‹ Les antiquitez [sic] et chroniques de la ville de Dieppe [microforme]Chapitre 15 sur 61 · I RS CC US · texte numérisé non relu

I RS CC US

{a) Ce livre fut imprimé l'an 1609, et dédié à Monsieur de Ris, premier Président de Rouen.

Trois responses, tant au premier escrit du Jésuite Gonteri, elc. Mais Messire Adrian Soyer, sieur du Vaudruël et d’Epinay, conseiller du Roy et lieutenant général au Bailliage de Caux, en la Vicomté d’Arques, mit au jour un livre un peu après pour y répondre et le réfuter, avec d’autant plus de force et d’édification que ce magistrat s’estoit converti et rendu habile en la controverse, selon qu’il paroïit assez dans le discours apologétique que les sieurs de Gruchy et de la Rivière firent en sa faveur, en la même année 1609, et par celuy que le même M' Soyer composa et qu'il fit imprimer l’année suivante sous le titre de Réponse et réfutation des erreurs et hérésies contenues au livre de Nicolas de Laune.

Après la- conversion de M' de Saint-Cere, quelquesuns des Religionnaires qui en furent les plus fachez dirent, suivant le jargon et le style ordinaire de ceux de leur parti, que ce fut par un motif d’intérest et que M° de Sigongnes aussi bien que le Père Jésuite lui avoient fait couler quelque espérance de luy faire avoir par leur entremise la charge de grand veneur de France (a). Les catholiques crurent au contraire que Mons’ de Saint-Cere avoit agi sincèrement. Après tout, la ville de Dieppe se sentit tellement obligée au Père Gonteri pour la consolation et la joye qu’elle en eut, et pour d’autres bons offices, qu’elle fit célébrer après sa mort un service solennel dans l’église de Saint-Jaques, le lundy 21 de novembre 1616 (b).

Ce qu'il y eut encore de remarquable en la même année 1609, fut que l’on commença à paver le fauxbourg du Pollet, lequel consistoit autresfois (selon un mémoire) (c) en un petit nombre de maisons chétives et

(a) Le Policien Relig. -- (b) M. S. -- /c) M.S.

basses, et situées depuis la falaise jusqu’au Val dit vulgairement aux connils ou lapins (selon le terme latin cuniculus d’où leur dénomination est dérivée) (1) et jusqu’à la rue qui est au pied du mont et est appelée ordinairement la rue de la Lombardie. Pour ce qui est de ces maisons, il ya apparence qu’elles furent faites et habitées par des gens qui vinrent plutost des villages voisins (2) que de la ville de Dieppe, et qu’ils y furent attirez par la commodité qu’il y avoit de s’exercer et de profiter en la sorte de pesche que leurs descendans continuent encore aujourd’huy, et dont ils apportent le poisson en cette ville, suivant l’article du Chartrier et la sentence et le règlement qui ont esté donnez pour ce suiet; bien que les habitans de ce fauxbourg ayent leur quay ou port particulier à l’Est de celuy de Dieppe, en sorte qu’il en a esté nommé le Port de l'Est et par le vulgaire le Porlest, et enfin le Pollet, ainsi que nous avons pu déià remarquer ailleurs (3).

Un mémoire porte que ces habitans firent bâtir la chapelle qui a esté dédiée sous le nom de Nostre-Dame,

(1) Ne faut-il pas reconnaître en ce val la petite gorge qui porte aujourd’hui le nom de Rue de lu Cité-de-Limes ?

(2) Nous sommes ici bien loin des hypothèses qui concluent à l'origine vénitienne des Polletais.

(8) Les mots Poletus, Poletum, Polerium ont eu au moyen-âge des significations très-complexes. Les continuateurs de Du Cange citent, à propos de ce dernier, une charte de Frédéric III, où ce mot est accolé à ceux de rivis, rugeriis (canaux), avaslariis (lieux marécageux), molendinis, piscaris, charte qui nous rappelle celle de Philippe-le-Hardy, citée plus haut par Asseline, tome [, page 106.

Les mêmes auteurs traduisent polerium ou polesinum par mons, collis, locus editior, lieu élevé au-dessus des eaux; signification confirmée par un texte fort ancien, que nous a signalé de vive voix notre excellent et savant archiviste, M. Ch. de Beaurepaire : Polletum, quod est Petreium, le Pollel, c'est-à-dire le Perré.

environ l'an 1000 ou 1100. Néantmoins d’autres ont estimé qu’elle fut construite environ ce temps-là par un certain Anglois, et que ce fut pour s’aquitter d’un vœu qu’il avoit fait estant dans un extrême péril de perdre sa vie en passant d'Angleterre à Dieppe. Ils disent de plus qu’il donna à cette chapelle plusieurs acres de terre dont elle jouït. Que si cette chapelle n’est pas dite simplement de Nostre-Dame mais de Nostre-Dame-des-Grèves, c’est parce (sans doute) qu’elle fut faite sur un sol sabloneux et près la grève que la marée avoit apportée en cet endroit-là. D'où il est arrivé qu'ayant esté sur un lieu bas et presque à fleur d’eau, elle est demeurée aussi profonde qu’une cave, après qu’une trop grande abondance de terres, que les ravines ont entrainées de la campagne voisine depuis plusieurs siècles, se sont arrêtées autour d’elle d’autant plus aisément que ce fauxbourg n’estoit point pavé. De manière qu’une telle profondeur ayant rendu avec le temps cette. église et trop humide et trop incommode pour y célébrer les divins mystères, on fut enfin obligé environ l’an 1638, de faire bâtir à costé d’elle une autre chapelle où l’on entre de p'*in pied.

Si nous passons de cette ch: elle de Nostre-Damedes-Grèves à celle de Nostre-Dame-de-Bonnes-Nouvelles, nous apprendrons qu’elle fut faite en ce dernier siècle par les charitez et la piété des habitans du Pollet, et qu’un des habitans de Neuville donna une partie du fond sur lequel elle a esté placée. D’autres ont dit, néantmoins, qu’il y en avoit une auparavant qui estoit appellée Saint-Aubinet, qui signifie petit Saint-Aubin, à la différence (ainsi qu’il est aisé de le juger) de l’église parroissiale de Neuville et du Pollet, laquelle a esté dédiée à Dieu, sous le nom de ce saint. Mais qu'ayant esté

ruinée par les guerres, on bâtit en son lieu celle dont nous avons fait mention et dont on a, depuis environ l'an 1635 ou 1640, beaucoup augmenté et embelli la fabrique.

Quant à la léproserie, qui est entre cette chapelle et le Pollet, l’autheur d’un mémoire (a) a présumé qu’elle a esté construite au temps des autres maladeries de France c’est à dire (selon son sentiment) après le premier voyage que les François firent sous le Roy Philippes premier en la terre sainte, d’où ils rapportèrent le mal de la lèpre, assez commun en Orient, mais alors inconnu en Occident, ou plutost (selon que j'estime) après le retour des Normans et des Anglois qui furent en la Palestine à la suite de leurs Princes, lesquels se croisèrent et en firent le voyage l’an 1096, l’an 1129 ou environ, et lan 1191 et 1192 (b).

Mais avançons, et selon l’ordre que nostre chronologie nous prescrit, parlons maintenant de ce que nous avons à dire sur l’an 1610. Mons’ de Sigongnes, voulant s’aquitter des derniers devoirs qu’il estoit obligé de rendre au défunt Roy Henry-le-Grand, trouva bon de luy faire célébrer, le 21 de juin de cette même année, un service solennel dans une des parroisses de Dieppe et encore un autre un des jours suivans dans l’autre parroisse de cette ville. Les juges royaux s’y trouvèrent en habits de cérémonie aussi bien que les officiers des autres jurisdictions. Ce ne fut pas toutesfois sans causer un si grand désordre que non-seulement on fit cesser les cérémonies, mais aussi que l’on fut obligé de recourir à la cour et d’en obtenir ensuite en l’audience, le 5 jour

(a) Le même M. S. -- (b) Selon l'Hist. de Norm. du sieur curé de Maneval au livre 8, 9, 12 et 13.

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de may 1611, l’arrest qui fut donné sur le différent des juges royaux d’Arques et les hauts justiciers de Dieppe, selon que Messire Josias Berault rapporte dans son commentaire sur l’article 15 de la coutume de Normandie (a), conformément à l’article 12 des Ordonnances de l’Admirauté faites l’an 1584 par le Roy Henry IIT, qui "it particulièrement cet article 12 pour régler l’ordre et les séances du lieutenant particulier de l’Admirauté de Dieppe et du bailly de cette ville, qui causam dederant edicto, ainsi qu’a dit ce jurisconsulte.

Après avoir remarqué les fâcheux effets de la préséance de M" de la Justice, faisons mention de ceux que l’antipathie de M' le Gouverneur et de M' son lieutenant produisit. Mons' de Sigongnes, qui avoit joué de son reste contre M. de Cusson, luy fit enfin perdre la partie (b), luy faisant sçavoir qu’il vouloit qu’il sortit de Dieppe et qu’il n’estimoit pas tenir la ville en seureté pendant qu’il y demeureroit. Mons’ de Cusson, se voyant ainsi pressé et poussé à bout, se résolut de céder sans résister davantage et de quitter la place dez le lendemain matin. Mais bientost après qu’il en fut sorti avec sa femme, il alla en cour pour se plaindre d’un si rigoureux traittement. Cependant M' le Gouverneur ne laissa pas d'envoyer en sa maison le maior et les eschevins de la ville pour y faire dresser un inventaire des armes qu’il y avoit amassées. Mais la cour ayant écouté favorablement les plaintes de M: de Cusson voulut terminer leur différent. Pour cet effet elle députa M" le mareschal de Farvaques. Estant arrivé à Dieppe, le 3 jour de juillet, il se rendit bientost après en la Maison de Ville, où ensuite de la lecture qui

(a) Messire Josias Berault en son comment. sur La coutume de Norm, -- (b) M. D.

fut faite de l’arrest du conseil, en la présence des eschevins et de plusieurs autres notables bourgeois, M° de Cusson demanda qu’on le restablit en sa charge et M' le Mareschal déclara hautement que le capitaine d’une garnison pouvoit disposer à sa volonté de la charge de lieutenant. Si bien que toute la faveur que M' de Cusson en reçeut fut qu’il luy fit rendre ses armes, dont le nombre suffisoit pour armer cent hommes et que le lendemain ce seigneur le mena au Hâvre-de-Grâce, où il le pourvut de la charge de lieutenant. Celle qu’il avoit euë au château de Dieppe estant ainsi devenue vacante, la Reine régente Marie de Médicis en disposa en faveur du sieur de Vaulsay, qu’un autre appelle Vaufroy, gentilhomme Lionnois ; mais il n’en jouit que pendant trois années, parce que cette princesse le rappella et le pourvut de celle de gouverneur de la Bastille de Paris, dont les apointemens estoient beaucoup plus avantageux que ceux dont on le privoit.

Mons’ de Sigongnes ayans eu avis que M' le comte de Soissons estoit Gouverneur de la Normandie, et qu’il devoit faire son entrée à Rouen le jour de la feste de la Conception de Nostre-Dame, prit la résolution d’aller au devant de ce prince en la meilleure posture qui luy estoit possible, ce qui fit qu’il informa les gentilshommes du pays et ses meilleurs amis des environs, lesquels vinrent se joindre et partirent de Dieppe, le dernier jour de novembre, au nombre d’environ cent cinquante gentilshommes bien montez et bien lestes. Cette belle troupe continua sa marche jusqu’auprès de Louviers seulement, parce qu’elle rencontra M le comte qui en estoit sorti pour aller à Rouen. De sorte qu’elle fut obligée de luy témoigner sur sa route ses respects et sa soumission, à

limitation de Mons’ de Sigongnes à qui ce prince fit un accueil aussi favorable et satisfaisant qu'il avoit souhaitté, avant que de retourner à Dieppe avec sa compagnie.

Ce qui se passa encore de remarquable à la fin de cette même année fut ce que nous allons rapporter à l’occasion d’un vaisseau de Dieppe, appelé le Neptune, lequel en partit, au commencement sous la conduite du capitaine Deschamps, et, depuis sa mort, qui arriva bientost après, sous celle de Pierre Lambert, son lieutenant et contremaistre, lequel conduisit en chef (ainsi que porte l’adiudication de M" l’Amiral) ce vaisseau, qui estoit d’environ 70 tonneaux, vers le Brésil et la coste de l'Amérique. Mais ce fut avec tant de bonheur, qu’il rencontra et prit, au cap de Saint-Augustin, une caravelle de Portugal chargée de cent vingt et trois casses (1) de sucre blanc, de masconnade, panelle et de six cent pièces de bois de Brésil et de quatre barillets de moluë. Le Neptune et sa prise n’arrivérent pourtant pas à bon port qu’après avoir estez agitez d’une tempeste sur la coste de Normandie et jettez vers celle d'Angleterre, en sorte qu’ils furent obligez d’entrer dans Dartsmoutz, où l’ambassadeur d’Espagne les fit arrêter, et obligea la Reine, mère du Roy Louys XIII et Régente de France, de s’en plaindre au Roy d’Angleterre de cette manière, au mois de décembre de l’année 1610.

Très haut et très puissant prince, nostre très cher et très aimé beau-frère, cousin et allié. Ayans eu avis que depuis six

(4) Casse, expression d'origine portugaise et synonyme de caisse; de là le mot de cassonnade donné d’abord au sucre brut, et qu’il faut lire sans doute au lieu de masconnade, comme cannelle et morue au lieu de panelle et molüe.

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