CHAPITRE Xm
Missions des Anglo-Saxons. — S. Willibrord. — S. Boniface. S. Willehad. — S. Sigifrid en Suède. — Conversion du Danemarck, — de la Norwège.
Dan» les chapitres précédens j'ai tâché de donner au lecteur une idée favorable de la discipline , du gouvernement et des principales révolutions de l'Eglise anglo-saxonne; dans ce dernier je vais essayer de tracer les conquêtes spirituelles de ses enfans dans la conversion de nations étrangères et idolâtres. A peine le christianisme avait-il acquis une prépondérance marquée en Angleterre qu'un grand nombre des convertis se sentirent animés de l'esprit des apôtres : le nord de la Germanie , habité par des tribus alliées des barbares , offrait une vaste carrière à leurs efforts ; la gloire de les arracher à la domination du paganisme enflamma leur zèle, et ils consacrèrent avec ardeur à cette pieuse entreprise leurs talens , leur fortune et leur vie : le succès de leurs travaux répondit à la pureté de leurs intentions , et dans l'espace d'un siècle depuis la mission de S. Augustin
de l'église anglo-saxonne. 627
les lumières de l'Evangile se répandirent des rivages delà Bretagne jusqu'aux rives du Weser, du Rhin et du Danube.
Le premier des Anglo-Saxons qui prêcha sur le continent fut le célèbre S. Wilfrid. Lorsque l'injustice de ses ennemis le contraignit de fuir sa patrie il eut la prudence d'éviter les ports ennemis de la Gaule et d'aborder à la côte plus hospitalière de Friesland : le roi Adelgise accueillit l'étranger avec bonté, et lui donna la main comme un gage de sa protection. L'intempérie hâtive de l'hiver ne lui ayant pas permis de continuer son voyage , et se voyant d'ailleurs encouragé par l'amitié du roi, Wilfrid annonça les vérités de l'Evangile aux Frisiens, et plusieurs des chefs avec quelques milliers de leurs gens reçurent de ses mains le sacrement de baptême. Lorsque Ebroïn ( il était maire du palais du roi de Neustrie et de Bourgogne et ennemi personnel de Wilfrid) (1) apprit son arrivée en Friesland il dépêcha un messager pour réclamer le fugitif, et promit
(1) Da gober t , héritier légitime de la couronne d'Àustrasie, avait dans sa jeunesse été forcé de chercher un asile en Irlande. Après un intervalle de quelques années ses amis se déterminèrent à le placer sur le trône : à leur requête Wilfrid découvrit l'exilé royal t et l'aida probablemcnt par des secours d'argent et de troupes à recouvrer la possession de son royaume. (Edd. , Vit. WîZ/*., c. 27.) Comme Ebroïn était ennemi juré de Dagobert il devait l'être naturellement de Wilfrid, et à la sollicitation du roi de Northumbrie il avait tenté de l'arrêter dans son voyage à Rome. (Edd., c. a4-)
5a8 * ANTIQUITÉS
au roi un sac d'or en récompense de sa perfidie : le Frisien fut indigné de la proposition ; ayant lu la lettre d'Ebroïn en présence de ses vassaux , de l'Anglo-Saxon et de l'ambassadeur il la déchira en pièces en s'écriant : « Puisse u ainsi le Créateur diviser le royaume de tout « prince qui se rend parjure à Dieu et viole « la promesse qu'il a faite à l'homme ! » Wilfrid demeura en sûreté sous la protection d'Adelgise , et reprit son voyage au retour du printemps, (i)
C'est à la circonstance plutôt qu'à un dessein prémédité qu'on doit attribuer les prédications de Wilfrid, et c'est à Ecgbert, prêtre northumbrien et abbé d'origine , qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir établi les missions en Allemagne. Les monastères d'Irlande et des îles occidentales étaient à cette époque pleins d'hommes d'une réputation justement méritée et avouée même par les autres nations chrétiennes de l'Europe ; leur vertu et leur savoir avait été l'objet spécial des louanges d'Aidan , de Finan et de Colman , les trois premiers évêques de Lindisfarne , et le désir de se perfectionner engagea une foule de jeunes nobles à franchir la mer pour assister aux leçons de ces maîtres lointains. En Irlande l'hospitalité
(i) Edd., r. 25 , 26, anuo 67 j, G76.
de l'église anglo-saxonne. 529
des naturels gagna l'affection des étrangers , et les avantages dont ils jouissaient les attachèrent à leur exil volontaire. (1) De ce nombre était Ecgbert : son application était infatigable ; dans l'espace de quelques années il se vit entouré de disciples , et sa réputation attira à son école quantité de ses compatriotes. Ce fut alors qu'il forma le projet de répandre la lumière de l'Evangile dans le nord de la Germanie , et qu'à cet effet il s'associa les plus savans et lès plus zélés de ses auditeurs; mais la perte du vaisseau destiné à transporter les missionnaires retarda son départ : un songe ou le conseil de ses amis le fit renoncer à son premier plan; ses travaux personnels se bornèrent aux habitans des îles occidentales , et les missions étrangères furent confiées au zèle de ses disciples d'un tempérament plus robuste. Wigbert fut envoyé en Friesland comme leur précurseur pour sonder les dispositions des naturels : deux années de peines infructueuses épuisèrent sa patience , et il revint rendre un compte déplorable de l'indocilité de Radbode , successeur d'Adelgise , et de la férocité de ses sujets. (2) Mais Wigbert avait à peine atteint l'Irlande que les Francs , sous
(1) Bèàe}Hist., 1. III, c. 27.
(a) Ibid., 1. V, c. 9.
53ô ANTIQUITÉS
la conduite de Pépin d'Héristel, arrachèrent au prince frisien la partie du sud de ses domaines. Cette nouvelle ranima les espérances d'Ecgbert : Pépin était chrétien ; son autorité devait seconder les efforts des missionnaires, et douze Anglo-Saxons ayant Willibrord à leur tête firent voile de la côte d'Irlande à l'embouchure du Rhin, (i)
Willibrord était originaire de Northumbrie; son éducation avait été confiée aux soins des moines de Rippon , et il avait reçu dans ce séminaire la tonsure cléricale et l'habit monastique. Mais la renommée d'Ecgbert excita l'émulation du jeune moine : les instructions d'un maître inférieur en talent ne pouvaient satisfaire sa soif pour les connaissances , et à l'âge de vingt ans il s'embarqua avec la permission de son abbé pour la côte orientale de l'Irlande. Ecgbert fut charmé de la modestie , de l'application et de la vertu de son disciple , et n'hésita pas à le nommer, lorsqu'il avait à peine atteint trentedeux ans , supérieur de la mission en Friesland. Les naturels le reçurent avec bienveillance ; Pépin et le pontife romain approuvèrent ses vues ; et ses travaux ainsi que ceux de ses collègues furent récompensés par une abondante moisson. La multitude des convertis l'obligea d'ac-
(1) Anno 690. Btde, I. V,c 10.
de l'église anglo-saxonne. 53, ccpter la dignité épiacopale : il fut sacré à Rome par le pape Sergius , fixa sa résidence à Utrecht , prit le nom de métropolitain des Frisiens , et sacra pour les missions les plus éloignées un nombre suffisant d'évcques suffragans. Pépin et son successeur témoignèrent souvent la plus haute vénération pour son caractère , et par leur munificence le mirent en état de bâtir et de doter plusieurs églises et monastères. (1)
Les vues de Willibrord s'étendirent avec ses succès : il osa prêcher aux Frisiens indépemlans, et Radbode ne s'y opposa pas soit par respect pour ses vertus , soit par crainte du ressentiment des Francs. L'intrépide missionnaire visita ensuite les territoires d'Ongend > Danois féroce ; mais les menaces de leur chef rendirent les naturels sourds à ses instructions, et il fallut qu'il se contentât d'acheter trente jeunes gens que son dessein était d'instruire pour être un jour les apôtres de leur pays. Dans l'île de Foiseteland son zèle faillit lui mériter la couronne du martyre : il avait osé baptiser trois de ses convertis dans une source que la superstition avait consacrée au culte des divinités païennes ; cette profanation alarma le fanatisme des idolâtres , qui demandèrent à Radbode la permission de sacrifier les mission-
(1) B*<l*,l. V,r. i*; ep.5. BtnUf.,p. i3*.
naires aux dieux dont ils avaient souillé la fontaine. Par l'ordre du roi on les tira au sort : Willibrord échappa ; mais un de ses compagnons fut immolé à la vengeance des insulaires, (i)
Parmi les disciples d'Ecgbert se trouvaient deux frères anglo-saxons nommés Ewald : la première nouvelle du succès de Willibrord les enflamma d'une semblable ardeur, et après avoir reçu l'autorisation et la bénédiction de leur maître ils pénétrèrent dans le territoire des anciens Saxons. Ils furent accueillis sur les frontières par le magistrat d'un village voisin, qui leur donna l'hospitalité dans sa maison , et dépêcha un messager à l'alderman pour l'informer de leur arrivée. Mais les prêtres du canton observèrent avec soin la conduite des étrangers : ayant remarqué qu'ils exerçaient un culte différent , et craignant la séduction pour leur chef, ils sacrifièrent dans un moment de jalousie les deux missionnaires à leur soupçons : l'un des frères fut immolé d'un seul coup ; les tourmens prolongés de l'autre amusèrent et assouvirent la cruauté de ses persécuteurs. Mais l'alderman regarda leur mort comme un outrage fait à son autorité : à son retour il fit mourir les meurtriers , et ordonna
( i) Act. SS. Bened. $œc. 3 , tom. i , p. 601 .
DE l'églïse anglo-saxonne. 533
que le village fût rasé. Pépin honora les corps des missionnaires de magnifiques funérailles à Cologne ; l'église anglo-saxonne écrivit sur-lechamp leurs noms dans le martyrologe, (i) •
Entre les Anglo- Saxons qui s'associèrent aux travaux de Willibrord plusieurs ont reçu dans l'histoire une place distinguée , et leur mémoire fut long-temps révérée avec des sentimens de reconnaissance par la postérité de leurs convertis. i° Swidbert était un de ses premiers compagnons : les Boructuaires , habitans du duché actuel de Berg et ceux du comté de Mark, furent les principaux objets de son zèle ; mais une irruption soudaine des Saxons païens interrompit le cours de ses travaux, et en détruisit tous les fruits : le pays fut dévasté; les naturels, hors d'état de résister > émigrèrent chez les nations voisines, et le missionnaire dans sa détresse fut contraint de solliciter le secours de Pépin. Ce prince lui donna l'île de Keisserswerdt dans le Rhin , sur laquelle il bâtit un monastère et d'où il fit de temps en temps des excursions pour instruire ce qui restait d habituas. (2) 20 Adelbert , prince de la race royale de Northumbrie, abandonna son pays afin de partager le mérite et
(1) A11110692. Bèdc,I. V, c. i i. Dans le martyrologe de Bède le 3 d'octobre est fuc pour honorer leur mémoire. (Bède de Suiith, p. 1 28.)
{->) Bède, 1. V, c. 12.
la fortune de Willibrord ; il choisit le nord de la Hollande pour exercer son zèle. Les païens se montrèrent dociles à ses instructions , et son nom fut long-temps vénéré parmi les habitans d'Egmond , lieu de sa résidence et de sa mort, (i) Les Bataves qui habitaient dans Pîle formée par le Rhin et le Vahal durent leur conversion aux travaux de Werenfrid : Elste devint la métropole de la mission , et l'église de cette ville conserva ses reliques. (2) Trois Anglo-Saxons, Wiron, Plechelm et Otger, se dévouèrent à la conversion des habitans de Gueldres. Pépin révéra et récompensa leurs vertus , et confia successivement aux deux premiers la direction de sa conscience : leur principale résidence était dans le voisinage de Ruremonde. (3)
Mais les missionnaires northumbriens n'eurent pas seuls la gloire de convertir des nations barbares , et le titre d'apôtre de la Germanie a été accordé par la postérité à un Saxon de l'occident nommé Boniface. Il naquit à Crediton , ville du Devonshire , et dans un âge encore tendre il annonça un goût tout particulier
(1) Jet. SS. Bencd. sœc. 3 , toia. 1 p. 63 1. (o) Jet. SS. Bolland. Jug. 28.
(3) Soc. Bollan. Mai., toin. II , p. 309 j Jul. , tom. IV, p. 58 ; Sep., tom. II, p. 61a. Les écrivains irlandais regardent Wiron comme tanr compatriote; mais sur l'autorité d'Alcuin je l'ai appelé Ang!o- Saxon. (Aie, de pont. Ebor., 5., io'|5.)
pour l'état monastique. Son père voyait avec peine l'inclination de son fils ; mais une maladie dangereuse dissipa ou vainquit sa répugnance , et le jeune Winfrid ( tel était son premier nom ) accompagné des amis de sa famille se rendit au monastère d'Exanceaster ; d'Exanceaster il fut bientôt transféré à Nutscelle , et dans les deux maisons ses vertus et ses talens précoces lui concilièrent l'estime et l'admiration de ses frères. Après avoir acquis toutes les connaissances qu'on appréciait alors il fut élevé à l'emploi d'instituteur : son école était fréquentée par une foule d'étudians, et pour accélérer la propagation des connaissances il enseigna par l'ordre de ses supérieurs dans les monastères et les couvens voisins. À l'âge de trente ans il reçut la prêtrise , et l'éloquence ou l'onction de ses discours ajouta encore à son ancienne renommée : il fut admis au grand conseil de la nation ; Ina , roi de Wessex , l'honora de sa confiance , et l'ambition du moine, s'il en eût écouté la voix, aurait pu aspirer aux plus hautes dignités ecclésiastiques; mais il avait ouï parler des triomphes spirituels de Willibrord et des autres missionnaires , et leur exemple avait allumé dans son cœur le désir de contribuer comme eux à la propagation du christianisme. L'abbé Wibert «e rendit non sans peine à ses instances, et
Winfrid, suivi de ses trois frères, partit du port de Londres pour la côte de Friesland. Il ne pouvait choisir un moment plus contraire; Pépin était mort ; Charles , son fils et son successeur, avait à lutter contre l'ambition de Ragenfrid, et Radbod saisit l'occasion favorable d'inonder de ses barbares les provinces qu'il avait autrefois été contraint de céder à la puissance des Francs. Les missionnaires prirent la fuite; les églises furent démolies, et le paganisme recouvra son empire. Winfrid cependant s'avança jusqu'à Utrecht : il osa même solliciter la protection du roi ; mais il fit de vains efforts , et la prudence l'engagea à retourner en Angleterre pour attendre l'issue de la guerre dans la retraite de son premier monastère, (i)
Mais en Angleterre sa modestie fut bientôt alarmée par le choix que ses frères firent de lui pour leurjabhé. Afin de se soustraire à leur importunité il eut recours à l'entremise de Daniel, évêque de Winchester : par l'influence de ce prélat ils en élurent un autre , et laissèrent de nouveau le missionnaire poursuivre ses travaux apostoliques. Il s'embarqua pour le continent avec plusieurs compagnons, et dirigea sa marche vers Rome chargé d'une lettre
(i) S. Vftliib., *Vit. S. Boni/., p. »55, 262; édit. Serrar.
de l'église anglo-saxonne. 537
de «on diocésain. Dès que le pontife eut appris par le contenu quels étaient les titres et les vues du pèlerin il applaudit à son zèle , désigna la Germanie pour théâtre de ses travaux futurs , et le renvoya avec son assentiment et sa bénédiction : Liutprand , roi des Lombards, le reçut avec vénération. De cette cour hospitalière il franchit les Alpes , traversa le territoire des Bataves, et entra dans le pays des Thuringes. Les naturels avaient jadis entendu la voix de l'Evangile; mais ils conservaient encore les habitudes du paganisme , et leur clergé était peu nombreux , ignorant de ses devoirs et irrégulier dans ses mœurs. Boniface (il avait alors pris un nom latin) instruisit le peuple , et réforma le clergé ; bientôt il fut rappelé de cette œuvre pieuse au premier objet de son choix par la mort de Radbode et les derniers succès des Francs. En descendant le Rhin il entra dans le Friesland , offrit ses services à Willibrord , et travailla trois ans sous la direction de ce prélat apostolique. L'archevêque révérait les vertus de son nouveau collaborateur , et il résolut de le sacrer pour lui succéder au siège d'Utrecht ; Boniface refusa cette dignité , et se hâta de se retirer chez les Hessiens et les anciens Saxons. La pauvreté du pays , l'intempérie de la saison et l'opiniâtreté des barbares fournirent une longue et pénible épreuve à la patience du mis-
sionnaire; mai» sa persévérance triompha de tous les obstacles , et dans l'espace de quelques années il se vit entouré d'une société nombreuse de chrétiens fervens. (i)
Au rapport des voyageurs Grégoire II fut bientôt informé des conquêtes de Boni face ; par ses lettres il apprit que plusieurs milliers des naturels de Hesse, de Saxonnie et de la Thuringe s'étaient volontiers soumis au joug de l'Evangile. La piété du pontife en fut satisfaite; il invita le missionnaire à venir à Rome , lui conféra la dignité épiscopale, (2) et le renvoya com-
(1) Willib. VU. S. Boni/., p. *6a-a6S.
(1) Suivant une ancienne coutume les évêques lors de leur sacre étaient tenus à une promesse ou serment d'obéissance à leur métropolitain. Cette promesse qu'exigeaient les pontifes romains est encore conservée dans le Liber Diurnus Rom. pont. , p. 69. Elle se compose de deux parties ; dans la première l'évéque s'engage à professer la foi, à mainteuir l'unité et à veiller sur les intérêts de l'Eglise, daus la seconde à demeurer fidèle à l'empereur, à déjouer tout complot perfide et à révéler au pontife celui qui pourrait venir à sa counaissance. Mais après les conquêtes et la conversion des peuples du Nord cette dernière partie demandait à être modifiée pour s'adapter aux circonstances particulières où se trouverait l'évéque à qui elle était imposée : ainsi sous Grégoire-le-Craod les prélats des Longobards, au lieu de la promesse de fidélité à l'empereur, juraient qu'ils s'efforceraient de maintenir une paix équitable entre leur nation et les Romains. (Lib. Dium., p. 71.) On y apporta encore une autre modification au sacre de S. Boniface ; comme la plupart des prélats français vivaient dans une infraction manifeste des canons on lui fit promettre qu'il n'entretiendrait aucune communication avec ces prélats, mais qu'il s'efforcerait de les amener à la réforme, ét que si ses efforts étaient impuissans il les dénoncerait au siège apostolique. Sed et si cognovero anfctites contra instituta antiqua sanctorum patrumconversari9cum eis nullam huberecommunionem aut conjunctionem, sed magis, sivaluero prohibera, prohïbebo; sin minus, fi déliter statim domno meo apostolico renuntiabo. (îbid., p. 70.)
de l'église anglo-saxonne. 5Î9
blé d'honneurs à sçs convertis. Dès ce moment il vit sans cesse pleuvoir sur sa personne les distinctions spirituelles ; il ne tarda pas à recevoir le pallium avec la juridiction métropolitaine , fut autorisé à prendre le titre d'envoyé de S, Pierre et de légat du siège apostolique , et fut nommé primat non seulement des évêques d'Allemagne, mais aussi des évêques de la Gaule. Dans la crainte de fatiguer le lecteur je ne suivrai pas l'ordre chronologique des événemens, et je parcourrai rapidement ses principales actions , d'abord comme missionnaire des nations païennes , ensuite comme représentant du pontife romain.
I. Le premier soin du missionnaire, après le sacre épiscopal , fut d'augmenter le nombre de «es collaborateurs : dans une lettre circulaire adressée aux évêques et aux principaux abbés de l'Angleterre il leur représenta vivement les besoinsdela mission, et exhorta ses compatriotes à l'assister pour délivrer les âmes de leurs semblables du joug de l'ignorance et du paganisme. Ses exhortations furent reçues comme elles devaient l'être par les plus fervens des moines et du clergé ; l'honneur de convertir les infidèles et l'espoir d'obtenir la couronne du martyre leur apprirent à mépriser les dangers et à braver les difficultés de l'entreprise ^ et plusieurs missionnaires zélés traversèrent successivement la mer,
54û ANTIQUITÉS
et s'abandonnèrent à la disposition du nouvel apôtre. Nul autre motif que le zèle le plus pur n'aurait pu les soutenir dans les privations et les dangers sans nombre auxquels ils étaient continuellement exposés. Ils pouvaient à la vérité recevoir du pain de leurs prosélytes reconnaissans , et les menaces des Francs les protégeaient des insultes des barbares vaincus qui refusaient d'embrasser leur doctrine ; mais quant aux vêtemens et à presque tous les autres objets de nécessité ils ne pouvaient compter que sur la bienveillance précaire de leurs amis éloignés; les fruits de leurs travaux étaient souvent détruits, et leur vie mise en danger par les hostilités des tribus qui conservaient toujours la réligion et l'indépendance de leurs pères. Une seule incursion ruina de fond en comble non moins de trente églises, (i)
La seconde attention de l'archevêque fut d'assurer un supplément fixe de missionnaires : à cet effet il érigea divers monastères, et encouragea ses collègues à suivre son exemple dans l'étendue de leur juridiction respective. La première de ces fondations fut une petite cellule à Ordof; après celle-ci vinrent les monastères plus spacieux de Fritzlar et d'Amelbourg , auxquels succéda la riche et magnifique abbaye de
(i) S. Boni/, eyist. 91 ; 92.
de l'église anglo-saxonne. 54 i
Fuldc. Il existait une immense forêt connue sous le nom de Buchow, située au milieu de la Franconic, de la Hesse , de la Wettéravie et de la Thuringc, et traversée par la rivière de Fulde, sur les bords de laquelle Boniface découvrit un site qu'il jugea propre à la vie monastique. La donation de remplacement fut bientôt obtenue de la piété de Carloman, fils de Pépin : Sturm , son disciple bicn-aimé, avec sept autres associas défrichèrent le bois , y construisirent les bâtimens nécessaires, et Boniface leur enseigna lui-même la stricte observance de la règle de S. Benoît. L'abbaye continua de prospérer après la mort de son fondateur, et au bout de quelques années elle renfermait quatre cents moines. Jusqu'à sa sécularisation son supérieur fut un prince de l'empire ,#et il avait le titre de primat de tous les abbés de la Gaule et de la Germanie, (i)
Pour l'éducation du sexe féminin Boniface réclama l'assistance de Tetta , abbesse de Winburn; et Lioba , avec plusieurs de ses sœurs, se consacra sur-le-champ à une œuvre si méritoire. A celles-ci se réunirent ensuite plusieurs autres dames anglaises, animées des mêmes senti mens et d'un égal désir de participer au mérite des missionnaires. Lioba fut placée dans le
(i) Fit, Boni/,, p. 271, 27a, epist. ifa.
couvent de Bischofesheim sur le Tuber, Tecla à Chitzingen en Franconie, Walpurge à Heidenheim près de Brentz , et Chunihild et Chunitrude furent envoyées , la première en Thuringe, la seconde en Bavière, (i)
A mesure que Boniface avançait en âge il se trouvait moins capable de suffire à l'administration d'un diocèse aussi étendu : avec l'autorisation du pontife et du consentement de Carloman il établit quatre sièges épiscopaux à Erford , à Burabourg, à Aichstad , à Wurtzbourg, et les confia aux soins de quatre de ses collègues les plus zélés , Adelhard, Wintan , Willibald etBurchard. (2)
II. Mais PAnglo-Saxon ne borna point sa sollicitude pastorale aux peuples que ses prédications avaient convertis à la foi chrétienne ; en qualité de légat apostolique il visita la Bavière, et fut reçu par le duc Odilon avec une bienveillance respectueuse. L'église bavaroise était alors gouvernée par Vivilon, prélat que le souverain pontife avait sacré pour cette mission. Boniface jugea nécessaire un plus grand nombre de pasteurs pour accélérer les progrès de l'Evangile, et partagea le pays en quatre diocèses plus petits : Vivilon fut obligé de se contenter de l'évêché de Passau ; Jean , Anglo-Saxon , fut nommé à celui
(1) Othloni, Vit. S. Bonif. apud Canis; ant.Lect., tom. III, A*r - nal. Bened., tom. II, p. 73.
(») S. Bonif. epia. 1 3 1 , i3a*
de Satlzbourg, et Goibald et Erembert furent installés dans les églises de Ratisbonne et de Fresingen. (i)
Durant le siècle précédent l'ambition des maires du palais avait rompu les liens de la subordination civile et du gouvernement ecclésiastique dans l'empire des Francs; on enfrei- . gnait ouvertement les statuts des canons; les plus hautes dignités de l'Eglise étaient usurpées par des laïques avides et puissans, et les moines et le clergé ignoraient les devoirs de leur état. Remettre en vigueur l'ancienne discipline, tel était lardent désir de Boniface; et Carloman, d'une piété docile à ses inspirations , ordonna aux évéques d' Austrasie de reconnaître la suprématie du légat. Ils se rencontrèrent successivement avec lui en concile , et souscrivirent avec respect aux canons qu'il dicta. (2) Pépin, imitant le zèle de son frère , assembla aussi un concile de vingt-trois évéques à Soissons, et grâce aux soins de Boniface l'uniformité de discipline fut introduite dans toutes les églises des Francs.
On remarque dans l'histoire de cette époque une révolution importante. Le sceptre avait depuis long-temps passé des faibles mains des rois mérovingiens dans celles de Charles Martel et de ses fils. Ces princes se contentèrent d'abord d*
(1) VU. S. Boni/., auctore Willibal., p. (?) In$t. epis. S. Boni/., p. no, 1 1».
l'autorité de roi sans en avoir le titre, et tous les ans, aux calendes de mai , le souverain héréditaire des Francs était offert à la vénération de ses sujets; mais Pépin abolit bientôt cette dangereuse cérémonie : Childéric , dernier roi de la race de Clovis , fut rasé dans le monastère de Sithiu, et Boniface, si nous croyons le rapport d'une foule d'anciens écrivains, couronna le maire du palais selon le vœu ou l'avis du pape Zacharie. Aucun point de l'histoire n'est peutêtre mieux attesté que la part que le pontife et son légat eurent dans cette affaire ; (i) cependant plusieurs critiques français ont cru pouvoir le mettre en question , et leur scepticisme raisonné peut être excusé ou justifié par le silence de Zacharie et de Boniface , d'Anastase et de Willibald, leurs anciens biographes.
L'archevêque vers la fin de ses jours fixa sa résidence à Mentz , et du consentement de Pépin et du pontife sacra pour lui succéder son disciple Lullus, autrefois moine de Malmsbury. Son vœu était de reprendre les travaux de sa jeunesse , et d'employer son dernier soupir à la conversion des païens : accompagné d'un évêque, de trois prêtres, de trois diacres, de quatre moines et de quarante et un laïques, il descendit le Rhin, et pénétra au centre duFries-
(i) Voyez Eginhard, Annales Laureshamenses , Loiselani, Fuldensss, Bertiniani, etc., apud Le Cointe, Annal, tom. IV.
DE i/ÉGLISB ANGL0-8AX0NNE. §45
land de Test. Ses exhortations engagèrent quelques milliers d'idolâtres à déserter les autels de leurs dieux, et à se soumettre à la cérémonie du baptême : peu de temps après on convoqua les néophytes la veille de la Pentecôte pour re* cevoir le sacrement de confirmation ; et l'archevêque, sous une tente dans la plaine de Dockum, attendit l'arrivée de ses convertis. A la pointe du jour on vint l'informer qu'un corps de Frisiens complètement armé s'approchait à grands pas avec des démonstrations hostiles. Les laïques s'apprêtèrent à défendre leur vie ; mais Boniface, s'étant montré hors de sa tente, leur ordonna de remettre leurs épées dans le fourreau, et de recevoir avec résignation la couronne du martyre. A peine avait-il parlé que les barbares, se précipitant sur eux, immolèrent toute l'assemblée à leur fureur; mais leur rapacité fut bien trompée quand, au lieu des trésors qu'ils espéraient, il*-ne trouvèrent que quelques livres dont ils ignoraient l'usage. A cette nouvelle les Frisiens chrétiens, transportés d'indignation, se réunirent en grand nombre, et trois jours après vengèrent la mort de leur instituteur dans le sang de ses meurtriers, (i)
(1) V'\t. S. Boni/'., p. a^G. Les bienfaits que h Germanie reçut du ministère de Boniface ne Tout pas mis à l'abri de la critique, et la gratitude de Mosheim l'a engagé à tracer un portrait désavantageux Ac l'apôtre de son pays : à l'en croire Boniface employa souvent la fraude et la violence pour accroître le nombre de ses convertis j et ses
Le sort de Boniface n'arrêta pas le zèle de ses compatriotes, et les nations qu'il avait converties écoutèrent avec docilité les instructions de ceux qui lui succédèrent; mais le premier qui ajouta un nouveau peuple à ceux qu'on avait conquis au christianisme fut Willehad , prêtre northumbrien, lequel , avec la permission de son évêque et du roi Alhred , fit voile en 772 vers la côte septentrionale delà Germanie. Dès qu'il fut débarqué il visita la plaine de Dockum, baisa la terre qu'avait sanctifiée le sang des martyrs, et se releva , animé de l'esprit de son prédécesseur. Il prêcha aux barbares la doctrine de l'Evangile avec une éloquence irrésistible : ses heureux succès le dédommagèrent des dangers auxquels il se vit souvent exposé , et la connaissance du vrai Dieu fut successivement répandue sur les rives de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Wigmode, pays situé entre ces deux dernières rivières, fut
propres lettres démontrent que c'était un homme d'un esprit arrogant et insidieux, et d'une ignorance profonde sur plusieurs points essentiels et sur la véritable nature de la religion chrétienne. (Mosh., s<rc. VIII, part. I) c. 1.) Comme l'historien allemand ne cherche à appuyer ses assertions sur aucune autorité d'anciens écrivains elles ne doivent reposer que sur la sienne propre ; mais si le lecteur veut se donner la peine de parcourir les lettres du missionnaire, ou sa vie par S. "YVillibald, il pourra se faire une juste idée de la véracité ou de l'impartialité de son accusateur. Les Anglo-Saxons considéraient Boniface comme la gloire de la nation.'Tl mourut en 7 55 j et dans le premier synode qui se tint l'année suivante ils inscrivirent son nom dans le calendrier, et le choisirent pour un des patrons de leur église. ( Ep. Cuthb. arckiep.
de l'église anglo-saxonne. 547 le principal théâtre de ses travaux, et pendant sept ans il gouverna la mission avec l'autorité, mais sans le titre d'évêque. Quand les Saxons firent un dernier effort pour secouer le joug des Francs les chrétiens devinrent les premières victimes de leur fureur : les églises érigées par Willehad furent démolies ; on massacra ses collègues avec leurs disciples, et le missionnaire lui-même se sauva avec peine en Friesland. Mais deux ans après la fortune de Gharlemagne l'invita à y retourner, et il fut sacré le premier évêque des Saxons. Il choisit pour sa résidence un endroit sur la rive droite du Weser, ou il bâtit une cathédrale, et jeta les fondemens de la ville de Brémen. Il mourut en 789. (1)
De la Germanie l'ardeur des missionnaires anglo-saxons les engagea à traverser la Baltique; et Sigfrid, prêtre d'Yorck, vers le milieu du dixième siècle prêcha à la requête d'Olave Scotkonung,roid'Upsal , aux naturels de Suède. Le prince, sa famille et l'armée reçurent le sacrement de baptême; cinq sièges épiscopaux furent peuplés de pasteurs par les efforts du missionnaire; et quoiqu'il perdît ses trois neveux par la cruauté des idolâtres il parvint enfin à établir l'Eglise de Suède sur un fonde* ment solide et durable. Il mourut en 1002, et
(1) Annal Bened., tom.II, p. aaa, a55, a6o, agi.
fut enterre à Wexiow, qui avait été sa principale résidence. (i)Ulfrid etEskill, deux de ses compatriotes, furent martyrisés quelque temps après parles habitans. (2)
Les semences de l'Evangile avaient été répandues à différentes époques dans le Danemarck par les archevêques de Brémen , successeurs de S. Wi 11 eh ad- mais ils n'avaient obtenu qu'un succès borné et éphémère ; et bien des missions furent entreprises , bien des générations se succédèrent avant que le caractère féroce et intraitable des naturels pût se ployer à la douceur des préceptes du christianisme. Les Anglo-Saxons réclament une part au mérite de cette oeuvre pieuse : Canute en fit venir plusieurs dans le Danemark afin que leurs vertus et leurs prédications répandissent la foi chrétienne parmi ses sujets. Bernard dans Schonen , Gerbrand dans la Zélande, et Reinher dans la Finlande remplissaient le ministère de l'épiscopat; mais tous trois reconnaissaient la juridiction supérieure d'Unuan, archevêque de Brémen. (3)
Le premier des rois norwégiens qui reçut le baptême fut Haco , surnommé le Bon : animé du zèle d'un prosélyte il s'efforça de propager la
(1) Apud Benzel, p. i ; cit. Butler, Febr. l5.
(2) Adam. Brémen., !. II, c. 44-
(3) Chron. HolsatUe, c. 10 - i3-f Adam. Brem., h II, c. 38.
de l'églisb anglo-saxonne. 549
religion chrétienne , et à sa requête on envoya de l'Angleterre des évêques et des prêtres pour l'assister. Dans une assemblée publique il exhorta les députés de la nation à embrasser le nouveau culte; mais ceux-ci firent peu de cas de son éloquence et de son autorité , et le contraignirent à retourner au culte de ses pères. Le paganisme en Norwège conserva son ascendant jusqu'à l'arrivée de S. Ola ve : (i) dans une expédition de piraterie , qui était l'occupation favorite des chefs du nord , il fut converti à la foi par un ermite des îles Scilly. Lorsqu'il se vit maître du trône par la mort de Haco-le- Méchant le premier objet de son ambition fut de convertir ses sujets : il abolit ou réprima par des lois sévères les pratiques de l'ancienne superstition ; les prêtres de Woden furent mis à mort sans pitié , et la Norwège se remplit de chrétiens vrais ou supposés. Il avait pour ministres et pour conseillers les Anglo-Saxons Grimkèle, évêquede Drontheim, Sigefrid, Rodolphe et Bernard, dont les travaux ne se renfermèrent pas dans le continent , mais s'étendirent jusqu'aux îles qui étaient soumises au roi des habitans du nord. (2)
(1) Snorrc, p. i38.
(a) Ibid., aa3,a58j Adam. Bremen., I. II,* 4o, 43. Ànoo 10*7.