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CHAPITRE XI

Descentes des Danois. — Destructions des églises et des monastères. — Règne de l'ignorance et de l'immoralité. — Efforts pour rétablir les ordres ecclésiastiques et monastiques.

Dans le» chapitres précédens nous avons remarqué l'introduction et les progrès du christianisme chez nos ancêtres; la doctrine, les mœurs et la discipline de leurs moines et de leur clergé ; la diversité de leurs pratiques religieuses, et leur ardeur dans la culture des sciences. De la contemplation de cette paisible scène les invasions des Danois vont nous faire passer à un spectacle d'horreurs; les guerres des barbares , les incendies des églises , le déclin des ordres monastiques et ecclésiastiques. Pendant tout le premier siècle et la plus grande partie du second après la mission de S. Augustin l'Eglise anglo-saxonne se distingua par les vertus et le savoir d'un grand nombre de ses membres : le christianisme avait donné une direction nouvelle aux efforts des convertis; et

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des petits souverains retardassent parfois les progrès de l'amélioration civile et religieuse elles ne les arrêtèrent cependant jamais entièrement. L'an 800 Egbert monta sur le trône de Wessex : sa bonne fortune ou son talent supérieur écrasa la puissance de ses rivaux; et les amis de la religion se flattèrent de voir une longue période de tranquillité expier les troubles des premiers temps , et l'Eglise se reposer en sécurité sous la protection d'un seul chef suprême : mais ce n'était qu'une espérance trompeuse; dans le Nord il se formait en silence un orage qui après un court repos éclata sur la côte orientale, et couvrit pendant plus d'un demi -siècle l'île entière de ruines et de dévastations.

Toutefois on aurait tort de supposer que la ferveur des premiers convertis se fût perpétuée jusqu'à cette époque sans éprouver quelque refroidissement : les nations comme les individus sont sujettes à des alternations de force et de faiblesse. Tant que se soutint l'impulsion communiquée par les premiers missionnaires les Anglo-Saxons chrétiens se soumirent volontiers à tous les sacrifices , et embrassèrent avec ardeur les devoirs les plus pénibles de la religion ; mais après un certain laps de temps les vertus, qui avaient environné de tant d'éclat le berceau de leur Eglise , commencèrent à disparaître; avec l'extirpation de l'idolâtrie, la

vigilance et le zèle de» évêques se relâchèrent peu à peu, et l'esprit de dévotion, qui était autrefois le caractère distinctif des moines et du clergé, s'évanouit insensiblement au milieu de l'aisance et de la prospérité ; on vit même s'éteindre l'amour de la science , qui survit si souvent aux sentimens de piété. Malmsbury s'afflige que la science des Saxons, bien qu'il admette quelques exceptions, soit descendue au tombeau avec le vénérable Bède; (i) et Alfred nous apprend que parmi les derniers successeurs de ce savant moine il y en avait peu qui fussent capables d'entendre, quand même ils l'auraient voulu , les nombreux auteurs qui dormaient sans trouble dans le repos de leurs bibliothèques. (2) Alcuin remarqua et déplora cette dégénération de ses compatriotes : il employa tous les moyens oratoires que pouvait lui suggérer son éloquence, pour réveiller leur émulation , et ses lettres fréquentes aux rois de Northumbrie et de Mercie, aux archevêques de Cantorbéry et d'Yorck, aux moines d'Hexham, de Lindisfàrne et de Jarrow sont des monumens honorables de son zèle. (3) «Pensez, écrit-il « aux derniers , au mérite de nos prédécesseurs, « et rougissez de votre propre infériorité ! Con-

(1) Malm., de Reg., I. I, p. 12.

(a) Ep. JEXf. ad WuUt. , apud Walk., Vit. Alf. , p. 196. (3) Ep. Me.f 28, a9, 32, 49, 5o.

de l'église anglo-saxonne. 433 « sidérez les trésors de votre bibliothèque et « la magnificence de votre monastère , et rap- « pelez à votre esprit les vertus austères de ceux « qui les possédèrent autrefois. Parmi vous fut « élevé Bède , le plus illustre docteur des temps « modernes : combien son application à l'étude « était ardente ! aussi combien sa réputation « est-elle grande chez les hommes ! combien sa « récompense auprès de Dieu est plus grande « encore ! Que son exemple vous arrache à cet « engourdissement : écoutez les instructions de « vos maîtres; ouvrez vos livres, et cherchez à « comprendre ce qu'ils vous disent. Evitez toute « récréation illicite , et laissez au monde les « frivoles ornemens de la toilette; ce qui vous « sied mieux c'est la modestie dans vos habits, « la sainteté de votre vie et la supériorité de « votre vertu. » (i) Telles étaient les exhortations d'Alcuin. Qu'elles aient produit quelque fruit voilà ce dont on peut raisonnablement douter : le malheur des temps ne permit pas d'en faire l'expérience , et le déclin de la piété et du savoir, qui avait pris naissance dans l'apathie des naturels, fut accéléré par le glaive exterminateur des Danois.

Pendant les huitième et neuvième siècles la péninsule de Jutland , les îles de la Baltique et les rivages du continent Scandinave furent

(i) Ep. Ak.f 49.

morcelé* entre plusieurs petits chefs indépendans , qui n'avaient d'autre occupation que la guerre , et ne possédaient d'autres richesses que celles qu'ils avaient acquises à la pointe de l'épéc. Leurs enfans, à l'exception de l'aîné, apprenaient à ne faire dépendre leur renommée et leur pouvoir que de leur adresse et de leur courage : leurs vaisseaux étaient le seul héritage qu'ils obtinssent de leurs pères, et sur ces vaisseaux ils étaient contraints de courir les aventures pour chercher des richesses, (i) Il n'était pas besoin d'une injure pour provoquer leur malveillance; la seule perspective du pillage dirigeait leurs attaques, et le carnage et la dévastation étaient les suites certaines de leurs succès. Ils ne pouvaient concevoir déplus grand plaisir que celui de repaître leurs yeux des flammes des villages qu'ils avaient saccagés, et leurs oreilles des gémissemens de leurs captifs expirant dans les tortures. (2) Les mers septentrionales furent d'abord le théâtre de leur courage et de leur cruauté ; plus tard ils osèrent tenter la fortune vers le sud contre des nations plus opulentes , et pendant plus de deux siècles les provinces maritimes de la Gaule et de la Bretagne furent continuellement pillées

(1) AVallingford, p. 533; Spelm., VU. JElf. , ëdit. Walk., p. i4, note.

(a) Mm., West., p. 388; An$. sac., vol. s, p. i35.

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et dépeuplées par ces barbares entreprenans» On est incertain si leur première descente en Angleterre fut l'effet du hasard ou de la préméditation. Ils se retirèrent promptement dans leurs vaisseaux ; mais le butin était assez considérable pour les inviter à une seconde tentative, (i) L'an 793 les habitans de Northumbrie furent épouvantés par l'apparition d'un armement danois près de la côte : on laissa les barbares débarquer sans obstacle 5 le butin qu'ils firent dans les églises les mit au comble de leurs espérances , et leur route fut marquée par les cadavres mutilés des nonnes , des moines et des prêtres qu'ils avaient massacrés. Mais les historiens ont à peine daigné retracer les malheurs des autres églises ; le sort de Lindisfarne a absorbé toute leur attention : cet auguste édifice, jadis honoré par la résidence de l'apôtre de Northumbrie, et consacré par les reliques de S. Cuthbert, devint la proie des barbares; leur impiété profana les autels, dont les ornemens en or et en argent devinrent ie fruit de leur rapacité après avoir été les offrandes de la reconnaissance et de la dévotion. Les moines tâchaient en vain de se cacher pour échapper à leur cruauté ; le plus grand nombre étaient découverts et égorgés sur l'île ou noyés

(t) Chr. sax., p. 6t\. Dans ce passage ils sont indistinctement nommés Danois et Normands; dans un autre ces deux noms les presentent comme deux nations différentes. (Ihid., p. no.)

dans la mer. Si l'on épargnait la vie de* élèves leur sort était vraisemblablement pire que celui de leurs maîtres; on les entraînait en esclavage, (i) La nouvelle de cette calamité remplit tous les peuples saxons de honte et de douleur : Lindisfarne avait été long-temps pour eux un objet spécial de vénération , et les Northumbriens n'hésitaient pas à y voir la plus auguste des églises bretonnes. (2) Alcuin en fut informé à la cour de Charlemagne , et témoigna par ses larmes la sincérité de son affliction ; mais tandis qu'il déplorait le présent il présageait dans l'avenir des calamités plus longues encore pour son pays. Poussé par de telles craintes il écrivit à l'évêque de Lindisfarne, à ses frères le clergé d'Yorck, et aux moines de Weremouth et de Jarrow : « Qui ne doit trembler, dit-il « à ces derniers , en réfléchissant au malheur « qui vient d'arriver à l'église de S. Cuthbert? « Que le sort des autres vous tienne lieu d'a- « vertissement ; vous habitez aussi la côte de la h mer ; vous êtes également exposés à la fureur « des barbares. » L'événement vérifia sa prédiction ; quelques mois après la date de cette lettre une escadre danoise entra dans l'embou-

(1) Sim. Duncl, édit. Bedford, p. 87 j Hoved., f. 4o5, Ep. Aie. cit.; Malm., de Pont, I. HI , f. 1 57.

(*) Locus cunctis in Britannia venerabUior. (Ep. Aie. cit, Malm., I. III, p. 157.)

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chure de la Tyne, et les monastères de Jarrow et de Weremouth , nobles monumens du zèle de S. Benoît et de la munificence d'Egfrid , furent réduits en cendres : toutefois les pirates n'échappèrentpas impunément; à peine avaient-ils quitté le port que leurs vaisseaux furent brisés par un orage contre les rochers : la plupart furent ensevelis dans les flots; quelques-uns qui surnagèrent vers le rivage furent immolés à la vengeance des habitans. (i)

Depuis cette époque , durant l'espace de soixante-dix ans , les Anglo-Saxons furent sans cesse harcelés par les déprédations des hommes du nord; il n'y avait pas une baie, pas une rivière navigable qui ne fût à plusieurs reprises visitée par leurs flottes. Le butin que remportaient ces aventuriers stimula l'avarice de leurs frères, et l'on vit armemens sur armemens obscurcir les rivages de la Bretagne. Je ne les suivrai pas dans ces excursions passagères et destructives, qui ne pourraient que fatiguer et ennuyer l'esprit du lecteur par un tableau monotone de carnage , de pillage et de dévastations. Les richesses des églises excitaient surtout et sans cesse leur rapacité ; chaque année fut successivement marquée par la chute de quelque monastère célèbre; et les moines,

(i) Chr. tax., p. 66 ; Walling. p. 533$ Sim. Duo., p. 88. 1

dans un étonnement douloureux , déploraient le dépeuplement rapide de leur ordre.

Vers le milieu du neuvième siècle Ragnar Lodbrog , vikingr renommé pour sa bravoure et sa cruauté , qui avait conduit ses partisans jusqu'aux murs de Paris, et avait arraché à la pusillanimité de Charles-le-Chauve le plus précieux de ses trésors , fit naufrage sur la cote de Northumbrie : loin de se laisser abattre par son malheur l'intrépide barbare rassembla les restes de ses troupes, et déjà il avait commencé à piller les villages les plus proches quand jEUa, usurpateur du sceptre de Northumbrie, s'avança pour châtier son insolence. Le fier Ragnar refusa de se retirer devant un ennemi supérieur; il engagea le combat , et, ayant été fait prisonnier, la mort fut le prix de sa témérité, (i) Les Danois n'avaient pas lieu de se plaindre de la sévérité du conquérant ; si la chance du succès eût livré ^Ella entre les mains du vikingr il lui aurait fait subir un

nombre de dix) jurèrent de venger la mort de leur père : les pirates du nord accoururent sous leur drapeau , et la flotte la plus formidable qui fût jamais venue des ports de la

(i) Nos écrivains nationaux n'ont fait que donner une idée confuse des aventures de Ilagnar; M. Turncr en a recueilli avec soin les détails diius les historiens du Nord, (flisî., vol. II , p. 1 15.)

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Scandinavie se dirigea vers la côte des Angles de Test. La terreur qu'inspiraient leur nom et leur nombre détermina le roi , quoique à regret , à leur permettre de débarquer, et pendant l'hiver ils furent entretenus aux frais des habitans. (1) Le retour du printemps les rappela à la vengeance : des rives de l'Ourse ils portèrent le flambeau de la guerre jusqu'à la rivière de la Tyne; les villes, les églises et les monastères furent ensevelis sous leurs cendres , et la destruction en fut si complète que les générations suivantes purent à peine découvrir les vestiges de leur première existence. (2) ./Ella et Osbert son rival , oubliant leur querelle particulière, réunirent leurs efforts pour la défense de leur pays ; mais ce dernier périt sur le champ de bataille ; le premier tomba entre les mains de ses ennemis , et les tourmens qu'on lui fit endurer satisfirent, mais n'assouvirent pas leur ressentiment. (3) Intimidés par le sort de leurs princes les habitans du nord de la Tyne employèrent à propos la soumission pour détourner les armes des envahisseurs ; mais

(1) Anno 866.

(1) Cruore atque luctu omnia replevit : ecclesias longe lateque et monas.it ria ferro atque igne delevit , nil prœter solossinc tecto parietes abiens reliquit, in tantum ut iUa qiue prœsens est œtas , ipsorum locorum vix aliquid , interdum nullum antiquœ nobilitatis possit revi~ tere signum. (Sim. Dunci. Hist., eccl. Dun., p. 93.)

(3) Chron. sax., p. 79. Anno 86-3 .

Halfdène avait goûté des fruits du sacrilège , et après un délai d'environ huit ans il traversa la rivière avec un fort détachement, et détruisit de fond en comble toutes les églises du royaume de Bernicie : l'abbaye de Tynemouth fut le premier objet de sa rapacité ; au sortir de ses ruines fumantes il dirigea sa marche vers l'île de Lindisfarne. Le monastère s'était relevé de ses cendres , et se trouvait de nouveau peuplé d'une nombreuse colonie de moines; l'approche de Halfdène les plongea dans la consternation et la perplexité la plus profonde : le sort de leurs prédécesseurs les avertissait de se retirer avant l'arrivée des barbares; mais la piété leur faisait un crime d'abandonner à l'insulte le corps de S. Cuthbert. Enfin ils furent tirés de cette embarrassante alternative par le souvenir d'un vieux moine , qui leur rappela le vœu que le saint avait exprimé à sa mort , que si ses enfans étaient obligés de quitter l'île ses os les accompagnassent dans leur exil : (i) la châsse qui contenait son corps avec les restes des autres évêques de Lindisfarne fut aussitôt retirée de l'autel , et l'on choisit les plus vertueux d'entre le clergé pour la transporter du monastère en un lieu de sûreté. Les moines, fondant en larmes, dirent un dernier adieu aux murs qui avaient été témoins de

(i) Bèd<», VU. S. Cuth., c. 39.

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leur profession monastique : la plus haute des montagnes northumbriennes leur offrit un abri contre la poursuite des infidèles , et le peuple s'y rendit en foule pour défendre les restes de son patron. L'abbaye fut pillée et livrée aux flammes, (i)

De Lindisfarne la fureur du pillage conduisit Halfdène vers les murs de Coldingham. On a raconté touchant les nonnes de ce monastère une histoire qui bien que l'on puisse douter de la vérité du fait (2) ne répugne cependant ni à l'austère vertu du cloître ni à l'enthousiasme national des Anglo-Saxons. Abba, dont la communauté reconnaissait l'autorité maternelle, n'ignorait pas quel était le caractère du chef et de ses partisans ; elle avait appris que leur impiété dévouait à une mort soudaine les ministres de la religion , et que les femmes étaient infailliblement les victimes, d'abord de leur violence brutale et bientôt de leur cruauté : alarmée de leur approche elle courut au cha-

(1) An. 89 5. Sim. Dunel, p. §5.

(2) Le premier écrivain qu'on sache en avoir fait mention est Matthieu de Westminster. Quoiqu'on puisse le considérer comme un de nos chroniqueurs les plus modernes son autorité néanmoins n'est pas à dédaigner : aon histoire, à en juger par les passages qui peuvent se comparer, est en général une copie ou un abrégé de la Chronique saxonne et des écrivains antérieurs, d'où l'on serait bien fondé à conclure que pour la composition du reste il consulta d'autres anciennes annales, qui ont depuis péri dans les révolutions de tant de siècles. La même remarque est applicable à Malmsbury, à Hoveden, à Hundingdon, etc..

pitre, assembla ses sœurs tremblantes , et exhorta celles qui faisaient cas de leur honneur à le préserver de toute souillure par le sacrifice de leur beauté : au même instant, tirant un couteau de son sein , elle se fit au visage une hideuse blessure , et les nonnes avec une pieuse barbarie suivirent l'exemple de leur mère. On força les portes : à cet affreux spectacle les Danois détournèrent les yeux avec horreur, et ces martyres de la chasteté périrent dans les flammes qui consumèrent leur monastère.

Les barbares employèrent sept ans à la consommation du pillage , et ne mirent Pépée dans le fourreau que quand la dévastation générale eut assouvi leur rapacité. Durant cette époque les moines de Lindisfarne errèrent de montagne en montagne pour se soustraire à la vigilance de leurs ennemis ; mais les peines qu'ils se donnaient pour garantir de l'outrage le corps de leur patron étaient à leurs yeux un mérite qui sanctifiait leurs travaux , et ils se complaisaient à s'assimiler aux Israélites qui à travers les déserts transportèrent dans la terre promise les os du patriarche Joseph. Tous enviaient le partage de sept de leurs frères qui portaient la châsse ; leurs familles regardaient ce privilège comme un titre de noblesse , et leurs descendans , plusieurs générations après, réclamèrent la préséance sur le

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reste des naturels, (i) Au retour de la tranquillité les survivans, étant descendus des montagnes, sollicitèrent la protection des conquérons : les Danois la leur accordèrent volontiers. Le corps du saint fut déposé à Conchester , (2) et l'on rendit de nouveaux honneurs à sa mémoire.

Les ravages de Halfdène firent une plaie mortelle à l'institution monastique dans le royaume de Northumbriej dans le court espace de sept ans toutes les abbayes qu'avait fondées l'antique piété furent renversées, et le peu de religieux qui avaient survécu au désastre général étaient incapables ou ne se souciaient pas de faire des prosélytes : on peut dire qu'avec eux expira l'ordre des moines northumbriens. On assure à la vérité qu'une garde permanente veillait à la châsse de S. Cutbert, mais qu'elle ne fut jamais composée de plus de trois membres à la fois pendant le long intervalle de deux cent huit ans. (3) Ce n'est que sous le règne de Guillaume- le -Conquérant que l'institution fut régénérée par les soins d'Aldwin, moine d'Evesham, qui recueillit une petite colonie parmi les monastères du

(1) si Duncl., p. 1 x3.

(a) Maintenant Chester-le-Slreet : le nom de Concliester lui venau de la petite rivière de Con. (Lel. , Itùi., vol. IX, p. (il.)

(3) Simon Dunel., p. 99. •

sud , et fixa son séjour au milieu des ruines de Jarrow, d'où il passa bientôt à la , nouvelle église de Durham. (i)

Les annales de la piraterie du nord nous représentent tous les chefs comme également cruels, et également versés dans l'art de la dévastation. Tandis que la Northumbrie était en proie à la fureur de Halfdène cinq rois danois avec autant de Jarls entraînaient leurs sujets à travers l'Humber vers la côte opposée du Lincolnshire : (2) l'abbaye de Bardney fut la première qui éprouva leur férocité ; elle fut pillée, et enfin consumée sur les cadavres mutilés de ses habitans. De Bardney ils passèrent par le Witham dans le pays des Gervii; mais leurs progrès furent retardés par la résistance d'une troupe de patriotes déterminés, quoique peu considérable. L'alderman Algar avait appelé les thanes voisins sous ses drapeaux : Théodore, abbé de Croyland , envoya à son secours deux cents vétérans sous la conduite de Tolius , alors moine, mais jadis officier distingué dans les armées de Mercie. Le courage des soldats était stimulé par les dangers d'une défaite , les larmes

(1) Plane a tempore quo a paaanis ecclesim in provincia JSorthanhymbrorum eversœ et monasteria sunt destructa atque incensa usque ad tertium annum prœttdatus Walchclini, quando per Aldwinum, in ipsam provinciam venientem, monachorum in iUa cœpit habitatio reviviscere, ducenti et octo computantur anni. (ld., p. 207.)

(a) Ann. 870.

de l'église anglo-saxonne. 44^ de leurs familles et les prières des religieux : ils furent heureux dans leur première tentative, et apprirent aux barbares , en tuant trois de leurs rois , à respecter la valeur de leurs adveiw saires. Pendant la nuit les Danois rappelèrent leurs détachemens , et trouvèrent une consolation dans l'espoir de la vengeance : les chrétiens furent frappés d'une terreur panique , et le tiers de l'armée se retira en silence du théâtre du danger à la faveur des ténèbres, (i) Leur retraite irrita , mais n'épouvanta pas le petit nombre qui restait : les heures intermédiaires furent consacrées à des exercices de religion , et chaque combattant reçut dévotement le viatique des mains du prêtre qui officiait. Au point du jour ils se rendirent à leurs postes , et résistèrent avec le courage le plus infatigable aux assauts successifs de leurs nombreux ennemis. Au coucher du soleil les Danois parurent se retirer : les chrétiens se précipitèrent à leur poursuite en poussant des cris de triomphe, et par leur imprudence perdirent une victoire dont ils s'étaient rendus dignes par leur intrépidité. Cette fuite n'était que feinte; les fugitifs firent volte-

(i) On remarque dans les exemplaires imprimés d'Ingulf que les chrétiens de huit cents qu'ils étaient se virent réduits à deux cents, (Ing., inter Scrip. past. Bed., f. 49a> -R*r. , Anglii scrip. , tom. I, p. ai.) et dans la chronique de Péterborough , avec plus de probabilité qu'ils furent de huit mille réduits à deux mille. (Chron,, abb. de Burg., p. il» , f dit. Sparke.)

Digitiz

face contre ceux qui les poursuivaient; et les Saxons, dispersés en petites bandes, disparurent bientôt sous le glaive de la foule ennemie.

Il était minuit lorsque cette funeste nouvelle parvint à l'abbaye de Croyland : Théodore et ses moines étaient alors à l'église , occupés à chanter Matines ; mais les cris des messagers les forcèrent de suspendre leurs devoirs de religion afin de pourvoir à leur sûreté. Les plus jeunes de la communauté eurent ordre de se nantir des chartes, des reliques et des joyaux, de traverser le lac, et de se cacher dans un bois éloigné , tandis que Théodore lui-même , accompagné des enfans et des moines les plus âgés, attendrait l'arrivée des barbares Le vieillard ne voulait pas abandonner son monastère sans avoir tenté un dernier effort pour conjurer le sort dont il était menacé, et se nourrissait de l'espérance trompeuse que l'innocence des enfans et les cheveux blancs de ses frères (plusieurs avaient passé leur centième année) réveilleraient des sentimens de pitié, même dans les cœurs des Danois. Tandis qu'on faisait les dispositions nécessaires les flammes des villages voisins approchaient graduellement, et les clameurs des barbares avertirent les fugitifs qu'il était temps de partir : les deux compagnies, s'étant embrassées le cœur gon-

de l'église anglo-saxonne. 447 fié de sanglots, se séparèrent pour toujours, (i) Les jeunes moines s'éloignèrent du rivage au nombre de trente , et gagnèrent à travers le lac le lieu de refuge. Théodore avec les compagnons de son infortune retourna au chœur, reprit les Matines et célébra le saint sacrifice : à peine il venait de commencer que les Danois arrivèrent. La solitude et le silence des cloîtres auraient porté à croire que les habitans avaient pris la fuite si le chant lointain des moines n'eût attiré les barbares dans l'église : les portes en furent forcées sans difficulté , et Osketul , chef des Danois, se précipitant dans le chœur, saisit l'abbé par les cheveux , et lui trancha la tête au pied de l'autel. Les ministres officians tombèrent sous les épées de ses gens; mais les enfans et les plus vieux d'entre les moines furent réservés à la torture. On s'attendait que la douleur et la crainte leur arracheraient facilement la révélation du lieu où étaient cachés leurs trésors et la retraite de leurs frères; mais le courage de l'esprit l'emporta sur la faiblesse du corps, et l'impatience des barbares mettait bientôt un terme à leurs souffrances. On n'épargna qu'une seule victime, un enfant de dix ans, nommé Turgar, et d'une beauté remarquable. Ayant accompagné le sous-prieur Lethwin au réfectoire il se tint auprès de lui jusqu'à ce qu'il

(i) Ing., p. 11.

eut expiré sous les poignards de ses meurtriers , et sollicita avec instance la faveur de partager le sort de son tuteur. Sidroc, le plus jeune des jarls danois, en eut le cœur attendri; il arracha le capuchon delà tête de l'enfant, lui jeta un manteau sur les épaules, et lui ordonna de le suivre, (i)

Aussitôt que les barbares se furent rassasiés de sangvils se livrèrent au pillage. Toutes les retraites furent brisées, et tous les coins fouillés avec l'œil de l'avidité et du soupçon ; leur cupidité alla même jusqu'à violer les habitations des morts. Autour de la châsse de S. Guthlake se trouvait une rangée de monumens en marbre, où reposaient les dépouilles mortelles des saints et des bienfaiteurs de l'abbaye : ces infidèles, les ayant dégradés et démolis, disséminèrent les ossemens sur le pavé pour chercher dans la poussière les calices , les anneaux et les ornemens que nos ancêtres avaient coutume d'ensevelir avec le corps. Trois jours furent employés à ces perquisitions; le quatrième ils mirent le feu aux différentes parties du bâtiment, et dirigèrent leur marche vers Medeshamstède.

Medeshamstède , depuis appelée Péterborough , était une abbaye de fondation royale , et avait élé enrichie par les libéralités de divers princes : elle possédait une bibliothèque pres-

(1) Ing.,p. 22.

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que sans égale; la magnificence de l'édifice passait pour le chef-d'œuvre de l'architecture saxonne, et l'église, dédiée au prince dés apôtres, était, à en croire une charte peu authentique, affranchie de la juridiction du diocésain, et dotée par la faveur du pape Agathon des mêmes privilèges qui distinguaient celle de Saint-Pierre à Rome, (i) Ce fut dans ses murs que les habitons du voisinage cherchèrent un asile contre les armes des infidèles , et l'issue du premier

second une pierre , lancée par une main inconnue , blessa le frère de Hubba , roi des Danois. Le barbare , avide de se venger, redoubla ses efforts, et les assiégés abandonnèrent la porte principale, désespérant de pouvoir la défendre. La résistance cessa à l'entrée de l'ennemi : la fureur des soldats se satisfit dans le sang de la foule des étrangers; un choix nombreux de victimes plus distinguées fut réservé à la vengeance du roi , et Hubba de sa propre main immola l'abbé et quatre-vingt-trois moines aux mânes de son frère. Sa barbarie se trouva ici récompensée de plus abondantes dépouilles que dans Croyland; les moines n'avaient pas eu la précaution de mettre leurs trésors à l'écart, et l'imprudence des habitans voisins leur avait fait

(i) Chr. sax., p. 35, 36; Wilk., p. 44 ; Hugo Cand., p. 4 , édit. Sparke.

déposer chez eux leurs effets les plus précieux. Après le partage du butin on mit le feu au monastère, et l'incendie dura quinze jours, (i) Turgar, l'enfant de Croyland , avait jusqu'ici conservé la vie sous la sauvegarde de Sidroc; mais sa position devenait alors plus dangereuse , et son protecteur le prévint d'éviter la rencontre de l'implacable Hubba : alarmé de cet avis il saisit l'instant favorable de se soustraire aux regards des Danois , et , ayant marché toute la nuit à travers les bois , il atteignit de grand matin son ancien séjour. Son arrivée avait été justement précédée par les plus jeunes moines , qui s'étaient hasardés à quitter leur retraite, et qui commençaient à éteindre les flammes. La vue de Turgar ranima leurs espérances; son récit fidèle réalisa leurs craintes; ils écoutèrent avec la plus profonde douleur le sort de Théodore et de leurs frères, puis, oubliant l'objet de leurs travaux, ils s'assirent au milieu des ruines fumantes , et s'abandonnèrent aux gémissemens de la désolation et du désespoir. Les extrémités de leur situation les forcèrent enfin à sortir de cette stupeur : pour occuper la place de Théodore on choisit Godric , moine distingué entre ses frères par sa sagesse et sa haute piété. D'après ses ordres leur premier soin fut de tirer des ruines les

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corps demi-brûlé» de leurs frères, et de les confier à la tombe avec une solennité décente. A peine avaient-ils achevé cette pieuse cérémonie qu'ils furent priés par les ermites d'Ancarig de remplir le même devoir pour les moines de Madeshamstède. Ils recueillirent leurs corps après de pénibles recherches ; puis ayant creusé devant l'entrée de l'église une fosse profonde et spacieuse ils y déposèrent le corps mutilé de l'abbé, et placèrent autour de lui les restes de ses quatre-vingt-trois compagnons. Afin de perpétuer leur mémoire Godric fit ériger audessus de la tombe une pyramide de pierre, sur laquelle on grava grossièrement l'histoire de cette catastrophe sanglante, et vis-à-vis de la pyramide il éleva une image du Christ attaché en croix : comme la route publique passait entre elles le pieux abbé espérait que la présence du crucifix empêcherait les voyageurs de profaner un lieu si sacré , et que les caractères tracés sur le monument les engageraient à prier pour ceux dont les cendres reposaient au-dessous. Quant à lui il ne perdit jamais le souvenir de ces victimes de la barbarie danoise; tant qu'il vécut il consacra l'anniversaire de leur massacre à visiter le cimetière : il dressait une

célébrait la messe, et y faisait d'autres actes de dévotion auxquels la charité catholique a attri-

bue le pouvoir de soulager les âmes des morts . ( i ) De Medeshamstède les Danois se jetèrent sur l'île d'Ely, où Ton voyait un vaste et opulent monastère, fondé dans l'origine par jEdilthryda, la pieuse reine de Northumbrie. Le haut rang, la sainteté édifiante des abbesses qui le gouvernèrent d'abord lui avaient donné la prééminence sur tous les autres couvens du sud , et ses cloîtres étaient toujours remplis par des dames saxonnes de la première noblesse et de la plus grande vertu. Il semblait que le sort de Croyland et de Medeshamstède aurait dû être une utile leçon pour ces recluses; quelques-unes il est vrai , écoutant la voix de la prudence , évitèrent par la fuite l'approche des barbares ; mais la plupart refusèrent d'abandonner leur couvent, et furent affermies dans leur résolution par Pafïluence des habitans voisins , qui transportaient leurs familles et leurs effets à Ely comme dans un asile plus sûr. Le grand lac qui entourait le monastère présentait un obstacle redoutable à l'ennemi, et celles dont le courage n'était pas soutenu par la sainteté du lieu comptaient du moins sur la force naturelle de sa position : si leurs efforts avaient été dirigés par un chef habile , ou si leur ennemi eût été

(i) ...Omni anno quamdiu vixit semel visitons, supra petram suum tentorium figens, pro animabus ibidem sepultorum missas per biduum devotione continua cdtbravit. (Ing. p. 24. )

de l'église anglo-saxonne. 453

moins déterminé , peut-être leur confiance eûtelle pu paraître fondée, et leur exemple aurait pu servir dans un temps postérieur à stimuler la troupe de patriotes qui sur le même lieu défia pendant plusieurs années toute la puissance du conquérant normand, (i) Mais les Danois, animés par l'aspect du butin accumulé devant leurs yeux, ne pouvaient pas être arrêtés par l'apparence des difficultés; malgré tous les obstacles ils transportèrent leur armée au milieu de l'eau, et effectuèrent un débarquement dans l'île : dès ce moment la soumission ou la résistance fut cçalement inutile; les massacres de Croyland et de Medeshamstède se renouvelèrent; l'abbaye fut brûlée, et les nonnes, après avoir souffert des indignités pires que la mort, périssaient enfin par le glaive ou dans les flammes. (2)

Ces exemples suffisent pour nous faire apprécier les souffrances des ordres monastiques et ecclésiastiques pendant la longue époque de la dévastation des Danois. Chaque royaume devint tour à tour le théâtre de leur fureur; les barbares s'assurèrent de la soumission de l'Est- AngUe par la captivité de son monarque, et la mort qu'ils lui donnèrent sans sujet prouva que le meurtre des rois était pour eux un spectacle

(1) Jng. sac. } vol. I, p. 609.

(3) ïng. , p. 94.

aussi agréable que celui des moines. Burrhed de Mercie déploya d'abord une vigueur digne du rang suprême; mais ses défaites réitérées abattirent son courage; il abandonna une couronne qu'il lui était impossible de retenir, et les vainqueurs la placèrent sur la tête du traître Ceolwolph. (i) Ce fantôme de roi ne fut que le jouet et la victime de leur caprice; pendant l'espace d'une année , il fut conduit du trône à la prison , de la prison sur le trône , et à la fin privé du sceptre et de la vie. La Tamise était la seule barrière entre les barbares et les riches provinces de la côte méridionale ; ils traversèrent celte rivière, soumirent les faibles royaumes de Kent et de Sussex, et après une action opiniâtre ils forcèrent les Saxons de l'occident à leur céder le champ de bataille. Libres de toute crainte ils se livrèrent durant plusieurs mois à la licence de la victoire, et satisfirent sans remords leur soif pour le sang et le pillage : mais la sécurité ralentit leur vigilance ; et Alfred , qui s'était caché dans les marais de Somersetshire , s'élança de sa retraite au moment favorable, et surprit ses ennemis dans leur camp. (2) Ce succès fut le prélude de plus importantes victoires; le roi marcha de succès en succès, et les envahisseurs furent contraints

(1) Ann., p. 874.

(1) Ann. 878.

de l'église anglo-saxonne. 4^5

ou de sortir de l'île , ou de se reconnaître les vassaux du conquérant. Il s'écoula cependant plusieurs années avant que la tranquillité fût rétablie : des hordes de barbares abordaient successivement à la côte, et cherchaient à ébranler par des promesses et des menaces la fidélité chancelante de leurs compatriotes; mais leur insolence fut sévèrement châtiée par Alfred et ses successeurs, et enfin toutes les tribus des Danois, ainsi que celles des Saxons, se soumirent à la couronne de Wessex.

A cette époque, l'Eglise d'Angleterre offrait aux amis de la religion un triste et déplorable spectacle : i° les laïques avaient repris la férocité de leurs aïeux païens; a° le clergé était dissolu et illettré; 3° l'ordre monastique était en quelque sorte anéanti.

i o Les massacres innombrables de la guerre avaient considérablement diminué la population du pays, et pour suppléer à cet épuisement Alfred avait trouvé un moyen facile , mais insuffisant, dans la naturalisation de plusieurs milliers de Danois : dans chaque contrée les étrangers se trouvaient confondus avec les naturels, et dans l'Est- Anglie et la Northumbrie ils étaient beaucoup plus nombreux que les descendais des anciens habitans. Si le rite sacré du baptême avait donné aux barbares des titre» au nom et aux privilèges des chrétiens leurs

mœurset leurs croyances les laissaient t oujours au niveau de leurs frères païens. La superstition de la Scandinavie avait repris son empire en différens endroits : les charmes et les enchantemens de la magie amusaient la crédulité du peuple; le culte d'Odin était publiquement approuvé ou clandestinement exercé , et l'on employait souvent en vain la voie du serment et des punitions pour forcer ces convertis , qui n'en avaient que le nom , à rendre un respect extérieur au culte du christianisme. La morale d'un grand nombre d'entre les Anglo-Saxons n'était guère plus pure que celle des Danois naturalisés : durant cette lutte prolongée et fertile en événemens l'administration de la justice avait été souvent interrompue ; les habitudes d'une guerre déprédatrice avaient introduit un esprit d'indépendance, et l'impunité avait brisé le frein des passions : aux fruits lents et tranquilles de l'industrie on préférait les résultats violens, mais prompts, de la rapine; les chemins étaient infestés de brigands , et le nombre et l'audace des bandits contraignaient les habitans paisibles à s'associer pour la défense de leur vie, de leurs familles et de leurs propriétés. Les principes de l'équité naturelle, les lois de l'Evangile , les règles de la discipline ecclésiastique étaient devenus des objets de mépris; le lien indissoluble du mariage était rompu à

plusieurs reprises, sous le moindre prétexte suggéré par la passion ou le dégoût, et, comme pour braver toutes les lois divines et humaines , l'union conjugale était souvent profanée et souillée par le crime dénaturé de l'inceste. Afin de régénérer ses sujets Alfred publia un nouveau code de lois extraites de celles de ses prédécesseurs et du législateur juif, et la peine de mort infligée à quarante-quatre juges dans l'espace d'une année atteste l'inflexible sévérité du roi et la corruption de ceux qui devaient être les gardiens de la morale publique, (i) Il est assez probable que ses efforts n'obtinrent que quelques succès partiels , et les plaintes ainsi que les réformes de législateurs plus récens démontrent jusqu'à l'évidence qu'il fallut une succession de plusieurs générations pour étouffer dans les esprits les germes invétérés de la licence. (2)

2. Le lecteur n'aura pas sans doute parcouru les pages précédentes sans remarquer à quel point les érudits anglo-saxons avaient dégénéré depuis la mort de Bède et de ses disciples. Si le savoir de leurs devanciers éclaira encore la

(1) Miroir des Justices, c. 5, cit. Walker, in VU. JElf., p. 8*.

(2) Ce détail sur l'immoralité des Saxons après l'invasion danoise est tiré d'une lettre de Fulcon à Alfred, indiquée par Flodoard, (1. IV, c. 5, p. 61 a.) de l'épître du pape Formosus, (Wilk., p. aoo.) des. lois d'Alfred et de ses successeurs, (Wilk., Ley., p. 28-64) «* du Judicia civitatis Lundoniœ. (Ibid., p. 66.)

fin du huitième siècle d'un faible rayon de lumière il fut entièrement éteint par les ravages des peuples du nord, et l'on vit bientôt succéder les plus profondes ténèbres de l'ignorance. La plume d'un témoin royal a peint d'une manière énergique et très étendue ce déplorable changement : « Il fut un temps , dit Al- « fred dans sa lettre à Wulsige, où des étrangers « venaient chercher dans cette île la sagesse et le « savoir; maintenant nous sommes contraints de (( les aller chercher nous-mêmes dans des terres « étrangères. Telle est l'ignorance générale chez « les Anglais qu'il y en avait peu en-deçà de « l'Humber (et j'ose presque dire point au-delà) « qui pussent entendre l'office en anglais, ou tra- « duire une épître latine en leur propre langue. « Il s'en trouvait si peu que je ne me rappelle « pas un seul individu au sud de la Tamise qui « en fût capable lorsque je montai sur le « trône. » (i) Faire revivre l'étude de la littérature fut un des premiers objets de l'ambition de ce monarque : il sollicita l'assistance des savans les plus distingués chez les peuples voisins, et par ses promesses et ses présens le pays de Galles , la Flandre et l'Allemagne se virent privées de leurs plus brillantes lumières. L'an 883 une ambassade, composée de thanes ,

(i) IE\t,Ep.y apud. Walk., VU. Mlf., p. 1965 Asscr de Wi*e, p. 82.

de l'église anglo-saxonne. 4^9

d'évêques, de prêtres et de diacres, fut envoyée d'Angleterre en France : l'objet de leur mission était de demander des maîtres aux Eglises gallicanes. Un des deux monastères qui portaient le nom de Corbie leur procura le prêtre Jean , originaire de la vieille Saxonnie ; Fulcon , archevêque de Reims et abbé de l'église de Saint-Berlin , leur donna le prévôt Grimbald , moine renommé pour sa connaissance des anciennes écritures et ses succès dans l'art de la musique, (i) Bientôt après Asser, chanoine

(i) Asscr de "VVise, p. 47, 62, Parmi lei savans étrangers

qu Alfred par sa libéralité sut attirer à sa cour on remarquait Jean Scot Erigène , habile métaphysicien du neuvième siècle. M. Turner en a parlé dans son histoire avec une distinction particulière , et il cherche à prouver que lui et Jean, abbé d'Athelingey, dont Asser fait mention, ne sont qu'un seul et même individu ; mais il me semble évident d'après le témoignage d'Asser que c'étaient deux pcrsonnnges différens:

1 0 Scot est universellement reconnu pour un naturel d'Irlande , et l'abbé d'Athelingey naquit chez les Saxons de la Germanie; (Eald. Saxonum génère, Asser, p. 61.) 2° Scot n'était ni prêtre ni moine, (Mabil., sacc. IV; Bened., tom. II, p. 5 10.) et l'abbé d'Athelingey était prêtre et moine tout à la fois. (Presbytcrum et monachum, Asser, p. 47» 61.) Il me paraît même douteux que Scot soit jamais venu en Angleterre. Le passage dans Ingulf (de veteri Saxonia Johannem, cognomine Scotum, acerrimi ingenii yhdosophum Ing., p. 27.) est évidemmeut tiré d'Asser; et la contradiction apparente qu'il renferme ferait forteti 'tuent soupçonner que les mots en italique furent ajoutés au texte original parles soins ofQcieux de quelque copiste distrait. Mais que peut-on opposer aux autorités affirmatives de Maimsbury, (de Reg. , 1. Il, c. (, f. 24; de Pont., 1. IV, p. 36 o) de Siméon, (de Reg,,T). i^S.) de Hoveden (f. 240, &nno 883.) et de Vestminster? (p. 171 , anno 883.) Puisque les trois derniers n'ont fait que copier Maimsbury tout ce qu'ils disent doit reposer sur son autorité, et l'incertitude avec laquelle

11 parle, (creditur... sub ambiguo. De Reg., f. 24.) jointe au silence d'Asser quand il fait mention des hommes de lettre réunis à la cour

du couvent de Saint -David dans le pays de Galles, visita Alfred dans la ville royale de Dène , et fut prié par ce monarque de fixer son séjour en Angleterre. L'amour-propre du Gallois fut flatté de cet honneur ; mais il lui répugnait d'abandonner l'église où il avait été élevé et dans laquelle il avait reçu les ordres : après un instant de combat intérieur ses scrupules se dissipèrent ; il consentit à partager l'année entre la cour d'Angleterre et le monastère de Saint-David, et son patron, reconnaissant, paya généreusement sa complaisance, (i) Aux savans étrangers Alfred associa les prêtres Werewulf et Ethelstan et les évêques Plegmund de Cantorbéry et Werfrith de Worcester : il invita la noblesse et le clergé à participer à leurs instructions , et tâcha par son exemple de stimuler le zèle de ses sujets. On reconnaît à des indices manifestes le fruit de son application dans les nombreuses traductions qu'il a pud'Alfred , peut porter à conclure que les droits de Scot sont établis sur un fondement trompeur. Malmsbury il est vrai s'en rapporte aux ouvrages d'Alfred pour prouver que Scot était son maître j ( ut ex scriptls régis intellexi. De Reg., f. ^4 j de Pont., p. 36 1.) mais si j'ai bien compris le passage auquel il fait allusion il tend à prouver le contraire- « J'appris la langue latine , dit le roi , de Plegmund , mon archece vêque , d'Asser, mon évêque , et de Grimbald et de Jean , mes chapece lains. » (Ep. JElf. ad Wuls., p. 197.) Mais Scot, comme je l'ai déjà fait remarquer, n'était pas prêtre, et le Jean auquel le roi fait allusion doit avoir été le Jean originaire de la vieille Saxonnie.

(i) Asser, p. 5o.

de l'église anglo-saxonne. j^Gi bliées , et sa lettre à Wulsigc atteste que ce n'était point la vanité, mais le patriotisme le plus pur qui dirigeait la plume de l'auteur royal, (i) Alfred vécut assez pour être témoin du résultat de ses efforts, et put s'applaudir de voir la science encore une fois unie à la mitre épiscopale : cependant son succès ne fut qu'imparfait; après sa mort la littérature languit, déclina peut-être jusqu'à l'avènement d'Edgar, où elle fut ranimée par les soins et l'industrie de l'archevêque Dunstan.

Au milieu des horreurs d'une guerre destructive, dont l'issue entraîna la ruine même de leur pays , on va peut-être s'attendre à trouver assoupie la vigilance des prélats; mais les passions de leurs inférieurs, toujours éveillées, toujours actives travaillaient à miner les plus solides fondemens de la discipline ecclésiastique. Depuis l'arrivée de S. Augustin jusqu'aux ravages des Danois un prêtre marié fut un être monstrueux, inconnu dans la constitution de l'Eglise saxonne; (2) mais pendant cette époque si féconde en événemens il parut des hommes dont l'ignorance ne pouvait comprendre les sta-

(1) Apud Walk., Vit. jElf., p. 196. Alfred traduisit V Histoire Ecclésiastique de Bède, Orose, Boëce, les lettres pastorales de S. Grégoire, une partie des psaumes et des morceaux choisis des ouvrages de S. Augustin; il écrivit aussi d'autres ouvrages , qui sont perdus ou que l'on ne connaît pas.

(2) Voyez le chap. a.

tut* prohibitifs de leurs ancêtres , ou dont les passions refusaient de s'y soumettre : le clergé enfreignait ouvertement le célibat , et l'impunité propageait le scandale. La première trace de cette audacieuse innovation se trouve dans les écrits d'un prélat étranger : Fulcon , archevêque de Reims , dans une lettre au monarque anglais le félicite sur l'élection de Plegmund au siège de Cantorbéry , « prélat dont le zèle éner- « gique, dit-il, va bientôt confondre l'impiété, « qui enseigne la légitimité du mariage et dans « les prêtres et dans les évêques. » (i) Le dernier de ces griefs peut être attribué à la voix calomniatrice de la renommée puisqu'il n'est soutenu par le témoignage d'aucun écrivain plus ancien ou plus récent; l'ignorance et la corruption des temps peuvent avoir justement donné lieu au premier. Des massacres réitérés avaient presque éteint les ordres supérieurs de la hiérarchie ; en différens endroits le clergé des paroisses et des cathédrales avait entièrement disparu , et la nécessité forçait les évêques à choisir des candidats pour la prêtrise dans les clercs inférieurs , dont la plupart, sans enfreindre les canons ecclésiastiques, avaient embrassé l'état du mariage. (2)

(1) Voyez Flodoard, 1. IV, C.5, p. 612 , 6i3.

(^) Tel paraît avoir été l'état du clergé de Lindisfarne : il se vit enfin réduit au petit nombre de clercs qui avaient porté le corps de S. Cuthbert, et qui furent élevés à la prêtrise. (Comparez p. 107, 1 13,

de l'église anglo-saxonne. 4^3

Peut-être les évêques , se croyant autorisés par la force des circonstances et par l'exemple de la primitive église, n'exigeaient-ils d'eux aucune promesse de continence; peut-être l'exigeaiton quelquefois , mais ne l'observait-on pas toujours ; et en parcourant les annales du siècle on pourra se convaincre que ces suppositions n'ont pas été faites avec légèreté, (i) Ce qu'il y a de certain c'est que dès cette époque nous voyons dans l'Eglise saxoiiïie des ecclésiastiques mariés remplissant les fonctions du sacerdoce; et bien qu'on les obligeât souvent à se conformer aux anciennes défenses sous peine de la perte de bénéfices ecclésiastiques et de la privation de sépulture chrétienne le mal avait pris dans le cœur humain de trop fortes racines pour en être extirpé même par les remèdes les plus violens; quoique souvent réprimé il renaissait toujours : je dois cependant ajouter que, malgré les recherches les plus minutieuses je n'ai pu découvrir que le clergé marié ait été aussi nombreux que la passion de quelques écrivains s'est plu à l'affirmer ; et je ne pense pas que l'histoire anglo-saxonne , même dans les temps les

i43.) S. EpipHane donne la même raison de cette tolérance pour les prêtres mariés, dans quelques diocèses de l'ancienne église : tovtov ou Trapa tov xavova ctïXcx. Trop a ttqv twv av0p«7rû>v xara xafpov paôup}crao-av dtavotctv xai tou frfojôovç ivcxfv, pwj evpKTxoptgvyj; vrtepecrioiç. (Hxrcs., 5gt p. 49^)

(1) Wilk.,p. *a5, 229, a33;Sim.p. 170.

plus désastreux , puisse fournir un seul exemple d'un prêtre qui ait osé se marier après son ordination, (i)

Ce qui fit une seconde plaie presque incurable à la discipline de ces temps ce fut la dissolution des monastères ecclésiastiques et la conversion du clergé conventuel en chanoines séculiers : vivant en communautés et pliant leur conduite à la contrainte de certaines règles les ecclésiastiques avaient été éloignés du commerce du monde et plus strictement attachés à l'exercice de leurs devoirs religieux. Par l'invasion des Danois la plupart de ces communautés se trouvaient dispersées , et leurs membres , répandus dans les familles de leurs amis et de leurs parens, prenaient avec l'esprit d'indépendance du goût pour les plaisirs et de l'aversion pour la discipline régulière : quelques clercs entre les plus jeunes choisissaient l'état de mariage , et il n'y avait pas de canon qui condamnât leur conduite ; d'autres, se précipitant dans tous les vices du siècle, révoltaient par leur licence la piété

(1) Dans les Antiquitatts Brilannia Ecclesiœ de l'archevêque Parker, et dans le Prœsules anglicani de l'évêque Godwin les yeux sont fatigués de rencontrer à chaque instant le « Saeerdotes in conjugio « legitimo pie viventes; » et Spelman et Wilkins ne manquent pas de faire précéder d'une phrase si agréaLle les titres et préfaces des chartes qu'ils ont publiées. Ils auraient dû cependant pour éviter toute méprise avertir leurs lecteurs que cette expression est de date moderne, et a été mise récemment à la tète d'anciens mémoires, a afin de suppléer aux lacunes du texte original. »

de l'église anglo-saxonne. 4^5

de leur» frères plus fervens. Le rétablissement de la tranquillité invita les survivans à rentrer dans leurs cloîtres ; mais le joug que leur vertu avait autrefois rendu léger était alors pour un grand nombre d'un poids insupportable. Dans plusieurs circonstances ils donnèrent l'exemple de graves infractions à l'ancienne discipline : ils partageaient entre eux les revenus de leurs églises, vivaient en familles séparées, et se bornaient uniquement à l'obligation d'assister chaque jour au choeur pendant l'office public. On alla même bientôt jusqu'à dédaigner de remplir ce devoir : ils laissaient l'exercice de leurs fonctions à des vicaires , et se retiraient dans les fermes attachées à leurs prébendes respectives. Se livrer au repos et à l'indolence voilà quel semblait être le principal objet de leurs vœux, et le service du Tout-Puissant était abandonné aux soins de substituts mercenaires, (i)

III. Tandis que la réputation du clergé était ainsi obscurcie par son ignorance et par la dégradation de ses mœurs la profession monastique avait rapidement dégénéré en un état insignifiant et méprisable; il restait à peine un monastère qui eût échappé aux visites des envahisseurs, et la spoliation qu'avait commencée

(1) Voyez la Chronique, saxonne, (p. 117.) Osbern , (VU- Duns., p. 1 1 a.) Eadmer, ( Vit Dans. , p. 1 19. ) les Annales EccUsi* Wintoniensis. (p. 289.)

la rapacité des Danois fut enfin consommée par la politique des princes saxons. Pour remplir leurs trésors épuisés par la continuité de la guerre les possessions monastiques leur offraient un moyen facile et suffisant , et tandis qu'une partie considérable de leurs biens était annexée aux domaines royaux le reste devenait la proie des gens du prince, (i) Parmi les moines qui avaient survécu à la ruine de leurs oouvens plusieurs embrassèrent des professions séculières; quelques-uns se retirèrent dans les églises qui étaient encore desservies par le clergé , et le petit nombre tâcha de rétablir et de perpétuer l'institution ; (2) mais leurs efforts n'eurent aucun succès , et la pauvreté ou la difficulté de recueillir des prosélytes les contraignit à renoncer à ce vain projet : (3) le temps était passé où les

(1) Le flambeau de l'hymen a fait découvrir à l'archevêque Parker des secrets placés bien au-dessus de la sphère ordinaire des mortels: il apprend gravement à ses lecteurs que la destruction des monastères rut ordonnée par la Providence pour punir les moines de leur superstition diabolique, et que la prospérité dont jouirent Alfred et ses successeurs immédiats était une récompense par laquelle le ciel avouait les pieux mariages du clergé. (Hœc licuit in médium proferre ut occultum Dei judiemm in obruendis monachorum cultibus superstitiosis et diabolicis,.. Proie animadvertamus. Monachorum loca iùccedebant presbyteri, qui in conjugio lecjitimo pie vivebant. Tune vero Deus opt. max. prœbuit se magis mitem atque placabilem erqa Anqlicanam gentem. Ant. Brit.} fol. 7 a, 73.) Il est malheureux pour le primat de n'avoir pu changer le sort d'Edwin, protecteur du clergé, contre celui d'Edgar, protecteur des moines; mais tous les partis ont eu leurs faux dévots.

(a) Ingulfc, p. 37, 3a.

(3) I*s moines de Croyland étaient au nombre de trettte «près h

de l'église anglo-saxonne. 4^7 rois mettaient leur ambition à échanger la couronne contre la haire. Cette férocité de mœurs qu'avaient engendrée des habitudes constantes de guerre ne faisait pas plus de cas des plaisirs plus doux de la société que des devoirs de la religion ; on ne respectait d'autre profession que celle des armes , et l'on repoussa avec dédain l'institution monastique comme n'étant propre qu'à des mercenaires et à des esclaves, (i) Lorsqu'Alfred remonta sur le trône il essaya de tirer l'ordre de l'obscurité où il languissait, et choisit pour cette ^entreprise le lieu mémorable qui l'avait dérobé à la poursuite des Danois : mais il était plus aisé de retrouver le monastère d'jEthelingey que de le repeupler d'habitans ; parmi ses sujets aucun ne voulait s'abaisser à revêtir l'habit monastique. (2) Il fut obligé d'appeler une colonie de moines des monastères de la Gaule , et il incôrpora à ces étrangers un nombre égal d'enfans du dehors, dont l'éducation pourrait faire espérer qu'ils prendraient du goût

retraite des Danois. Loin d'augmenter ce nombre diminua graduellement par la désertion et la mort, et sous le règne d'Edred toute la communauté se réduisait à l'abbé et deux moines. (Ingulf. , p. an.)

( 1) Nullum de sua propria gente nobilem ae liberum hominem, aui monastlcarn voluntarie vellet tubire vitam, habebat. Nimirum quia per multa retroacta annorum curricvla monastica vitœ desiderium ab ca toto gentedcsierat... Tropter divitiarum abundantiam multo maqit id genus dcspectum monatticœ vit* fieri exiUimo. (Asaer, p. ()*.)

(a) A*aer, ibid.

pour l'institution , et dont le choix qu'ils en feraient un jour assurerait son existence. (1) Rien ne nous apprend si le succès du roi répondit à son zèle ; mais certaines circonstances nous laissent entrevoir que quelques-uns des étrangers ne tardèrent point à se retirer ; peut-être même n'eurent-ils jamais le véritable esprit de leur profession. Ils avaient pour supérieur Jean de la vieille Saxonnie , prêtre distingué par ses talens et l'un des instituteurs royaux. Sa prudente sévérité lui attira la haine des plus indignes de ses sujets ; deux d'entre eux conçurent l'horrible dessein de poignarder l'abbé , et quelques-uns de leurs compatriotes qui étaient domestiques dans le monastère se chargèrent d'en être les exécuteurs. A l'heure de minuit le vieillard se leva en silence; selon sa coutume entra dans le choeur par une porte secrète, et se mit à genoux devant l'autel : c'était le moment favorable qu'attendaient les assassins; pendant que son attention était absorbée dans la prière ils se précipitèrent à l'improviste sur leur victime sans défense, et lui plongèrent leurs poignards dans le corps. Ses cris jetèrent l'alarme parmi les moines; ils accoururent en foule à l'église, et trouvèrent l'abbé baigné dans son sang. Les assassins s'étaient en-

(i) Comparavlt etiam quant plurimos ejusdem gentis G allie* , t quibus quosdam infantes in eodem monasterio edoceri imperavit, et luhscqucnti tempore ad monachicum habitum sublevari. (Asaer., ibid.)

de l'église anglo-saxonne. /\6g

fuis dans le bois voisin : on les poursuivit, et tous deux avec leurs complices subirent le châtiment que méritait leur crime, (i)

Par la mort d'Alfred Tordre monastique perdit un puissant et zélé protecteur. Durant les règnes de ses successeurs immédiats on fit quelques faibles tentatives pour relever l'ordre dans sa primitive splendeur , et les historiens respectifs de divers monastères en font remonter l'origine à cette époque incertaine. Mais le témoignage du roi Edgar nie formellement qu'ils existassent alors , et à moins d'accuser ce prince de sacrifier la vérité à son amour-propre nous devons croire que tous les établissemens monastiques avaient été abolis, (a) Les Anglo-Saxons, qui avant le temps de S. Dunstan aspiraient au mérite du cloître, se bornaient à recevoir l'habit des mains d'un évêque, et à mener une vie d'anachorète au milieu des ruines de quelque abbaye déserte , ou quittaient leur pays natal

(i) Asscr., p. 6a.

(a) Temporibus antecessorum meorum, regum Anglorum, monasteria tam monachorum quam virginum destructa (et) penitus rejecta in tota Anglia erant. (Wilk., p. a3<).) Asscr nous apprend que, de son temps, personne n'observait la règle monastique, (nullo Lumen regulam Ulius vitœ ordinahiliter tenente. Asser, p. 6a.) et Wolstan, auteur contemporain de la Vie de 5. Ethelwold fait remarquer que, quand ce prélat fut uomnié à l'évêché de Winchester, il n'existait en Angleterre d'autres moines que ceux que S. Dunstan avait établis à Abingdon et à Glastonbury. (Nam hactenus ea tempestate non habebantur monachi in gente Anglorum, nisi tantum qui in Glestonia morabantur et Abbandonia, Wobt., inAct.; Bcned., tac. V, p. 6i5.)

pour aller dans les monastères étrangers les plus célèbres se pénétrer de l'esprit de la profession et en pratiquer les devoirs. Fleury était leur principal rendez-vous; et dans la suite, quand l'ordre fut ressuscité en Angleterre, on y introduisit plusieurs des réglemens de ce monastère et les maîtres de la discipline monastique, (i)

Les communautés de femmes n'avaient pas eu moins à souffrir que celles des hommes des ravages des barbares ; mais elles s'étaient rétablies avec plus de succès sous la protection d'Alfred et de la reine Alswitha. Le couvent de religieuses de Shaftesbury fut fondé par ce prince, celui de Sainte-Marie à Winchester par sa royale épouse : pour peupler ces maisons il n'était pas nécessaire d'avoir recours aux étrangers ; les dames saxonnes n'avaient pas contre le cloître autant de préjugés que les hommes, et la naissance ainsi que les vertus des premières abbesses donnèrent à la profession un éclat plus

(i) Hist. Abtnd., p. i65. Les SS. Dunstan, Osvrald, etc., furent élevés à Flenry, « familiari per id tempus AncjLis consuetudine, ut si qui boni afflali essent desiderio in beatissimi Benedicti monasterio cœnobialem susciperent habUum, d quo religionis hujusctmodi manavit exordium. (Malin., de Pont, L III, f. 1 53) . Le relatif quo se rapporte-t-il à S. Benoît ou au monastère? Les droits de chaque antécédent ont été soutenus avec chaleur. Ceux qui admettent l'antiquité de l'institution de S. Benoît se sont décidés en faveur dn saint; ceux qui la rejettent se déclarent positivement pour le monastère. (Broughton , p. 4*0.)

Non noitrum eil taulai componrrv lite*.

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attrayant. Dès qu'Alfred eut achevé le couvent de Shaftesbury sa fille Ethelgeova prit la conduite du nouvel établissement, et plusieurs femmes de la première distinction briguèrent l'honneur d'être ses disciples, (i) Alswitha envia l'état paisible de sa fille : à la mort d'Alfred elle se retira à l'abbaye de Sainte-Marie , et ses dernières années furent encore charmées par la société et les vertus enfantines de sa petite-fille Eadburga. L'histoire d'Eadburga est curieuse ; le premier vœu de son père , le roi Edward , avait été de la consacrer au cloître; mais condamner à une réclusion perpétuelle un enfant incapable encore de faire un choix par luimême , était une bizarrerie qui ébranla sa résolution : (2) il hésita , et après un moment de

(1) In quo monasterio propriam fdiam Mthelgeovam devotam Deo vir^inem Abbatissam constituât : cum qua etiam alite multae nobiltt moniales in monastica vita Deo serf tentes in codent monasterio habitant. (Asser., p. 64.)

(a) L'usage d'offrir des enfans pour être dévoués à jamais à la profession monastique ou ecclésiastique , fut adopté de tanne heure dans l'église chrétienne , en mémoire du prophète Samuel qui avait été offert dans le temple de Jérusalem. Le préjugé que la résolution des parens ne liait pas moins l'enfant que les vœux volontaires des adultes , fut d'abord reçu au sixième siècle, (Bing. , vol. I, p. a55.) et suivi jusqu'au pontificat de Célestin III qui , conformément à la discipline primitive, laissait l'enfant libre de confirmer son choix par lui-même. (Voyez Mabillon, Vet. anal., p. i57; Exrerp. Eab. t apxtà Wilk.., p. 107 ; Nat. Alex., toux. VI, p. 10a, i43, 5g!\.) On rencontre de nombreux exemples de cette pratique dans nos anciens écrivains. (Voyox fiède,l. III, c. »4i Aie, de Pont. ebor. V, i4»6; Hist., Ram., p. 49% •j, 9.) On peut voir la cérémonie de l'oblation dans la règle de S. Benoît, (c. 59.) et dan» les constitutions do Lanfranc. (Wilk. , p. 355.)

réflexion il résolut pour dissiper ses scrupules de s'en rapporter à une épreuve aussi étrange que douteuse. Eadburga (elle n'avait encore que trois ans) fut conduite dans une chambre où l'on avait placé auparavant, d'un côté un assortiment de parures de femmes, et de l'autre un calice avec le livre des évangiles. Il arriva que l'enfant courut à ces derniers: alors son père , la pressant dans ses bras , s'écria : « Tu « recevras l'objet de ton choix , et tes parens « ne te verront pas avec regret l'emporter sur « eux en vertu. » Elle fut confiée aux soins des nonnes de Winchester, parmi lesquelles elle passa une longue suite d'années, se distinguant entre ses soeurs par sa tendre piété et son extrême humilité, (i)

On vit sous les règnes suivans le nombre des monastères aller toujours croissant. La conduite des nonnes était régulière et édifiante ; mais le haut rang des abbesses et les richesses qu'elles possédaient les portèrent à adopter un faste qui ne sympathisait guère avec les idées de ceux qui avaient en admiration la pauvreté des anciens moines. A l'époque où Ethelwold, évêque de Winchester, travaillait à faire revivre la discipline primitive de l'ordre de Saint- Benoît il vit à la cour l'abbesse Editha , fille

(i) Mtlm., de Reg., L II, c. i3, f. 5o; de Pont., I a, f. i4o.

de l'église anglo-saxonne. 47^ du roi Edgar : ses vêtemens offraient une magnificence qui choqua les principes austères du prélat. « Ma fille , lui dit-il , l'époux que vous « avez choisi ne se plaît pas dans la pompe ex- « térieure ; c'est le cœur qu'il demande. — Cest « vrai, mon père, répliqua l'abbesse; je lui ai « aussi donné mon cœur. Tant qu'il le possé- « dera il ne sera pas offensé de la pompe exté- « rieure. » (i) Editha avait droit de lui faire une telle réponse; dans l'enceinte de son couvent elle se distinguait par l'austérité de sa vie, et les amples donations qu'elle fit aux indi gens témoignèrent la solidité de sa vertu. Après sa mort, l'Eglise saxonne inscrivit son nom dans le catalogue des saints. Sa réputation ne s'est pas bornée aux limites de son propre pays ; elle est citée avec un éloge tout particulier dans le martyrologe romain.

(i) Malm., de Req. , L II, c. i3, f. 5o; Gotselin, Vit. S. Eadgithœ apud SS. Bened., saec. V,p. 637.

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