CHAPITRE X
littérature des Anglo-Saxons. — Savoir de Théodore et d'Adrien. — Bibliothèques. — Théologie. — Logique. — Arithmétique. — Philosophie naturelle- — Classiques. — Sa vans . — S.* Aldhelm. — Bède. — Alcuin.
Les conquêtes des nations du nord arrêtèrent les progrès des connaissances humaines, et replongèrent la plus grande partie de l'Europe dans la barbarie et l'ignorance, dont elle avait été lentement tirée pendant un laps de plusieurs siècles. Si la chute de l'empire n'éteignit pas totalement le flambeau de la science c'est à la religion que nous sommes redevables de ce précieux bienfait : la flamme expirante était entretenue par la sollicitude des ecclésiastiques , et leur industrie recueillit et multiplia les débris de l'ancienne littérature.
Les fonctions du sacerdoce exigent une grande étendue de savoir, et l'étude journalière des Saintes Ecritures et des canons ecclésiastiques a touj ours été recommandée à l'attention du clergé : dans l'origine les moines faisaient moins de cas des connaissances; ils étaient laïques, et préfé»
de l'église anglo-saxonne. 38i
raient les occupations plus humbles de l'agriculture et des arls mécaniques comme plus conformes à la vie de pénitence, à laquelleils s'étaient consacrés. Les disciples d'Antoine et de Pacôme passaient une partie de leur temps à faire des nattes et des corbeilles, et leur exemple semblait au patriarche des moines d'occident si digne d'être imité qu'il enjoignit à ses religieux de consacrer au moins sept heures du jour aux travaux manuels, (i) La vénération que certains ordres religieux conservent ordinairement pour la mémoire de leurs fondateurs fit observer ce règlement pendant quelque temps; mais lorsque des monastères furent dotés de biens considérables, et que les moines eurent à diriger le travail de nombreuses familles d'esclaves , on le négligea insensiblement, et l'étude des sciences parut une occupation plus utile et plus honorable.
Les besoins delà religion justifièrent l'utilité de cette innovation. Le glaive des barbares avait diminué le nombre des prêtres , et les moines furent invités à y suppléer comme ministres du culte public et apôtres des nations infidèles : pour entendre l'office latin une certaine connaissance de cette langue devint indispensable , et le devoir de l'enseignement les engagea à parcourir les écrits des anciens pères.
(i) ftf$. S. Bened.,c, f{S.
38a ANTIQUITÉS
Leur zèle étant animé par de tels motifs on ouvrit des écoles dans les communautés monastiques et cléricales, et les honneurs ainsi que la renommée furent des récompenses prodiguées aux plus faibles lueurs du savoir. Lorsqu'une fois l'esprit a ressenti la soif de F instruction, il est rarement satisfait de ses premiers progrès; après les connaissances les plus nécessaires aux religieux, les étudians passaient avec délices aux ouvrages des poètes et des philosophes de la Grèce et de Rome , et leur curiosité dévorait avec passion, mais souvent sans choix , tout ce qui avait échappé aux ravages de leurs ancêtres. Dans ces études littéraires le clergé saxon et les moines obtenaient des succès extraordinaires : les autres peuples de l'Europe sentirent et reconnurent pendant plus d'un siècle leur supériorité , et lorsque les invasions fréquentes des Danois eurent malheureusement détruit en Angleterre toutes les sources de l'instruction les disciples des missionnaires saxons en Allemagne soutinrent la renommée de leurs instituteurs , et de leur monastère de Fulde répandirent la lumière de la science sur ce pays vaste et peuplé, (i)
Nos ancêtres furent surtout redevables de cet avantage aux talens et au zèle de Théodore, ar-
(i) Voyex Mabillon, Act. SS. Bened. , sac. IV, tom. II, p. 188, tom. II. p. a3; Macquer, Histoire ecclésiastique, vol. 1, p. 55 1.
de l'église anglo-saxonne. 383
chevêque de Cantorbéry , et d'Adrien, abbé de l'église de Saint-Pierre dans la même ville. Le dernier était originaire d'Afrique, le premier de Tarse en Cilicie ; tous deux étaient profondément versés dans les langues grecque et romaine, et possédaient parfaitement toutes les sciences connues à cette époque. Voyant avec pitié l'ignorance des convertis ils consacraient leurs momens de loisir à instruire la jeunesse ; leurs leçons étaient suivies avec avidité par des élèves de chaque royaume anglo-saxon, et des maîtres formés sous leurs auspices étaient dispersés dans les principaux monastères. Leurs encouragemens et leur exemple inspiraient un désir d'amélioration, qui ne se bornait pas au cloître, mais étendait son influence sur les châteaux de la noblesse et sur les cours des rois. Les enfans des thanes, élevés dans les monastères voisins, citaient de bonne heure pénétrés de respect , sinon de passion pour la littérature; et plusieurs princes ne dédaignaient pas d'étudier les sciences que leurs pères barbares , mais victorieux , avaient dédaigneusement foulées aux pieds. D'autres par des récompenses et des donations «'efforçaient de se distinguer entre les protecteurs des sa vans ; (i) les femmes même se laissaient entraîner à l'enthousiasme général : des
( i) B&lr , Hist., I IV, c. a; I. V, e. ia : Abbat. Wirem, p. 3oo.
collèges pour les sciences étaient établis dan* leurs couvens ; elles correspondaient avec leurs amis dans la langue de l'antique Rome, et échan* geaient fréquemment le travail du fuseau et de l'aiguille contre l'étude plus agréable et plus attrayante des poètes latins, (i)
Dans les temps modernes l'art de l'imprimerie en facilitant la propagation des connaissances en a accéléré les progrès ; mais à l'époque dont je parle la rareté des livres était un mal que ressentaient vivement et que déploraient ces ardens sectateurs de la science : la littérature dégénéra et tomba avec la puissance de Rome , et les écrits des anciens ne se multipliaient qu'avec lenteur par le pénible travail des copistes. Rechercher et acquérir ces restes de l'antique savoir
(i) S. Àldhelm écrivit son traité de Laudibus Virginitatis & l'usage de l'abbesse Kildclith et de ses nonnes : le style dont il est écrit montre que s'il désirait qu'elles le comprissent , il doit avoir supposé qu'elles avaient fait beaucoup de progrès dans la langue latine. Ce traité nous apprend que des nonnes avaient coutume de lire le Pentateu auc , les livres des prophètes et le Nouveau -Testament avec les commentaires des anciens pères ; d'étudier le sens historique , tropologique , allégorique et anagogique des diflerens passages; l'histoire profane, la chronologie, la grammaire, l'orthographe et la poésie partageaient également leur attention. ; S. Aldhel., de Laud. Vira., p. 2g \. Voyez aussi Annal. Bened., vol. II, p. i.'^i.) Il nous reste encore plusieurs témoignages de leurs progrès; les vies de S. "Willibald et de S. Wunebald lurent toutes deux écrites en latin par une nonne anglo-saxonne. Plusieurs lettres en la même langue par des dames anglaises sont conservées parmi les épitres de S. Boniface : dans quelques-unes se trouvent des allusions aux poètes romains, et dans une autre quelques vers composés par Léobgythe, qui apprenait alors de sa maîtresse F.adburge les règles du rhythme. (Ep. Boni/., XXXVI, p. 46.)
de l'église anglo-saxonne. 385
étaient le principal objet qui déterminait tant d'Ànglo-Saxons à visiter les pays lointains : (i) par l'acquisition de quelques livres ils se trouvaient amplement dédommagés de leurs peines , et souvent un seul volume valait à leurs yeux une propriété d'une grande étendue. (2) Mais la nécessité leur suggéra bientôt un moyen par lequel on obtint un nombre de copies plus que suffisant pour le nombre des lecteurs : dans chaque monastère on employait une portion considérable de la journée à transcrire de vieux manuscrits, et cette ressource était $i efficace que quand Charlemagne songea à faire revivre les lettres dans la Gaule on lui conseilla d'avoir recours aux trésors entassés dans les librairies saxonnes : (3) le plus ancien de ces dépôts de sciences était celui de Cantorbéry, lequel devait son établissement à la prévoyance de Grégoirele-Grand , établissement qui avait été augmenté
(1) C'est ainsi qu'Àlcuin dit de son maître Ecgbert :
Non aemel externat pt-regrino tramhe terra* Jam peragravit ovau*. sophitc ductus amore ; Si quid forte novi libroruru aul ttudior um Quoi! si tu m ferret, terri* reperiret in illi».
( De Pont. Ebor. , y. i454. )
(a) Un traité sur la cosmographie fut vendu à Aldfrid, roi de Northurnbrie, pour un Lien de huit hides de terre, qui paraît avoir été estimé la valeur réelle de cet ouvrage. (Bède, Vit. abbat., p. 3oo.)
(3) Aie, Ep. 1 ; Malm. de R«<J., f- 12. Quelques années après Loup, abbé de Ferrières, écrivit à Altsig, abbé de l'église d'Yorck, pour le prier de lui prêter plusieurs livres afin de les transcrire, en lut promettant de les lui rendre avec exactitude. (Annal. Bened., t. Il, p. 684; Bib. pat., t. IX; Loup, Ep. 2.)
d'une manière prodigieuse par le zèle et l'industrie de l'archevêque Théodore, (i) Le monastère de Weremouth possédait une autre collection nombreuse de livres , fruit des travaux de S. Benne t Biscop, dont la plume du vénérable Bède a décrit avec reconnaissance les cinq voyages au continent et les recherches infatigables, (2) mais de tous les séminaires les plus florissans de l'Angleterre celui qui appartenait au clergé d'Yorck paraît avoir possédé la bibliothèque la plus précieuse et la plus étendue ; et dans le catalogue imparfait de ses volumes qu'Alfred a joint à ses écrits nous retrouvons les noms de presque tous les écrivains grecs et romains qui s'étaient distingués dans la littérature sacrée ou profane. (3)
(1) Bède, Hist., L I, c. 29. Dans l'appendice du Bède de Smith, (p. 690.) on trouva un ancien détail des livres apportés en Angleterre par S. Augustin. Wanley (p. i5i. ) dit qu'un d'entre eux (manuscrit des évangiles) est conservé à la bibliothèque du collège de Corpus-Chnsti à Cambridge. (1. XV.) Godvrin fait mention d'un manuscrit d'Homère, apporté en Angleterre par Théodore, et qui était peint si élégamment qu'on ne pouvait lui comparer aucun manuscrit ou copie imprimée.
(2) Bède, Vit- abbat. Wirem., p. 295, 299.
(3) Albert, aichevêque d'Yorck, confia à Alcuin le soin de sa bibliothèque, his car as super omnia gazas. (Aie, de Pont, et sanct. Ebor. Eccl. V, i5a6.) Cet écrivain a donné le détail suivant des livres qu'elle contenait :
III ic invrnies rete rum vealigia patrura , Quidquid habet pro se latin Romaaui in orbe; Grtecia tel quidquid traosmisit clara Lalinii ; Hebraicua Tel quod populua bibil ore lupcroo ; j *;o Africa kicifluo tel quidquid lumîna •parait.
Quod pater Hieronymua, quod aenui Hiiariui, a«q»e
de l'église anglo-saxonne. 387
Dans le système d'éducation établi par Théodore et propagé avec zèle par ses disciples les connaissances religieuses et la perfection morale étaient regardées comme les deux grands objets de l'étude : ils paraissent avoir été indifférons ou insensibles à l'influence qu'ont les sciences pour adoucir les mœurs et multiplier les charmes de la société ; mais ils s'efforçaient de ranimer l'ardeur de leurs élèves en leur promettant qu'ils concevraient ainsi plus distinctement l'économie de la religion, et qu'ils auraient une connaissance plus sublime des ouvrages du Créateur. Ils faisaientobserver que la vie de l'homme était trop courte, son temps trop précieux pour le consumer à des études qui ne se rattachaient pointa son bonheur dans une existence future. (1) De là parmi les diverses branches des connais-
Sanctui Athanaaiui; quod Oroaioaedit avitut, Qaidquid Gregorius lummui docet , et Léo papa 1S4& Baailiui quidquid , Fulgentiua atque coruscant. Caaaiodorua item , Chryaottomua atque^Joànnea. Quidquid et Athelmus docuit , quid Beda magitler, Quie Yictorinui acripaere , Beotiua, atque Hiatorici veterea, Pompeiua, Pliniua, ipae Acer Ariatotelea, rfaetor quoque Tuliius ingena : Quid quoque Seduliua, Tel quid canit ipie Juveneut Alcuinua et Clemeua, Proaper, Paulinua, Arator, Quid Fortuoatua tel quid Lactaotiua edunt , Quas Maro Virgiliua, Statiua, Lucanua, et auctor Artia grammaticie , »el quid acripaere magittri , Quid Probua atque Phocaa, Dooatua, Priacianuave ,
InTeniea alioa perpii re».
( Aie, dê Vont. al Sane. Ebor. tteU )
(i) Voyez la lettre d'ÀldUeltn à son élève AdiUrald. (Mnlm., 1. V, de Pont., p. 34o.)
sanecs la théologie (on comprenait sous ce nom les dogmes de la foi et les principes de la morale) obtint le premier rang dans leur estime; et les autres n'en furent que les humbles suivantes. Sa supériorité et ses avantages font constamment le sujet de leur éloquence : on en recommandait l'étude aux laïques et aux femmes; et si l'on exhortait le jeune élève à étudier les règles de la grammaire et les figures de l'élocution c'était afin qu'il comprît avec plus de facilité les ouvrages écrits sur ces importantes matières, (i) Ils ignoraient entièrement la théologie scolastique, qui s'était si généralement répandue dans les siècles précédens; et tout ce qu'ilsacquéraient de connaissances théologiques ils le faisaient dériver de deux sources collatérales, les livres inspirés et les écrits des pères. (2) Ils étudiaient avec assiduité dès leur enfance les livres inspirés 5 mais, les considérant
(1) Ibid., A lil h., de Vira., p. 292, 294» Bède de Smith, p. 796, Ep., Aie, 3a, 49* Dans un autre ouvrage, Alcuin exhorte ses disciples à l'étude : « Propter Deum r propter puritatem anima, propter veri- « tatem coanoscendam , etiam et propter se ipsam, non propter hu- « manam laudem, vel honores sacxdi , vel etiam divitiarum foliacés n voluptates.» (Can. Ant. lect., t. Il, p, 5oti.)
(2) De tous les pères latins, S. Grégoire est celui qui se livre le plus fréquemment aux interprétations allégoriques. La reconnaissance apprit aux Savons à admirer et à imiter ses écrits. Ils adoptèrent ce mode d'explication; et comme la France et l'Allemagne recevaient d'eux leurs instituteurs les plus eminens , ceux-ci l'introduisirent chez, les sav.uis de ces pays, qui le suivirent et le conservèrent pendant plusieurs siècles. Voyez le cinquième discours de Heury (art. XI.J
de l'église anglo-saxonne. 389
comme une région couverte de ténèbres, ils hésitaient à faire un pas sans l'aide d'un guide , et suivaient scrupuleusement le sentier qu'avaient d'abord ouvert les travaux du plus ancien d'entre les docteurs chrétiens. Bède et Alcuin, flambeaux lumineux de l'Eglise saxonne, brillent d'un éclat emprunté quand ils interprètent les livres saints; ils osent à peine avancer un deleurs propres sentimens; leurs ouvrages ne sont souvent qu'un enchaînement de citations des premiers écrivains, et pour éviter la possibilité même de l'erreur dans leur incertitude ils soumettent au lecteur toute pensée produite par leur jugement ou par leur imagination. (1)
Mais quoique l'on eût une préférence marquée pour la science théologique on ne négligeait pas les autres genres de connaissances : la quantité d'allusions classiques qui se rencontrent dans les ouvrages et dans la correspondance particulière des écrivains saxons démontrent qu'ils connaissaient les plus célèbres écrivains de Rome et de la Grèce ; et nous sommes certains que la plupart d'entre eux pouvaient parler les langues de ces pays aussi aisément
(1) Voyez Aie, pref. in Evan. Joan.; le panégyrique de Bède par Mabillon. (Bède de Smith, p. ^8 ; lied., Ep. ad Accam., t. V, col. 2, 177. Yoycz la note p sur les dilï'crentcs versions des Ecritures dont so servaient les Anglo-Saxons.)
3gO ANTIQUITÉS
que leur propre langue; (i) mais l'expérience a prouvé que les peuples n'acquièrent du goût pour les belles-lettres que par les améliorations progressives des générations qui se succèdent. Les anglo-saxons en conversant toujours avec les grands génies de l'antiquité saisissaient sans doute dans le cours de leurs lectures quelques étincelles du feu qui vit encore dans leurs ouvrages immortels ; toutefois leurs essais en composition son t , si l'on en excepte quelques-uns, languissans et incorrects, d'un style barbare et défiguré par des métaphores basses ou emphatiques. Ils étudiaient il est vrai les règles de la poésie et de la rhétorique; ils avaient une idée des différentes mesures poétiques et de leurs combinaisons variées, des préceptes des anciens rhéteurs, deleurs tropes et de leurs figures; mais, n'étant point dirigés par le goût d'un maître judicieux, ils perdaient leur temps à la recherche d'ornemens peu naturels , tandis qu'ils s'écartaient entièrement de la véritable élégance. (2) Resserrer leur langage, quoique trivial et incorrect, dans les bornes d'un mètre régulier, tel paraît avoir été
(») Bède, Hist., I. IV, c. a. Voyez la note p sur leur prononciation du grec.
(a) Lisez le récit des études deS.Aldhelm. Poetica septenœ divisionis disciplina, hoc est acephalos, procilos cum cœteris qualiter varUtur, qui versus monoschemi, qui pentasch%ni, qui decaschemi certa pedum mensura terminantur; et qua ratione catalectici, et brachycatalectici , et hypercatalectici versus colligantur. (Malm., de Pont, p. 34 «0
DE l'église ANGLO-SAXONNE. 3 9 I
le grand talent auquel aspirèrent nombre de leurs poètes latins. Les poésies de Bède même sont déparées par ce défaut si commun alors ; et , divisées en vers hexamètres, à peine peuventelles sembler valoir un peu mieux que de la simple prose. Cependant il faut faire une exception honorable en faveur d'Àlcuin, dont les transports poétiques nous offrent des passages qu'on peut lire avec plaisir, et de S. Aldhem , qui prit un ton plus élevé et plus animé qu'aucun de ses compatriotes : sa diction est souvent pompeuse ; ses images nobles , et à travers la sauvage fécondité de son imagination on peut cueillir cà et là une fleur d'un parfum exquis, (i) Mais tous à ce qu'il paraît ont considéré la difficulté de la composition comme suffisante pour faire excuser le manque de toute beauté , et les bagatelles travaillées , lesiulfus laborinepliarum, qui lors de la décadence du goût exercèrent la subtilité des écrivains grecs et latins , furent sérieusement cultivées et perfectionnées par les sa vans Saxons les plus renommés. Nous trouvons dans leurs ouvrages des acrostiches composés des lettres initiales et finales de chaque
vers , (2) qu'on lit tantôt de haut en bas , tantôt
(1) Voyez son poème de Laud. Virgin. Bib. pat., t. XIII, p. 3.
(a) Voyez S. Aldhelm de Laud. Virgin.,^. 3. Mnigmata, p. i3; les Lettres de S. Boniface, p. 3. J'y ajouterai un double acrostiche par S. Aldhelm :
■ Arbiirr . itthereo Jupiter qui regmine aceptrA t Itueiflmimqua aitnul ewli r*f ala tribunaL
3g2 ANTIQUITÉS
de bas en haut, avec des couplets dont la première moitié du vers hexamètre forme constamment la seconde moitié du pentamètre; (i) et des poèmes pu la difficulté naturelle de la mesure est encore augmentée par la consonnance de deux mots , dont celui du milieu rime avec le dernier. (2) Quelquefois cependant ils osaient s'affranchir des entraves des Romains , leurs maîtres ; la mesure de leurs vers se bornait à un certain nombre de syllabes , et leurs oreilles étaient charmées du retour fréquent de l'allitération et du son monotone de la rime. (3)
1, wuucraiu cicnM Irgibnj illuD ,
« Borrida mm anulctaua toraiati membra BebtmotH « Ex alla quondam ruerct du m luridai arcË , « Limpida dictanti metrorum carmin» prseauL
* Mnnera nu ne largire : rudia quo pandere reruM ■ Vercibua «nigmaia queam clamleatina fatU ,
« Si Deua iudignis tua gratis dona rependiS, etc. ■
(1) 1/bymne de Bède sur Ste ^Idilthryda est dans ce genre. Voici comment elle commence :
• Aime Deua Trînilas, que asecula cuncta guberoa», ■ Adnue jam coepiii, aime Deui Trinitai.
« Bella Maro reaonet , nospacia dona canamus; « Mimera noa Cbruti , bella Maro reaonet , etc. •
(Bède, BUt., I IV, c. ao.)
(2) On trouve dans les poèmes de Bède et d'Àlcuin quantité de vers à rimes doubles. J'y joindrai pour exemple une énigme par S. Aldhelm.
1 Horrida . cunra , râpai , patulia frabicata meudlîa , « Pendeo , nec cœlum tangena , terramTe profandam ; ■ Ignibua ardeacena, nec non et gurgîte fer Yen», • Sic Tario geminaa patior discrimine pugnaa , « Du m lyinpbai latices tolero , flammaaque féroces. *
[Bib. Pat.. »ol. VIII , p. a8. J
(3) On peut trouver plusieurs modèles de ce genre de composition dans les lettres de S. Boniface, p. 3, 44, ^5, 84 : chaque vers se
by Gooojp
DE L ÉGLISE ANGLO-SAXONNE. 3g3
Dans l'art de l'éloquence ainsi que dans celui de la poésie les étudians saxons se laissaient souvent égarer par un mauvais goût : désireux de surprendre et d'étonner ils faisaient passer, dans leur prose latine, tout le pompeux étalage de leur poésie nationale. Dans leurs compositions plus châtiées le clinquant est substitué à l'élégance ; une profusion de métaphores extravagantes embarrasse l'intelligence du lecteur; et comme si la langue latine n'était pas assez riche en beautés leur style est constamment entremêlé d'expressions grecques. Mais pour écrire de la sorte il fallait du loisir et de l'application; et dans des circonstances ordinaires , quand ils se livraient à des ouvrages de longue haleine, ils étaient forcés d'adopter un langage plus simple et plus intelligible. Bède, quoiqu'il admirât ce style
compose de huit syllabes j mais l'allitération est en général mieux soutenue dans le premier vers du couplet que dans le second. L'exemple suivant est tiré d'un poème composé par un disciple de S. Bonifacc en l'honneur de S. Aldbelm :
^Sommo Mtorc lobolU t Salua failli nobili» , « Generoaa progenilua
■ Genetriee expeditu* , < Sutura ipectabilia ,
€ Statu cl forma agi lia..
• Caput canùWens erinibua
■ Cingunt Lapilli nitidia;
■ Lurent lub (route lumina « Lati ceu per culmina.
. Cœlî candeacunt cabda « Clari fulgoria aidera. >
(Bp. S. Bjntf., p 9i.)
Voyez la noie s sur la poésie nationale des Anglo-Suxons.
enflé, (i) n'osa jamais l'essayer, et Alcuin eut assez de bon sens pour suivre son exemple; mais Aldhelm surpassa tous ses rivaux quoique par les lettres de S. Boniface , nous puissions inférer qu'il y en avait beaucoup qui prétendaient l'emporter sur lui. (2)
(1) En parlant du caractère de S. Aldhelm comme écrivain il l'appelle scrmone nitidus; (1. V, c 18.) ce qu'Alfred a exactement traduit par « écrivain brillant et pompeux. » (p. 636.)
(2) Pour donner un échantillon du style d'Aldhclm je citerai un extrait de sa lettre aux moines de S. YKlfrid, dans laquelle il/ait remarquer le respect que les abeilles rendent à leur reine : « Perpen- « dite, (juœso , quomodo examina apum, calescente cœlitus caumate , m ex alveariis nectare fragrantibus certatim emergant, et earum au- (c tore linquente brumalia mansionum receptacula, densarum cuver- « narwn cohortes, rapido volatu ad athera glomerante , exceptis « duntaxat antiquarum sedium servatricibus ad propagationem fu- « turœ sobolis relictis, inquam mirabilius dictu, rtx earum spissis soit dalium agminibus vallatus, cum hyberna castra gregatim egredilur, « et cara stipitum robora rimatur, si pulverulenta sabulonis asper- « gine prœpeditus , seu repentinis imbrïbus caractaca Olympi gut- « tatim rorantibus retardatus fuerit , et ad gratam cratem udemque « pristinam revertatur, omnis protinus exercitus consueta vestibula « perrumpens, prisca ceUarum claustra gratulabundus ingreditur.» (Gale, p. 34o.) C'est avec un style semblable que son disciple
wald rappelle les instructions qu'il avait reçues ta lui et procède ainsi : a Quibus ad integrum exuberantis ingenii epuis ambronibus siticu- « losat inteUigentia faucibus avide absumptis, meam adhuc pallentem « hebetudinis maciem largissima blarxdœ sponsionis epimenia affluenter <c refocdlabat , pollicitans omni me desiderata: lectionis instrument, « quo potissimum meœ mediocritatis industriam satis inhiantem agit noverat, llbenter edocendo imbuere. » (S. Bonif., Ep., p. 76.) On peut y joindre encore un exemple tiré de S. Boniface. En parlant des avares il dit : « Hoc de re universi aurilegi ambrones apoton gram- « maton agion frustratis afflicti inservire excubiis , etfragilia are- « narum in cassum ceu flatum tenuem sive pulverem captantia teten- « disse retia dignoscuntur : quia Kata Psalmistam, Thesaurizant , et « ignorant eut' congregant Ma, etdum exactrix invisi Plutonis, mors
Digittzed
de l'église anglo-saxonne.
De l'étude des langues le Saxon passait à celle de la philosophie après avoir acquis une connaissance suffisante des élémens de la logique et des nombres, (i) On lui conseillait d'étudier cette science dans les écrits d'Aristote et de ses disciples ; il méditait avec avidité les préceptes de ce philosophe ingénieux, persuadé qu'ils communiquaient les moyens de découvrir la vérité et de dévoiler le mensonge; et le jeune logicien s'initiait dans l'art de la controverse en confiant à sa mémoire les catégories , les lois du syllogisme , la doctrine des inventions et les subtilités des périerménies . (2) La science des nombres était aussi importante que celle de la logique, et beaucoup plus difficile à acquérir. Le célèbre S. Aldhelm , quoique ce premier succès lui eût fait concevoir une bonne opinion de ses talens , fut accablé de difficultés imprévues lorsque pour la première fois il s'appliqua aux différentes combinaisons des nombres, et peignit dans un style énergique son dcsappointe-
« videlicet , cruentatis crxuleliter in/rendens dentibus in limine latrat, « tum tretnebundi, etc.» (Ep., Bonif., p. a.)
(1) Selon Alcuîn un cours d'éducation complète devait comprendre la grammaire, la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astrologie. (Aie, Gram.f apud Canis., t. Il, part. 1, p. 5o8.) •S. Aldhelm ajoute l'étude de la logique. (De Land. F1V5., p. 33 1.)
(2) là. ibid., Aie, de Pont. Ebor., V, i55o; Ingulf., f. 5i3. Le traité d'Alcuin sur la logique se divise en cinq parties: Isagogœ , Catecforiœ, Syllogismi , Topica ci Periermenia. (Canis., ibid., p. |88.)
3ç)6 ANTIQUITÉS
ment et son désespoir, (i) Le lecteur sera peutêtre tenté de sourire de l'apparente pusillanimité de ce moine; mais qu'il s'arrête à considérer les nombreux désavantages contre lesquels nos ancêtres avaient à lutter. Les caractères arabes, que les chrétiens reçurent des mahométans d'Espagne vers la fin du dixième siècle , ont facilité l'étude de cette science au point de la rendre familière même aux enfans : mais les Saxons ignoraient un procédé si avantageux , et toute opération arithmétique se faisait à l'aide dessept lettres romaines C, D, I, L, M, V, X, (2) avec lesquelles il était presque impossible de former les combinaisons nécessaires pour la solution de longs et ennuyeux problèmes : souvent le calculateur embarrassé , au lieu d'employer des signes numériques, était obligé d'écrire tout au long les nombres dont il voulait se servir; mais s'il descendait aux fractions des nombres entiers les difficultés augmentaient encore, et le meilleur expédient que l'esprit humain eût jusque alors imaginé était de concevoir toute espèce de quantité divisible en douze parties égales , dont les différentes combinaisons portaient les
(1) Tantœ supputations imminent desperatio colla mentis oppressit. Voyez la lettre d'Àldhelm à Hedda. (Malra., p. 339.) 11 eut enfin le bonheur de vaincre toutes les difficultés et de comprendre les règles des fractions, calcul i supputationcs , auas partes numeri appellant. (Ifcid. )
(a) fied., Oper. Bas., ann. 1 563, t. I, col. 1 15.
de l'église anglo-saxonne. 397
mêmes noms et s'opéraient de la même manière que les divisions de Tas romain en onces. (1) Les savant sentirent vivement l'inconvénient de ces méthodes , et y obvièrent par un moyen insuffisant én adoptant une espèce d'arithmétique manuelle , par laquelle en variant la position des mains et des doigts on faisait promptement toutes sortes d'opérations. Malgré notre peu de propansion à apprécier ce moyen auxiliaire il méritait et obtint que le vénérable Bède fît l'éloge de son utilité en ne dédaignant pas d'expliquer sa nature pour l'usage de ses compatriotes. (2)
Quand la persévérance de l'étudiant avait franchi les difficultés de cette science , il osait entreprendre l'étude de la philosophie naturelle ; on lui conseillait surtout de choisir pour guide Aristote et Pline, et aux connaissances qu'il puisait dans leurs écrits il joignait les lumières partielles qu'on pouvait recueillir des ouvragesdes écrivains ecclésiastiques. Parmi les traites philosophiques attribués à Bède il y en a deux, commentés par Bridferth, le savant moine de Ramsey , qui sont assurément exacts,
(1) Bed., col. 1 | 7.
(a) Voyez le traité de Bède, de Indigitatione. (t. I, col. l65.) Les noinbics depuis I jusqu'à îuo s'exprimaient par les doigts de la luaiu gauche; depuis 100 jusqu'à 10,000 avec ceux de la droite; depuis 10,000 jusqu'à 1 00,000 en variant la position de la gauche, et depuis 100,000 jusqu'à 1,000,000 en variant celle de la' main droite.
et d'après lesquels on peut se former une juste idée des progrès qu'ont faits nos ancêtres dans les science» physiques et astronomiques. (1) Le lecteur sera sans doute bien aise que je consacre quelques pages à ce sujet curieux.
L'origine de l'univers visible avait embarrassé et confondu les philosophes de l'antiquité ; à chaque pas ils s'enfonçaient plus avant dans un abyme de ténèbres et d'absurdités , et l'éternel chaos des stoïciens , la matière informe d'Aristote, et les atomes substantiels de Démocrite en amusant leur imagination ne pouvaient que fatiguer et irriter leur raison : mais l'étudiant saxon était guidé par une lumière qui ne pouvait l'égarer, et dans la narration inspirée de Moïse il voyait sans craindre de déception tout le monde visible naître à la lumière par l'ordre du Créateur tout puissant. La religion lui défendait de douter de la cosmogonie de l'Ecriture; mais en expliquant les parties constitutives des objets sensibles il avait la liberté de se livrer à la spéculation. Avec l'école d'Ionie Bède admettait les quatre élémens : le feu , d'où les corps célestes tirent leur lumière ; l'air, destiné au soutien de
(1) De N attira rerum, tom. II, p. 1 ; de Temporum ratione, tom. II, p. 4q- Bède lui-même avoue ces traites à la fin de son histoire ecclésiastique. ( 1. V, c. 24 .) Leland avait une grande admiration pour les commentaires de Bridferth : veluti avidus helluo totum profecto devoravi. (Lel., Comment, de Scrip. brit., edit. Hall., p. 171.)
de l'église anglo-saxonne. 399
l'existence animale ; l'eau , qui environne , pénètre et lie entre elles les parties de la terre sur laquelle nous habitons; et la terre ellemême , suspendue exactement au centre, et également en équilibre de tous côtés par la pression de l'univers mobile. Aux différentes combinaisons de ces élémcns, aidés du concours des quatre qualités primitives, la chaleur, le froid , l'humidité , la sécheresse , il attribuait les diverses propriétés des corps , et l'inépuisable fécondité de la nature. (1)
Pythagore avait enseigné , bien que son système fut déduit non de l'observation des phénomènes , mais des principes d'une théorie erronée et imaginaire, que le centre du monde était occupé par le soleil autour duquel les sphères célestes accomplissaient leurs révolutions; (1) mais la vérité de son hypothèse répugnait trop aux illusions journalières des sens pour obtenir du crédit; et pendant plusieurs siècles la majorité des philosophes adopta cet ordre des corps célestes , qui forme la base du système de Ptolémée : les chrétiens le reçurent d'eux, et l'adaptèrent avec quelques changemens à leurs opinions religieuses. Selon Bède
(1) Bèd. , de Nat. rer. , c. 1-4.
(2) D'après les mystères de son système numérique il était néces- •aire que l'unique globe de feu fût placé au milieu des e'Iémens. (Voyez Arist., tom. 1 , p- 363; I,aert. , 1. VIII, 85.)
l'atmosphère terrestre est immédiatement bornée parles orbites des sept planètes; le firmament est entouré des étoiles fixes ; au-dessus du firmament reposent les eaux dont parle la cosmogonie de Moïse , (i) et celles-ci sont ellesmêmes environnées parl'empyrée, qui est le ciel le plus élevé et le séjour destiné aux esprits angéliques. Du mouvement diurne des astres , qui décrivent des cercles concentriques d'un diamètre d'autant plus petit qu'ils approchent davantage vers le nord , il infère que cet immense système roule tous les jours autour de la terre avec une rapidité étonnante sur un axe fictif, dont les deux extrémités sont appelées pôle du nord et pôle du sud. (2)
Dans l'état actuel où sont parvenues les connaissances astronomiques nous sommes tentés de sourire en réfléchissant à l'idée du philosophe grec , qui regardait les étoiles comme autant de miroirs concaves attachés au firma-
(1) Voyez La Genèse, (c. i , 5, 67.) « Comment, (s'écrie Bridferth de Ramsey, commentateur des ouvrages philosophiques de Bède) u les « eaux peuvent-elles reposer au-dessus du firmament sans tomber sur «la terre? Je ne sais, réplique-t-il , mais l'autorité des Ecritures « doit réduire la raison au silence, a (Glos. in c. 8 , p. 9.) L'ancien auteur des Elémens de Philosophie, publiés sous le nom de Bède, est avec raison peu satisfait de cette réponse, et il explique le passage de La Genèse, en l'appliquant aux eaux qui s'élèvent par l'évaporation de l'Océan, et restent suspendues dans l'atmosphère. (De Elem., 1. n, p. 3ao.)
(a) Bed., de JSat. rer., c. 5-8.
Di
ment pour recueillir les particules ignées répandues à travers les cieux, et les renvoyer sur la terre, (i) D'après l'assertion de Bède, qui dit qu'elles empruntent leur lumière du soleil, nous serions naturellement portés à croire qu'il avait suivi le système d'Epicure : mais son commentateur, le moine de Ramsey , nous apprend qu'il les considérait comme des corps ignés qui lançaient un éclat trop faible pour affecter les organes de la vue , à moins qu'il ne fût augmenté par les rayons plus denses du soleil : leur apparition pendant l'obscurité d'une éclipse solaire prouvait qu'elles ne s'éteignaient pas le matin pour se rallumer chaque soir, ainsi que l'avait enseigné Xénophane ; et leur influence sur l'atmosphère ne pouvait être ignorée de quiconque avait remarqué les orages qui accompagnaient l'héliaque naissant de l'Ourse et de l'Orion , et avait senti toute la chaleur dont la canicule brûle la terre. (2)
Les deux mouvemens contraires que paraissent avoir les planètes ne pouvaient échapper aux yeux d'un observateur attentif ; mais l'expliquer d'une manière satisfaisante tant qu'on supposait la terre immobile voilà ce qui déconcertait tous les efforts de la sagacité humaine. Les Saxons pensaient avec justesse
(1) C'était une des opinions d'Epicure. (Lnert., 1. X, p. 91.)
(2) Fèd., de Nat. rer., c. 11.
que le mouvement naturel de leur orbite était d'occident en orient; mais ils se figuraient leur marche constamment contrariée par la rotation plus puissante des étoiles fixes, qui les forçaient à faire pendant le jour une révolution rétrograde autour de la terre. Ils n'étaient guère plus heureux en expliquant les autres phénomènes ; ils ignoraient ou rejetaient Tingénieu.e invention des épieyele* , et attribuaient la plupart des inégalités remarquées dans les mouvemens planétaires à l'action plus ou moins oblique des rayons solaires , qui tantôt les accéléraient, tantôt les retardaient et tantôt les suspendaient entièrement. Ils savaient néanmoins faire la différence importante entre le mouvement réel et apparent : quoiqu'ils considérassent comme circulaires les orbites des planètes ils avaient appris de Pline que chacune possédait un centre différent, et ils inféraient de là que dans le périgée leur vélocité devait être augmentée en apparence , et diminuée de même dans l'apogée, (i)
Entre les planètes le soleil , grand foyer de lumière et de chaleur, occupait à juste titre la première place : ils se représentaient ce luminaire comme une masse globuleuse de particules de feu , conservées dans un état d'incandescence
(i) Béd., de Nat. rtr., c. i 2 , 1 4-
DE L' KG LISE ANGLO-SAXONNE. ^oZ
par une rotation perpétuelle. S'il avait été fixe, dit Bède , comme les étoiles dans le firmament la partieéquatorialedela terre eu tété réduite en cendres par l'intensité de ses rayons; mais le Créateur bienfaisant a ordonné dans sa sagesse qu'il voyageât journellement et annuellement autour de la terre de manière à produire la succession de la nuit et du jour , les vicissitudes des saisons et les divisions du temps. Sa révolution journalière s'accomplit de minuit à minuit , et se partage ordinairement en vingt-quatre heures, dont chacune admet quatre subdivisions différentes en quatre points , (cinq en supputations lunaires) dix minutes, quinze parties ou degrés et quarante secondes. Sa révolution annuelle autour des douze signes du zodiaque, qu'il partage en deux parties égales , forme l'année, et se compose de trois cent soixantecinq jours ; (i) et à mesure qu'il rétrograde vers le solstice d'hiver ses rayons sont interceptés le matin et le 6oir par la convexité de l'équateur; et leur absence prolonge la durée des ténèbres et occasionne le froid de l'hiver. Mais à mesure qu'il retourne vers le tropique du capricorne les jours s'allongent graduellement , et la nature semble ranimée par l'augmentation continue de la chaleur. (2) Ici néanmoins va se
(1) Bèd., Op., tom. II , p. a6, 53, *o8.
(a; Ibid., p. io5, 191, ia5. Comme Bèdc a été critiqué par Fel-
présenter un doute légitime : si les rayons qui échauffent et éclairent journellement la terre sont lancés par le soleil n'y a-t>il pas lieu de craindre qu'après un certain temps la force de ce luminaire ne s'éteigne totalement ? Bède répondait sans hésiter que ses pertes étaient bientôt réparées par les nombreuses exhalaisons de l'océan situé sous la zone torride: (i) fournir de l'eau au soleil est une idée qui sans doute paraîtra plaisante au lecteur ; mais elle devait son origine aux principes de Thaïes, père de la philosophie grecque , et avait été accréditée par l'adoption générale qu'en avaient faite ses successeurs. (2)
L'accroissement et le décroissement réguliers de la lune ont toujours attiré l'attention des savans sur les phénomènes de cette planète. Touchant sa grandeur les Saxons étaient partagés en deux opinions contraires : quelques-uns, d'après l'autorité de Pline, soutenaient qu'elle était plus grande , d'autres, avec plus de vérité,
1er (Dict. hist., arl. Virgile.) pour avoir affirmé que la terra est plate je crois devoir transcrire un passage qui montre évidemment que ce moine savant a vait une véritable idée de la conformation générale de notre globe, u Orbtm terrœ dicimus , non quod absolute orbis sit forma in tanta montium camporumque dispuritate, sed cujus amplexus , si cuncta Une arum comprehendantur ambitu, fejuram absoluti orbis tfficiat. » (De jVai. rer.t c. 44 > P* 4^ j de Temp. rat., p. ia5. ) L'ouvrage que cite Feller ne se trouve pas parmi les écrits de Bède.
(i) Bède, die Nat. rer. , c. 19, p. a6.
(a) Arist, Met., I. 1, c. 3 ; Cic, de Nat. deor., 1. 1, c. 10.
de l'église anglo-saxonne. 4°5
qu'elle était plus petite que la terre, (i) 11» attribuaient justement ses phases à la position toujours variée du disque éclairé , (2) et ils n'ignoraient pas que son orbite était sujet à plusieurs anomalies qui défiaient la précision du plus exact calculateur. (3) Bède explique avec assez d'exactitude les causes des éclipses solaires et lunaires , et fait observer que leur retour à chaque conjonction et à chaque opposition est empêché par l'obliquité de l'orbite de la lune. (4)
Cette curiosité qui nous porte à approfondir les secrets de l'avenir, et l'idée des anciens que les corps célestes étaient animés par des émanations de l'esprit divin enfantèrent la prétendue science de l'astrologie judiciaire: on reconnaissait généralement l'influence du soleil et de la lune sur les productions végétales de la terre , et la coïncidence fortuite de certains événemens extraordinaires avec les configurations particulières des planètes , encourageait la croyance qu'elles pressentaient les événemens futurs , et réglaient les destinées du genre humain. Les philosophes païens étudièrent et
(1) Bède, de Rat. temp. , p. 3; Commentaires de Bridferth, p. na, n3.
(a) De Nat. rer., c. 20, p. 16-, de Rat. temp., c. a3, p. 107.
(3) Ibid., c. 3g, p. 1 43.
(4) De Nat. rer., c. aa, a3, p. 28 , aij ; de Temp. rat., c. 5, p. 6fe
4o6 ANTIQUITÉS
pratiquèrent avec passion l'art astrologique, et Us le transmirent à ceux qui professaient le christianisme. Aldhelm-le-Saxon nous informe qu'il apprit le calcul difficile des horoscopes à l'école de l'abbé Adrien ; et Bède , tout en déclarant cette étude fausse et pernicieuse, laisse assez entrevoir dans différentes parties de ses ouvrages qu'elle ne lui était pas étrangère, (i) Mais des calculs ,d'un genre plus utile occupaient le loisir de presque tous les savans : il paraît d'après les lettres d'Àlcuin qu'il passait une grande partie de son temps à calculer les orbites des planètes et à prédire les phénomènes des corps célestes ; et Bède dans son traité de Ratione temporum explique avec exactitude les règles à suivre pour calculer l'âge de la lune , sa longitude , les heures où elle se lève et se couche, et la durée de son apparition journalière au-dessus de l'horizon. Afin de satisfaire la curiosité de ceux qui ignoraient la science des nombres ce moine savant composa des tables qui tenaient lieu des éphémérides modernes; et son exemple fut suivi par d'autres philosophes , qui avaient coutume de réviser et de corriger leurs calculs respec-
(i) Malin., de Pont, l V, p. 33g. Il est possible que par horoscope S. Aldhclm veuille parler dans ce passage d'une espèce de cadran autrefois connu sous ce nom. (Voyez Bède, de Temp., p. 121.) Mais il y a plusieurs autres passages qui prouvent que les Angïo- Saions connaissaient les mystères de l'astrologie,. (Ibid. , p. 53.)
de l'église anglo-saxonne. 4°7 tifs : en même temps ils avaient soin d'observer les cieux, et rapportaient fidèlement chaque apparition nouvelle et imprévue, (i)
Les Saxons par leur position dans une île ne pouvaient ignorer les phénomènes intéressans des marées; et Bède semble avoir soupçonné l'existence de cette cause , dont la découyerte a contribué à immortaliser le nom de Newton, « Le flux et reflux , fait-il observer, correspondent si exactement aux mouvemens de la lune qu'il est tenté de penser que les eaux sont attirées vers cette planète par quelque influence invisible, et qu'elles peuvent après un certain temps retourner à leur première place. » (2) Il ne se hasarde pas toutefois à examiner quelle peut être la nature de cette attraction; mais il se borne à l'énumération suivante des cas particuliers dans lesquels les mouvemens de la lune et de l'Océan paraissent coïncider : comme la lune se retire journellement à douze degrés du soleil, de même tous les jours l'un dans l'autre les marées sont retardées de quatre points (quarante-huit minutes) dans leur approche du ri-
(1) Voyez Bèdc, de Ratione tcmporum, (c. ï5 , a3> p. g5- 107.) et les lettres tl'Alcuin : (An t., Lect. Can., tout. II, p. 394 et setj.) elles nous apprennent que Mars no parut point, depuis juillet 909 jusqu'à juin 710. (Ibid.y p. 4°'«)
(a) Tanqiuim lunic yuibusdam aspivationibus invituî protrahatur, et iterum ejusdem vi cessante in propriatn mensuram refundatur. Bct]., de Rat. temp , c. 27, p. 1 1(>; Siai., Dunelm., de Reg., p. H3.)
4o8 ANTIQUITÉS
vage : quelques jours avant la conjonction et l'opposition elles commencent à augmenter, et du cinquième au douzième jour, du vingtième au trentième , elles diminuent continuellement/ Mais les gradations de la crue et de la décrue ne sont pas parfaitement régulières; et l'on peut attribuer ces anomalies sans doute à l'impulsion ou à la résistance des vents , et avec plus de probabilité encore à la force de quelque puissance inconnue. L'Anglo-Saxon cependant fut assez habile pour corriger une opinion erronée d'anciens philosophes : on avait prétendu que dans chaque partie de l'Océan les eaux commencent à s'élever en même temps; mais une observation journalière l'autorisa à affirmer que sur la côte orientale de la Bretagne la marée s'étendait du nord au sud , et qu'elle atteignait l'embouchure de la Tyne avant d'avoir arrosé la côte de Deiri. (i).
Dans la science météorologique la renommée d'Aristote fut long-temps sans rivale; et ses quatre livres sur les météores ont mérité les éloges de quelques philosophes modernes. C'est à ses écrits et à ceux de Pline que les Saxons durent leurs connaissances sur cette matière. Cependant le secours d'un maître était à peine nécessaire pour découvrir que les vents sont des courans d'air ; que les vapeurs s'élèvent de la
(i) Bcde, de Rat. temp., p. 117.
de l'église anglo-saxonne. 4°9 terre se condensent en nuages et se résolvent en pluies , et que dans les régions plus froides de l'atmosphère elles prennent quelquefois la forme légère de la neige , et se congèlent quelquefois en grêle pendant leur chute, (i) Mais le génie d'Aristote s'est trompé en expliquant les phénomènes plus imposans de l'éclair et du tonnerre; et ses disciples saxons, contraints d'errer d'une hypothèse à l'autre , en attribuaient la cause ou à la génération soudaine du vent qui brise la masse de vapeurs où il était renfermé , ou au choc violent des nuages qui se rencontrent en directions opposées , ou au conflit des particules aqueuses et ignées qu'on sup-
Ml
l'atmosphère. (2) Le brillant météore de l'arcen-ciel frappa également leur attention : Aristote avait considéré les gouttes de pluie comme autant de miroirs convexes qui renvoient les couleurs , mais qui sont trop exigus pour réfléchir l'image du soleil ; et son explication fut modifiée pai Possidonius , qui pour rendre compte de sa fome arquée prétendait qu'elle ne pouvait être produite que dans le sein d'un nuage concave Bède fut satisfait de cette hypothèse , et par s>n approbation la recommanda à ses compatriotes avec ce changement
(1) DeNat. rer., c. 26, p. 3i ; . 3a -35, p. 36. (*) lbid.,c. *8, 29,p. 33, 34
4lO ANTIQUITÉS
de peu d'importance par lequel il hasarda d'ajouter le pourpre au rouge , au vert et au bleu, trois couleurs qu'avaient observées les philosophes grecs, (i)
En considérant l'état des sciences chez les Anglo-Saxons le lecteur aura remarqué que leurt connaissances étaient mêlées de nombreuses erreurs; toutefois son indulgence doit en attri» buer la cause non à leur manque de sagacité, mais à l'ignorance des temps. Depuis Thalès jusqu'à Bède, pendant le laps de plus de douze siècles , la philosophie n'avait fait que peu de progrès, et il était réservé à des sa vans plus modernes d'interroger la nature par l'expérience. Les disciples les plus habiles s'applaudissaient lorsqu'ils avaient observé les phénomènes les plus évidens, et hasarde quelques conjectures sur k probabilité de leurs causes : de là leur subtih:é s'épuisa en explications imaginaires , et toute hypothèse sanctionnée par l'autorité d'ui nom illustre était accueillie avec le respect qu'on doit à la vérité. Si les Saxons exerçaient leur jugement ce n'était qu'en adoptant les plus probables d'entre les opinions contradictoires de leurs prédécesseurs : leur objet n était pas d'inventer ni de perfectionner; ils saitaient qu'ils étaient à peine sortis de l'ignoraoce de la barbarie , et n'avaient pas la présoiaption de penser qu'ils
fi) de Nat. rer. 9 c. 3 1 , p. 35
pussent découvrir des vérités échappées à la pénétration de leurs maîtres ; leur grande ambition était d'apprendre tout ce que l'on connaissait autrefois, et il s'en fallut peu qu'il n'y parvinssent. Quiconque lira le traité de Bède de Ratione temporum, où il explique la nature des années égyptiennes , grecques , romaines et saxonnes , verra avec étonnement la vaste et profonde érudition d'un moine qui ne franchit jamais les limites de sa province natale , et qui passa tous les jours de sa vie parmi les h a bit an» demi-civilisés de Northumbrie. (i)
(i) Bède, Op., tom. II, p. 49* Le docteur Henri assure que les Saxons négligeaient absolument l'étude de la philosophie naturelle et de la morale, et fait entendre (p. 86) qu'ils se livraient très peu à la médecine, à la géographie et à la jurisprudence. i° Nous avons assez prouvé dans les pages précédentes leur application à la philosophie naturelle, et l'étude de la morale était réunie à celle de la théologie. 2° La médecine ne leur était pus inconnue j l'archevêque Théodoric enseignait l'art de la médecine à Cantorbéry. (Bcd., Hist, 1. V, c. 3.) Bède connaissait les ouvrages d'Hippocratc, qu'il appelle ap^iarpoç, et dont il traduit un long passage; (De Rat. temp., c. 28, p. 119.) Kyncard, évêque de Winchester, possédait quelques traités sur la médecine, et pria son ami l'archevêque de Mentz de lui en procurer d'autres, ( Ep. S. Boni/, 7/j, p. io/j.) et l'on conserve encore plusieurs manuscrits anglo-saxons sur le même sujet. (Wanlcy en a fait la description, p. 72,75,1-56, 180.) 3° Les connaissances de Bède en géographie ne peuvent être révoquées en doute par celui qui a lu son quarante-septième chapitre de Ratura rerum, et le trente et unième de Temporum ratione, son libellas de LocL& sanctis, sou traité de Nominibus locorum, (Bèd., Oper., tom. V, col. 920.) et son récit des voyages d'Arculfe. (Hist., 1. V, t. 16.) Alfrid de Northumbrie acheta un Traité de Cosmographie des uoines de Wercmouth ; et Cœna parle de différons livres sur la même nntière dans «a lettre à l'archevêque Lullus. (S. Bonifacc , Ep. 99, p. 1 3o, fx .) Il est évident par la p. 227 du premier volume de cet ouvrage qu'il» étudiaient aussi le droit romain
Mais les hommes de lettres chez les Anglo- Saxons ne bornaient pas leurs efforts à la seule étude de la science ancienne ; le désir de propager les connaissances, ou d'acquérir de la célébrité engageait plusieurs d'entre eux à prendre le titre d'instituteurs , et à transmettre avec leurs ouvrages leurs noms à la postérité. Leland , Baie et Pits ont recueilli avec soin des catalogues des écrivains saxons , mais nous ne connaissons guère plus que le nom d'un grand nombre, et les ouvrages attribués à la plupart d'entre eux sont ou perdus ou apocryphes. Les trois qu'une renommée supérieure recommande à l'attention de l'historien sont S. Aldhelm, Bède et Alcuin.