‹ Les antiquitez [sic] et chroniques de la ville de Dieppe [microforme]Chapitre 14 sur 61 · ACTIONS · texte numérisé non relu

ACTIONS

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Monsieur le commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, homme très digne d'honneur, bon catholique et grand serviteur du Roy, etc., voulut aller en personne en Canada, et entreprendre une quatrième expédition, pour y vivre et mourir glorieusement au service de Dieu et du Roy, et à la confusion de l’hérésie, qu’il n’auroit jamais soufferte dans les Indes: car il avoit (selon que le sieur Champlain dit encore) des desseins très chrestiens, qu’il eut le bonheur d'apprendre de sa propre bouche. Mais estans en cour, et ayant seulement obtenu du Roy une commission qu’il fit donner au sieur du Pontgravé, et fait une société avec plusier:3 gentilshommes et plusieurs marchands de Rouen et d’ailleurs sous certaines conditions, [il] se contenta de faire équiper des vaisseaux, tant pour l’exécution de son dessein que pour découvrir le pays et le peupler. Il obtint aussi de Sa Maiesté une lettre qu’elle addressa au sieur du Pontgravé, afin qu’il reçeut le sieur Champlain dans son bord, et qu'il luy fit voir et reconnoître tout ce qu’il pourroit en ces pays-là, où il alla l’an 1603; Monsieur de Chaste, demeurant Gouverneur de Dieppe et lieutenant général de la nouvelle France, comprise entre les 40 et les 52 degrez de latitude, qui bornèrent aussi la grandeur et l'élévation que ce brave Gouverneur avoit méritée sur la terre, puisque, dez le mardy 13 jour de may, il fut obligé de payer le tribut à la mort et d'aller de la terre au ciel. Le corps de cet illustre deffunt ayant esté ouvert le lendemain, on reconnut qu’un ulcère, qui estoit dans ses reins, l’avoit privé de la vie. Quelqu'un a dit (a) qu’il expira dans le château de Dieppe, et quelque autre nous assure (b) que

(a) Le sieur Policien. -- (b) M. Dablon.

le clergé fut prendre son corps dans la maison du sieur Ango, laquelle il avoit achetée depuis plusieurs années, et que ce fut de là qu’il fut transporté en l’église des Pères Minimes avec la pompe funèbre dont voicy quelques particularitez (4). Monsieur Pigné, grand vicaire de M' l’archevesque de Rouen, M" les curez des deux parroisses de Dieppe et ceux des parroisses voisines, leur clergé et les Pères Minimes conduisirent le corps de Mons" de Chaste depuis sa maison jusqu’en l’église des Pères Minimes, avec l’ordre et les cérémonies que l’église catholique observe en pareilles occasions. Trente pauvres, vestus de robes de dueïl et portans une torche allumée, marchoient devant le clergé; et le sieur Charles Moutel, homme de chambre du deffunt, le sieur Gollis, son sommelier, et le nommé Jacquet, son cuisinier, suivoient le clergé. Le sieur du Mouchel, son secrétaire, venoit après eux, avec le sieur de la Mareite et un autre dont je n’ay pu apprendre le nom. Un homme, vestu d’une robe noire, longue et trainante, les suivoit tenans un cierge allumé, ainsi que faisoient les deux clercs de la ville, lesquels estoient aussi vestus de robe de dueïl, et précédoient le sieur Dartenay, qui portoit un escusson aux armes des chevaliers de Malte, et marchoit immédiatement devant le corps, qui estoit porté par les maistres des quatre charitez.

Un grand nombre de gentilshommes le suivoit avec les magistrats et les eschevins, qu’une foule de bourgeois accompagnoit n’ayans garde de manquer à rendre ces derniers devoirs à la mémoire de leur brave Gouverneur, pendant que le reste des habitans regardoit ces honneurs

(a) Selon les mémoires du sieur Dartenay

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funèbres avec douleur, parce qu’ils se voyoient privez dun tel homme, qui estoit (selon que quelqu'un a très bien dit) (a) un gentilhomme gracieux, traitable, modéré et libéral, aimant le repos des habitans, qu’il regardoit comme ses enfans, de même qu’ils le respectoient comme leur père et leur protecteur, qui leur avoit donné des marques sensibles d’une conduite et d’une générosité merveilleuse. De sorte qu’un poëte (b), après avoir admiré toutes ces bonnes qualitez, n’a pu s’empescher dez lors qu’il estoit encore vivant d’en faire ces éloges, lesquels pourront bien (ce me semble) luy servir d’épitaphe après sa mort.

La noblesse n’est rien sans l'appui de vertu, Sans la noblesse aussi la vertu n’a la presse ; Mais celuy qui a joint la vertu à noblesse, Ne se verra jamais sous le temps abbattu.

Vous doncques, Monseigneur, qui tout estes vestu D'un vertueux honneur joint à noble sagesse N'ayans jamais manqué de vaillance et prouesse, Pour rendre à point nommé vostre cnnemy vaincu,

Méritez à bon droit un immortel registre, Où vos nobles vertus et vostre brave titre De commandeur soit mis*à la postérité,

Mais faire ne le peux, car, pour un tel Achille, Un Homère it faudroit, qui d'un plus divin style Gravera jusqu'aux Cieux vostre immortalité.

Des vertus si éclatantes rendirent ce grand homme tellement recommendable que nos monarques lui firent beaucoup de bien et d'honneur. Henry III luy donna l'abbaye de Fescamp, et le roy Henri IT le fit lieutenant-général de la nouvelle France. Mais (selon quelque mémoire) il fut vice-amiral de France, ou du moins

(a) Le sieur Policien - {b) Selon le Journal du sieur Estancelin,

(ainsi que M' Dablon a remarqué), vice-amiral de la coste de Normandie, et lieutenant dans le pays de Caux, lorsque Mons’ de Monpensier estoit gouverneur de cette province. En un mot, il eut une authorité si estendue qu’il pouvoit prendre connoissance de tout ce qui arrivoit tant par mer que par terre; de manière qu’il possédàt (ce sembloit) de grands biens et beaucoup de meubles précieux, dont pourtant on n’eut presque aucune connoissance après qu’il fut inhumé. D’où vint que les chevaliers de Malte, en qualité d’héritiers, furent obligez d’en faire des informations, et mêmes d’en faire jetter des sentences d’excommunication, afin de les faire restituer pour fournir aux frais de ses funérailles ; et qu'ayant esté fulminées sans aucun effet, Mons’ le cardinal de Joyeuse, cousin de nostre illustre défunt et depuis archevesque de Rouen, en paya la despense, et donna de surplus la somme de 4,000 livres pour la construction de son sépulchre (a). Mais cette somme ayant esté divertie au profit particulier de ceux qui en furent les dépositaires, on a eu juste suiet de s’en plaindre et de dire, avec le même M° Dablon :

Va 2 Co re + + |. Ex tanto restat Achille Nescio quid, parvam quod non bene compleat urnam.

Il est vray que Monsieur de Chaste fit de grandes aumôûnes avant son déceds aux RR. PP. Minimes, et la belle fondation dont la maison de ville s’est chargée.

Bientost après la mort de l’illustre Mons" de Chaste, le roy Henri III donna le gouvernement de Dieppe à messire Charles-Timoléon de Beauxoncles, fils aisné de

(a) Le sieur Dadré en sa Chronologie historique (1), sur l'an 1605.

(1) La Chronologie historiale des archevesques de Rouen; Rouen, 1618.

défunt Monsieur de Sigongnes (a), si bien que l’on peut dire que ce fut (sans doute) tant à cause des mérites de son père qu’en considération des siens propres, qui l’avoient fait élever à la charge de cornette blanche et générale de M le duc de Mayenne (en la manière dont je feray mention ailleurs) et luy avoient acquis les bonnes graces du Roy dez iorsqu’il fut connu de Sa Maiesté.

Des mémoires (b) nous apprennent que ce nouveau Gouverneur fit son entrée à Dieppe le 10 jour de juin, veille de la feste de Saint Barnabé, et qu’il y fut reçeu avec des applaudissemens extraordinaires, sur les quatre heures après midy, selon que le sieur Dartenay, qui esloit présent, a remarqué (c).

Dez lors que M' de Sigongnes fut establi en son gouvernement, il fit tant d’estat de la conduite de son père, qu’il la prit pour le modèle de la sienne, si bien qu’il fit observer les Edits du Roy avec une telle exactitude que les Religionnaires de Dieppe n’eurent pas plus de liberté que nous dirons dans la suite. Six jours après son établissement, les curieux eurent suiet d'exercer leurs esprits à l’occasion d’une parélie, laquelle fit voir, sur les quatre heures, trois soleils, le véritable et deux apparents, qui l’accompagnèrent jusqu’à l’horison de la grande rade de Dieppe. Je n’ay pu apprendre quel jugement ils en firent, mais j’ay sçû que M' de Sigongnes, qui avoit succédé à M' de Chaste en la charge de gouverneur de cette ville, luy succéda en celle de vice amiral, et qu’il disposa des affaires de la marine avec une authorité aussi absolue qu’estoit celle de son prédécesseur. En quoy il fut grandement considéré du Roy, aussi bien qu'après que Sa

{a) Le sieur Policien, -- (b) Les Mémoires du même Policien, -- ;c; [es Mémoires du sieur Dartenay

T. Il. 9

Maiesté eut fait bail de l’escu pour tonneau, l’onzième jour de Mars 1604, elle accorda en sa faveur au procurcur syndic de Dieppe, qu’au lieu d’un escu, cette ville ne paycroit que vingt solz, par une modération spéciale dont elle jouit depuis ce temps là jusqu’à l’an 1615, que le partisan voulut inquiéter les Dieppois, ainsi que nous dirons en cette année là.

Monsg' de Bourbon, archevesque de Rouen et seigneur de Dieppe, y avoit érigé des courtiers ; mais l’office en fut supprimé par arrest du conseil et par un arrest du Parlement de Normandie, le 8 de juillet ; et les Dieppois furent ainsi déchargez des visites que le nommé Despagne, jaugeur de Dieppe, et Pigné, jaugeur hérédital du Bailliage de Caux, vouloient faire.

L’an 1605, M' l’évesque d’Auraches (1) vint à Dieppe, et le dimanche 19 de juin l’on y fit une procession où beaucoup de personnes qui avoient reçeu le sacrement de confirmation assistèrent, portans leurs bandeaux sur leurs fronts. Les noms de plusieurs furent changez, entre autres celuy de la demoiselle de Sigongnes, fille de M' le Gouverneur, le fut en celui d’Angélique.

On célébra aussi en cette ville une pieuse et sainte cérémonie du jubilé, dont on fit l’ouverture le 23 de novembre. Les peuples, suivans les ordres et les ordonnances du pape Paul V, s’acquittèrent bien dévotement de leurs devoirs afin d’en gagner les indulgences.

Pour ce qui est des embarquemens, je n’ay rien trouvé de remarquable sur cette année, si ce n’est qu’un capitaine de Dieppe, nommé Nicolas Michel, fit une prise sur les Espagnols, et qu’au mois de décembre, le

(1, F1 faut sans doute lire d’Avranches.

baron de Cassicus et sept ou huit autres gentilshommes voulurent s’embarquer à Berneval ou Bruneval, dit le Petit, à deux lieues de Dieppe, à dessein de passer en Holande sans congé et sans passe port; mais que M" de Cusson, lieutenant du château, en ayans eu avis, envoya des soldats de sa garnison qui les arrêtèrent et les amenèrent en cette ville, et M" de Sigongnes, qui estoit alors à Paris et en avoit esté informé, manda à M' de Cusson que, suivant le commandement du Roy, à qui il en avoit parlé, il les retint prisonniers au château, parce que l’ambassadeur d'Espagne s’estoit plaint que ce Baron (à ce que l’on disoit) avoit forcé la porte d’une petite ville de Bourgongne qui appartenoit à son maistre, et qu’il l’avoit pillée. Néantmoins M de Sigongnes, estans de retour, prit ce gentilhomme en sa garde et luy laissa la liberté d’aller et de venir par les rues de la ville, sans estre souvent accompagné ni observé. Ce qui fut cause qu’il luy prit envie de s’en prévaloir et enfin dese sauver, ainsi qu’il fit, d’une assez plaisante manière; car, après avoir ménagé avec ses amis les moyens d’exécuter son entreprise, et esté averti par quelque signal, lorsqu'il jouoit à la paume, le 22 d’avril 1606, de la commodité qu’il avoit de sortir de Dieppe, il fit semblant de vouloir faire de l’eau, et, pour satisfaire à cette nécessité, d'aller en quelque endroit commode et secret; mais au lieu de s’y arrêter, il gagna promptement la porte de la maison et passa, encor bien qu’il fut en habit de joüeur, jusques dans une petite rue qui en estoit voisine, d’où il partit à cheval et le pistolet à la main, se sauvant avec toute la vitesse possible par la porte du Pont. Si les joüeurs furent fort étonnez de ce qu’il avoit ainsi quitté la partie, M' de Sigongnes le fut beaucoup davantage quand il en apprit

ja nouvelle, et même il en eût tant de chagrin et d’inquiétude qu’il monta presqu'aussitost à cheval pour aller en faire ses excuses au Roy et imputer cette évasion à son lieutenant et au sieur de Gerville, dont il avoit épousé la sœur.

Mons’ de Sigongnes s’estans justifié au préjudice de M: de Cusson, leurs premières inimitiez se réveillèrent et leur indignation se ralluma, en sorte qu’elle ne put estre éteinte que par la séparation de l’un et de l’autre.

Pendant que M' le Gouverneur de Dieppe pensoit à jouër au boute-hors, il luy prit envie d’exercer un autre jeu, lequel estoit d'autant plus simable qu’il estoit et plus agréable et plus innocent. Comme c’estoit celuy du Mail, il fit applanir un long espace de terrain entre le fossé de la ville et les prairies sur lesquelles il entreprit, autant qu’il estoit nécessaire, pour donner une juste largeur à cet ouvrage, qui demeura imparfait par quelque accident.

Dez le 27 jour de mars, lendemain de la feste de Pasques de la même année 1606, on avoit vu une autre sorte de jeu, auquel plusieurs Religionnaires ne perdirent pas moins que la vie. Ce malheur leur arriva par un vent qui s’estoit eslevé quatre jours auparavant et avoit continué de souffler avec tant de violence que, non seulement il arracha (selon un mémoire) (a) des arbres en quelques endroits de la campagne, mais aussi (comme dit un autre) (b) il enleva le presche de dessus ses blocqs, en sorte qu’il fut renversé par terre, et que ses ruines accablèrent quatre vingt personnes, dont trente deux moururent sur la place, le reste ayant esté seulement

(a} Le sieur Dartenay. — (b) Le sieur Policien Relig.

blessé, Le sieur d’Estrimont, qui estoit ancien du presche et qui s’aprestoit ce jour là pour faire l’office de lecteur, fut trouvé au nombre des morts, aussi bien que celuy, lequel voyant que le comble de ce bâtiment s’eslevoit en l’air, monta sur ses galeries, afin de le retenir avec des cordes et arrêter les contrevents qui cassoient les vitres. Mais ce fut peu en comparaison des Religionnaires qui eussent esté enveloppez dans ce désastre, s’il ne fut arrivé lorsqu'ils commencçoient à s’assembler. Après tout (selon que quelqu'un a remarqué) (a), le lieu où ce presche avoit esté construit a esté depuis appelé le Val du Goufre.

Les Religionnaires, n’ayans plus de lieu pour y faire leurs assemblées, en demandèrent un comme par provision à M' de Sigongnes (b), et après en avoir obtenu la permission de se servir de la maison et du jardin du nommé Geffin-Potel, qui sont encore à présent siluez vis à vis de l’ancienne cavée par où l’on descendoit à Dieppe du costé du pays de Caux, ils députèrent vers le Roy les sieurs Gabriel Legrand, conseiller au siége d’Arques, et Jaques du Fresne ; lesquéls, estans au conseil le 29 de mars, sollicitèrent si bien qu’ils eurent la confirmation de la jouissance du lieu qui leur avoit esté accordé. Néantmoins, parce que ces députez avoient proposé au conseil cette maison de Potel, et un pré qui estoit situé sur le bord du chemin de Dieppe à Epinay et appartenoit à la demoiselle Marie Bouchart, veuve du sieur Le Tellier, on refusa la première place, parce qu’elle estoit trop près de la citadelle, et on leur accorda le pré. Ce qui n’empescha pas (selon le sieur Policien),

{a) M. S. -- b) Le sieur lolicien

que le juge d’Arques, par une sentence du 28 d’avril, leur deffendit de faire le presche ailleurs qu’au lieu ordonné par l’Edit; mais ils s’en deffendirent et demandèrent que, suivant l’arrest du conseil, on les mit en possession du pré, qu'ils avoient acheté par mille livres de cette demoiselle. Enfin, sur la contestation que le pré nommé par l’arrest du conseil n’estoit point le même, mais un autre plus grand dont M' de Manneville estoit propriétaire, Mons’ Mangot, maistre des requestes, fut envoyé à Dieppe pour donner son avis sur ce différent. Estant venu en cette ville, le lundy des festes de Pasques de l’année 1607, il entendit les parties et renvoya au conseil la décision de l’affaire.

Monsieur Mangot (selon le témoignage de M' Dablon) estans sur les lieux, ordonna que leur temple seroit rebâti, non pas sur la prairie dont nous avons parlé, mais sur une place située à l’endroit où le chemin de Caudecoste à Dieppe se joint avec celuy des Fonteines. Toutes fois (comme un mémoire porte), ce fut par l’arrest du Conseil; et M" Adrian Soyer, lieutenant-général au bailliage de Caux, alla‘les mettre en possession de cette place, qui appartenoit au sieur Nicolas Canu, seigneur de Veules, lequel (à ce que j’ay appris) fut bien fâché de ce qu’il luy falloit, pour sa religion, voir abattre plusieurs beaux arbres qu’il y avoit plantez. Je ne sçay si ce n’a pas esté de là que son troisième fils, qui avoit esté tiré des ruines du presche de Caudecoste et avoit eu une jambe rompue, prit occasion d'augmenter tellement son déplaisir, qu’il aima mieux aller à Saint-Remy qu’à ce nouveau presche, quoyque l’on n’eut rien épargné pour l’afermir, ainsi que le sieur Policien à témoigné.

Les principaux Religionnaires ayant exhorté le peuple

de leur parti de dresser la place qui leur avoit esté accordée, mandèrent, le 20 de may, trois charpentiers de Rouen, et après avoir vu les plans et les devis qu'ils leurs présentèrent, ils retinrent seulement le nommé Samuël Lavollé, luy donnant la charge et la conduite de la construction de leur nouveau temple, dont le dessein futtiré sur un parallélogramme de 48 pieds d’un costé et de 30 de l’autre, aux deux bouts desquels il y avoit deux demi-cercles divisés en seize pans. Sur cette figure estoit un pérystile de 22 pieux ou colonnes de bois, distantes de 10 pieds l’une de l’autre, pour soutenir le corps ou nef de ce bâtiment et en soutenir le comble, et ce pérystile estoit environné d’une galerie de 12 pieds de largeur, le faiste de laquelle alloit se rendre à 4 pieds près de la parne ou pièce de fermeture, qui sert de liaison par le haut de cet édifice, et sur qui les poutres, sont posées, ainsi que les montans le sont sur les poutres et le faiste sur les montans. Néantmoins, ces montans paroissent comme des cu-de-lampes suspendus en l'air ct soutenus par des pièces, en forme de sou-chevrons, qui accolent les poutres et les montans. L'espace de quatre pieds qu’il y a depuis le haut de la couverture de la galerie jusqu’à la parne, a esté fait pour donner du jour par les fenestres que l’on y a faites. Enfin, ce presche est presque fait en forme d’ovale, de la longueur de cent deux pieds et de la largeur de soixante et douze. Au bout qui regarde la ville, on a fait un perron de maçonnerie pour servir de montée tant à la galerie dont nous venons de faire mention, qu’à l’autre qui est plus basse et plus estroitte, et qui fut faite seulement l’an 1612, pour la commodité du peuple, au-dessus de la première. Outre cet escalier, on en a fait dans le presche deux autres de

bois, larges de cinq à six pieds, pour monter à la première galerie sur laquelle on en a posé deux autres pour monter à la seconde (1).

Ce bâtiment fut couvert d’ardoise que deux bateaux que l’on avoit fretez avoient apportée d'Angleterre, et quoyqu’il ne fut clos que de pièces de bois et de briques jointes ensemble, il a néantmoins cousté (selon la supputation que l’on en a faite) la somme de quatorze mille quatre vingt onze livres, cinq solz, dix deniers, sans y comprendre les matériaux du presche de Caudecoste, lesquels furent estimez à cinq ou six mille livres, ni la despense du Consistoire, de la clôture de la cour, ni de celle du pavemement, ni des autres augmentations. Le sieur Policien adiouste que le Roy donna la somme de mille quatre cents livres pour aider à construire ce presche et qu’il la fit délivrer à Charles Cauchois, sieur de Saint-Quentin, et à Jacques Le Noble, sieur de La Leau, qui estoient anciens du Presche et sollicitoient à Paris pour le suiet de leur place.

Quelque diligence que les Religionnaires eussent faite pour achever leur édifice, ils ne purent y faire leur premier presche et la première Cène que le dimanche 21 de septembre de l’année 1608, mais le mercredy premier jour d’octobre, ils y tinrent le colloque de la classe de Caux. Pour ce qui est du chemin par où l’on va au presche, il ne fut élargi que quelque temps après, et pavé l’an 1614, un an avant que la muraille qui l’environne eut esté construite.

Lorsque les Religionnaires faisoient travailler à leur presche, Messire Charles de Montmorency, seigneur de

(4) Une petite vue de ce prêche a été gravée par les soins de M. Amédée Feret, d'après le plan de Dicppe joint au Manuscrit d'Asseline.

Meru, et amiral de France, arriva à Dieppe. Ayant esté reçeu en cette ville et salué par les descharges de l’artillerie et de la mousquetterie du château, on le conduisit en la belle et grande maison de M' le conseiller Maynet, d’où, après y avoir esté logé pendant deux jours, il partit le samedy 14 d'avril, veille de la feste de Pasques de la présente année 1607, en laquelle (selon que j'estime) le sieur Champlain, capitaine pour le Roy en la marine du Ponant, s’embarqua à Dieppe (a), avec un nombre considérable de gentilshommes, de soldats et d'artisans, pour aller en Canada et faire habiter et peupler ce pays-là, suivant la commission qui en avoit esté donnée à M' de Mons, gentilhomme ordinaire de la Chambre de Sa Maiesté, etc.

‘Au mois de décembre (b), Mons' Renard, maistre des requestes, vint à Dieppe, en qualité de commissaire député pour informer des abus qui se commettoient aux gabelles. Il y demeura deux mois entiers et il y confisqua les offices de grenetier et de contrôleur, condamnans ceux qui en estoient pourvus à de grands intérests et amandes envers de Moisset, qui estoit l’adiudicataire du sel.

En ce même temps, le sieur de Frumanville, conseiller en la cour du parlement de Rouen, vint aussi à Dieppe ; mais parce que ce fut à dessein d’informer de l’abus qui se faisoit de la pesche du poisson frais, Mons" de Sigongnes l’empescha d’exécuter sa commission, luy témoignant qu’il ne luy avoit pas communiqué et qu’il ne permettroit pas que l’on fit aucune chose au préiudice des intérests du Roy. Il est vray que la cour députa

(a) Le sieur Champlain, au chap. 8 du 1 liv. de ses Voyages, -- (b) M, D.

vers Sa Maiesté des présidents et des conseillers pour s’en plaindre, mais Mons’ de Sigongnes, qui fut saluer le Roy, se deffendit si bien qu’il fut renvoyé en son gouvernement sans en avoir esté blamé, contre l’attente de ses parties.

L’hyver qui avoit commencé le 20 de décembre, continua avec tant de rigueur jusqu’au 25 de janvier de l’année 1608, qu’il en fut appelé le grand hyver (a).

Un mémoire a fait mention que M" Favet, sergeant maior de Dieppe, mourut cette année, et que le sieur Jean de Montpellé, seigneur de Roquigny, fut pourvu de cette charge par le Roy et la faveur de M' de Sigongnes (b). Ce qui fut cause qu’il vendit sa charge de grenetier au magazin à sel, de même que la mort de Mons’ de Sigongnes luy fit vendre, quelque temps après, celle de maior de la ville à messire Adrian de Linctot, escuyer et seigneur de Sauqueville.

Le lundy 8 de septembre, M' le baron de Monpipeau, gendre de M'de Sigongnes, arriva à Dieppe; il y fut reçeu avec tout l’honneur qu’il méritoit. Mais le premier jour d'octobre, M' l’évesque de Grenoble estant venu enr cette ville, on le conduisit en la maison de M" le conseiller Mainet, où (sans doute) il fut receu et traitté avec le respect que l’on devoit à son caractère.

L’an 1609, le nommé Baltasar Moucheron, Holandois de nation, s’estans associé avec le sieur de Sausy, équipa à Dieppe des navires et les envoya au cap de Bonne- Espérance, sous la conduite du sieur de la Chenaye. Ces vaisseaux y estans heureusement arrivez firent espérer un bon voyage ; mais les Holandois de l'équipage, s’estans

(2) Le sieur Policien, -- (b) M. 5

souvenus des mauvois traittemens qu’ils avoient reçeus du sieur de Moucheron avant que de partir de Dieppe, se mutinèrent et causèrent tant de désordres qu’ils perdirent en se perdant eux-mêmes tout le bonheur et l’avantage que l’on s’estoit promis. M° Dablon dit (selon qu’il l’avoit appris de ceux qui retournèrent en cette ville) que les Holandois, par un eflet de leur ressentiment sautérent dans la barque des Dieppois, qu’ils les massacrèrent tous, à la réserve de ceux qu’ils voulurent conserver pour leur servir de pilotes, et que, les ayans soupçonnez d’avoir envie de se venger de leur cruauté, ils attentèrent enfin sur leur vie par trois diverses fois mais que les Dieppois se deffendirent si bien qu’après le massacre de tous les autres de chaque nation, un des Dieppois demeura victorieux avec le surnommé Boissel, de la paroisse de Berneval, qui ramena la barque et rapporta une histoire si tragique.

Un autre désordre arriva à Dieppe, le jour de la feste du Saint-Sacrement (a). Ce fut par le zèle indiscret et impie d’une certaine servante, nommée Anne Garet, laquelle osa rompre une tapisserie, (Le sieur Policien a dit un drap des morts) que les marguilliers de Saint-Remy avoient fait tendre devant la porte du sieur Pigné, son maistre et receveur des deniers communs de la ville. La justice, ayani esté informée d’un tel attentat, la fit prendre et la condamna à faire amende honorable la torche au point devant le portail de cette église, où elle fut menée par le bourreau, le samedy 20 de juin.

Ensuite de tous ces tristes accidents, la ville de Dieppe eut des suiets de joye, lorsque l’exercice de l’arbaleste

\a) Le sicur Policien.

fut remis en jeu par quelques-uns de ses habitans (a), entre autres par le sieur Daniel de Gueutteville, conseiller eschevin, qui en prit particulièrement le soin et la peine, el qui, pour animer les arbalestriers, proposa des | prix aussi riches et aussi surprenans que nous vérrons

incontinent, tant à l'égard des habitans de Dieppe qu’à

l'égard des étrangers qui y vinrent de quarante ou cinquante bonnes villes du Royaume, dont les plus adroits ; furent invitez par des lettres-cireulaires de venir les gagner. Une chanson qui fut faite sur ce suiet nous ap-

prend que :

Les enfans d'Abbeville, De Magny, de Beaumont, De Rouen, bonne ville, Avec ceux de Vernon, Vinrent faire apparoître Que ce prix méritoit Que chacun fit connoître Comme il se deffendoit.

Les enfans de la Brie, Sans estre négligens, Vinrent en braverie, Et tous ceux d'Amiens, Ayans tous assurance

Gisors, Meaux et Mante, Mellot, aussi Monstrueil, Lagny, ville plaisante, Falaise, Caen et Croeil, Uam, Fescam et Compiègne, Beauvais, Paris, Rosay, Déployoient leur enseigne, Comme fidèles au Roy.

On voit de toutes parts Arriver la noblesse Avec ses estandarts, etc.

Le sieur de Gueutteville

Bravement les reçoit A Dieppe, noble ville, Où ce beau prix estoit, etc.

D'emporter quelque prix, etc.

Comme le à jour de juillet avoit esté destiné pour tirer à la butte et mériter les prix, lesquels, estans attachez au corps et aux cordages du navire dont nous parlerons, firent appeller par leur excellence et leur grand nombre, le grand prix de la ville, les habitans et les plus habiles arbalestriers de toutes ces villes desquelles

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nous venons de faire le dénombrement, se mirent en campagne et vinrent à Dieppe avec tant de diligence et d’exactitude qu’ils s’y trouvèrent au temps qui leur avoit esté marqué.

Dez le 4 jour de juillet (a), Mons’ de Sigongnes, qui avoit establi des capitaines et des chefs des huit compagnies des bourgeois pour faire honneur aux prix et à ceux qui devoient venir les tirer, en avoit posé une à la porte de la Barre et une autre à la porte du Pont. Cependant, Mons’ de Gueutteville, monté à l'avantage et à la teste de la compagnie des arbalestriers dieppois, aussi montez sur de bons chevaux, alloit au son des trompetites, au devant de ces étrangers, tantost en l’une et tantost en l’autre de ces portes. Il est vray que bientost aprés le sieur Pierre Nez commanda une moitié de cette compagnie et qu’il tascha de s’acquitter de ce devoir de son costé, de même que Mons’ de Gueutteville faisoit du sien.

Le lendemain dimanche 5 jour de juillet, Mons’ de Sigongnes fit marcher les huit compagnies des bourgeois, lesquels estoient richement vestus. Celle des arbalestriers estoit au milieu et accompagnoit le grand prix de la ville, qui estoit porté par quatre hommes nuds et noirs comme des nègres, et consistoit en un navire long de quatre brasses, très bien doré et chargé d’un si grand nombre de vaisselle d'argent, qui estoit attachée à ses masts et à ses cordages, qu’elle se montoit à la somme de deux mille quatre cents livres.

Un de ces mêmes mémoires (b), d’où j'ay tiré ces particularitez, adiouste qu’outre la charge de tant de prix, ce vaisseau portoit un petit garçon et une petite pièce

(a) Le sieur Policien; M. Dablon et M. Gouye. -- (b) M. S. du sieur de Gouye,

de canon qu’il chargeoit et déchargeoït de temps en temps pour saluer les compagnies pendant qu’elles marchoient en bel ordre, au son des tambours et des trompettes, sous la conduite de Mons’ de La Leau, de M' Sore et de leurs autres capitaines, qui les menèrent depuis la maison de ville jusques dans la prairie, où ils rencontrèrent la compagnie de M' de Sigongnes, forte de cent quatre hommes, dont 40, qui faisoient la compagnie des canonniers, estoient armez de piques, de corselets et de bourguignottes ; le reste portant les harquebuses sur l’espaule et le morion en teste, et ayans pour capitaine le sieur de l’Amour, enseigne de la garnison du château. Le même mémoire nous assure, avec d'autant plus de certitude et de vérité que son autheur pouvoit estre de la partie, que ces gens d’armes s’escarmouchèrent en cette rencontre, qu’ils tirérent plusieurs mousquetades, et qu’ils se battirent avec tant d’animosité à coups de piques, que celle du sieur de l'Amour et du sieur de Gueutteville furent rompues. Mais ces efforts ayans mis fin à cette petite guerre, les compagnies de la ville continuërent leur marche et conduisirent le grand prix jusques dans le jardin de feu M' de Chaste, vulgairement appellé le Jardin de Monsieur.

Les compagnies étrangères vinrent ensuite en ce jardin et, après y avoir esté reçeues avec beaucoup de civilitez, elles furent conduites et placées dans les loges que l’on y avoit faites pour les y faire reposer commodement et voir tirer pour les prix à l’abry et à l’ombre des feuillages d’un grand nombre de hestres de haute futaye, dont les allées et les fossez de ce jardin estoient agréablement bordez.

Ceux qui devoient tirer les premiers pour les prix,

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aux butes que l’on avoit dressées à ce dessein, s’estans mis en estat de s’y excrcer, commencèrent le jeu et le continuérent tour à tour avec les autres arbalestriers jusqu’au temps qu’ils furent obligez de retourner en la ville en bel ordre, ce jour là et les sept autres jours suivants. Si bien qu’il sembloit qu’il n’y avoit point d’autre différence que celle de la diminution des prix qui estoient distribuez de temps en temps à ceux qui les avoient méritez par leur addresse et leur habileté à tirer de l’arbaleste. On a remarqué que le plus considérable fut gagné par le sieur Jaques Bouchart, Dieppois ; mais parce que ceux de Beauvais y avoient part, on leur donna la somme de quarante escus. Cette principale pièce du grand prix de Dieppe ayans esté donnée à M le Gouverneur, le navire fut présenté à Dieu et suspendu au milieu de la voute de la nef de l’église de Saint- Jaques, en mémoire de la magnificence de cette ville dont il estoit la figure, eu égard qu’elle en porte un dans ses armes depuis un temps immémorial et dans un sceau au milieu de ces mots : Gigillum communitatis Depp. ou Deppa comme un mémoire témoigne (1). Que si ces armes de la ville de Dieppe sont soutenues par deux syrènes et non pas par deux nègres, cela ne doit pas empescher que les uns aussi bien que les autres ne concourent à une même fin et ne fassent assez bien connoître que cette ville s’est augmentée, tant par la pesche du poisson que par le commerce de ses habitans avec les nations étrangères et barbares qui ne sembloient avoir rien d’humain que le visage.

Sans m'arrêter davantage sur les armes de Dieppe

(4) C’est le seul souvenir qui nous soit resté de ce sceau, dont Asseline oublie de nous apprendre l'âge.

ni même sur son escusson qui porte une barge d’or en champ parti d’axur et de queules, ni sur le chérubin qui le couvre de ses aisles et qui peut signifier l’ange tutélaire dont elle et ses habitans ont esté accompagnez et deffendus tant sur mer que sur terre (a); sans parler non plus de la disposition de ce vaisseau qu’il porte, lequel est à l'anchre et a les voiles ferlées (1), afin d’exprimer la bonté de la rade où ses vaisseaux sont touiours prests de mettre les voiles au vent pour aller en voyage ou bien de rentrer au port après leur retour, je me contente de rapporter icy ce qui a esté dit autresfois au suiet de ce vaisseau et à la louange de la ville de Dieppe aussi bien qu’à la gloire de la Sainte-Vierge à laquelle on en fit une appliquation dans ces vers d’une certaine ballade (b), qui fust présentée autresfois au Puy de sa Conception ou de sa Nativité (2).

Ni les feux des souffres ardans,

Ni des pyrates l'équipage,

Passans sur la mer en tout temps,

N'ont fait en cette nef naufrage,

Quoyque souvent par grand orage

Soit assaillie; elle est habile,

Elle a de bien nager l'usage, Elle a bon mast et anchre et quille.

La tempeste, tourmente ou vents, Ni les éclairs bruyans en rage, N'ont pu, par efforts violents, Empescher le bon navigage

(a) Voyez à la fin de cet ouvrage des Antiq. et C'hron. de Dieppe, les armes peintes de cette ville, pour en parler selon les règles et les termes du blason, -- (b) Au chap 44 des Antiq de Rouen, du Père Taillepied.

(1) Ce détail est confirmé par les lettres-patentes de Louis XVIII, données à Paris le 4 novembre 1815, l’an vingt-unième de son règne ; lettres scellées du grand sceau royal de cire verte et conservées aujourd'hui à la Bibliothèque municipale de Dieppe.

2 cf.

Ni sabmerger par un naufrage.

La mer de Carybde ne Scylle

Ne craint, elle a trop bon cordage, Elle a bon mast et anchre et quille,

Si les Dieppois firent paroitre dans cette ménorable occasion plus d’addresse que les habitans des autres villes, il ne faut pas s’en étonner, puisqu’estans hommes de mer et de main, je veux dire d’une profession qui les obligeoit souvent à se battre contre les ennemis de l’Estat et de leur bien particulier, ils s’estoient ordinairement exercez à bien manier l’arbaleste et l’arc dont on s’estoit touiours servi dans les siècles précédents, témoin ce qui est dit sur l’an 1443 et ce que rapporte Polydore Virgile au livre 19 deson Histoire, environ sur l’an 1330, pour le regard des François et des Anglois en général. Ce que les Dieppois avoient fait d'autant plus aisément que la ville qui favorisoit ces nobles et ces louables inclinations de ses habitans, leur avoit donné depuis un long temps un lieu particulier et une bute où leur jeunesse alloit s’exercer pour se rendre de jour en jour plus adroite et plus habile au fait de ces armes et à celles du mousquet. Bien davantage, pour mieux entretenir cette belle humeur, elle accorda à ces trois sortes d’exercices trois oyseaux appelés gays et des prix dont elle faisoit la dépense, de sorte que le tout se passoit à peu près comme je vais représenter.

La bute des arbalestriers estoit anciennement sur les rampars de la ville, au lieu que l’on nomme encore aujourd’hui la tuerie, non pas tant à cause des meurtres qu’ils y avoient faits, comme à cause que les bouchers, qui ont eu cet endroit-là, y tuèrent leurs bestes avec d'autant plus de commodité qu’ils estoient placez sur le

bord de la rivière et qu’ils pouvoient y jetter leurs immondices et conserver ce lieu et leurs chairs avec beaucoup de netteté. Néantmoins ils furent obligez de quitter cette place lorsque l’on entreprit de bâtir la grosse tour de la porte du Pont; mais on leur donna depuis une autre bute sur le rampart qui est entre la grosse tour de l’ancienne église de Saint-Remy et la tour couronnée, ainsi dite à cause que son parapet ou garde-fou est de figure ronde et qu’il termine ses murailles.

Le premier dimanche du mois de may estoit le jour auquel les arbalestriers tiroient leur oyseau, mais ce n’estoit pas sans cérémonies et sans pompe. Car, après le service divin des deux paroisses, ils portoient l’espée d’un costé et l’escharpe de l’autre, la plume au chapeau et le mousquet sur l’espaule, et marchoient en cet appareil par la ville, le tambour battant, le guidon et l’enseigne déployez, et enfin arrivoient au château où ils saluoient M' le Gouverneur, le prians de venir tirer le premier coup sur l’oyseau. Et après s’estre aquittez de ces devoirs, ils sortoient du château et de la ville, et montoient jusqu’auprès des premières casemates de la citadelle, vis à vis de l’endroit où le gay avoit esté eslevé au bout d’un fort sapin que l’on avoit planté sur son parapet. Dez aussitost qu’ils y estoient arrivez, ils mettoient bas leurs mousquets et leurs fusils, et chacun d’eux prenoit à son tour l’arbaleste, à dessein de tirer au gay, dez que M'le Gouverneur ou son député avoit tiré le premier coup que l’on appeloit le coup du Roy, et qu’un des plus considérables bourgeois avoit tiré le second qui estoit le coup de la ville.

Enfin le gay ayant esté abbattu, la compagnie des arbalestriers retournoit dans la ville ainsi qu’elle en

estoit sortie. Mais celuy qui avoit jetté bas l’oyseau estoit détaché de son rang et marchoit après la compagnie, d'autant plus agréablement que le gay estoit porté devant luy comme en triomphe et qu'il estoit accompagné par honneur de quelques uns des plus considérables et des plus adroits qui en avoient emporté pied ou aisle, Cependant le son des tambours, des fifres et des haut-bois attiroit de tous les endroits de la ville la pluspart de ses habitans pour venir prendre part au plaisir d’une marche si divertissante et où les mousquetades n’estoient pas épargnées, lorsque dans les rues par où la compagnie passoit l’occasion se présentoit de ‘saluer les personnes de considération et les personnés amies.

Le lendemain, les prix (qui consistoient en un grand nombre de vaisselle d’estain) estoient proposez et conduits par la compagnie des arbalestriers depuis le logis qui leur avoit servi de rendez-vous jusqu’à leur bute, afin de les donner à ceux qui y tireroient et les mériteroient par leur addresse. Quoyque ces prix ne fussent pas beaucoup considérables, ces arbalestriers ne laissoient pas de les estimer comme autant de trofées qu’ils faisoient gloire de porter à leur ceinture pendant qu’ils marchoient par la ville avec l'harmonie, le bruit et les cérémonies que nous avons remarquez. Jay appris de bonne part que les Religionnaires estoient autresfois enrolez en cette compagnie et qu’ils marchoient vestus de satin blanc, pour se faire (peut estre) distinguer des autres, ou persuader par cette couleur, qu’ils estoient candides et joyeux, et que leur créance estoit pure.

Au reste, M' de Gueutteville, qui avoit tant de passion pour cet exercice, eut cette année la satisfaction d’abattre

le gay en tirant sans doute le coup de la ville. Ce qui p'arriva pas tant, parce qu’il estoit aisé à mettre bas, comme à cause que les arbalestriers de Dieppe estoient si adroits qu'ils ne laissoient jamais leur oyseau passer la nuit sur sa perche, ainsi que les archers ont fait quelquesfois.

Ce n’est pourtant pas à dire que Dieppe n’eut de bons archers, mais c’est plutost parce que leur oyseau estoit aussi eslevé que celuy des arbalestriers et qu’il falloit beaucoup plus de fermeté et de force pour y atteindre et le jetter par terre avec une simple flesche. Aussi la ville n’a pas laissé pour cela de gratifier leur compagnie et de luy accorder des prix et une bute sur les rampars qui sont depuis la porte de la Halle jusqu’à celle de la Poissonnerie, afin d’y continuer son exercice, suivant son ancienne institution et les intentions de nos monarques, entre autres de Charles VIT, qui eut bien de l'estime pour cette sorte d'exercice militaire et considéra tellement les archers qu’il en voulut avoir un bon nombre. Ce prince, (dit l'histoire) (a), prévoyant bien que la guerre avec l’Anglois estoit inévitable, fit un réglement très utile pour assembler un grand nombre d’archers sans beaucoup grever son peuple. Il ordonna que chaque parroisse de son royaume fourniroit un archer pour le servir lorsqu'il en seroit besoin, etc. Bien qu’il y eut (dit-elle ensuite) en ces temps-là des bombardes ou gros canons, etc.

Comme les archers de Dieppe avoient un oyseau aussi bien que les arbalestriers, ils observoient leurs mêmes cérémonies, non seulement le 2 dimanche de may, mais

(a) Le sieur Dupleix en son Hist. de France sous le Roy Charles VII,

Le 4

aussi le lendemain. Ce que ‘outesfois les uns et les autres continuèrent seulement jusques environ l’an 1635, que ces deux sortes d'exercices, que quelques uns ont appelez jeux, furent entièrement interdits. De sorte qu'il ne resta plus à Dieppe que celuy de l’harquebuze, parce qu’il estoit le plus usité et le plus nécessaire. D’où vient que les harquebuziers ont touiours jusqu’à présent continué leur exercice et les mêmes cérémonies que les deux autres avoient gardées. S’il y avoit quelque différence entre eux, c’estoit que ceux-cy plantoient leur oyseau sur une des pointes du faiste de la grosse tour de l’ancienne église de Saint-Remy, et qu’ils le tiroient le 3 dimanche du même mois de may, ainsi qu’ils font et feront encore chaque année, puisque nostre grand monarque Louys XIV a accordé un fonds de cent cinquante livres par chacun an pour la dépense de leurs prix et pour les frais de la bute et de l’oyseau, suivant l’arrest du Conseil d’Estat, donné à Saint-Germain-en-Laye, le 27 d'octobre 1667, Sa Maiesté y estant.

Je ne peux oublier à dire à la louange des harquebuziers de Dieppe, qu’ils sont si adroits et leurs armes si justes, que plusieurs d’entre eux ont fait sauter l’oyseau du premier coup, et même plusieurs fois de suite en des différentes années, encor bien qu’il soit extrêmement eslevé de l’endroit d’où on le tire. L’an 1635, Messire Guillaume de Montigny, Gouverneur de Dieppe, l’abbattit en tirant le coup du Roy, Mons’ le commandant de Montigny son frère, en fit autant l’an 1645, et Messire Philippes de Montigny fit bien voir en une semblable occasion qu’il estoit héritier de l’addresse de son père, aussi bien que de ses revenus et de sa charge de Gouverrieur.

La compagnie des harquebuziers est grande et ceux qui la composent sont tous canoniers du château. Leur bute est sur les rampars qui sont vers les prairies. M' Dablon a estimé que cette bute estoit très ancienne et que son antiquité paroissoit en ce que les caractères de cette devise: Au droit l'honneur, qui avoit esté gravée sur la porte, estoient tellement mangez par le temps qu’on ne pouvoit presque plus les lire. D'où pourtant Je ne voudrois pas insérer que cette bute et ces caractères soient aussi anciens que ces harquebuzes, dont le nom est venu de ces deux dictions italiennes arco bouxo, lesquelles signifient arc creux (1), à la différence de ceux qui ne l’estoient pas, dit l'Examen de l'Examen des Esprits, au chap. 24.

Entre tant d’autres occasions dans lesquelles les Dieppois ont donné des marques de la belle ardeur qu’ils avoient pour les armes, je peux, ce me semble, compter celle de l’année 1616, en laquelle les jeunes gens quittèrent leurs boutiques pour aller apprendre à tirer du mousquet et à manier la pique, sous deux habiles maistres, qui faisoient profession de bien enseigner ces exercices et qui pour ce suiet estoient venus à Dieppe ; d’où pourtant ils furent obligez, après quelque temps, de sortir par l’ordre de M" de Villers-Houden, alors Gouverneur de cette ville, parce que leurs disciples estans devenus plus habiles et plus fiers, et ces deux maistres estans de différente religion, il y avoit lieu d'appréhender qu’ils ne vinssent des paroles aux mains pour le suiet de leur créance.

(1) Le Dict. de Trévoux indique plus clairement la même étymologie, faisant venir, avec Ménage, arquebuse de arco, arc (arme de guerre) et busio, trou, à cause du trou par où on mot le feu à la poudre (?).

Mais revenons et disons sur la présente année 1609, que Messire François de Joyeuse, doyen du sacré collége des cardinaux à Rome, abbé de Fescam et de Saint- Michel-du-Mont, et archevesque de Rouen, et comte et seigneur de Dieppe, s’estans approché de cette ville, le vendredy septième jour de juillet, Mons' de Sigongnes fut au devant Ge luy avec un nombre considérable de gentilshommes qu’il avoit mandez pour luy tenir compagnie. M'° Louys Osmont, bailly de Dieppe, fut aussi avec ses officiers à la rencontre de cet illustre prélat, lequel ils conduisirent en sa maison de la Vicomté; mais il n’y resta que jusqu’au mardy ensuivant qu’il en partit pour aller à la ville d’Eu.

Le Père Gonteri, jésuite, qui estoit venu à Dieppe dès le 18 de février, à dessein d’y prescher le Caresme, fut au commencement logé en la Grande Rue, chez le sieur Daniel de Gueutteville et, six jours après, il alla demeurer en la maison du conseiller Le Balleur. Le mémoire qui a fait mention de cecy porte que ce fut pour estre plus près de M' de Sigongnes, (qui, pour estre logé plus commodément, avoit choisi la maison du conseiller Mainet en la rue de la Pelterie,) (1) et qu’il alla quelque temps après au couvent des Pères Minimes, où il demeura 7 ou 8 jours, pour y faire (sans doute) quelque retraitte, et se bien préparer au combat qu’il devoit livrer et soutenir dans une ville où il rencontroit journellement un grand nombre d’ennemys de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine. Mais parce qu'entre les plus considérables rencontres que le Père Gonteri eut de signaler son zèle et sa capacité, fut celle de M' de

4) Portion de la ruc Saint-Jacques, la plus proche du Puits-Salé.

Saint-Cere, gentilhomme de marque du pays de Bray, il est à propos de rapporter maintenant ce qui s’y passa.

Mons’ de Saint-Cere estant venu au mois d’aoust visiter Mons’ de Sigongnes, trouva le Père Gonteri en sa compagnie (a). Après qu’ils se furent rendus des civilitez mutuelles, ils s’entretinrent de plusieurs choses dont quelques-unes les firent tomber sur les matières de la Religion et sur un point de controverse. Monsieur de Saint-Cere, ne se sentans pas assez fort pour se deffendre ni pour répondre aux demandes du Père Jésuite, eut recours aux ministres, et, les ayans informez de ce qui fut mis sur le tapis, il les sollicita de venir le seconder dans la conférence qu’il avoit désiré faire avec ce religieux, le septième jour de septembre, avec la permission du Roy, que M' de Sigongnes devoit obtenir (b). Le bruit en fut bientost après répandu dans le pays, et plusieurs gentilshommes qui en furent alarmez ne manquèrent pas à se trouver au lieu de la conférence, entre autres les barons de Louët, de Boutteville et de Bretteville, selon le souhait de ceux de leur parti. Mais Moyse Cartaut et Nathanael de Laune, ministres à Dieppe, et Antoine Gueroult, ministre à Basqueville (quoyqu'ils eussent accepté la conférence par l’avis du consistoire), se contentèrent d'envoyer seulement dire pour toute réponse qu’ils ne vouloient entrer en dispute qu’à condition que nulles preuves seroient reçeues si elles n’estoieñt tirées de l’Escriture Sainte par texte exprès ou par conséquence nécessaire. Le Père Gonteri, ayans appris la résolution de ces ministres, leur fit sçavoir que s’ils entendoient conférer avec cette condition, il estoit prest de

{a) M. D.-M. S. -- {b) Le Policien Relig.

ET

re MES 44)

soutenir que les conséquences ne pouvoient estre juge des différents de la foy. En effet, comme il n’arrive presque pas (ainsi qu’un très habile controversiste a très bien remarqué) (a) que les sylogismes ayent les deux propositions de l’Escriture (laquelle d’ailleurs n’authorise pas la forme de l’argument), il faut de nécessité qu’une de ces deux propositions n’estant pas révélée, la conclusion ne le soit pas aussi, et que par conséquent elle soit incapable de faire et de fonder un article de foy, puisque (selon l’aveu de tous les logiciens et de du Moulin même) (b) la conclusion suit la partie qui est la plus foible et la pire. D’où vient encore que si une proposition, quoyque révélée, est obscure, elle rend aussi la conséquence obscure, etc. ; que s’il arrivoit que quelqu'un voulut l’expliquer par un c’est-à-dire, elle n’en seroit pas plus évidente ni plus certaine, parce que ce c’est-à-dire ne se trouveroit que dans la teste de celuy qui voudroit le faire valoir, et qu’estans même tirée de deux propositions de l’Escriture, elle seroit seulement certaine lorsque les principes sont affirmés, ou problématique si les prémices d’icelle le sont, mais non pas un article de foy, selon que le docte François Véron le fait voir ex son livre intitulé Règle générale de la foy catholique, au paragraphe second et dans la première méthode.

Enfin, outre que les conséquences sont d’une longue déduction (selon que le Père Gonteri sçavoit très bien), les ministres vouloient faire Aristote juge des différents en matière de foy, encor bien que cette divine vertu fut infiniment au-dessus de ia raison humaine. D’où (sans

(a) V. le Père Véron, en sa Méthode des Controv., p. 160 et 163. -- {b) Le ministre du Moulin, en sa Logique.

| doute) et de beaucoup d’autres bons argumens, ce Père | prit suiet de donner au public, cette année 1609, un livre qui avoit pour titre : Les conséquences ausquelles a | esté réduite la religion prétendue réformée, après avoir reconnu qu’elle n’avoit cucun fondement en la Sainte | Escriture après y avoir renoncé (a). Pour ce qui estoit des textes exprès, les Religionnaires ne pouvoient pas mieux s’en prévaloir ; puisqu'il est certain que la Sainte Escriture ne contient pas toutes les choses qui sont nécessaires à salut, quoyque dise l’article cinq de leur confession de foy ; et qu’ils n’eussent pu deffendre et justifier par des termes exprez de la Sainte Escriture les autres articles de leur créance qui sont controversez, ni convaincre de fausseté celle des catholiques, car où trouveront-ils que la messe n’est point un sacrifice propitiatoire, que le mariage n’est pas un sacrement, que la seule foy justifie, qu’il ne faut pas invoquer les Saints, qu'il n’y a que deux sacremens, qu’il n’y a point de Purgatoire, et le reste que je laisse aux controversistes (?) pour dire que les trois ministres dont nous avons parlé demandèrent des termes exprez et des conséquences. plutost | pour battre en retraitte et faire différer la conférence | que pour en venir aux mains.

| Le procédé du Père Gonteri ne fut pas pourtant sans effet, puisque Mons’ de Saint-Cere, ayans reconnu la ruse et la foiblesse des ministres, renonça à leur créance, et qu’il professa celle de l’église Catholique, Apostolique et Romaine. Il est vray qu’ils ne laissèrent de justifier leur conduite par le moyen d’un livre que le ministre de Laune donna au public sous le titre de :

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