‹ Les antiquitez [sic] et chroniques de la ville de Dieppe [microforme]Chapitre 13 sur 61 · RE · texte numérisé non relu

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descharge de cent et vingt et quatre coups de canon, à ce que dirent ceux qui en apportèrent des nouvelles à Dieppe le huitième jour d'octobre. Après tout, le sieur de la Falaise, qui en estoit Gouverneur, fut conduit à Dieppe avec ses deux fils et, ayans esté mis dans la tour de la porte du Pont, ils y furent détenus prisonniers.

Le 15 jour du même mois d'octobre, M" de Chaste fut trouver, au bourg de Saint-Sens, M' le mareschal de Biron, lequel fit ensuite investir la ville de Caudebec, le dimanche 20 de ce mois. Mais les Anglois vinrent le même jour loger de rechef à Arques, après avoir ruiné tous les lieux par où ils avuient passé. Ce ne fut pas toutesfois sans y perdre plusieurs de leurs gens que les paysans tuèrent. Ce ne fut pas non plus sans beaucoup souffrir dans leur marche, vu que le Journal fait mention qu’il y en eut plus de 700 qui furent attaquez de maladies et enfin reportez en Angleterre. En sorte que, de 26 enseignes qui faisoient 4000 hommes, il n’en resta pas deux mille. Quant au comte d’Essex, il estoit déjà retourné à Dieppe, et de là en son pays, deux ou trois jours auparavant, par l’ordre de la Reine Elisabeth.

M" de Biron, qui s’estoit campé devant Caudebec, voyant qu’il avoit encore besoin du secours des Dieppois afin de venir à bout de ses desseins, leur députa M" d’Allaigre, le 25 de ce même mois d’octobre. Néantmoins, quoy qu’il en eut obtenu deux pièces de canon, des poudres et des bales en l’absence de M' de Chaste, qui s’estoit rendu au camp, il ne put les y faire conduire, tant à cause que l’on ne trouva pas alors assez de piétons à Dieppe, qu’à cause que les Anglois, qui estoient logez à Arques, ne voulurent pas accorder à M' de Biron 500 piquiers, les capitaines qu’il en avoit priez s’estant contentez

de luy témoigner qu’ils avoient ordre de leur Reine de ne pas sortir d’Arques jusqu’après le retour du comte d’Essex (1). Caudebec ne laissa pourtant pas de se rendre en la manière dont l’histoire parle.

Le mareschal de Biron estant maistre de la campagne après la prise des places desquelles nous venons de faire mention, commença, suivant les ordres du Roy qui avoit formé le dessein d’assiéger Rouen, etc. (a), de penser à amasser les provisions qui luy sembloient estre nécessaires, etc.; il se fournit à Caen d’un grand nombre de tentes et d’estofes de drap pour l’usage des soldats, et Dieppe fit un amas de munitions, d’outils de fer et de semblable attirail dont il jugea que l’on euroit besoin en ce siége-là, auquel les Anglois d’Arques allèrent (selon nostre Journal) (b) au nombre de deux mille, qui furent, ” À leur arrivée, postez au Mont-aux-Malades.

Mons’ de Chaste estans retourné à Dieppe, le mardy 3 jour de novembre, avec ordre du Roy d’attaquer Saint-Valery-sur-Somme, fit embarquer trois pièces de canon, 300 bales et vingt barils de poudres, et alla en diligence vers cette place, qu'il fit battre d’abord avec tant de fureur qu’il l’obligea de se rendre dez le 5 de ce mois.

Deux jours après, 500 pionniers Anglois descendirent à Dieppe, et après avoir demeuré en cette ville jusqu’au 10 jour, ils en sortirent pour aller en l’armée du Roy, lequel en avoit plus de nécessité que de soldats.

(a) Davila, au livre 12. -- (b) Selon le Journal.

(1) De la correspondance du comte d’Essex avec Burghley, ministre de la Reine, il résulte que ce fut le comte lui-même qui refusa de concourir à la reprise de Caudebec. — H. de la Ferrière, la Norm. à l'Etranger, p. 303.

ss À =

Cependant le sieur de la Falaise, qui s’ennuyoit de sa détention dans la tour de la porte du Pont (ainsi qu’il a esté rapporté dans les pages précédentes) pensoit aux moyens de sortir de sa prison et de recouvrer sa liberté, mais, lorsqu’il se mit en effet d’exécuter son dessein, il prit si mal ses mesures, que la corde dont ilse servoit s’estant trouvée trop courte, il tomba de trop haut et se tua sur la place, le 2 jour de décembre. Le Journal, qui nous a appris une si malheureuse mort, a fait mention que quelques jours après trois navires holandois partirent de la rade de Dieppe en la compagnie de sept autres, et qu’ils allèrent porter des munitions et du canon sur la rivière de Somme.

Le mardy 21 jour de janvier: de l’année 1592, le comte d’Essex retourna du camp du Roy, qui estoit devant Rouen, et amena à Dieppe beaucoup de ses gens malades et mal vestus, et, dez le lendemain, il s’'embarqua pour passer en Angleterre; mais, avant que d’entrer dans la chaloupe qui le devoit porter à bord du vaisseau qui l’attendoit à la rade, il tira son espée du fourreau et il la baisa au milieu de sa lame. De dire maintenant pour quelle raison il faisoit cette cérémonie, c’est ce que je ne peux pas, non plus que nostre Journal.

Mons’ de Chaste ayans eu commandement du Roy de s’assurer de la ville d’Eu et des grains qu’il y avoit, et d’empescher par ce moyen que l’ennemy ne vint s’y loger d’autant plus aisément qu’elle estoit neutre et qu’une partie de ses habitans tenoit pour la Ligue, alla, le 23 de ce mois, la surprendre avec tant d’addresse et de douceur que, malgré les difficultez que quelques-uns firent de recevoir garnison, il léur laissa sa compagnie de gensdarmes ct les compagnies des sieurs de Cusson,

de Catteville, du Mesnil-Pommereval, et de Saint-Cler avant que de retourner à Dieppe. Les habitans de cette ville en eurent bien de la joye, mais elle fut bientost après suivie d’une grande tristesse, parcequ'’ils apprirent de Mons’ de Chaste, le 7 de février, que le Roy, ayans voulu aller au devant de l’armée du duc de Parme (Alexandre-Farnèse, gouverneur des Pays-Bas Espagnols), et de celle du duc de Mayenne, avoit esté dangereusement blessé (ainsi que quelques-uns disoient) et même mort selon les autres (4). Néantmoins, ils eurent quelque sorte de consolation lorsqu'ils eurent des nouvelles certaines que Sa Maiesté partoit du Neuchâtel, où elle avoit esté obligée de se retirer (ainsi que dit Davila) et qu’elle s’acheminoit droit à Dieppe, accompagnée du baron de Biron, afin de s’y faire mieux panser de sa playe. En effet, elle vint (selon le Journal) (b) loger dez le lendemain au village de Saint-Aubin-sur-Arques, parce (dit-il) que l’ennemy estoit à Aumale, Blangy et Gammaches, où il commit tant de désordres, que les paysans, en estans alarmez, apportèrent à Dieppe de toutes parts leurs enfans et leur butin; ils y amenèrent aussi leurs femmes et leurs filles, aussi bien que leurs bestiaux, afin de leur faire éviter la violence et les excez d’une soldatesque insolente et furieuse.

Davila adioute (c) que le Roy et le baron de Biron envoyoient de Dieppe et d’Arques, où ils se tenoient alors, un grand nombre de gens de cheval, qui rompoient tous les chemins par où les ennemis attendoient des vivres pour les faire subsister, après avoir consumé devant Neuchâtel une partie de celles qui marchoient après

(4) Davila, au livre 12, -- (b) Le Journal du sieur Estancelin. +- ic) Davila, au livre 12.

eux. Ce qui fit qu’il fallut nécessairement s’arrêter pour faire de nouvelles provisions, mais d'autant plus diffcilement que le pays estoit ruiné et dans la nécessité de l’hyver, et que Rouen, qui estoit assiégé, ne pouvoit fournir aucunes choses, etc.

Le lundy 10 de février, le Roy délogea de Saint-Aubin et alla au bourg d’Aufay, à cause que l’ennemy, qui le suivoit de près, avoit aussi changé de logement (a). Et le même jour on fit sortir de Dieppe, qui estoit comme le magasin de l’armée du Roy, quatre chariots à quatre roues égales ; ils avoient esté construits en cette ville en façon de mantelets, dont la matière n’estoit pas de bois, mais d’une toile qui estoit double et bien piquée, et enfermoit une si grande quantité de laines, qu’elle estoit à l'épreuve du mousquet. Ils estoient aussi si grands et si avantageux que chacun d’eux pouvoit couvrir quatre vingt mousquetaires. Aussi furent ils menez de Dieppe à Dernetal, et destinez à servir au temps d’une bataille. Cependant l’ennemy, qui estoit puissant et faisoit trembler le pays, inquiéta les habitans de Dieppe ; particulièrement lorsqu'ils eurent nouvelles que le duc de Parme avoit pris le Neuchâtel, et lorsque Mons’ de Chaste fut averti de la part du Roy, le 15 de ce mois, que l’ennemy en vouloit à Dieppe et avoit dessein de se saisir du Pollet ; mais Mons de Chaste, toujours brave et vigilant, après avoir, dez le 10 de ce mois, fait redoubler les gardes, tant de la ville que du fauxbourg, donna si bon ordre partout, qu’il y eut lieu d’espérer que les Ligueurs ne viendroient pas à bout de leurs prétentions.

(a) Le Journal du sieur Estancelin.

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Le Roy, de son costé, qui portoit une affection très particulière à sa bonne ville de Dieppe, dont la conservation luy estoit de la dernière importance, en avoit un soin continuel. Aussi il y envoya M' le duc de Bouillon, lequel y arriva le samedy 22 de ce mois, avec 500 chevaux, pour la fortifier contre l’ennemy qui sembloit vouloir l’attaquer, estans venu loger aux villages de Saint-Vast et de Freulleville (pour ne dire Fresle-ville, fragilem villam, selon les préliminaires) éloignez d’environ trois lieues de Dieppe. Néantmoins, les chefs de l’armée de la Ligue luy firent faire des mouvements lesquels donnèrent suiet de croire qu’ils n’avoient pas dessein d’attaquer nostre ville. Ce qui fit que M' le duc de Bouillon et M" de Chaste en sortirent de compagnie, le mardy 26 jour de ce même mois de février, estans à la teste de toute leur cavalerie, qui pouvoit se monter à sept cents chevaux, qu’ils menèrent vers la ville d’Eu et vers Gammaches, sans rencontrer aucun parti des Ligueurs. Toutesfois (ainsi qu’à dit le Journal) la semaine ne se passa pas sans que l’on amenât à Dieppe beaucoup d’Espagnols et de Wr'ons ; mais, deux jours après, M' le duc de Bouillon partit de Dieppe aveu toute sa cavalerie, et alla trouver le Roy, qui jugeoit que l’ennemy vouloit se battre, et l’attendit dans une belle plaine pour luy livrer combat lorsqu'il viendroit loger à Buchy ou Bussi, village distant d’onze lieues de Dieppe et de cinq tant de Rouen que du Neuchâtel, où le duc de Parme se retira après avoir changé de dessein et de marche.

Le dimanche premier jour de mars, un secours de deux mille hommes de pied, bien armez et bien vestus, arriva à Dieppe très heureusement pour le Roy, car il avoit grand besoin d'infanterie Il vint de Holande sous

la conduite de M' le comte de Nassau ; et, après qu’il fut descendu, il fut logé au fauxbourg du Pollet. Le 3 jour de ce mois, Mons’ de Longueville vint à Dieppe pour y recevoir ces troupes, selon que quelques-uns estimoient. Le Roy y vint aussi le lendemain, mais il n’y tarda que deux heures; aussi ne fut-ce qu’en passant pour aller loger au bourg d’Anvremeu, qu'il avoit choisi pour son quartier, où les Holandois du Pollet furent le trouver le lendemain 5 jour de mars. Ce même jour, M' de Cusson conduisit au-château de Dieppe le sieur de Pallecheul, suivant l’ordre du Roy, parce qu’il avoit rendu lâchernent le Neuchâtel, dont il estoit gouverneur.

Sa Maiesté estant retournée à Dieppe avec un grand nombre de princes et de seigneurs, sa cavalerie fut logée aux environs de cette ville, et les troupes holandoises retournèrent au Pollet.

Lorsque Sa Maiesté estoit à Dieppe, elle reçeut des nouvelles de la mort de M' de Joyeuse (1), mareschal de

France ; l’autheur du Journal a remarqué qu’elle donna cette charge à M' le duc de Bouillon, sans lui faire prester serment ni observer les cérémonies ordinaires.

(1) Un signe de renvoi placé dans le texte correspond en cet endroit à la note marginale suivante que nous croyons avoir été écrite au commencement du XVIIIe siècle :

« Erreur. — Le duc de Joieuse, amiral, fut tué à la bataille de « Coutras en 1588, auquel avoit succédé Epernon, qui s’en démit en 1592, « et le Roi fit amiral, le baron de Biron, fils du maréchal qui fut tué au « siége d'Epernay, dont Sa Maiesté fut sensiblement touchée. (Bussières, « Mist, de France, liv. 22, art. 22. »

Nous ignorons absolument à quelle main il faut attribuer cette annotation et quelques autres qui apparaissent çà et là dans les marges de notre manuscrit. A coup sür, ce n'est l'écriture ni de Richard-Simon, ni de Houard. Ne serait-ce pas de quelque père Jésuite de la résidenee de Dieppe ? Cette opinion nous paraît vraisemblable.

Les ennemis s’estans retirez des lieux voisins de Dieppe et d’Arques, en sorte qu'il n’y avoit plus rien à craindre pour l’une et l’autre de ces deux places, que le Roy n’avoit presque perdues de veüe, il fit partir du Pollet, le dimanche 15 de mars, tous les Holandois et les Escossois qu'il y avoit fait loger, et leur donna ordre de marcher vers Rouen et de se rendre au camp, où Sa Maiesté alla le lendemain, à dessein de faire achever le siége de cette Métropolitaine. Un secours de 1300 Anglois, qui descendirent à Dieppe, le 28 jour de mars, alla aussi devant Rouen, avec quantité de poudres, le 3 jour d'avril. Ces troupes consistoient en 1? enseignes de gens de pied, sous chacune desquelles il y avoit cent piquiers et trente mousquetaires.

Cependant les habitans de Dieppe avoient le déplaisir de voir que M' de Chaste estoit si malade que plusieurs l'estimêrent mort; ce qui fut peut-estre cause que le Roy retourna en cette ville, le 17 de ce mois, avec peu de monde, et que les Religionnaires eurent opinion que Sa Maiesté estoit venue pour establir en sa place un Gouverneur de leur créance, selon qu’ils l’avoient souhaitté avec tant de passion qu’ils prirent le soin et la peine de solliciter en faveur du sieur de Feuguerolles et du vidame de Chartres qui briguoient cette charge. Mais Dieu en ayant disposé autrement que les Religionnaires avoient pensé, ces gens virent que leurs prétentions estoient vaines, et que, dez le lendemain, M' de Chaste s’estans trouvé en estat d'exercer les fonctions de sa charge, Sa Maiesté le continua, et alla à son camp pour luy faire lever le siége, voyant (dit Davila) (a) que son armée

(a) Davila, au livre 1?

= es

diminuoit à veue d'œil par les incommoditez de la saison et les fatigues d'un si long siége, ete.

En ce temps-l, Quillebeuf (que l’on appelloit alors Henry-Carville) tenoit pour le Roy, mais le duc de Mayenne et M' de Villars y allèrent et l’investirent avec tout ce qu'ils avoient de forces (a); et M' le Grand- Escuyer, qui estoit Gouverneur de la place et estoit assisté de M' de Grillon-l'Esval, de M' le comte de Torigny, de beaucoup d'autre noblesse et de 800 hommes de guerre, ayans besoin de munitions, envoya à Dieppe le 5 jour de juillet un de ses secrétaires. Dez lors qu’il fut arrivé en cette ville, Mons" de Chaste, non-seulement luy accorda des poudres, des bales, deux couleuvrines et d'autres munitions tant de guerre que de bouche, mais aussi, après qu'il les eut fait charger en diligence sur deux bateaux, il les fit escorter par son navire nommé le Grillon, du port de trois cents tonneaux.

M' de Chaste, non content de rendre ce grand service au Roy, voulut aussi que trois grands heus de Holande plutost que de Flandre, que l’on appeloit trumelets (b), lesquels estoient restez au port de Dieppe et avoient assez de ‘anon pour battre une ville fussent de la partie. Pour cet effet, il pria M' le comte de Nassau de commander à leurs capitaines d'aller avec ceux de Dieppe conduire des munitions devant Quillebeuf, et, pour les y engager et leur faire promettre, il leur donna à soupé dans la citadelle où ils burent comme des Allemans, et, dans la belle humeur dans laquelle ils se trouvèrent, ils accordèrent à M' de Chaste ce qu'il leur avoit demandé. Mais parce que le lendemain, jeudy 9 jour de ce mois, lorsqu'il

(a) Lo Journal du sieur Estancolin, -- (b) L'authour du Journal ayant pris l'un pour l'autre, selon la façon de parler du vulgaire qui appelle les Hollandois des Fiamans assez ordinairument.

fut question de sortir du port, ils ne se souvinrent plus de leurs promesses, Mons’ le Gouverneur fut obligé de les prier encore une fois et de faire en sorte par ses raisons qu’ils furent enfin persuadez de se mettre en mer. Néantmoins, après qu’ils furent arrivez à l'embouchure de la rivière de Seine, ils refusèrent de passer plus avant, parce (dirent-ils assez mal à propos) qu’ils vouloient que le navire de M' de Chaste y entrât et montât plus haut, sans avoir égard qu’il tiroit plus de dix huit pieds d’eau et que leurs heus, dont le fond estoit plat et sans quille, n’en avoient besoin que de sept ou huit.

Les Ligueurs du pays de Caux, sçachans que le Roy estoit sorti de la Normandie (pour les causes dont Davila et les autres ont fait mention) mirent des partis en campagne. Un mémoire (a) porte que, l’an 1593, le sieur de Fonteine-Martel et le chevalier Grillon furent à Basqueville et qu’ils en assiégèrent le château, mais que M' de Cusson fit sortir 200 soldats de la garnison du château de Dieppe, sous la conduite du sieur de Catteville, et 200 bourgeois, sous celle du sieur Faret, à dessein de secourir les assiégez. M'° Dablon a remarqué que ces troupes sortirent de cette ville à six heures du soir, qu’elles se logèrent dans un clos du village d’Offranville, et que le sieur de Fonteine-Martel, y estant venu avec tout ce qu’il avoit de gens, les attaqua avec beaucoup de vigueur. Il adioute que le sieur de Catteville fut tué en cette occasion et M' Faret fait prisonnier et que leurs gens en furent étonnez ; mais que, par un effet de leur courage et de la résolution qu’ils prirent de se bien deffendre, ils se retranchèrent de la meilleure manière qui leur fut possible, après avoir pris pour leurs chefs les sieurs du

Petit-Boscq et Haumont, lesquels, en attendant un prompt secours, soutinrent les divers assauts que les Ligueurs, qui s’estoient barricadez à 15 pas de leur poste, leur donnérent avec tant de fureur qu’ils furent enfin contraints de parlementer et même d'offrir trois mille escus à leurs ennemis, qui leur en avoient demandé quarante mille.

Cependant Mons’ de Cusson, qui avoit pensé aux moyens de tirer les Dieppois à meilleur marché hors du danger dont ils estoient menacez, en donna avis à Mons” de Chaste, lequel estoit alors à Mante auprès du Roy, et ce généreux Gouverneur de Dieppe, qui luy avoit mandé qu'il tint prest un plus grand nombre de gens qu’il pourroit, par une diligence merveilleuse arriva le lendemain en la campagne d’Offranville, et s’approcha de si près des sentinelles des ennemis, à la faveur d’un brouillard, qu’elles en furent surprises, et causèrent ensuite une si chaude alarme et tant d’effroy parmi les Ligueurs, qu’ils levèrent incontinent le siége et se sauvèrent avec une précipitation, qui fut d’autant plus grande, qu’ils furent poursuivis par les Dieppois jusqu’au temps que Mons’ le Commandeur trouva bon de retourner à Dieppe, où estant arrivé, on luy fit (ce me semble) ces souhaits et ces applaudissemens, comme les marques d’une sincère et juste reconnoissance (a) :

Quand le fils de Latone, encore jeune d'âge, Occit à coups de traits le serpent furieux

Qui suivoit obstiné Latone en tous les lieux, Il fit preuve dès lors d'un généreux courage.

Lorsque, pour garantir la France de la rage

Des seigneurs beaucoup plus que Pithons dangereux, Vous courez le premier aux combats hazardeux,

D'un cœur vraiment françois vous donnez témoignage.

(a) Selon le Journal du sieur Estancelin.

Encontre les efforts de son cruel Pithon, Latone avoit besoin d'un tel fils d'Apollon ; D'un tel François que vous avoit besoin la France.

Vivez heureusement, le Ciel benin et doux Toujours fasse plouvoir ses faveurs dessus vous, Et toujours l2 bonheur suive vostre vaillance.

Dieppe eut un autre suiet de joye, le 27 jour de juillet, car elle reçeut ce jour-là des nouvelles certaines de la conversion du Roy à la foy catholique. Comme elle reconnut, aussi bien que la France, que ce changement estoit un effet de la droite du Très-Haut, elle se mit en devoir de luy en rendre bientost après des actions de grâces très solennelles. Elle fit aussi allumer des feux, tant devant les maisons particulières de ses habitans que dans les places publiques, et tirer, pour marque d’une allégresse extraordinaire, toute l'artillerie des navires du port et celle du château (a), malgré l’opposition d’un Anglois, nommé Senils, qui voulut empescher le sieur Artus Ygou, contrôleur général de l'artillerie, de faire descharger six pièces de canon que la reine Elisabeth avoit envoyées à Dieppe pour le service du Roy, parce (disoit-il) qu’elle ne les avoit pas envoyées pour cette cérémonie.

La profession que Sa Maiesté fit de la Religion catholique apostolique et romaine fut (selon certains mémoires) (b) un si grand obstacle au libre exercice dont les Religionnaires de Dieppe demandoient la permission, qu’il sembloit (selon qu’ils ont dit) couper le filet de leurs espérances. Ils estimèrent néantmoins qu'il pourroit estre renoué, lorsque, le mardy 10 jour d’aoust de l’année

présente, ils entendirent publier en cette ville une trève

(a) M. D. -- (b) Les Memoires du sieur Polic. Reilig.

et une cessation d’armes pour trois mois, suivant ce qui avoit esté arresté à Surenne, le dernier jour de juillet ; et qu’ils virent arriver le Roy dans Dieppe, le dimanche dernier d’octobre (a), avec Madame Catherine de Bourbon, sa sœur, laquelle estoit si fortement attachée à la créance que ce monarque venoit d’abiurer, qu’encor bien qu’il allât à la messe, elle fit faire publiquement le presche en la maison du sieur Richard de Bures (b), jusqu’au 28 de novembre qu’elle s’en retourna, un jour avant que Sa Maiesté partit de cette ville. De sorte que les autres Religionnaires, s’estans servis de l’occasion et du privilège de la princesse pendant son séjour en la ville de Dieppe, ce fut toute la faveur ct la satisfaction qu’ils eurent de son voyage.

Pendant que le Roy demeuroit à Dieppe, il donna des patentes, le 25 de novembre(c); il permettoit par ces lettres au receveur des deniers communs de la ville, d’employer en ses comptes la somme de 3333 escus un tiers, pour une année du don que Sa Maiesté avoit fait aux habitans de cette ville, pour estre employé à ses fortifications. M' le président et M" les trésoriers généraux de France donnèrent d’autres lettres à Vernon, le 12 de février 1594 ; elles estoient en forme de mandement, par lequel il estoit enioint aux habitans de Dieppe de nommer un ou deux marchands des plus capables de recevoir le nombre de cent muids de bled, mesure de Paris, que l’on devoit lever sur les contribuables aux tailles des élections exprimées dans ce mandement. Mais, le 14 de juillet, Sa Maiesté, par une autre lettre donnée à Paris, deschargea les habitans de Dieppe des impositions qui avoient esté

{a) M. D.-M. S. -- ‘b) Le sieur Policien, -- (c) Selon l'nvent. des Escr, de la Maison de Ville.

nouvellement ordonnées sur les harancs, sur les maquereaux, sur les moruës, et sur les autres poissons des pesceries, lorsqu'ils seroient arrivez au port, et non pas lorsqu'ils seroient transportez ailleurs par d’autres moyens que par des hotes (sic) et des paniers.

Selon ce même registre ou Inventaire des Escritures de la Maison de Ville, le Roy députa des commissaires, * le 26 jour de septembre, pour informer de la commodité ou incommodité que la translation et la réunion des jurisdictions d’Arques et de Dieppe pourroient apporter, et l'on en donna avis à Sa Maiesté dez le 14 d’octobre de l’année présente (a), à l’occasion de maistre Adrian Soyer, lequel, après avoir esté pourvu de la charge de lieutenant général au Bailliage de Caux de la vicomté d’Arques, par la faveur de son oncle, messire Claude Groulard, premier président en la cour du Parlement de Rouen, obtint, (à cause des troubles de la Ligue) la permission de tenir à Dieppe la jurisdiction d’Arques, et demanda ensuite, ainsi que fit Mons’ de Chaste au nom de toute la ville, que sa jurisdiction fut rendue royale, : moyennant une récompense que l’on donneroit à M" le cardinal de Bourbon, archevesque de Rouen et comte et seigneur de Dieppe (b).

Les sieurs commissaires donnèrent ensuite plusieurs mandements (c) pour faire venir devant eux des personnes de l’estat ecclésiastique, de la noblesse et du tiers estat, aussi bien que les juges et les officiers de la jurisdiction d’Arques, du Bailliage @e Dieppe et les receveurs de la Vicomté. Mais les habitans de cette ville et de ce bourg

(a) Selon M. Dablon, lieutenant-général au Bailliage de Dieppe. -- (b) C'est ainsi que M, l'archevesque de Rouen est qualifié en la lettre du Roy Louis XHI, dont mention est faite sur l'an 1618, -- (ce) Selon l'Invent. des Esc. de la Maison de Ville,

présentèrent des requestes à Sa Maiesté et aux sieurs commissaires, se rendans parties et appelans de cette information ; ce qui n’empescha pas que cette réunion ne se fit et ne fut confirmée par un autre arrest du 10 de février 1596, sans avoir égard à la réquisition des trois estats de Normandie, et même qu’il ne fut résolu qu’en attendant la récompense de M' l’archevesque, ces jurisdictions seroient exercées au fauxbourg du Pollet. Quelqu’un (a) a dit que la cour du Parlement, estant indignée à cause que l’on avoit suivi le premier règlement, fit deffence à peine de crime de faux, d’exercer la jurisdiction d’Arques ailleurs que dans ce bourg, et que le conseil, de son costé, fit deffence de l’exercer ailleurs qu'aux fauxbourgs de Dieppe; ce qui fit que la justice ne fut point administrée, pendant un an entier, ni à Arques ni à Dieppe, et que ceux qui estoient en proceds furent contraints de présenter requeste à la cour pour estre après envoyez au siége qui en estoit le plus proche. Au reste, le dernier arrest du conseil, donné (ce semble) le dernier jour de mars 1597 (b), portoit que, sans avoir égard aux requestes présentées par M! l’archevesque de Rouen et autres personnes du clergé, ces jurisdictions seroient exercées au Pollet ou en l’autre fauxbourg de . Dieppe, selon que Mons’ de Montpensier trouveroit bon. Or ce seigneur, s’acquittant de sa commission, ordonna, le 26 jour d’aoust ensuivant, que la jurisdiction royale d’Arques se tiendroit au fauxbourg de la porte de la Barre, etle Parlement, à la requeste des habitans d’Arques, ordonna, le 15 de décembre, qu’elle seroit exercée dans Arques même, suivant l’article 72 de l’Edit fait par Sa

a) C'est ce me semble M. Dablon. -- /b) L'invent, des Eser, de la Maison de Ville.

Maiesté pour la réunion de son royaume (a). Mais, par un arrest du privé conseil du Roy, en date du 14 janvier 1600, celuy de la cour fut cassé et annulé, et l’exercice de la jurisdiction d’Arques permis au fauxbourg de la porte de la Barre. La lecture et la publication de cet arrest furent faites le 5 jour de février ensuivant, en la présence de M° Soyer, lieutenant général, de M le Bailly de Caux, et M. Vigor establit cette jurisdiction dans ce fauxbourg (b). Ilest vray que cette jurisdiction fut preste de retourner à Arques, l’an 1603, mais Mons’ de Sigongnes, ayans succédé aux sentiments aussi bien qu’à la charge de M' de Chaste, interposa son authorité et son crédit pour la maintenir en ce fauxbourg. De sorte qu'après les pressantes sollicitations que la Cour de Parlement et ceux d’Arques faisoient auprès du Roy, Sa Maiesté ordonna en son conseil que les quatre cours souveraines de Normandie donneroient leurs avis, pour sçavoir s’il estoit nécessaire qu’elle retournât à Arques. Néantmoins quoy qu’elles en eussent esté d’avis, elle n’y fut pourtant pas renvoyée, mais il y eut un arrest du Conseil par lequel il fut ordonné que le sieur Mangot, maistre des requestes, se transporteroit sur les lieux ainsi (qu’il fit l’an 1604,) pour informer de la commodité ou incommodité qui s’y rencontreroit. il semble toutefois que M' Mangot ne décida pas le différent, car M' Dablon a remarqué que tous les ans, sur la requeste faite par les Estats de la province, le roy ordonnoit qu’il acheveroit sa commission. Après tout, l’an 1614, les officiers de cette jurisdictiun, qui demeuroient à Dieppe, présentèrent une requeste au Roy, le suppliant d’avoir la bonté que, pour la seureté de leurs personnes, elle demeurât au faux-

(a) C'est l'Edit de Nantes. -- (b) Selon M. D, ce me semble.

bourg de cette ville. Ceux d’Arques, néantmoins, sollicitèrent si bien depuis, que cette jurisdiction y retourna l'an 1633, que l’on répondit aux cayers des Estats provinciaux, et que les commissaires, ayans esté d’avis que la jurisdiction fut renvoyée au bourg, le Roy, qui estoit à Forges, au mois de juin de la même année, en fit l’ordonnance, laquelle fut exécutée, au mois d’aoust, par M' de Miromesnil, maistre des requestes, et commissaire député pour la translation de ce siége. Mais (comme M' Dablon a encore remarqué) il fut bientost après rétabli au fauxbourg de la porte de la Barre, et si bien affermi qu’on ne pourra jamais l’en retirer que par une authorité souveraine. Et c’est de quoy la ville de Dieppe doit estre satisfaite après une dépense de plus de trente mille livres qu’elle a déboursées. pour ce suiet et pour posséder cette jurisdiction, qui avoit. esté establie à Arques depuis plusieurs siècles par un duc de Normandie, dont (M° Dablon qui nous en assure) ne nous a appris le nom ; si bien que je n’ay plus rien à dire, si ce n’est que j'ay pensé que c’estoit Richard premier, et qu’il accorda ce bien à ce bourg d'autant plus libéralement qu’il luy sembloit agréable, qu’il estoit fortifié d’un bon château, et voisin de plusieurs grandes forest, où il prenoit le divertissement de la chasse avec tant d’ardeur qu’un jour, s’estant oublié soi-même, il fut surpris de la nuit et obligé de coucher (ainsi que dit l’histoire) chez son forestier À Sagerville, que je prendrois volontiers pour Sauqueville ; si tant est qu’on ne veuille dire que ce fut après qu’il eut espousé Gonnor, que la femme du forestier, dont il estoit devenu amoureux (1), lui substitua de

(1) Sur les amours de Richard I et de Gonnor, — Cf Robert Wace,

même que Laban fit Lia au lieu de Rachel; ou bien que ce fut son fils, Richard second, qui, pour l'amour et l'honneur qu’il portoit à sa mère, gratifia ce bourg de cette jurisdiction; ou bien encore que ce fut Richard 3, en considération du sieur Josse Gosselin, son premier conseiller d’Estat, seigneur d’Arques et de Dieppe, et l’autheur des mesures et des poids du pays de Normandie, ainsi que nous apprenons de l’épitaphe qui fut autrefois gravé sur son tombeau dans l’abbaye du Mont de Sainte-Catherine-lez-Rouen, et dans celle du monastère de Saint-Amand de cette même ville (4), en cette manière (1) :

Sous ce tombeau gisent deux corps ensemble,

Unis en vie et que la mort assemble,

Après honneurs et biens mondains passez,

Gardans honneur tant vifs que trepassez,

L'un pour.mary Gosselin le vicomte

Se fait nommer, dont l'histoire raconte

Qui d’Arques fut seigneur et des Dieppois,

Premier autheur des mesures et des poids Selon raison en ce pays normand, etc.

Après quoy reprenons le fil de nostre chronologie, et disons que, le 2 jour d'octobre 1595 (b) le Roy donna d’autres lettres, et manda aux habitans de Dieppe qu’ils préparassent dans le magazin de cette ville vingt mille muids de bled, qui devoient estre levez tant sur eux que sur les habitans de ses fauxbourgs, pour subvenir aux nécessitez des gens de guerre. Mais Sa Maiesté, estant à Rouen en l’assemblée qui y fut tenue en forme d’estats

(a) Le sieur Farin au 3 volume de son Hist. de Rouen; et le père Taillepied au chap. 38 de son Livre des Antiq. de Rouen. -- (b) Selon l'Inv. des Esc, de la Maison de Ville.

Roman de Rou, I, 276, vers 5392 et suiv. et 292, vers 8767 ; et Guill. de Jumiéges, liv. VIII, ch. 36.

(1) Cf, tome I, page 28.

mn 107 —

et assignée au 4 denovembre de la présente année, reçeut des mains du comte de Salysbery la confirmation de l’alliance qu’elle avoit contractée avec la reine Elisabeth et en même temps l’ordre de la Jarretière (a). Et M" de Bouillon, qui fut député vers cette princesse, prit à Dieppe Monsieur de Chaste pour passer avec luy en Angleterre, où ils retournèrent en cette ville le 25 de septembre de l’année 1596 ; au commencement de laquelle (je veux dire le 12 de janvier) Mons’ de Chaste avoit fait deffence aux Religionnaires de porter des chaires par les ruës lorsqu'ils alloient aux lieues de leurs assemblées, et de chanter des pseaumes si hautement que les catholiques les pussent entendre. Ils ne laissèrent pas toutesfois de tenir dans Dieppe un colloque en la maison du ministre Cartaut, le 17 de ce mois, sans que Mons’ de Chaste (à ce que dit le sieur Policien) v eut apporté aucun empeschement, soit qu’il n’en eut pas de connoissance ou qu’il eut fait semblant d'ignorer le jour et l’heure de cette assemblée. Mais comment auroit-il pu en avoir des nouvelles, aussi bien que de teut ce qui se faisoif dans une maison particulière avec la dernière circonspection et tout le secret possible ?

Le 29 de janvier de l’année suivante, M"° David Doublet fut reçeu Bailly de Dieppe ; mais après avoir exercé cette charge jusqu’au mois de may de l’année 1601, qu’il la vendit à maistre Louys Osmont, il se retira à Rouen.

En la même année 1597, la gucrre ayant esté déclarée et ouvertement permise contre l'Espagnol, les Dieppois armèrent plusieurs de leurs vaisseaux pour aller en course et doser sur ceux de sa nation. Entre autres, les

(a) Le sieur Policien

capitaines Haumont, Michel Roussel et Jacob Bouchard se mirent en mer avec tant de courage et de bonheur qu’ils prirent et amenèrent à Dieppe plusieurs vaisseaux ennemis, que les officiers de l’amirauté leur adiugèrent.

Cependant les Religionnaires de cette ville, touiours mécontens de se voir privez de la liberté de leurs exercices, députèrent vers l’assemblée politique qui se tenoit à Chastelleraut, au mois de juillet, le sieur Legrand, conseiller assesseur en la vicomté d’Arques, pour y porter leurs plaintes et leurs demandes, avec celles des Religionnaires de Rouen; et les cayers ayans esté compilez et présentez au temps que l’on travailloit à l’Edit de Nantes, ils eurent la satisfaction, après la réduction de la ville d'Amiens, de vivre à Dieppe avec quelque peu de libertez, et d’y faire, depuis le 3 d’octobre, le presche trois jours de chaque semaine, à sçavoir, le mardy en la maison du sieur Mel, le mercredy en celle du sieur Crucifix, et le vendredy chez le sieur Michel Pigné. Ils eurent aussi tous les avantages dont nous allons faire mention après que nous aurons fait observer qu’encor bien que la paix qui fut conclue à Vervins, le 2 jour de may 1598, eut esté publiée du consentement universel de toute la chrestienté (ainsi que dit l’histoire) (a) entre la France et l'Espagne, nous pouvons néantmoins dire avec M' Dablon qu’elle ne le fut pas au regard des habitans de Dieppe, puisque les Espagnols ne voulurent pas accorder aux François la libertez de trafiquer aux Indes, et que les députez du Roy protestèrent que ses suiets l'entreprendroient de vive force, et qu’enfin les Espagnols accordèrent de parole que la paix demeureroit faite

(a) Le sieur Duval en sou Epitomc

seulement sur les terres et sur les mers de l’Europe, mais qu’au delà de la ligne équinoxiale et à la coste de l'Amérique, il n’y auroit aucune paix; tellement que ceux qui estoient les plus forts y estoient les maistres, selon que nous verrons l’an 1610, et que nous avons déjà remarqué sur les années 1533, 1563 et 1565; auxquelles les Dieppois ont fait des expéditions qui leur ont esté d'autant plus glorieuses qu’ils se sont ouvert le chemin, et qu’ils ont (selon l’histoire) (a) entrepris, aussitost que la paix fut faite en France, les longues routes de Laval (1), et fait à l’envy des voyages au Pérou, aux Indes et aux autres parties tant du Levant que du Ponant, sur les nouvelles conquestes de l’Espagnol et des Portugais, qui (dit-elle encore un peu après) s’attribuoient la propriété et la seigneurie de ces pays barbares, non pas par une vertu singulière et à jamais recommandable, mais par un seul titre de plaisir et de bienséance.

Quant aux Religionnaires de Dieppe, par l’Edit de Nantes, qui fut vérifié au parlement de Paris l’an 1599, ils virent, (selon le sieur Policien,) qu’une partie de leurs espérances fut remplie; en ce que, par les articles de cet Edit, l'exercice de leur Religion fut permis par toute la France, et que, par le cinquième des articles secrets ou particuliers, le fauxbourg du Pollet fut assigné pour y bâtir un temple à leur mode et y faire leurs exercices. Mais lorsque maistre Antoine Le Camus, sieur de Ilumbleville (2) et président à Paris, et M' de Heudeville, conseiller

(a) Selon l'Hist. de France, faite depuis l'an 1550 jusques l'an 1577 au livre 34 du tome troisième (3)-

(1) L'aval.

(2) Probablement Imbleville.

(3) C'est l'histoire de la Popelinière, gentilhomme protestant, publiée à La Rochelle en 1582, 2 vol. in-fol.

du Roy, députez de la part de Sa Maiesté, se mirent en effet de mettre les Religionnaires en la possession d’une place de ce fauxbourg, messire Charles de Bourbon, archevesque de Rouen, fit intervenir le sieur d’Estrepagny, Procureur du Roy en la jurisdiction d’Arques, lequel empescha l’exécution de ce dessein par plusieurs raisons, et même (à ce que dit le sieur Policien) par les sollicitations dont il 5e servit envers quelques uns des Religionnaires, afin de leur faire accepter l’eschange du fauxbourg du Pollet pour celuy de là porte de la Barre, entremeslans (dit-il) les menaces en cas de refus, aux promesses de consentir à la construction de leur édifice ; ou plutost (afin de dire le tout avec le sieur Policien) ce fut parce qu’ils avoient considéré que l’opposition de cet officier les envoyeroit soutenir un proceds au conseil, dont la suite tireroit en longueur et dont la fin seroit incertaine, etc.

Après qu’ils eurent fait choix de ce fauxbourg et d’un champ près des hayes de Caudecoste, Michel Mel, sieur d'Estrimont et ancien du presche, leur en accorda la jouissance, à condition que ce seroit pour y faire leurs exercices, et que, s’il arrivoit qu’on les fit cesser, cette place retourneroit à ses successeurs ; à condition aussi qu’ils lui payeroient cent solz de renté et quarante cinq solz à Toussaint Hébert, à cause d’une portion de sa terre dont on s’estoit accommodé, pour faire (ce me semble) un passage au dessus de la cavée du chemin de Dieppe à Caudecoste. Les sieurs commissaires n’eurent pas plutost mis les Religionnaires en la possession de ce champ (qui fut appelé le champ choisi,) et marqué le lieu qu’ils donnoient en eschange, dans le proceds verbal qu'ils en dressèrent, le 29 jour d'avril de l’année 1600, avec

Mons’ de Chaste, que les anciens avertirent en chacun de leurs quartiers les plus capables de leur donner conseil touchant la construction d’un presche.

Ils s’assemblèrent pour ce suiet en la maison .du sieur Crucifix, le cinquième jour de may ensuivant et, après avoir pris leurs résolutions sur ce qui estoit à faire, et donné charge à quelques-uns de veiller sur les ouvriers etsur leurs ouvrages, ils ordonnèrent un jeusne, le mercredy septième de ce mois, et, le 26 du mois de juin, ils firent asseoir la première pierre de ce nouvel édifice, lequel fut de figure quadrangulaire, mais oblongue, sa largeur n’estant que de 72 pieds et sa longeur de 96 ; mais ses galeries n’avoient partout que 12 pieds de largeur. Ce bâtiment avoit deux combles, afin que son faiste ne fut trop eslevé. L’entre deux estoit soutenu de deux poteaux de bois qui n’avoient aucune liaison par bas avec le reste du bâtiment; il est vray que ses murailles estoient de briques, mais elles estoient si faibles pour se soutenir et luy servir d’arcs-boutans qu’il tomba bientost après par terre en la manière que nous dirons. Enfin, ayant esté achevé, les Religionnaires y firent le premier presche et la première cène le dimanche d’après la Pentecoste. Quant au lieu où ils erierroient leurs morts, c’estoit le pré qu’ils tenoient à louage d’un nommé Jean Preuve, lequel voulut le reprendre et le faire servir à d’autres usages; dont pourtant il ne put avoir la jouissance qu'après que (suivant la sentence du 16 de février 1602) ils en eurent trouvé un autre. Celuy qu’ils trouvèrent le plus commode fut la demye-acre de pré qu'ils prirent à louage du sieur Simon-Pierre de Blancbaston, sieur de Grèges, par 25 livres par chacun an des neuf qui furent spécifiez dans le bail. Ce pré, toutes-

fois, dont ils ont joui jusqu’à présent, a esté depuis augmenté, selon que nous remarquerons sur l’an 1612. Disons cependant que le premier corps qui prit possession de cette terre fut celuy de la femme du nommé Adrian Hébert. Ce qui me fait souvenir d’un Hébert, lequel fut le premier qui fit sa demeure à Quebek (a) avec sa femme, son fils et ses deux filles, sur le bord du fleuve de Saint-Laurens, à environ deux cents lieues sur les terres de Canada, où les Dieppois firent les expéditions desquelles je dois maintenant parler, selon le témoignage du sieur Champlain, Xaintongeois.

Cet autheur rapporte (b) que le sieur Chauvin, normand, capitaine pour le Roy en la marine, etc., entreprit, avec la permission de Sa Maiesté, et à la sollicitation du sieur du Pontgravé, de Saint-Malo, qui fut son lieutenant, le voyage de Canada, l'an 1599; mais qu'après avoir navigé jusqu’à Tadoussac, ils furent contraints de retourner en France, à cause du froid et des misères qu’ils souffrirent en ce pays-là. Cet autheur adioute qu’il y laissa néantmoins seize hommes avec quelque peu de commoditez, et qu’il y fit encore depuis deux autres voyages aussi fâcheux que le premier. Si bien que c’a esté d’un de ces deux derniers voyages qu’un mémoire a entendu parler (c), lorsqu'il a dit que, l’an 1601, le sieur Chauvin et le sieur du Pontgravé partirent de Dieppe et allèrent en Canada, pour s’y establir et pour y traitter avec les sauvages.

Le sieur Champlain a aussi fait mention (d)que, le sieur Chauvin estant mort dans le Gernier de ses trois voyages,

(a) Selon qu'il est rapporté dans le Livre des Voyages qu'un Père Récolet fit en ce pays-làa. -- (b) Le sieur Champlain au chap. 6 de son Livre des Voyages de la Nouvelle France Occidentale appellée Canada, -- (e) M. $S. -- (d) Le mème au chap. 7 du même livre,

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