <vel crucem adoravit vel imaginent. » Cependant Bède dit expressément de Ceolfrid, avant son départ de Wearmouth : « crucem adoravit, equum ascendii et abiit. » (Bède, Vit. abb., p. 3oi.) En d'autres endroits il fait souvent mention des pèlerins qui voyageaient « ad videnda atque adora wd A a postolorum et martyrum limina. (Bède, L V, c. 9, p. 393, 3oi .) Je puis joindre à Bède plusieurs autres auteurs : S. Aldhelm écrivait avant Bède, et appelle souvent les chrétiens crucicolat, ou adorateurs de la croix. fS. Aldhelm, de Lande Vira., p. 291, 33 o. ) L'auteur de la vie de S. Willibald se sert de la même expression eu faisant observer qu'on rendait de grands honneurs à la croix : « maqno honore almum,» (Fit* Willib., p. ion.) Alcuin avait toujours coutume de s'incliner devant la croix et de repéter cette prière : « Tua m crucem adoramcs, Domine; tuam aloriosam recolimue pûssionem; miserere nostri. » (Fit. Aie. in act. 55. Bened. s*c. IV, M, p. i56.) Et dans son poème sur Yorck il met ce langage de papiste dans la bouche du roi Oswakl,
a Protierniie Teatroa « Vultui ante crucem , quam renier mooti* in uto « Ereii , rutilât Cbriati qu* clara tropheo , • Qu« quoque dudc oobia prasatabit ab boata Iriunapkum. ■
(Alc.Da PonU,l »46.)
Il est évident d'après la prière ci-dessus, composée par Alcuin, et d'après un passage des homélies saxonnes, que le culte ou respect dont il est parlé dans ces citations , n'était pas idoldtrique. ((Nous nous inclinons « devant la croix , non en vérité devant le bois, mais devant le Tout- « Puissant, qui y fut attaché pour nous.» (Hom. sax., apud Whilk., p. i65.)
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tiens de l'Orient, et qui finirent par détacher Rome de la domination des empereurs de Bysance. L'an 725 Léon l'Isaurien se proclama l'ennemi des saintes images ; sous Copronyme, son fils et son successeur, un synode, composé de trois cent trente -huit prélats courtisans, déclara « que la volonté du prince était la doctrine du Christ ; » et pendant trente ans la doctrine des iconoclastes se propagea avec les instrumens de persécution , le fouet, l'épée et la hart. Les habitans d'Italie, trcmblans pour l'intégrité de leur foi, se dérobèrent à l'obéissance de l'empire; et les églises d'Orient et d'Occident parurent à la veille d'une séparation éternelle lorsque le second concile de Nicée rendit aux images leurs anciens honneurs , et étouffa pour un temps les germes du mécontentement. Mais le retour de la concorde religieuse entre Rome et Constantinople fut le signal de la discorde religieuse chez les nations nouvellement converties. Une copie apocryphe des canons de Nicée fut envoyée à Chàrlemagne , qui la transmit aux prélats des Germains, des Francs et des Anglo-Saxons : ce qui alarma leur piété ce fut la proposition impie , attribuée à Constantin, évêque de Chypre, « qu'on devait rendre un égal honneur aux saintes images et aux personnes de l'adorable Trinité. » (1) Alcuin
(1) Suicipio et amplector sanctas et ventrandas imagines seevn-
fut chargé de réfuter le blasphème des Grecs ; ( i ) et le synode de Francfort condamna également et l'hérésie des iconoclastes et la prétendue décision des pères de Nicée. (2) Les pontifes romains, dont les légats avaient présidé au concile, obligés de temporiser, différèrent avec prudence la confirmation de ses décrets , s'efforçant par des explications successives d'imposer silence aux murmures, et de calmer la jalousie des prélats du Nord. Après un laps de quarante ans les ennemis du concile devinrent formidables par leur nombre et leurs talens : ils reconnaissaient à la vérité l'autorité suprême du successeur de S. Pierre, et déclaraient qu'ils étaient tout prêts à se rendre à ses décisions 5 mais en même temps ils requéraient la permission de
dum servitium atlorationis , quod substantiali et vivificatrici trinitati emitto. (CaroL, 1. III, c. 17.) Que ce fût une erreur, c'est ce qui est démontré par les actes originaux où l'on soutient le contraire, Ae^opsvoç xat a<T7roÇop£voç raç a7taç xat <7£7rra;etxovaç:xai ty,v xxra Xaroetav 7rpo<Txuv?}<riv povyj tjj u7repou<Ttw xat Çwap^txrj rpiaeTt avaTrsprw. (Binii, Con. , t. V, p. 6o5.) Cette méprise passa de la France à l'Angleterre : Carolus rex Francorum misa librum synodalem ad Britanniam, in quo verœ fdei multa rcpcrta sunt obviantia, et eo maxime quod pene omnium orientalium doctorum unanimi assertione est définitum, imagines adorari debere quod omnino Ecclesia catholica execratur. (Matt. "West., p. i/jt», an. 793.) Si au temps de Matthieu de Westminster, l'église catholique abhorrait l'adoration des images, corn* ment rendre raison alors de l'assertion de tous les écrivains modernes , qu'elle avait été établie en Angleterre, dès la fin du huitième siècle. N'ont-ils pas dû confondre deux choses que Matthieu avait soin de distinguer, le respect religieux et le culte divin?
(1) Mat. West., ibid.
(a) Lib. CaroL M, 17.
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déposer leurs difficultés à ses pieds ; (i) et dans les livres Carolins, les actes du concile de Francfort et les lettres du synode de Paris ils recueillirent tous les argumens que pouvaient leur suggérer le savoir ou la pénétration : on avança hardiment que sous le voile d'une définition orthodoxe les (2) Grecs s'étaient efforcés de cacher l'idolâtrie qui couvait dans leur se}n; que leurs intentions secrètes avaient été trahies par l'indiscrétion de l'évêque de Chypre , et que l'usage des torches, de l'encens et des salutations annonçait avec plus de force que ses paroles la
(1) Romana sedes nullis synodicis constituas calent ecclesiis prœlata est } sed ipsiug dominl auctoritate primatum tenet... omnes catholicœ debent observare ecclesiœ ut ab ea post Christum ad muniendam fidem adjutorium petant. (Lib. CaroL, i, G.) A vettra sanctitate petiimus ut sacerdotibus nostris liceret quœrere et colliaere quœ ad
eamdem rem depniendam veraciter convenire potuissent Ea vestrœ
ianctitati legenda et examinanda curavimus... Quos ( legatos ) non ad hoc ad Dettrtr almitatis prœsentiam misimus, ut hic docendi gratin directi putarentur. (Ep. Imper, ad Eug. Pap. in actis Synodi Paris.) Je n'aurais pas chargé cette page de ce» citations si des écrivains modernes ne nous avaient pas dit tant de fois que dans cette dispute les évêques du nord défiaient l'autorité des pontifes romains.
(a) La définition était qu'on pouvait rendre aux images un culte respectueux, mais non ce vrai culte qui n'appartient qu'à la seule nature divine : Ttpmuw 7rp©ffxvv>îffiv , ou pt#v tîjv xotTa ittçiv tj/xwv a>r,0ivr,v >arp«av m 7rp«rti fiovtin yvo*M. (Bin., Con., tom. V, p. 1 98.) L'application de la main sur la bouche en signe de respect donna naissance aux mots npocxuvtis et adorare. C'est par l'intention qu'on doit juger si ce culte est tel qu'il devrait être rendu à la divinité seule; autrement comment excuser le protestant qui s'agenouille devant le sacrement, qui n'est selon lui que la figure du Christ; ou l'époux qui dans la cérémonie du mariage dit à son épouse : «Je t'adore de tout mon être?»
tendance réelle de ce culte païen, (i) Maigre l'autorité et les représentations des pontifes ils furent pendant un temps entretenus dans leurs soupçons par les ambassades des empereurs de Bysance, qui favorisaient le parti des iconoclastes ; mais quelques années après les prélats gallicans se partagèrent en sentimens divers : par degrés ils acquiescèrent en silence à la doctrine du concile, et enfin les cérémonies approuvées par les papes furent adoptées dans les églises de la Gaule , de la Germanie et de l'Angleterre. (2)