CHAPITRE XII
Restauration de la discipline ecclésiastique. — S. Duustan . — Son élévation au siège de Cantorbéry. — Il blâme Edgar, s'oppose au pontife, rétablit les moines, réforme le clergé. — Concile de Calne.
Avoir été loué parles historiens monastiques c'est avoir infailliblement démérité au jugement de quelques écrivains modernes, aussi leur perspicacité supérieure a-t-elle poliment divisé tout le corps de nos ancêtres catholiques en deux classes ; celle des fripons , qui sous un masque de sainteté cherchaient à satisfaire leur convoitise, et celle des sots, qui par une bénévole crédulité devenaient les dupes de ces hypocrites. Parmi les premiers ils ont accordé une place distinguée au célèbre S. I) un s tan. Il fut long-temps révéré comme l'ornement et la gloire de la nation anglo-saxonne , et les lauriers que la reconnaissance de ses contemporains avait plantés sur son tombeau furent durant plus de six siècles respectés par la vénération de leur postérité; mais depuis l'époque de la réforme sa renommée a été assaillie à plusieurs
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. reprises par une légion d'écrivains qui , si nous en croyons ce qu'ils affirment avec tant de confiance, ont déchiré le voile dont il avait artificieu8ement enveloppé son véritable caractère, et ont prouvé qu'il n'était qu'un composé d'ambition, de fraude et d'injustice, (i) J'aurai occasion de discuter le mérite de leurs découvertes dans la suite de ce chapitre, qui est destiné à examiner la conduite de Dunstan dans les tentatives qu'il fit pour ranimer l'étude de la littérature , réformer les moeurs nationales , et rétablir l'ordre monastique : en décrivant ses actions je ne suivrai d'autre guide que ses anciens biographes; je n'ai pas, comme de certains historiens modernes , l'avantage d'avoir pu sonder ce qui s'était passé dans le secret de sa pensée : mon récit peut-être sera moins amusant, mais non pas moins exact. L'écrivain qui donne l'essor à son imagination et se consume en conjectures sur les motifs inconnus qui ont fait agir d'anciens personnages (2) s'éloignera
(x) Voyez Rapin, ( Ilist. , vol. i, p. io4, 107.) Carte, (vol. I, p. 337.) Hume, (vol. I, p. 78.) et Henri, (vol. 111, p. 10a, «67.) C'est avec regret que je mets nu rang de ces écrivains le nouvel historien des Anglo-Saxons : de même que dans les autres parties de son histoire il surpasse tous ses prédécesseurs en talent et en exactitude, de même nussi, dans la partie relative à S. Dunstan il a fait un roman bien suivi de leurs fables incohérentes. (Turner, vol. 3, p. i3a, 191.)
(a) « La vie de Dunstan parait un sujet intéressant à la considérer philosophiquement. » (Turner, vol. II, pref., p. 8.) Le plus ancien mémoire sur S. Dunstan fut écrit pur un auteur contemporain, dont le
souvent des bornes de la vérité pour aller enfin ' se perdre dans le labyrinthe de la fiction.
Je n'impatienterai pas la curiosité du lecteur en rapportant les circonstances miraculeuses dont la plume d'Osbern a embelli la naissance de son héros; le mérite de Dunstan n'a pas besoin du secours de la fable; il était d'une famille noble qui faisait remonter son origine jusqu'aux rois de Wessex. Des ecclésiastiques irlandais qui desservaient l'église de Glastonbury lui enseignèrent les rudimens des sciences , (1) et le jeune élève annonça de bonne heure ce génie auquel il dut dans la suite sa haute prééminence sur ses contemporains : avant de quitter le toit de ses maîtres il possédait tous les talens qui étaient en honneur ou à la mode dans ce siècle. A l'usage familier de la langue latine il joignait une connaissance assez étendue de la philosophie; les saintes Ecritures et les ouvrages des Pères étaient le
nom avait un B pour initiale. Mabillon présume que ce fut Bridferth, le moine de Raniscy. 11 publia le prologue ou dédicace à l'archevêque JElfric d'après un manuscrit appartenant au monastère de S. Védast, à A iras. (Jet., Bened. , saec. V, p. 654») L'ouvrage entier fut ensuite publié par les bollandistes. (Maii, tom. IV, p. 34^.) La même vie se trouve dans un monuscrit delà librairie de Cotton. (CUop. B., i3.)
(1) Ms. Cleop. B., i3; Osbern., Vit. Duns., p. 91. Le moine ajoute une observation curieuse touchant les frequens voyages des Irlandais* « Hicquc mot cum plerosque tum vehtmenter adhuc manet HïbernoSy quia quod aliis bona voluntas in consuetudinem , h arc illis consuetudo vertit in naturam. » (Ibid.)
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sujet de ses méditations continuelles, et ses succès dans différens arts, tels que la musique, la peinture, la gravure, et surtout dans le travail des métaux , que le plus grand nombre pouvait plus facilement apprécier , étaient à juste titre généralement applaudis.
Ces qualités de Dunstan engagèrent son oncle Athelm , archevêque de Cantorbéry, à le faire connaître au roi Athelstan. (i) Sa conduite à la cour ne démentit point son ancienne renommée ; mais la faveur royale alarma la jalousie de ses rivaux : on fit murmurer à l'oreille du monarque des soupçons injurieux sur son caractère , et après une lutte de courte durée il fut contraint de renoncer à la brillante perspective qui venait de s'ouvrir à son ambition, et de se cacher dans la maison d'Elphège, son parent, évêque de Winchester. Pendant sa disgrâce le courtisan malheureux eut tout le loisir de méditer sur l'instabilité de ses premiers projets, et d'arrêter le plan de sa conduite future : son choix demeura quelque temps péniblement suspendu entre deux états opposés, le célibat et le mariage, incertain s'il ferait une seconde tentative pour acquérir de la considération dans le monde, ou s'il embrasserait l'abjecte pro-
(l) Cette circonstance, rapporteVpar Adelard et Oshern , prouve qu'il a du naître avant l'avènement d' Athelstan quoique la Chronique saxonne (p. 1 1 1.) et Osbem (p. go.) affirment le contraire.
fession de moine avec ses austérités. C'est sur le lit où nous retient la maladie que les espérances et les craintes de la religion exercent leur plus puissante influence : Dunstan demeura dans cette perplexité jusqu'à ce qu'une grave indisposition le conduisit aux portes du tombeau ; alors l'aspect de la mort donna une nouvelle force aux argumens qui plaidaient en faveur de la vie religieuse , et dès qu'il fut rétabli il reçut des mains de l'éveque l'ordre de la prêtrise avec l'habit monastique , et fut agrégé par lui à l'église où il avait passé sa plus tendre jeunesse. (1)
A Glastonbury sa vie fut celle d'un homme entièrement occupé à remplir avec fidélité ses devoirs, et ne cherchant la récompense de sa piété <Jue dans le témoignage de sa conscience et dans l'approbation de i'Etre-Suprême. (2)
(1) Dans l'histoire des Anglo-Saxons cette détermination est attribuée à son ambition : obtenant peu de succès dans le monde Dunstan résolut de tenter fortune dans l'Eglise, et pour cacher ses vues aux regards du public il prit le voile d'une éminente sainteté. La longue séfie de raisonnemens sur lesquels l'écrivain s'efforce d'étayer cette hypothèse il la fait ingénieusement sans doute, mais avec bizarrerie, dériver de cette simple particularité j savoir, « que la cellule de Dunstan « à Glastonbury était étroite, sombre et incommode.» (Voyez M. Tuilier, vol. III , p. 1 46.
(a) L'histoire du combat nocturne avec le diable était inconnue à l'auteur contemporain de sa vie. (Ms. Cleop. B. , 1 3.) Elle est d'abord racontée par Osbern , biographe peu judicieux, dont la crédule bonhomie recueillait et embellissait chaque fable; (Osb. ,'p. 96.) elle est répétée par ML Turner ; {vol. 3 , p. i46.) mais cet historien Ta adaptée avec art à son système en la traitant comme une invention par laquelle
de l'église anglo-saxonne. 479 Le bruit de sa renommée ne laissa pas de parvenir aux oreilles d'Ethelfleda , dame veuve d'origine royale, et qui possédait de grandes propriétés : elle alla visiter le cénobite, fut enchantée de sa conversation, et apprit à révérer ses verlus. Il ne tarda pas à se voir chargé de diriger sa conscience , et à sa mort elle le laissa héritier de ses biens. Si l'esprit de Dunstan eût ressenti la soif des richesses il aurait dû alors être satisfait : les biens d'Ethelfleda l'avaient déjà élevé au niveau des plus superbes de ses anciens adversaires lorsque la mort de Héorstan , son père , le mit en possession du patrimoine de sa famille : mais son divorce avec le monde avait dompté ses passions; l'état de pauvreté qu'il avait embrassé était inviolable à ses yeux, et il partagea scrupuleusement et son patrimoine et les propriétés d'Ethelfleda entre l'Eglise et les pauvres, (i)
Bientôt après la mort d'Athelstan Dunstan fut tiré de l'obscurité de sa cellule : à la sollicitation du nouveau roi Edmond il consentit à se rendre à la cour, mais pour l'édifier. Cette
S. Dunstan espérait se faire remaquer. II a cependant oublié d'informer le lecteur que « cette partie de son récit ne repose pas sur une ancienne autorité, mais sur la tienne propre, »
(i ) Ms. Cleop. B., i3 j Osl). , p. 98 , gg. M. Turner est si avare de -ses louanges que cette action même ne peut obtenir son approbation ; sa sagacité lui fait soupçonner qu'elle n'était qu'une amorce pour s'attirer des applaudissemens. (vol. 3, p. 1^7.)
Sioccruoi est nui »m , quode unique infundii «coteit.
déférence lui valut la donation de la maison royale de Glastonbury et de son manoir, et l'établissement d'une colonie de moines en ce lieu prouva la pureté des vues qui lui avaient fait accepter ce présent, (i) La vénération d'Edred , qui succéda à Edmond son frère, alla plus loin encore que l'amitié de celui-ci; ce prince confia à la sagesse de Dunstan la direction de sa conscience, de ses finances et de son royaume, et lui offrit pour récompense de ses services le riche et important évêché de Winchester. Les motifs de son refus firent honneur à sa modestie et à sa vertu : «Il redoutait, objectait-il, la responsabilité rigoureuse attachée à la dignité épiscopale, et n'osait accepter une charge dont il ne pourrait exactement remplir les devoirs tant qu'il conserverait sa place auprès du roi . » (2) Edred admirant son humilité céda malgré lui, non à ses raisons , mais à ses prières.
(1) Osb.,p. 101; Ms. Cleop.,p. 72. La manière dont il en prit possession est ainsi racontée par un écrivain presque contemporain. Rex apprehensa ejus dextra, causa phwationis seu etiam dieptitatis, osculatus est illum, duccnsque ad sacerdotalem cathedram et imponcns illum in eam, dixii : Esto sedis îstius princeps, potensque inccssor. (Ibid. ) Il y introduisit la règle de S. Benoît et fut le premier abbé Anglais. Primus abbas AnglktB nationis cnituit. ( Ibid.)
(2) 3Is. Cleop. Osb., p. io3. Si Dunstan a pu tromperie roi en cette circonstance il ne pouvait tromper M. Turner, qui a découvert qu'il n'avait refusé cet évêché que parce que Cantorbéry plutôt que "Winchester était l'objet de son ambition ; (Vol. 3, p. i5o. ) cependant la plupart des archevêques de cette époque étaient transférés d'un siège inférieur au métropolitain.
A. Edred succéda Edwin , jeune prince qui n'avait pas encore atteint sa seizième année, mais dont les passions impétueuses annonçaient déjà quel serait son caractère. Le jour de son couronnement , au milieu de la solennité royale à laquelle le clergé et la noblesse avaient été invités à participer, il se leva brusquement de table , et courut dans un appartement voisin , où l'attendaient deux dames, Etlielgiva et Elgiva, la mère et la fille, (i) Si nous en croyons la chronique scandaleuse du siècle la chasteté n Y lait pas leur vertu favorite , et leur visite au jeune roi n'avait pas pour cause des motifs très délicats. (2). L'assemblée manifesta son indignation par un murmure général : à sa prière l'abbé de Glastonbury, accompagné du prélat Kynsey, entra dans la chambre, et le prince
fut malgré lui engagé ou contraint à reprendre
(1) Le nom de la mère était /Etlielgiva , (sic erat notnen innom iniusu muLier is. Ms. , Cleop. , p. 76k J celui de la fille était Elgiva, comme 00 le verra dans lu suite.
(2) H aie (juudam natione prttcelsa , inepta tamen mulier per nefandum familiaritatis lenociniumsectando inhterebat, eo tenus videlicet quo sese <vd etiam nutam tuam sub conjugali titulo Mi innectendo sociaret. Quas Me, ut aiunt, <dtei-natim, quodjam pudvt dicere , turpi palpatu et ab*que pudore utriusque libidinosetractavit. — Repente prosiluit lascivu* ad prœdictum sceLus lenecimi. — Invenerunt Mu m inler utrasque volutantem. (AI*. Cleop., p. 76.) Duarumfœminarum iltià eum opperientium, stupri ardore succensus. (Osb., p. 83.) In complexum ganeœ devolutus. (Malin., 1. Il, c. 7, f. do.) Le lecteur me pardonnera ce» citations, que j'ai cru nécessaire d'opposer aux assertions contraires d'écrivains modernes» »
son siège. Dan» le langage outré des préjugés modernes la part que S. Dunstan eut dans cette affaire a été traitée de tentative pour subjuguer l'esprit du roi , et d'insulte audacieuse à l'autorité royale : des lecteurs plus modérés applaudiront peut-être à la promptitude avec laquelle il étouffa les premières étincelles du mécontentement, et apprit à son élève à respecter les lois de la bienséance. (1)
Dès ce jour Dunstan vit rapidement décliner son influence. La prodigalité d'Edwin regretta les trésors qui durant le dernier règne avaient été employés en fondations religieuses : son esprit turbulent supportait avec impatience le joug de son tuteur , et son caractère impétueux était encore stimulé par l'inimitié d'Ethelgiva. Dunstan fut tout à coup privé de ses emplois à la cour, et relégué dans son monastère : mais cette disgrâce ne satisfit pas le ressentiment
(1) Pour défendre cette assertion j'ai à lutter contre Carte, qui a introduit sur l'arène un formidable auxiliaire , Guillaume de Malmsbury; mais si je puis arracher au moine son armure modeme je le mettrai bientôt hors de combat. Que le lecteur compare l'original latin avec la traductiou anglaise de Carte : cet auteur rend hardiment répression, ambiguë proxime cognatam invadens uxorem ejus forma (vel forma) deperibat, par « le roi avait épouse une femme qui était sa proche parente : » l'expression tranchante, prorupit m triclinium in amplexum ganeoe devolutus, est modifiée par une visite innocente « à l'appartement de la reine j » lascivientem iuvenem ne signifie que « folâtrer avec sa femme et sa mère : » et pellicem repudiare est adouci par « divorce avec sa femme. » (Carte, vol. i, p. 3a5; Malm., 1. U, c. 7 , r . 3o.) Hume n'a pas rougi de se faire l'écho des opinions de cet historien ; Henri hérita de son talent à traduire.
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de la courtisane; les moines de Glastonbury forent poussés à la révolte contre leur abbé ; on fit retentir à ses oreilles des menaces de violence personnelle , et ce ne fut pas sans peine qu'il échappa à la poursuite de ses ennemis acharnés, (i) Arnulf, comte de Flandre , accueillit et protégea le fugitif, sur son autorisation Dunstan se retira au monastère de l'église de Saint-Pierre à Ghent , dont les habitans furent flattés du choix de leur hôte , et chérirent longtemps le souvenir de ses vertus.
Ethelgiva fut ingénieuse et constante dans sa vengeance. Grâce à sa retraite Dunstan fut à l'abri du poignard assassin ; mais il put pressentir la ruine des sociétés à l'établissement desquelles il avait travaillé avec tant d'ardeur :
ses deux abbayes de Glastonbury et d'Àbingdon furent dissoutes, et les moines qu'il avait élevés avec un si grand soin aux devoirs de leur profession furent jetés dans le monde sans amis et sans soutien. Mais le triomphe de l'intrigante finit par la disgrâce d'un exil , et bientôt après par les angoisses d'une mort cruelle : la licence de sa conduite avait depuis long-temps banni le respect qu'on devait à sa naissance , et le grand conseil de la nation s'était efforcé
lui interdire toute familiarité avec le roi en la
(i) Parentela midieris prosequens sancti oculos eruere disponebat: ( "Wallingford, p. 543 ; Ms. Cleop. , p. 77 . )
menaçant du châtiment le plus ignominieux, (i) Elle méprisa ses menaces, brava son ressentiment, et ne laissa pas de continuer son commerce avec le jeune prince jusqu'à ce que, saisie par une troupe de soldats, elle fut fié trie au front d'un fer chaud et transportée hors du royaume. (2) Sa disgrâce néanmoins ne corrigea point Edwin de ses désordres ; ses folies et son extravagance augmentèrent de jour en jour le mécontentement public : toutes les provinces du nord de l'Humber transférèrent leur allégeance a son frère Edgar , et il ne trouva que les habitans de Kent et de Wessex qui voulussent s'armer en sa faveur. (3) Tandis que le pays était em-
(1) Suspendii comtninationc percellat. (Osb. , p. 83.) Le Witénagémot était le tribunal suprême chez les Saxons.
(s) Que ce supplice ait été l'effet d'une sentence judiciaire c'est ce que l'historien ne dit pas clairement, (Perpétua exilii relegatione, Osb., p. 84.) bien qu'il l'attribue à l'archevêque Odon, probablement parce qu'en l'absence du roi ce prélat présidait l'assemblée de la noblesse et du clergé.
(3) Quels furent les auteurs de l'insurrection? Odon et les moines, s'écrie une légion d'écrivains dont la crédulité se ravale à répéter une calomnie née de l'animosité des controverses religieuses. Il est assez naturel que les souffrances des moines les portassent à souhaiter un changement de gouvernement ; mais on ne peut inférer du rapport d'aucun écrivain qu'ils aient excité ou favorisé la révolte; l'ordre à cette époque était trop rabaissé pour effectuer une révolution si importante, et les seuls moines en Angleterre dont l'existence soit certaine, (WoUt., Vit. EtheL, p. 61 5; Ang. sac, vol. 1 , p. io5.) et dont on rappelle les torts, étaient ceux d'Abingdon et de Glastonbury, monastères situes dans les provinces qui restèrent fidèles à Edwin. Les auteurs de l'inculpation devraient au moins nous dire par quelle étrange fatalité l'insurrection éclata dans les provinces où ceux qu'on en suppose les auteurs
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brasé par les torches de la guerre civile Ethelgi va eut l'audace d'y reparaître ; mais elle choisissait un funeste moment , celui où son amant fuyait avec précipitation la poursuite des insurgés. Elle eut le malheur de tomber entre leurs mains , et ceux-ci, abusant de la licence de la victoire, eurent la cruauté de lui couper les nerfs et les muscles des jambes, ce qui lui causa une prompte mort, (i)
La dispute entre les deux frères fut enfin terminée dans une assembiée du Witan , et les rivières de la Tamise et de la Séverne furent
assignées pour limite à leurs domaines respec-
ne possédaient aucune influence* et n'eut pas lieu daus celle» où ils avaient quelque crédit ? Quant à Odon je ne sais pourquoi on cite son nom , à moins que ce ne soit parce qu'il est inscrit dans le calendrier des saints. Il vécut et mourut sujet d'Edvrin. — Le plus ancien rapport sur l'origine de l'insurrection est renfermé dans ces mots : Factum est autem ut rex prœfatus in pratereuntibus annis penitus a bmuiali populo relintjueretur contemptus, cum in commisse* regiminc insipienter egisset, sagaces et sapientes odlo vanitatis disperdens, et ignarot yuosque sibi consimiles studio diUctionis adsciscens. [Mi, Cleop.,
( i ) Je ne suis pas disposé à excuser les assassins d'Ethelgiva , ni à justifier sa mort; Lien que je pense que, selon les maximes sévères de la jurisprudence saxonne, quiconque revenait de l'exil sans appel pouvait être exécuté sans les formalités judiciaires ; mais est-il manifeste que le primat, comme on l'affirme généralement, fût complice de sa mort? Osbcrn , le seul dont les écrivains postérieurs ont tiré leurs lumières , dit dans la vie d'Odon qu'elle fut prise , et que ses gens ( les gens du primat) lui coupèrent les jarrets ; et dans la vie de Dunstnn il n'a attribué cette exécution qu'aux insurgés de Mercie. Si le premier rapport n'est pas faut il n'est pas convaincant; si le second ost vrai il absout l'archevêque. ( Voyex la note u. )
tifs, (i) Mai» Eclwin ne survécut pas long-temps au partage , et à sa mort toute la monarchie anglo-saxonne fut réunie sous le gouvernement d'Edgar. (2) Il eut soin de rappeler de l'exil l'abbé de Gla&tonbury, le reçut avec les marques de la plus vive amitié y et l'éleva graduellement aux plus hautes dignités ecclésiastiques. (3) En faisant contraster , ta conduite passée de Dun*tan avec celle qu'il tint depuis cette époque plusieurs écrivains lui ont reproché son caractère ambitieux, et l'ont fait avec beaucoup de chaleur et d'exagération; mais il ne s'ensuit pas néccssaircmcn L iqu'il y a inconséquence dans l'homme qui à une époque de la vie accepte un emploi qu'il avait refusé dans une autre , et ce changement apparent dans ses sentimens peut être avec raison attribué aux changemens du système dans lequel il se trouve placé. La
(1) Sic que universo populo testante, publica res regum ex definitione sagacium segregata est, ut famosum jlumen Tamese regnum disterminaret amborum. (Ms. Cleop., p. 78; WaUingford, p. 543 ; Mat. West., an. 95«j.) Ces passages auraient pu dissiper les doutes dans lesquels le partage du royaume a plongé l'esprit scrupuleux de Collier. ( Uist de l'Eglise, vol. I, p. i83.)
(1) Ab utrique populo electus suscepit, Ms. Cleop. p. 78.
(3) Henri est si bien disposé à déverser le blâme de l'insurrection sur Dunstan qu'il le fait revenir de l'exil avant cette époque, et porter Edgar par ses intrigues au trône de Mercie. (HisL, vol. III, p. io3.) Cependant les écrivains anciens affirment tous qu'il ne revint point qu'Edgar n'eût obtenu la possession incontestée de la couronne. (Ms., Clêop. p. 78 ; Chron. sax^ p. 1 1 7 ; Osb., p. 107 ; Wigorn., p. 6o5; West., p. 196.)
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modestie de Dunstan céda à l'importunité du roi ou aux besoins de l'Eglise ; il accepta les évêchés de Worcester et de Londres à mesure qu'ils devinrent vacans , et de là, par la retraite forcée ou volontaire de l'archevêque IJrithelm , il monta au trône métropolitain de Cantorbery. (1) Cet accroissement rapide de richesses et de pouvoir ne rabattit rien de cette fermeté de caractère que Dunstan avait montrée dans un rang inférieur ; fidèle à ce qu'il regardait comme les véritables intérêts de la religion il ne se laissa jamais par aucune considération entraîner hors des bornes sévères du devoir, et plus d'une lois il détermina le roi et même le pontife à se désister de leurs prétentions, et à céder à l'équité de ses réclamations» Les passions d'Edgar n'étaient pas moins violentes , quoique peut-être moins obstinées , que celles de son malheureux frère : les écrivains monastiques , dont l'autorité a été infirmée par le préjugé moderne , mais dont la véracité est manifeste^ ment démontrée par leur exactitude fidèle à rapporter les vices de leur plus grand bienfaiteur, nous ont transmis l'histoire de ses amours, et les efforts de l'archevêque pour refréner et
(1) Post hune Byrhtelmus, Dorsatensium provisor, Dorobcvnetisis prœsul eligitur, qui nimis mansuetus pro reprimendis malis , jussus est a reqe relictam diqnitatem rursus recipere providendam. ( Mi-, Cleçp.)
corriger les passions de son souverain font honneur à son courage et à sa vertu.
Dans le couvent de Wilton Edgar avait eu la témérité de faire violence à une dame de qualité qui habitait parmi les nonnes , et qui pour se soustraire à sa passion avait pris le voile d'une de ses sœurs. L'infame conduite du ravisseur royal fut bientôt divulguée ; mais comptant sur sa puissance il affecta de mépriser Ja censure du public. Cette nouvelle pénétra Dunstan de la plus vive douleur : comme gardien de la religion et directeur de la conscience du roi il se rendit à la cour, représenta au prince , en termes énergiques mais respectueux , l énormité d'un tel péché, et demanda satisfaction de l'outrage qu'il avait fait à la sainteté du cloître. Le cœur d'Edgar en fut touché. Il reconnut son crime en pleurant, et déclara qu'il était prêt à subir toutes les pénitences qu'il plairait au prélat de lui imposer. Cette pénitence était sévère : (,) il se résigna pendant
(0 Si le lecteur est curieux rte voir un échantillon d'ex historique il peut consulter le rapport de cette affaire dans Hume, (c a, p. 86.) « Edgar, dit cet écrivain, s'élança dans un couvent, IX « ^7!r:nCri(Eadu''P' *i8.) enleva Editha, (son nom
fTi W" fnth' Cètail1" fi"e quelle eut d'Edgar, qui se nommait « Ed.tha. Malm, de Reg., I. Hj c. 8 , f. 33.) qui était nonne ( elle
F A noil»es. Inter sanctimoniales non velata nutriebatur.
«.< Eadm., p, 2,8. Certum est non tune sanctimonialtm fuisse, sed « pueUam laicam. Malm., ibid. et de Pon., 1. II, f. , 43.) par force, ¥ e nt même violence à sa personne. Pour se réconcilier avec l'Eglise ¥ M (nt oblige non pas de se séparer de sa maîtresse^ (ils se «épa-
de l'église anglo-saxonne. 4^9 sept ans à laisser à l'écart sa couronne , emblème de sa dignité , et donna à ses sujets l'édifiant spectacle d'un roi pénitent. Il observait un jeûne rigoureux deux fois la semaine, distribuait aux pauvres les trésors qu'il avait hérités de son père, et afin d'expier le scandale qu'il avait causé il fonda et dota richement un monastère pour de jeunes religieuses. Dunstan avait ajouté à la pénitence deux autres clauses, qu'il accepta avec une égale soumission ; savoir, qu'il publierait un code de lois qui apportât plus d'impur-
rrr
qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces des copies des saintes Ecritures pour l'instruction du peuple, (i) On dira sans doute que, dans cette circons^
u rèrent, et Wulfrith devint nonne dans le même couvent. Malin., de « Pont, I II, f. 143 j Gotselin, in Vit. Edith.,?. 637.) mai* de « s'abstenir de porter sa couronne durant sept ans, et de se priver « pendant tout cet intervalle de ce vuin ornement. » (On peut voir cidessus que ce n'était que la plus légère partie de sa pénitence. L'historien a pu se tromper sur quelques circonstances par une expression ambiguë de Maluishury j (Ibid,9 f. 33.) mais il était de son devoir de coliutionner les différons passages plutôt que de s'en rapporter imprudemment à lui-même, et de se jouer de la crédulité de ses lecteurs.
(i) Si cela est vrai je ne vois pas pourquoi Dunstan, prélat papiste , n'aurait pas autant de droits à la gloire de réformateur qu'Alfred ou jElfric. Voyez la remarque singulière de Wise dans sa lettre à, Mores. (Comment.de JEXfr., p. 29.) Mais je crois que le véritable texte d'Osbcm. doit être, justas legum rationes sanciret, sancitas conscriberet, scriptas per omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret , au lieu de sanctas conscriberet scripturas, comme il se trouve dans les copies imprimées.
4qo antiquités
tance, Dunstan n'a agi de la sorte que par respect pour son propre caractère; mais on peut aisément reconnaître la pureté de ses intentions par la franchise de sa conduite en d'autres occasions, lorsque , sans perspective de gloire ou sans crainte d'infamie, il n'hésita pas à s'exposer avec un égal courage et au ressentiment du pontife et à la colère du roi . Un personnage distingué par sa noblesse et son opulence avait reçu dans son lit une proche parente , et Dunstan l'avait exhorté à plusieurs reprises à rompre cette liaison incestueuse : en vain il annula le mariage; en vain une sentence d'excommunication exclut le coupable de la société des fidèles ; retranché derrière la protection d'Edgar il brava les foudres du métropolitain , et en appela de l'injustice du Saxon à l'équité de l'évêque de Rome. La bonne foi du pontife fut surprise, et Dunstan reçut un mandat du pape qui lui enjoignait de révoquer ses censures et de rétablir le prévaricateur dans ses anciennes prérogatives. «J'obéirai, répondit l'inflexible prélat, «quand je le verrai repentant de son crime; « mais à Dieu ne plaise que je consente à transie gresser la loi divine pour l'amour ou la crainte « de quelque mortel, ou pour la conservation « de ma vie! » La fermeté de cette réponse étonna le noble , et triompha de sa résistance : il se sépara de l'objet de sa passion, et se soumit à
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demander pardon dans un synode public. Le primat, charmé de son obéissance et de la sincérité de son repentir, le releva, lui donna le baiser de paix, et l'admit à la participation des sacremens. (i)
Il n'y avait pas lieu d'espérer que sous un métropolitain d'un caractère aussi inflexible les vices du clergé pussent échapper sans être remarqués ou punis. C'est probablement pendant son exil qu'il conçut d'abord l'idée de rétablir parmi ses compatriotes la sévérité de l'ancienne discipline. A cette époque les prélats de Flandre s'occupaient avec habileté de semblables entreprises , et il eut l'occasion d'être témoin des succès de leurs efforts. Ce même monastère où il résidait à Ghent avait peu d'années auparavant appartenu à une société de chanoines ; mais l'irrégularité de leur conduite avait réveillé le zèle de l'abbé Gérard, et ils s'étaient vus forcés de céder la place à une communauté de moines bénédictins , que leur règle astreignait à une plus grande austérité de vie , et que le sort de leurs prédécesseurs obligeait à une observance plus scrupuleuse des devoirs de la religion. (2) Aussitôt queDunstanse
(1) Eadm., VU Dun., p. ai 5.
(a) Eliminata abinde clericorum irrdigiositatc , licet jactilarent ie&e ventosa nobilitate, melioratis quihu&que cœnobitarum religioncm non distidit ntbrogare. (Vit. S, Gerar. in Act. Bencd., sœc. V,
vit à la tête de l'église saxonne il résolut de suivre le même plan ; mais l'ardeur de son zèle fut tempéré par les conseils de la prudence. Son premier essai fut de relever l'ordre monastique de cet état d'avilissement où il élait tombé : il fonda de ses propres deniers un couvent à Westminster, invitales moines qui avaient été chassés par la vengeance d'Edwin à retourner aux abbayes de Glastonbury et d'Abingdon , et eut soin d'engager le zèle des personnes riches et pieuses à restaurer de vieux monastères et à en ériger de nouveaux. Les plus éminens personnages de l'ordre furent graduellement promus aux plus hautes dignités de l'Eglise, et l'évêché deSherburne fut conféré à Wulfsine , abbé de Westminster, et celui de Wells à Brithelm, moine de Glastonbury. Mais les deux prélats qu'il honora spécialement de sa confiance furent Oswald et Ethelwold : le premier , homme de la plus rigide intégrité, était neveu de feu l'archevêque Odon; après avoir résigné le riche doyenné de Winchester il avait embrassé la profession monastique à Fleury en France. A son retour sa réputation le fit connaître de Dunstan , qui , admirant sa piété , lui céda l'évêché de Worcester. Il avait pour disciple chéri Ethelwold, qui s'était pénétré à Glastonbury des premiers prin-
p. 272.) On r.ipportc à la louange de l'abbé Gérard que c'est ainsi qu'il ne réforma pat moins de dix-huit monastères. (Ibîd., p. 273.)
de l'église anglo-saxonne. 49^
cipes de la vertu monastique sous les auspices de Dunstan : ses rapides progrès furent récompensés de la surintendance des moines d'Abingdon, et il fut alors choisi comme le plus digne pour gouverner le siège important de Winchester.
Quoique l'archevêque pût compter sur la coopération de ces prélats il prévoyait que l'opposition du roi ou du pontife nuirait à ses succès. Mais ces craintes furent bientôt dissipées ; les messagers qu'on avait dépêchés à Rome revinrent avec une réponse favorable , ( p) et Edgar promit sur-le-champ sa protection à une entreprise qu'on lui faisait envisager comme glorieuse pour lui-même et avantageuse à son peuple. Fort de l'autorité du pape et du roi Dunstan convoqua un concilenational, où le roi prononça (si toutefois il l'a prononcé) le discours conservé par l'abbé de Rieval : (2) avec un étalage remarquable d'éloquence il peignait à l'assemblée la dégénération du clergé de quelques principaux sièges , déplorait le mauvais emploi des revenus que la piété de nos ancêtres avait accordes à l'Eglise, exhortait les prélats à sévir contre le crime avec toute la rigueur de la discipline
(1) Fretus auctoritatc Johannis apostolicœ sedis antistitis apud regcm obtinuit quatenus canonici qui caste vwere nollent ecclesiis depellerentur, et monachi loco eorum intromitterentur. ( Eadra. , p. a 19; voyez aussi sa Vie de S. Oswald, p. 200.)
(1) lai. Dec. Scrip., p. 36o. Je croirais plutôt que c'était une déclamation composée par quelque moine à l'imitation des anciens historiens.
ecclésiastique , et s'offrait d'appuyer leurs décrets de toute la puissance du trône» Avant que le concile se séparât on statua que tout prêtre , diacre et sous-diacre, serait obligé de garder la chasteté , ou de se démettre de son bénéfice ; et l'exécution de cette loi fut confiée au zèle de Dunstan , d'Oswald et d'Ethelwold. (i) Il est cependant à remarquer que dès cet instant l'archevêque disparaît delà scène, et abandonne à ses deux coadjuteurs toute la gloire de conduire et d'achever l'entreprise : soit que le clergé de Cantorbéry fut exempt des vices imputés à plusieurs de ses membres , soit qu'il fût trop puissant pour être attaqué impunément il ne fit aucun eiîort pour l'expulser de sa cathédrale. C'étaient surtout les diocèses de Worcester et de Winchester qui offraient des sujets de plaintes , et ce fut aussi sur eux que les réformateurs essayèrent d'abord d'exercer le pouvoir qui leur avait été délégué.
Oswald , prélat fort doux de caractère, sentait son cœur se révolter à la seule idée de violence, et sa douceur lui suggéra un artifice innocent mais heureux : dans le voisinage de la cathédrale il érigea une église en l'honneur de la vierge Marie , qu'il confia à la garde d'une communauté de moines, et qu'il fréquentait lui-même pour la célébration de la messe. La présence de
( i) Eadm., VU. Oswal., p. 200; Will;., p. a3g, 247.
DE I,' ÉGLISE ANGLO-SAXONNE 4g5
l'évêque attirait celle du peuple ; l'ancien clergé vit son église insensiblement désertée , et après quelque intervalle Wensine, leur doyen, homme avancé en âge et d'une conduite irréprochable, prit l'habit monastique et fut élevé à la dignité de prieur. L'influence de son exemple et l'honneur de sa promotion furent de puissans motifs pour entraîner ses frères : le nombre des chanoines diminua de jour en jour par des désertions fréquentes , et enfin la principale des églises de Mercie fut transférée sans violence, sans dispute de ses anciens possesseurs aux moines bénédictins. Le roi admira l'évêque et applaudit à sa politique ingénieuse, (i)
Le zèle d'Ethelwold rencontra une résistance plus vigoureuse et plus déterminée. Le clergé de Winchester était composé de fils de familles nobles, qui montraient une égaie répugnance à sacrifier leurs plaisirs ou leur avancement : appuyés sur l'influence de leurs amis ils se raillaient en secret des menaces impuissantes de l'évêque, et par des protestations toujours réitérées , mais jamais suivies d'un amendement sincère, ils éludaient ouvertement ses pressantes exhortations. L'irrégularité de leur conduite ne laissait pas d'être telle qu'elle aurait mérité le traitement le plus sévère : ils consumaient l'ample revenu de leurs bénéfices dans l'oisiveté
(2) Edm., p. 202; Hist. Rames, p. ^00.
et dans la luxure ; ils négligeaient les décora» tions de l'église; la célébration du culte public était abandonnée au zèle ou à l'insouciance d'individus à gages , et quelques-uns même , si Ton en croit le bruit scandaleux du temps , vivaient dans la violation patente des canons touchant le célibat ecclésiastique. (1)
Ethelwold, à la fin impatienté de ces temporisations, demanda au roi d'être autorisé à introduire à leur place une colonie de moines; mais la conscience d'Edgar en fut ou parut en être alarmée : il ne put consentira priver le clergé de ses anciennes propriétés , et conseilla àl'évêque d'éloigner les chanoines incorrigibles, et de conférer leurs bénéfices à ceux que ces derniers avaient jusqu'alors employés à en remplir les devoirs. (2) Cet expédient toutefois ne produisit qu'un amendement temporaire; une si faible punition fut peut-être regardée comme
(1) Clerici Uli, nomine tenus canonici, frequentationem chori, Libères vigiliarum, et miniêterium altaris vicariis suis utcumque sustentaiis relinquentes , et ab ccclesiœ conspectu plerurnque absentes septennis, quidquid de prœbendis percipiebant locis et modis sibi plaçais absumebant. Rudafuit ecclesia intus et extra. (Annal. Winton., p. 289.) Le caractère que leur donne Wolstan, leur contemporain, est également défavorable. Erant canonici nefandis scelerum moribus implicati, elatione et insolentia , atque luxuria pratventi , adeo ut nonnulli eorum dediguarentur missas suo ordine celebrare, répudiantes uxores, quas illicite duxerant , et alias accipientes , gulœ et ebrietati jugiter dediti. ( Wolstan , Vit. Etkel ., p. 6 1 4 .)
(i) Malens per canonicos quam per aliud genus arctioris religionis ministrari negotium, ablatas quibusdam eorum pnrbendas contulit vicariis. (Annal Winion., p. 290. )
une victoire : les nouveaux chanoines adopté* rcnt les moeurs de leurs prédécesseurs , et Edgar les abandonna enfin à la sévérité de leur évêque. Un samedi de carême , pendant la célébration de la messe, Ethelwold, accompagné d'un député royal, entra dans le chœur, et, jetant à terre un paquet de capuchons , s'adressa aux chanoines étonnés : « Le temps est venu , « s'écria-t-il , où il vous faut enfin prendre une « détermination : endossez l'habit monastique , « ou partez ; vous n'avez pas d'autre choix à « faire. » La présence de l'officier imposa silence aux murmures, et trois seulement consentirent, quoiqu'à regret, à faire l'échange de leur profession ; (i) les autres se retirèrent tristes etmécontens : mais l'humanité d'Elhelwold ne les abandonna point au dénuement de la pauvreté; dans le domaine épiscopal il choisit les manoirs les plus riches et les plus commodes, et les assigna au soutien du clergé qu'il venait de congédier. (2)
(1) Pour cette affaire voyez Wolstan, (Vit. S.Ethel., p. 614.) Annales Winton, (p. 289.) Eadmer, ( Vit. S. Dunst., p. 219.) Malrosbury, (de Reg., 1. II, c. 7, f. 3i j de Pont.,l. II, f. 13g.) et Rudborne. (Hist. Mag., p. 218.) La Chronique saxonne fait seulement remarquer que les chanoines furent chasses parce qu'ils ne voulaient observer aucune règle. (Chron. sax., ann. 963, p. 117.)
(2) Malm.,de Pont., 1. U, f. 139. Ethelwold se distingua par ses charités : durant une famine destructive il employa ses domestiques à découvrir et à soulager les malheureux, distribua des soulagemens à tous ceux qui étaient dans le besoin , et vendit en leur faveur la vaisselle plate appartenant à l'autel, et le« ornemens en argent de l'église. (Wolstan, p. G 17.) Il fut aussi le bienfaiteur signalé de sa cathédrale,
4gB ANTIQUITÉS
II* furent remplacés par une communauté de moines tirés du monastère d'Abingdon.
Encouragés par leurs succès les deux prélats procédèrent rapidement à l'œuvre de la réforme et de l'expulsion. A Winchester le nouveau monastère qu'avait fondé Alfred -le -Grand, et qu'Edward , son successeur, acheva sur un plan plus étendu , était encore habité par le clergé ; mais après le délai convenable d'une année ils reçurent l'ordre de partir , et l'établissement supplémentaire de deux abbayes, occupées l'une par des moines et l'autre par des nonnes , assura le règne de l'état monastique dans les murs de la cité royale. Les monastères ecclésiastiques de Chertsey et de Middleton partagèrent bientôt le même sort , et les abbayes d'Ely , de Thorney et de Medeshamstède se relevèrent de leurs cendres , et recouvrèrent leur ancienne splendeur, (i) Les services d'Ethelwold laissèrent un profond souvenir dans le cœur recon-
qu'il rebâtit en grande partie l'an 980. (Ibid., p. 631.) Il jeta ensuite le* fondemens d'une chapelle supplémentaire à l'extrémité orientale de ce monument; (Nam fundamen ovans a cardine jecit eoo. AVoIst., Carm.f p. 63 o.) mais il ne vécut par assez pour l'achever. L'ouvrage fut continué par Elphège, son successeur, qui y ajouta les niches que l'on voit encore. Voyez un détail circonstancié des édifices dans le poeme de Wolstan , dont je transcrirai la description de la tour et du temple érigés par Elphège comme un témoignage favorable des talens du poète. Note v.
(i) Chron. sax , ann. p63 , 964 , p. 117, 118, 122 ; -Wolstan, p. 6l5, 616.
de l'église anglo-saxonne. 499 naissant de ses frères : son nom fut inscrit dans le calendrier des saints ; sa fête fut célébrée avec tous les témoignages de la vénération , et iElfric etWolstan, deux moines de Winchester, se plurent à répandre dans son panégyrique les flots peu limpides de leur éloquence.
Dans le diocèse de Worcester Oswald eut recours de nouveau à son artifice favori , et les chanoines de Winchelcomb se virent graduellement transformés en communauté de moines. Il érigea six autres monastères dans les limites de son évêché, fonda avec l'assistance del'alderman Alwyn l'opulente abbaye de Ramsey, et rétablit l'ancienne discipline de celles de S. Alban et de Beamflete. (i) L'ardeur d'Oswald et d'Ethelwold stimula^ l'indolence des autres évêques , et Edgar put se glorifier d'avoir vu non moins de quarante-sept monastères peuplés de moines durant les six premières années de son règne. (2)
Dans le langage de partis rivaux le vice et la vertu se prennent fréquemment l'un pour l'autre, et la même conduite qui a attiré les applaudissemens de Rome où de Paris a été condamnée avec une égale chaleur à Londres et à Genève. Les admirateurs de l'ordre monacal
(1) Eatl., Vit. S. Oswald, p. 200, 201 ; Hist. Rames, p. 400.
{2) Ingulf.; f. 5oo; Malin., de Pont., I U, f. i39; Wilk., t. I, p. *3g.
ne prononcent qu'avec respect et reconnaissance les noms de Dunstan, d'Oswald et d'Ethelwold , et Ton regarde les efforts qu'ils ont faits pour soutenir cette institution comme autant de preuves de leur attachement aux vrais intérêts delà religion. L'éloge des historiens catholiques a provoqué la censure des protestans ; au nom de moine ils ont cherché à associer des idées d'hypocrisie et de fraude, et tandis qu'ils condamnent indistinctement les protecteurs de l'institution ils canonisent ses ennemis avec une égale partialité. L'avarice de Henri VIII le porta à dissoudre les monastères qui étaient en grand nombre dans ses domaines ; et quoiqu'il excitât la voix de la calomnie à sanctifier ses actes d'oppression ; (i)quoique les revenus de ces proscrits innocens fussent promptement absorbés par l'extravagance du roi et la rapacité de ses courtisans, on n'en a pas moins trouvé des écrivains empressés à exalter sa conduite. Dunstan et ses deux collaborateurs expulsèrent de quelques églises une
(t) ce Ceci n'eût point satisfait ses propres vues et celles de ses « agens avides et ambitieux t ils visaient tous aux revenus et aux rite chesses des muisous religieuses; c'est pour cette raison qu'ils ne detc vaient négliger aucun moyen, aucun artifice qui pût les conduire à u ce Lut. 11 fallait accuser les religieux des crimes les plus abominables, te et diriger l'accusation avec l'intelligence, la hardiesse et la dextérité «t la plus grande; et cependant malgré tous leurs efforts les preuves ce étaient si insuffisantes que d'après ce que j'ai pu recueillir je n'en ai et trouvé aucune qui fut directe, même contre un simple monastère. » (Hearne, Observations préliminaires sur la revue des abbayes mitrées, par Brovme Willis, p. 84-)
de l'église anglo-saxonne. 5oi
race d'hommes dont les vices déshonoraient leur profession ; et bien que leurs mains ne se fussent pas souillées de dilapidations sacrilèges , et qu'à la place du clergé chassé ils n'admissent que des hommes de mœurs plus rigides, d'une vie plus régulière, ces mêmes écrivains n'ont point eu honte de les accuser de partialité, d'injustice et de tyrannie. Mais pour se former une idée exacte de leur conduite il faut nous transporter du siècle présent au dixième. Dans les chapitres précédens nous avons remarqué l'austérité primitive et le déclin rapide de la discipline prescrite au clergé conventuel ; nous y avons vu les chanoines de diverses églises, (car la dépravation n'était pas générale) abandonnant leurs devoirs religieux, se livrer à la dissipation et aux plaisirs, et provoquer par le scandale de leurs mœurs les larmes des gens vertueux et la risée des profanes, (i) Quant aux invectives des écrivain* monastiques une sorte de simplicité pourra les attribuer sans doute en grande partie à des préjugés de rivalité ; cependant il faut une dose peu commune d'incrédulité pour soutenir, après avoir lu les chartes et les écrits du siècle , que les chanoines n'étaient coupables d'autre crime que de vivre pieusement en légitime mariage. (2)
(1) Wilk.,p. *46.
(a) In legitimo matrimonio pie inventes. Parker , Godwin, pa$$itn.
5û2 . ANTIQUITÉS
Si le* évêques étaient demeurés tranquilles spectateurs delà décadence de leur clergé ils eussent échappé aux censures des préventions modernes ; mais leur conscience leur eût reproché de trahir le plus sacré de leur devoir : ils agissaient comme le commandaient l'honneur et la religion; ils exhortaient et conjuraient les chanoines de se réformer : des exhortations ils en vinrent aux menaces, et punirent enfin par l'expulsion cette opiniâtreté que ne pouvaient dompter ni les prières ni la terreur.
Assurer la stabilité de ces institutions naissantes fut le second objet qui fixa l'attention des prélats réformateurs : de toutes les chartes qu'Edgar à leur sollicitation accorda aux différens monastères il nous en reste encore un grand nombre qui sont remplies des plus terribles anathèmes contre ceux dont l'impiété oserait troubler les moines dans la possession de leurs nouvelles demeures ; à l'autorité temporelle du roi se joignaient les censures spirituelles des évêques, et leur conduite était approuvée par les rescripts du souverain pontife. Cependant la prudence de Dunstan prévoyait qu'il pourrait arriver un temps où ces précautions seraient de faibles barrières contre les tentatives d'une puissance supérieure , et où le clci&>^,
appuyé du roi et des évêques , revendiquerait les églises dont il avait été chassé : afin d'éloi-
de l'église anglo-saxonne. 5o3
gner autant que possible un événement trop probable on assembla un concile à Winchester, où l'on proposa d'investir les moines du droit d'élire l'évêque du siège vacant, et de les astreindre à faire ce choix dans leur propre communauté ou dans un monastère du voisinage. Les défenseurs de la mesure voulaient que dans les cathédrales conventuelles l'évêque eût le rang et l'autorité d'abbé , qu'il fût de son devoir en cette qualité d'inspecter la conduite de ses moines et de les forcer à l'observance de leur règle, ajoutant que confier une charge si importante à l'homme qui n'avait pas été élevé sous la discipline monastique c'était ouvrir infailliblement une voie à l'innovation et à la dégénération. Ce raisonnement était plausible ; le roi et les prélats en furent satisfaits, et la proposition fut unanimement adoptée. De cette manière on s'assura un certain nombre de voix dans le collège épiscopal , et en cas de nécessité les moines purent avec confiance recourir aux évêques qu'ils avaient choisis, et que l'affection et la reconnaissance engageaient plus vivement à embrasser les inté* rets de l'ordre, (i)
(i) Eadmcr de Seldcn, not., p. i5o; Apost. Bened. app., p. 78. 11 est à observer que les moines devaient pour le choix de l'évêque suivre leur statut concernant l'élection des abbés ; mais il fallait le consentement et l'avis du roi. (Régis c on sensu et concilio. Ibid.) On viola bientôt ce règlement , et des ecclésiastiques furent élevés à la dignité
5o4 ANTIQUITÉS
Dans la même assemblée fut adopté un autre règlement , dont le but était d'introduire l'uniformité dans les différens monastères , et qui avait aussi le précieux avantage de lier plus étroitement les membres du corps monastique. A la recommandation du roi, qui probablement n'était ici que l'écho de l'archevêque, les coutumes des monastères célèbres de Fleury et de Ghent furent entées sur la règle primitive de S. Benoît; et l'on ajouta encore quelques-unes des observances qui avaient distingué les cénobites saxons avant les invasions danoises, (i) La concorde des moines anglais ( c'est ainsi qu'on l'appelait ) subsiste encore ; mais je n'en donnerai pas un extrait , qui probablement intéresserait peu le lecteur : (2) elle roule tout entière sur les détails >
cpiscopale dans les églises possédées par des moines, quoique Benoit XIV ait par inadvcrtence affirmé le contraire. (De Syn. Dioc., vol. III, p. 344.)
(1) Honestos hujus patries mores ad Dominum pertinentes, quoi veterum usu didicimus, nullo modo abjicere,sed undique corroborare decrevimus. (Apost. Bened., p. 85.) S. Ethelvrold a composé un petit traité de Diurna consuetudine monachorum.il existe encore en manuscrit. (Cotton, Tib. A., 3; Wanley, p. 92.) On voit dans le Monasticum Analicanum , une description dVs repas journaliers de ses moines à Ahingdon. (Tom. I, p. 104.)
(2) La préface se trouve en latin et en saxon parmi les notes que Selden a faites snr Eadmer, ( p. 1 45. ) et l'ouvrage entier a été publié en latin par Reyncr dans son troisième appendice sur VApostolatus Benedictinorum , (p. 37.) Quoiqu'il paraisse s'étendre à tous les monastères d'Angleterre Turketul , abbé de Croyland , ne se crut point oblige de se soumettre à ses règlement; mais il ordonna d observe!
de l'église anglo-saxonne. 5o5
minutieux du service , et sur quelques pratiques un peu bizarres de dévotion qu'elle laisse néanmoins à la disposition du supérieur , qui peut les adopter ou les rejeter comme il le juge à propos pour l'intérêt de la vertu et de la piété, (i)
inviolablement les anciennes coutumes de son monastère. Les moines étaient divisés en trois classes : la première comprenait ceux qui n'avaient pas passé vingt-quatre ans dans l'abbaye, et ceux-ci étaient astreints à tous les devoirs imposés par la règle de S. Benoit. Après l'expiration de ce temps et pendant les seize années suivantes ils appartenaient à la seconde classe ; alors ils étaient dispensés des observances les plus austères, et avaient la faculté d'exercer par des suppléans leurs fonctions respectives. Depuis la quarantième jusqu'à la cinquantième année ils jouissaient de faveurs plus grandes encore, et le seul devoir qu'on exigeait d'eux était d'assister tous les jours à la grand'messe : s'ils survivaient à cette époque ils étaient affranchis do toute obligation. Chacun avait sa chambre avec un domestique pour le servir, et un jeune moine pour lui faire compagnie. (Voyez Ingulf., p. 48-5o. )
(i) Hatc inserenda curavimus, ut si quibus devotionis gratia placuerint , habeant in his unde hujus rei ignaros instruant : (fui autem noluerint, ad hoc agendum minime compellantur. (Apost. Bened., p. 86. ) On pratiquait à la fête de Pâques une cérémonie singulière : vers la fin des matines un moine se retirait dans une espèce de sépulcre préparé dans l'église, et trois autres , l'encensoir à la main et les yeux fixés en terre, traversaient lentement le chœur. Un instant après une voix sortait du sépulcre chantant l'antienne « Qui cherchezvous. » Ils répondaient : « Jésus de Nazareth. Il n'est pas ici, reprenait la voix ; il est ressuscité comme il l'a dit : allez le dire à ses disciples. » (Mat. XXV11I, 6.) Aussitôt se tournant vers le chœur ils chantaient l'antienne <t Le Seigneur est ressuscité, » etc. Alors ils entendaient la voix du sépulcre les rappeler avec les paroles de l'ange : «Venez voir le lieu où le Seigneur fut couché : » (Mat., ibid.) ils en* traient et en ressortaient portant devant eux un drap mortuaire et chantant: « Le Seigneur s'est levé du tombeau. » Le prieur entonnait le Te Deum eu action de grâce, et l'office se continuait de la même manière. {Apost. Ben., p. 8g.)
5o6 ANTIQUITÉS
Alfred-le-Grand s'était efforcé de relever l'empire des lettres après les ravages des Danois; mais son succès ne fut que momentané , et les Saxons retombèrent bientôt . dans leur première ignorance. L'ardeur d'Alfred parut revivre dans la personne de Dunstan , et l'évêque fut plus heureux dans ses travaux que ne l'avait été le monarque : (i) long-temps avant de parvenir au trône métropolitain , et dès qu'il avait pu commander l'obéissance à une petite société de moines il méditait la régénération des sciences ; les principes qu'il en avait reçus des ecclésiastiques irlandais il les communiquait généreusement à ses disciples , et de son monastère de Glastonbury il répandit dans l'église saxonne un esprit d'amélioration. Ethelwold se pénétra des sentimens de son maître , et l'évêque descendait souvent de ses impor-
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Ml
seigner à des enfans les principes de la grammaire , et de les interroger pour s'assurer de leurs progrès dans l'étude de la langue latine : (2) c'était de son école à Winchester
(1) jElf., in Prol. ad Gratn., apud Spel., vol. I, p. 618.
(a) Dulce erat ei adolescentes et juvenes semper docere , et latinos libros ancjlicc ei$ solvere, et régulas qrammaticœ artis et metrictr rationis tradercy et jocundis aUoquu$ ad meliora hortari : undefactum est ut perplures ex discipulis ejus jicrunt sacerdotes , atque abbates, et honorabiles episcopi, quidam etiam archiepiscopi in aente Anglorum ( Wolst., Vit. S. EtheL, p. 6 1 7 . )
db l'église anglo-saxonne. 507
. que les autres monastères faisaient venir des maîtres, et la réputation de leurs disciples donnait un nouveau lustre à leurs talens et à leur savoir. Dans un siècle d'ignorance il ne faut pas un grand fonds de connaissances pour exciter l'admiration ; mais pour juger du mérite des hommes nous ne devrions les comparer qu'à leurs contemporains , et non à ceux qui ont vécu dans des temps plus heureux. Cependant parmi les savans anglo-saxons de cette époque il s'en rencontra quelques-uns qui n'ont pas mérité des éloges vulgaires : Bridferth, le moine de Ramsey , déploie dans ses commentaires une étendue d'érudition et une exactitude de calcul qui auraient fait honneur aux plus grands philosophes des premiers siècles ; et le nom d'JElfric, disciple d'Ethelwold, a été plus illustré par l'utilité de ses écrits que par la mitre archiépiscopale dont il fut honoré.
Alfred s'était souvent plaint que les sciences en tout genre se trouvaient cachées sous le voile obscur d'un langage étranger ; et jElfric , à l'exemple du roi , travailla pour l'instruction de ses compatriotes illettrés en traduisant et en mettant au jour plusieurs traités dans la langue anglo-saxonne ; les plus célèbres sont des versions de différentes parties des saintes Ecritures et ses trois livres d'homélies catholiques. Comme traducteur on ne peut le louer
5o8 ANTIQUITÉS
pour sa fidélité : il a pensé devoir omettre plusieurs passages de l'original , a pris à tache d'amplifier les uns pour les rendre plus clairs , et dans les autres qu'il a crus obscurs il ne s'est point fait scrupule de substituer son propre sens aux expressions de l'écrivain inspiré. 11 paraît tout le long de l'ouvrage avoir appréhendé que ses compatriotes grossiers ne cherchassent dans la conduite des anciens patriarches la justification de leurs propres désordres ; pour prévenir une erreur si dangereuse il démontre avec un soin inquiet la différence qui existe entre l'ancien et le nouveau Testament , fait remarquer que le premier n'était qu'une figure du second , et conseille à son lecteur de s'attacher àl'espritdela loi de Moïse, mais d'observer celle du Christ à la lettre, (i) Ses homélies furent
(i) Voyez la préface de sa traduction île La Genèse, (Heptat ancjlosax., édit. Thwaites, p. a.) et la ûn de celle des Juges. {Ibid., p. itii.) Un grand nombre d'auteurs anglo-saxons avaient essayé de traduire différentes parties des écritures en leur idiome naturel ; le premier que nous connaissions est Coedmon, moine de Whitby , qui mourut en 680 : mais son ouvrage n'est pas véritablement une traduction j c'est plutôt une paraphrase poétique du livre de La Genèse et des histoires les plus remarquables contenues dans la Bible. (Bed., Hist., I. IV, c. 1^.) En 1 655 Junius a publié à Amsterdam des poèmes de ce genre sous le nom de Ccedmon. Bède en 735 entreprit de traduire l'Evangile de S. Jean « pour l'usage de l'Eglisej » mais il mourut lorsqu'il n'en était encore qu'au sixième chapitre. (Ep. Cuth., Bède de Smith, p. 793.) 11 en fut de même du roi Alfred, qui avait commencé une version anglo-saxonne du livre des psaumes, et qui mourut lorsqu'il en avait à peine achevé la première partie. (Malm., de Reg., LU, f. On remarque dans ses lois nombre de passages traduits du
de l'église anglo-saxonne. 509
écrites dans l'intention bienveillante d'être utile aux ecclésiastiques qui avaient trop d'insouciance ou trop peu de talent pour composer euxmêmes des sermons : ce ne sont pas des pièces originales ; le seul mérite de l'auteur est de tirer d'écrivains précédens des passages appropriés à l'évangile du jour et de les mettre à la portée de ses auditeurs, (i) Aussitôt que l'ouvrage fut achevé il le dédia à l'archevêque Sigeric, et eut la modestie de le soumettre à ses lumières supérieures en le priant de corriger les erreurs qu'il pourrait y découvrir. (2) Les
vingtième chapitre de l'Exode et des 'deux suivons. ( "WiJk., p. 186.) Le prêtre Aldred, qui -vivait au huitième siècle, a laissé une version interlinéaire des quatre évangiles dans le célèbre manuscrit appartenant aux évèques de Lindisfarne, et qui se trouve encore dans la librairie de Cotton. (Nero D. IV.) M. Henshall public maintenant cette traduction. Fariner et Owun, deux autres glosateurs cités par Marshall (Evang. anglo-sax., p. 4 92.) paraissent avoir vécu plus tard. Les traductions d'jElfric comprenaient le Pentateuque, les livres des Juges, d'Esther, de Judith, une partie des livres des Rois et les deux premiers des Macchabées. (Mores, Comment. d'jElf., p. 39.) Us ont tous été abrégés avec intention; (jfclf., de Vet. Testant., p. 22.) mais outre ces traducteurs il y en avait d'autres dont les noms ne sont point parvenus jusqu'à nous, quoiqu'il existe encore en manuscrit des copies de quelques-uns de leurs ouvrages. (Manuscrits de Wanley, passim. ) Le système des versions inlerlinéaires contribuait à propager les traductions ; car la rareté des copies faisait qu'on trouvait souvent plus facile de composer une version nouvelle que d'en transcrire une ancienne.
(1) Après iElfric Wulfstan, archevêque d'Yorck, écrivit divers sermons sous le nom de Loup. ("Wanley, Mss.f p. îfà.) On en trouve dans no* bibliothèques plusieurs autres dont les auteurs sont inconnus.
(2) Precor modo obnixe almitatem tuam, mitUsime pater Sigerice, ut digneris corrigerc per tuam industriam, si aliquos navos maligne»
travaux d'jElfric ne demeurèrent point sans récompense ; du monastère d'Abingdon transféré à l'école de Winchester il devint successivement visiteur de Cernley, abbé du couvent de S. Alban, puis évêque de Wilton , et enfin archevêque de Cantorbéry. (i)
Ce n'était point assez pour le zèle des trois évêques d'avoir expulsé les chanoines rebelles et restauré l'ordre monastique; le grand corps du clergé conservait encore ses bénéfices , et l'inconduite de plusieurs de ses membres jetait de la défaveur sur la religion , dont ils osaient se dire les ministres. Un'était pas nécessaire, peutêtre eûtril été dangereux de composer un nouveau code de discipline; mais les lois qu'avait jadis reconnues l'Eglise anglo-saxonne furent • remises en vigueur dans les synodes nationaux, et les ecclésiastiques se virent obligés d'écouter la voix équitable de l'archevêque , qui deman-
hœresis aut nebulosee faJlacia in nostra interpretatione repcrias. (Préface du premier volume des manuscrits de Wanley, p. i53.) Le second commence de la même manière : Hoc quoque opus commendamus tua auctoritati corrigendum, quemadmodum prœcedens , precantes abnixt ne parcas obliterare si aliquas malicfnœ hœresis maculas in eo reptries.{lbid.)
(3) Voyez Mores, Comment, p. 21-65. Il mourut en ioo5. Chron. sax.t p. i34- Le plus célèbre des disciples d'jElfric fut un autre iElfric surnommé Bcta : il fut abbé d'Egnesbam, puis prieur de Winchester, et ensuite archevêque d'Yorck. Ses principaux ouvrages sont une Vie de S. Ethelwold, mentionnée par Mabillon, (Âct Bened. sac, V, p. 606.) et deux lettres à l'archevêque Wulstan, qui ont été souvent citées dans les précédens chapitres. Sa mort arriva Tan io5i. (Mores, p. 65.)
DE L'ÉGLISE ANGLO-SAXONNE. 5l I
dait qu'ils se soumissent à des réglemens sanctifiés par l'observance de leurs devanciers. Ce plan de réforme fut reçu avec acclamation par les amis de la religion, qui dans leur impatience applaudissaient déjà au retour de la ferveur des anciens temps ; mais les plus riches et les plus dissipés de l'ordre clérical s'y opposèrent avec opiniâtreté. Nous pouvons voir dans les écrits d'^Elfric les argumens des parties adverses : le canon qui excluait les servantes et les parentes des habitations du clergé fut condamné comme imposant une contrainte inutile et barbare qui les priverait et de compagnes qui les chérissaient, et de services qui en mainte occasion leur étaient d'une absolue nécessité : on soutenait contre l'obligation du célibat que la liberté accordée aux prêtres de l'ancienne loi avait été transmise à cetix de la nouvelle avec leurs autres prérogatives , et que nier l'utilité d'une semblable institution c'était combattre la sagesse même du Sauveur, qui avait élevé S. Pierre quoique marié a la dignité die prince des apôtres. A ces raisons iElfric eut la condescendance de répliquer « que les canons auxquels on s'opposait si vivement avaient été dès les premiers temps observés avec fidélité dans l'Eglise anglo-saxonne, et que ses contemporains s'ils avaient les vertus de leurs ancêtres imiteraient sans peine l'obéis-
5 l 2 ANTIQUITÉS
sance de leurs prédécesseurs. » Il traita le mariage du clergé «d'innovation nouvelle et profane , dérogeant à la sainteté et répugnant aux fonctions du sacerdoce ; » montra « que le célibat avait été recommandé aux ministres de l'autel par le Christ lui-même lorsqu'il exigea de ses disciples qu'ils renonçassent à tout pour le suivre, et qu'il avait été prescrit par les pères du grand concile de Nicée quand il ordonna de rejeter les EiffevaxTot des maisons du clergé; (i) que si sous la législation de Moïse on permettait le mariage aux prêtres il fallait se rappeler que les fonctions sacrées étaient alors restreintes à un certain nombre de familles, et que l'immolation des animaux exigeait moins de pureté que IV blation du saint sacrement. » (2) Il trouvait dans l'exemple de S. Pierre un appui à son opinion : il est vrai qu'il était marié avant sa vocation à l'apostolat ; mais dès le moment qu'il s'attacha au Christ il cessa tout commerce avec sa femme, et pratiqua cette chasteté que lui enseignait la
(1) Wilk., Con., p. 25o, a5i ; Leg. sax., p. 167.
(1) iElfric Bata dans son épitre à "Wulstan dit que les prêtres de l'ancienne loi et lient obliges à une chasteté temporaire avant d'ofthr le sacrifice. La même observance paraît avoir été recommandée par les païens :
Vo*quoqu<- abe»e procul jubco , detcedile ab arif,
Quei» tuli hrttrrna gaudia nocle Venu*.
Cm» placent Miprris; cas:a cum meoie tenue
Kl puri* manibus «imile footi* aquum.
(Tibulli».;
de l'église anglo-saxonne. 5i3 doctrine et l'exemple de son maître; (i) il ajouta que ces sentimens qu'il avait exprimés dans ses écrits il s'en était imbu dans le monastère de Winchester; que la puissance irrésistible de l'autorité les rendait obligatoires , et que chaque concile avait successivement enjoint au clergé d'observer la chasteté de sa profession ; (2) que par une métaphore toute naturelle l'engagement que le prêtre contractait à son ordination était comparé à celui du mariage par la raison qu'il devait considérer son église comme son unique et légitime épouse , et qu'admettre une femme dans son lit sous quelque titre que ce fût c'était charger son âme d'un adultère spirituel et sacrilège. » (3) Les plus vertueux du clergé s'empressèrent de se rendre aux ordres de leurs supérieurs; mais les autres, et c'était le plus grand nombre, prêtèrent une oreille plus complaisante à la voix des passions , et pendant le siècle de troubles qui précéda l'anéantisse-
(1) Leq. sax., p. 1 54, 162, 167 ; JElC, prœf. in Gen., p. 2. 11 écrivit aussi un traité sur le célibat du clergé, qui n'est pas publie duns la librairie de Cotton, Faust. A, 9. (Mores, Coi»., p. 45.) II fut arrange en forme de sermon et lu dans l'église. ( Wanley, Mss., p. 19g. )
(2) Presbyteros summopere obsecramus ut, caste et continenter Domino juqiter servientes, a connubiis sefemineis omnino abstineant sicque Domini iram devitent. (Con. Mnnam, p. 293 ; Leq. eccl. Can p. 3oi, VI.)
(3) Lib. Const. apud VVilk., Leq. sax., p. ifyo, l5lj voyez aussi les canons d'Edgar dans Wilkins. ( Conc, vol. I, p. 225, VIII, **9l LX.)
ment de la dynastie saxonne ils bravèrent les menaces sévères mais impuissantes des canons. Dans une plainte adressée à son clergé Wulstan, archevêque d'Yorck , regrette que l'iniquité des temps ne lui permît pas de châtier les rebelles obstinés , ajoutant qu'elle lui faisait du moins un devoir de les avertir de leur obligation à la chasteté , et de les inviter à l'observer par tous les motifs que la religion pouvait inspirer, (i)
Durant le long règne d'Edgar le clergé expulsé fut condamné à déplorer en silence la perte de ses possessions; mais 6es regrets du moment furent adoucis par l'espoir d'obtenir une ample indemnité de la justice ou de la faiblesse de son successeur : ce successeur était un enfant, et l'ambition d'une marâtre tenta de faire passer la couronne sur la tête de son propre fils. Cette époque de confusion et d'un règne incertain parut favorable aux projets du clergé : Alfere, duc de Mercie , fut le premier à embrasser sa cause. Ses partisans , émus de compassion, ou alléchés par des présens, s'empressèrent d'imiter son exemple , et dans plusieurs provinces les moines se virent ignominieusement chassés de leurs couvens par Tépée de leurs ennemis; (2) mais on vit bientôt s'élever armée
(1) Jpud Vviik., p. i(57.
(2) Wigor., ad ann. gj5; Hoved., ad ann. 975, f. *45; IngulL,
db l'église anglo-saxonne. 5i5
contre armée , et Alwine, duc d'Est- Anglie, Mîwold, son frère, et le comte Brithnode se déclarèrent les protecteurs des moines. Le royaume était menacé des horreurs d'une guerre civile par les passions des partis opposés lorsque leurs chefs s'engagèrent à prouver la légitimité de leurs prétentions respectives dans un concile à Winchester : l'issue se trouva défavorable au
clergé. Les efforts de Dunstan et des évêques avaient réussi à placer la couronne sur la tête d'Edouard, fils aîné du monarque défunt, et leur prépondérance assura aux moines une victoire aisée : (i) cependant quatre ans s'étaient à peine écoulés que les plaintes du clergé et les clameurs de ses amis se renouvelèrent , et Ton convoqua un autre concile à Gaine ; mais , dans la chaleur de la discussion, le plancher de la salle s'affaissa sous le poids de la multitude ; toute l'assemblée, excepté l'archevêque qui heureusement se retint à une poutre, fut précipitée à terre; et au milieu des ruines et du désordre un
p. 54. Dans la chronique saxonne les souffrances des moines font le sujet d'un petit poème. ( Chron. &ax.f p. 1 1 3. )
(1 ) Dans ce concile ou dans quelque autre tenu à Winchester (car les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque) on dit qu'une voix sortie d'un crucifix s'écria : « Tout est Lien; ne faites point de changement. » M. 1 imer, avec son exactitude et sa franchise ordinaires, parle de cette voix comme d'un artifice du primat : je croirais plutôt que toute l'histoire n'est rien moins qu'un conte populaire, adopté et peutêtre amplifié par des écrivains venus plus tard. Elle était inconnue aux premiers historiens.
5l6 ANTIQUITÉS
grand nombre furent dangereusement blessés, et d'autres perdirent la vie. Cette funeste catastrophe termina la controverse : la pieuse crédulité du siècle attribua l'écroulement du plancher et la préservation de Dunstan à l'intervention du ciel ; et le clergé se retira à la fin d'un débat dans lequel il croyait avoir Dieu et les hommes pour adversaires.
Telle est l'histoire simple et naturelle du synode de Calne ; mais le préjugé religieux a bâti sur ce fondement étroit un vaste édifice de calomnies et de fables : Dunstan, si l'on peut ajouter foi à l'historien moderne des Anglo-Saxons, (i) harassé par les tentatives réitérées du clergé, et tremblant pour la durée de ses établissemens objets de son affection , résolut de terminer la querelle par l'extermination de ses adversaires; par son ordre le plancher de la chambre destinée à contenir l'assemblée ayant été détaché des murs pendant qu'on délibérait, les étançons furent tout à coup écartés, et les nobles, le clergé et les autres membres se virent en un instant rouler pêle-mêle à travers les ruines tandis que l'archevêque , inébranlable sur son siège , contemplait avec une satisfaction sauvage la scène sanglante qui se passait au-dessous de lui. Tel est le fond de ce conte, que depuis peu
(i) Hist. des Jnglo-S axons , vol. III , p. 190, 191.
de l'église anglo-saxonne. . 517
on a présenté au public ; mais on me permettra quelques réflexions avant d'en admettre l'authenticité. L'atrocité du fait , le silence des contemporains, le projet impolitique d'envelopper dans le même so*rt ses partisans et ses adversaires doivent faire naître un doute en faveur du primat , et ceux même qui se sont fait une idée désavantageuse de son caractère voudront au moins , avoir quelque preuve de son crime avant d'oser le condamner; mais on n'a produit et l'on ne peut produire encore une semblable preuve. Des écrivains contemporains et postérieurs ont attribué la chute du plancher à un accident ou à l'intervention du ciel; l'artifice sanguinaire de Dunstan fut un secret qui , pendant près de huit siècles, a échappé à l'oeil observateur de chaque historien , et a été révélé pour la première fois , ce me semble , à l'esprit sceptique de Hume, qui fit entrevoir son soupçon au public sous le voile décent d'une chose « possible : » (1) mais le soupçon devint bientôt certitude , et la conduite de l'archevêque a été proclamée un crime qui n'était susceptible ni de doute ni de modification. Son accusateur ( on ne peut se
(l), Hist., c. a. Si cependant quelque ami de l'archevêque Parker prétendait faire honneur à ce prélat de la découverte je ne lui dispu* terai pas la priorité de sa réclamation. Il est au moins certain qu'il attribua le malheur de Calue à une conjuration entre le diable et les moi nrs : Humana fraude et Ope diabolica carerc non potuit ( Anli- <juit., p. 87.)
rendre compte de l'omission) n'a pas réclamé l'honneur de cette découverte , mais il a laissé conclure à ses lecteurs irréfléchis « qu'il avait tiré ses lumières des auteurs respectables auxquels il en appelle avec assurance. » (i) Cependant ils paraissent avoir ignoré l'accusation , et s'être bornés à traduire le simple narré de la Chronique saxonne, journal le plus fidèle de cette époque : « Cette année la principale no- « blesse de l'Angleterre tomba à Calne d'un «plancher supérieur, excepté le saint arche- « vêque Dunstan, qui se retint à une poutre. « Quelques-uns furent grièvement blessés s et « d'autres ne purent sauver leur vie. » (2)
Depuis le concile de Calne jusqu'à la conquête des Normands , pendant un intervalle d'environ quatre-vingt dix ans, l'église saxonne offre à l'historien peu d'objets dignes de remarque : on vit se renouveler les horreurs qui avaient signalé la plus grande partie du neuvième siècle. L'assassinat du jeune roi Edouard, l'indolence et la pusillanimité d'Ethelrcd et la trahison des
(1) Malm., p. 6t| Flor. Wûj., P- 36i ; Sim. Dun., p. 160.
(2) Chron. sax., p. ia4* J'ajouterai la traduction d'Huntingdon : Omnes optimales Anylorum ceciderunt a quodam solio apud Calne prœter sanctum Dunstanum, qui trabe quadam apprehensa restitit. Vnde quidam eorum valde la? si sunt, quidam vero mortui. (Hunting, 1. V; f. 204.) S. Dunstan mourut dix ans après cet événement en 988. Godwin (p. 53 J nous apprend qu'il s'éccula quelques siècles avant sa canonisation : c'est une erreur. Soixante ans après on ordonna que sa «te serait célébrée le 3o mai. ( Wilk., p. 3o3 .)
de l'église anglo-saxonne. 5ig
nobles saxons excitèrent Swegen de Danemark à marcher sur les traces sanglantes de ses pères : sa mort prématurée n'arrêta pas ses partisans dans le cours de leurs victoires, et Ganute , son fils et son successeur, ne voulut point remettre l'épée dans le fourreau qu'il ne fût monté sur le trône d'Angleterre. Qu'il me soit permis de signaler dans l'histoire de leurs dévastations le déplorable sort de Cantorbéry. (i) Les citoyens, excités par des injures réitérées, avaient tué le frère d'Edric, nom infâme dans les annales des trahisons domestiques : la politique ou la justice d'Ethelred se refusa à punir les assassins , et Edric pour en tirer vengeance réunit à ses gens les ennemis de son pays. Comme l'armée des barbares approchait les citoyens entourèrent Elphège, leur archevêque , çt le supplièrent de pourvoir à sa sûreté par une prompte retraite. «Le devoir du berger est de veiller sur son troupeau , » répliqua-t-ii avec intrépidité. Le vingtième jour du siège le traître jElmer mit le feu à un quartier de la ville , et comme les habitans désertaient les murs pour sauver leurs femmes et leurs enfans les Danois , saisissant le moment favorable, s'ouvrirent parla force un chemin vers la porte la plus prochaine. Les écrivains anglo-
(i) Anno 101 1.
saxons retracent avec les larme» de la douleur et de l'indignation les misères dont les barbares accablèrent cette ville réprouvée; l'imagination du lecteur peut suppléer aux autres cruautés : mais c'était pour eux un amusement, (leurs propres écrivains l'attestent) (i) de balancer les enfans de leurs captives à la pointe de leurs lances, ou de les écraser sous les roues de leurs chars. (2) L'archevêque, alarmé pour ses ouailles et oubliant son propre danger, s'arracha des mains de ses moines malgré leurs instances, et, se précipitant au milieu du carnage, conjurâtes barbares d'épargner ses compatriotes sans défense : sa voix et ses gestes attirèrent leurs regards; il fut saisi, garrotté comme un captif, et traîné vers sa cathédrale pour être témoin de sa ruine. Dans cette église vénérable étaient rassemblés les moines, le clergé et une multitude d'habitans. Ils espéraient que la sainteté du lieu réprimerait la fureur des Danois, ou que la force de sa situation pourrait différer leur catastrophe jusqu'à ce que l'ennemi écoutât la voix de l'humanité ; vain espoir! les barbares élevèrent une pile de bois sec autour des murailles , et y mirent le feu avec des cris de joie : les flammes montèrent jusqu'aux toits, et les poutres qui s'écroulaient
(i) Bartholin, p. 45?.
» Osb., VU. S. Êlphcg., p. 1 35 ; Wigorn, p. 6i4 , *nno ion ; Uovcd , f. a/| 7 , anno i o i r .
de l'église anglo-saxonne. 5a i
avec le plomb fondu forcèrent les réfugiés à abandonner leur asile. A mesure qu'ils paraissaient ils étaient massacrés sous les yeux de l'archevêque.
Vers le soir Elphège fut conduit par ses gardiens à la porte du Nord , dépôt de ceux que les vainqueurs avaient destinés à être vendus ou rançonnés : la vue de leur archevêque renouvela les peines des captifs , et une exclamation générale témoigna leurs angoisses. Il s'efforça de parler, mais un coup de hache d'armes le contraignit au silence. Les Danois comptèrent les prisonniers : ils étaient au nombre de huit cents; sept mille hommes outre les femmes et les enfans avaient péri dans le sac de la ville ; de quarante moines il n'en restait que quatre.
La cupidité des Danois avait épargné la vie de l'archevêque , et le prix de sa rançon était fixé à trois mille livres d'argent. S'il eût voulu engager le clergé voisin à livrer ses ornemens sacrés il est probable qu'on aurait pu réaliser cette somme; mais il répondit aux pressantes réquisitions des barbares que la vie d'un vieillard décrépit était de peu de valeur, et l'inflexibilité de son refus ne servit qu'à rendre son traitement plus cruel encore. Il fut renfermé sept mois dans une prison ou condamné à suivre leur camp , et la veille de Pâques on lui
signifia que dans huit jours il devait ou payer la somme ou perdre la vie. Le samedi suivant il fut conduit en présence de l'armée. « Evêque, « s'écrièrent mille voix , où est ta rançon ? » Le vieillard, pour se remettre de la fatigue, s'assit en silence. Après une courte pause il se leva : « Je n'ai point d'autre or ou argent à vous offrir, « dit-il , que la connaissance du vrai Dieu. Mon « devoir est de vous le prêcher, et si vous êtes « sourds à ma voix vous éprouverez les effets « de sa justice.» Il ne put aller plus loin ; les chefs danois , s'élançant de leurs sièges , le renversèrent par terre ; la multitude partagea leur fureur, et en quelques minutes le corps de l'archevêque fut enseveli sous un monceau de pierres. (1) A la fin de cette horrible tragédie le Danois Thrum , qu'il avait baptisé et confirmé le jour précédent, osa s'en approcher : il le trouva respirant encore , et pour mettre fin à ses tourmens lui fendit le crâne d'un coup de hache d'armes. Le corps fut transporté le lendemain matin à Londres, et inhumé par les évêques Eadnoth et jElfhune dans l'église de Saint-Paul. (2)
(1) Osbern, p. i4<>. Hoveden, Florence de Worcester et la chronique saxonne ajoutent « des os et des crânes de boeufs. » L'armée danoise venait de dîner, et était enivrée d'hydromel ou de vin. ( Chron. sur , p. Hoved., f. ifo; Floren. Wig., p. 6i4 ) L'archevêque
fut tué à Grecnwich. (Anqjlo-Sax., t. I, p. 5; Thorn., p. 1981.)
(a) Ces particularités »ont rapportées par l'écrivain contemporain
db l'église anglo-saxonne. 5q3
Pendant cette époque de troubles et de désastres les évêques employèrent leur vigilance à prévenir le déclin de la discipline ecclésiastique , et les règlemens élablis par eux dans les synodes nationaux auraient fait honneur au siècle le plus fervent de leur église. On y exhortait les laïques à fouler aux pieds la superstition des Danois païens et à pratiquer les vertus de l'Evangile ; on y donnait au clergé paroissial des avertissemens circonstanciés sur ses nombreux et importuns devoirs ; on recommandait aux moines une stricte observance de leur règle, et la discipline qui avait autrefois distingué les chanoines était exactement développée et parfois prescrite avec rigueur; on les engageait à servir le Seigneur avec chasteté , à se trouver dans le chœur aux sept heures du service, à manger journellement au réfectoire commun, et à dormir chaque nuit dans leur cellule particulière. Si dans quelques églises ces pratiques avaient été négligées, elles devaient être remises en vigueur, et les membres incorrigibles devaient céder leur place à d'autres plus dociles aux devoirs de leur état, (i)
La rivalité que la réforme de S. Dunstan avait
dans la chronique saxonne (ibid.) et pur Osbern, qui les apprit de la bouche d'Alfward et de Godric, le premier disciple do S, Dunstan, le second de S. Elphège. (Osbera, p. i \ 5. )
(i) Con. Mnham., p. 293.
fait naître entre le clergé et les moines était toujours entretenue par des événemens inopinés, et les fortunes de chaque parti variaient avec la puissance ou le caprice de ses protecteurs. Le primat jElfric établit une société de bénédictins dans la cathédrale de Cantorbéry, et son institution fut confirmée par une charte du roi Ethelbert; (i) au clergé qui desservait Téglise du couvent de S. Edmond Canute substitua une confrérie de moines; (2) Léofric, comte de Coventry, bâtit et dota plusieurs monastères, et les magnifiques restes de l'abbaye de Westminster attestent encore la munificence d'Edouard -le- Confesseur. D'une autre part des églises étaient souvent transférées par la prédilection de leurs protecteurs des bénédictins au clergé; (3) les massacres des Danois
(1) Wilk., p. a8a, ao4. Mores, Comment., p. 84, 88.
(s) Le corps de S. Edmond fut transporté d'Hoxton à Bury, et sut son tombeau s'éleva un monastère de chanoines sous le règne de Canute. (Ld. Itiner., vol. IX, p. 5j Monast. Ang., 1. 1 , p. a85.)
(3) Voyez le concile d'^Enham, p. 39a. Si autem cujuspiam monachorum monasterium, velut plerumque mutata ternporum vicissitudine continyere solet , cum canonicis constitutum sit. Dans ce cas le moine chassé devait comparaître devant son évéque, et promettre d'observer la chasteté, de porter l'habit monacal et de persévérer dans sa profession jusqu'à la mort. Le dernier exemple de ce genre que je puisse trouver est celui de Léofric, évéque de Créditon , qui transféra son siège à Exeter, chassa les religieux et introduisit une société de chanoines qui suivaient la règle de S. Chrodogand de Metz. Qui contra mort m Anglorum, ad formam Lotharincjiorum uno triclinio comederent , uno cubiculo cnbitarent. (Malm., 1. II , f. i45. ) L'historien n'avait-il jamais vu le canon du concile cV.-Enhn m , qui «st relaté à U page 3a8?
de l'église anglo-saxonne. 5a5
forcèrent les moines de Cantorbéry à implorer l'assistance des chanoines; plusieurs abbayes avaient été réduites par les barbares à une extrême pauvreté, et quelques-unes avec leurs habitans étaient devenues la proie des flammes, (i) L'invasion normande termina ces différens. Les petites jalousies de parti furent absorbées dans la confusion générale , et les moines et le clergé , loin de contester les uns contre les autres, s'empressèrent de réunir leurs efforts afin de préserver leurs propriétés respectives de la main rapace des conquérans.
(1) Ingulf , f. 5o6, 507.
5a6 ANTIQUITÉS