‹ Les antiquitez [sic] et chroniques de la ville de Dieppe [microforme]Chapitre 27 sur 61 · CR CE · texte numérisé non relu

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pour régler les heures des presches La nuit du 2 jour de may, ces voleurs entrèrent encore dans ce temple d’où, après qu’ils eurent pris et jetté au feu les livres des libraires, les psaumes de Marot et la Bible de Genève, ils se retirèrent avec les boëtes de cuivre dont les diacres se servoient pour recevoir les aumônes.

L'année suivante fit voir quelque chose de plus considérable en ce que, suivans les ordres du Roy, les Dieppois équipèrent en guerre dix barques en moins de quatre jours. Si bien qu’elles sortirent du port, environ le 4 jour d'octobre, et allèrent devant la ville de Dunkerque, laquelle estoit assiégée par l’armée de Sa Maïesté, alors commandée par Monsieur le Prince de Condé. Elles y furent conduites par le sieur Claude Dablon, fils unique du sieur Simon Dablon, premier Eschevin, et par des capitaines et des officiers de Dieppe, lesquels firent si bien leur devoir en cette occasion que M' le Prince en eut tout le secours qu’il en avoit espéré, et qu'il avoit estimé si nécessaire, que (selon qu’il l’avoit témoigné au Roy) il ne pouvoit sans luy réduire cette ville-là.

Au commencement de juin de l’année 1647 (a), 1,500 Irlandois arrivèrent à Dieppe. Ils avoient esté levez dans leur pays, en partie pour la France et en partie pour l'Espagne. Mais les frégates qui les apportoient s’estans rencontrées, celle du parti de France attaqua l'autre, la prit et l’amena au port de cette ville. Le 20 de ce mois (b), un aussi grand nombre d’Irlandois arriva aussi à Dieppe, après avoir esté arrêtez par l’ordre du Parlement d'Angleterre et enfin relachez à la sollicitation de l’ambassadeur äu Roy Très-Chrestien, Louis XIII.

Sur lavis an’on reçeut à Dieppe que ce monarque

a) Selon une relation publique, -- (b) Selon une autre relation

devoit y vemr avec la Reine Régente sa mère (a) Mons" de Montigny, Gouverneur de cette ville, et le sieur Simon Dablon, montèrent à cheval, le 28 jour de juillet, et allèrent à Abbeville apprendre de Leurs Maiestez les ordres qu’ils devoient observer et les préparatifs qu’ils devoient faire pour leur entrée, et dez aussitost qu’ils eurent esté informez qu’elles se contentoient de leur bonne volonté, ne voulant pas engager la ville de Dieppe à la despense d’une entrée solennelle, ils y retournérent ; et le jeudy premier jour d’aoust, qui estoit celuy auquel Leurs Maiestez y devoient arriver, ils se mirent en devoir de faire marcher deux compagnies de bourgeois sur le grand pont, et d’eslever sur la porte qui en a pris sa dénomination les armes du Roy et de la Reine,

-parées de festens et de quelques autres marques de

respect et de joye. Celles de M" le marquis de Beuvron, lieutenant général pour le Roy en la haute Normandie, furent posées sur la porte du logis du sieur eslu Mazier, où il arriva sur les 10 heures de ce même jour. Mais celles de M'le cardinal Mazarin, qui vint en cette ville su: ie midy. accompagné d’un grand nombre de seigneu:s, furent attachées sur la haute et belle porte du logis de Mons’ de Sauqueville.

Un peu après l’arrivée de cette Eminence, Mons' le Gouverneur monta à cheval et alla, à la teste de plusieurs gentilshommes du pays et d’un grand nombre des plus notables bourgeois de Dieppe, au devant de Leurs Maiestez, lesquelles ils accompagnèrent et conduisirent iusques dans cette ville, où enfin elles arrivèrent le même jour sur les cinq à six heures du soir. Le Roy alla

a Selon l'imprimé fait à Dieppe et la relation publique de Paris

= De

descendre au logis de Mons’ d’Ancourt, de la rue du Haut-Pas, et la Reine, sa mère, en celuy du magazin à sel. Mademoiselle d'Orléans alla en la belle maison de M' Parent, de la rue d’Escosse, M le cardinal Barberin en celle de M" Mainet, de la rue de la Pellerie, et les princes et les seigneurs de la Cour en celles qui leur avoient esté destinées. L’artillerie du château faisoit . cependant un tintamare extraordinaire par les descharges de tous ses canons, auxquels ceux du fort du Pollet répondirent, aussi bien que ceux que l’on avoit préparez sur le quay, sur la banquée de la mer, sur les rampars des marais et sur quelques autres endroits.

Mess" de Ville, assemblez en corps et appelez les premiers par M. de Saintot, maistre des cérémonies, furent incontinent saluer Leurs Maiestez en leur logis et les ayans complimentez sur leur arrivée et sur la joye, qu'ils ressentoient de voir la ville de Dieppe honorée de leur présence, leur firent des présents de quantité de boëttes de confitures, de vins délicieux et d’hypocras, faits de sidre et d’autres liqueurs, dont le Roy les remercia, leur donnant des assurances de son affection. Ils s’aquittèrent aussi de leur devoirs envers Mademoiselle d'Orléans, envers M' le cardinal Mazarin et M' le cardinal Barberin, et les autres personnes de marque.

Les officiers du présidial de Dieppe, du bailliage, de la jurisdiction d’Arques et quelques autres firent les jours suivans leurs harangues à Leurs Maiestez qui les receurent avec les démonstrations d’une joye et d’une satisfaction entière.

Le 4 jour d’aoust (1), M" du Parlement de Rouen firent

A) Lisez: Le 2 jour d’aoust.

leurs complimens à Leurs Maiestez par la bouche de Messire Charles Faucon, premier président de cette cour, estant assisté d’un autre président et de plusieurs conseillers. Il leur témoigna que cette cour avoit bien de la joye, voyant que la province estoit hor s de leur présence. Cette joye, néantmoins, fut n‘:'4e de tristesse par la défaillance et la mort qui surprirent M' le premier Président dans la cour du logis de la Reine, qui eut la bonté de venir le voir et de l’assister ellemème avec une charité merveilleuse, Mons’ de Plainboc vint à Dieppe et porta la parole à Leurs Maiestez de la part de la Chambre des Comptes, ainsi que fit M' d’Hoqueville, premier président en la Cour des Aides.

Ce qui donna plus de satisfaction au Roy et à la Reine et à toute la Cour fut le combat naval dont M' le Gouverneur et M'° de Ville leur donnèrent le divertissement dez le lendemain de leur venüe. Il fut livré vers le rivage de la mer, vis à vis des chambres de Leurs Maiestez, entre deux navires dont un, qui alloit à voiles et à rames, estoit monté de 18 pièces de canon et commandé par le capitaine de Senes, et l’autre par le jeune du Quesne, et entre dix-huit barques, montées de quatre et de six pièces de canon, et divisées en deux petits corps d’armée, un desquels portoit la bannnière de France et l’autre celle d’Espagne. Mais tandis que les frégattes et les moindres vaisseaux couroient les uns sur les autres et se battoient à coups de canon, les deux grands navires attaquèrent un vaisseau du Roy nommé le Berger, qui estoit venu de Suëde à la rade de Dieppe aussi à propos que s’il y eut esté mandé pour estre de la partie au jour et à l'heure qui avoit esté marquée. Comme il estoit trèsgrand et monté de 34 pièces de canon, il fit un grand feu

et se deffendit bravement, et partout ailleurs le combat fut tellement opiniâtre, que tous les autres vaisseaux allèrent plusieurs fois à la charge après avoir gagné le dessus du vent et donné sur leurs ennemis, tantost pour les aborder et les prendre de vive force, tantost pour les battre à la portée du canon et des mousquets, qui faisoient toujours grand bruit et beau feu ; surtout lorsque quelques-uns mirent le feu à deux des petits vaisseaux et que leurs gens furent obligez, pour se sauver du danger où leur embrasement les exposoit, de se jetter dans l’eau et nager vers la terre, vis à vis des chambres d’où Leurs Maiestez considéroient à l’aise tout ce qui se passoit en cette petite guerre.

On a remarqué que M' le cardinal Mazarin et M' le ardinal Barberin, qui estoient auprès de Leurs Maiestez, prirent une bonne part à ce divertissement, qui leur sembla extraordinaire. Mademoiselle d'Orléans, Mons le duc de Joyeuse, Madame la duchesse de Montbazon, M' le marquis de Ville-Roy, alors Gouverneur de Sa Maiesté, M' le duc de Brienne, premier secrétaire, et plusieurs autres Seigneurs et Dames de la Cour y prirent aussi bien du plaisir.

Pour ce qui estoit des habitans de cette ville, ils coururent de toutes parts, les uns montèrent aux chambres et aux greniers des maisons voisines des rampars, les autres sortirent de la ville pour aller en foule, ou sur le bord des falaises, ou sur la banquée et sur le rivage de la mer, afin d’estre les spectateurs de ce combat, lequel dura trois heures et fut enfin terminé par la prise que l'amiral de France fit de l’amiral d’Espagne et par les témoignages de joye des navires françois lesquels allèrent à la rade ou entrèrent au port au son des fanfares, des

trompettes et des tambours entrecoupé de canonnades.

Le lendemain samedy, 3 jour d’aoust, Leurs Maiestez estans accompagnées de Mademoiselle d’Orléans et de M' le cardinal Mazarin, allèrent visiter le château et la citadelle. A leur arrivée, elles y furent saluées par la descharge de tout le canon, et magnifiquement régalées par Mons’ de Montigny. Et, par le bonheur qui suit ordinairement les desseins du Roy, tous ces divertissemens et toutes ces réjouissances furent agréablement continuées par la venue de cinq gros vaisseaux de guerre, que l’on attendoit de Suëde depuis quelque temps, et que Sa Maiesté découvrit, regardant sur la mer par les fenestres de la sale du château.

Ces vaisseaux, qui estoient de 500 tonneaux chacun et de 38 pièces de canon, estans arrivez à la rade, Mons’ du Quesne et les autres capitaines de cette petite escadre se mirent en devoir de saluer Leurs Maiestez, qui prenoient bien du plaisir à considérer ces bâtimens, lesquels, comme autant de châteaux flotans, faisoient tonner et esclairer le canon d’une manière assez surprenante. Mons’ le cardinal Mazarin ayant voulu avoir le plaisir de les voir de près, se fit porter le lendemain à la rade, et leur artillerie se fit encore entendre par les descharges dont ils saluèrent cette Eminence.

Ce qui se passa de bien remarquable dans Dieppe, un jour ou deux après l’arrivée de Leurs Maiestez en cette ville, fut qu’elles firent l'honneur aux bourgeois, par un témoignage de l'estime qu’elles avoient de leur fidélité, de leur confier la garde de leurs personnes et de leurs Louvres (1) et de renvoyer leurs gardes Françoises el

1; De leur habitation : allusion au lieu de la résidence habituelle du Roi et de la Reine dans leur capitale.

ce 906 —

Suisses en certains lieux qui estoient sur le chemin de Paris, se contentans de faire monter en garde chaque jour pour leur seureté deux compagnies de Dieppois, dont une alloit devant l’hôtel du Roy, et l’autre devant celuy de la Reine.

Pendant le séjour que Leurs Maiestez firent à Dieppe, elles eurent la satisfaction de voir jouer la Chasse et le tout se passa selon que nous avons dit ailleurs (1).

Le lundy 5 jour d’aoust, estans résolues et prestes de partir de cette ville, ses habitans se mirent en devoir, non-seulement de remercier Leurs Maiestez de l’honneur qu’elles leur avoient fait, mais aussi de les supplier instamment de vouloir bien leur permettre de les conduire jusqu’à Paris. Mais elles se contentèrent de leur témoigner que ces offres leur estoient agréables, et qu'elles vouloient que les Eschevins, le syndic, le capitaine, les lieutenants et les enseignes de la ville fussent continuez dans la jouissance des exemptions et des prérogatives dont Mons’ de Longueville les avoit jusqu'alors gratifiez.

Leurs Maiestez estans sorties de Dieppe par la porte par où celles y estoienc entrées, prirent le chemin de la vallée et passèrent devant le château et le bourg d’Arques, au travers des tranchées que le roy Henry-le-Grand fit faire pour s’opposer aux Ligueurs, ainsi que nous avons dit en temps et lieu. Cependant les compagnies des bourgeois qui estoient de garde les suivirent jusqu’audelà de la chapelle de Nostre-Dame-de-Bonnes-Nouvelles, faisant retentir l'air par de continuelles mousquetades.

(t) Tome 1, p. 185.

Bientost après, je veux dire le 19 et le 20 de septembre, les Dieppois firent sortir de leur port 34 bateaux, pour aller à la pesche de Jarmouth, et parce que les Ostendois et quelques autres Flamens avoient touiours en mer des corvettes et des brigantins, avec lesquels ils ne cessoient de traverser leurs entreprises iusques dans la pescherie, ils mirent dans chaque bateau dix-huit hommes et douze mousquets, et dans quelques-uns des pierriers et des piques, à dessein de tirer, malgré les poursuites de leurs ennemis, des profits de cette pesche. Si ces bateaux eschapoient aisément à leurs ennemis, allans à voiles et à rames, leur charge au moins estoit beaucoup plus petite que celle des autres, appelez ordinairement Drogueurs (1), desquels on s’estoit servi auparavant en cette pesche des grandes mers du Nord et dont les marchands, qui les voioient inutiles dans les fosses du Pollet, à cause des courses continuelles des frégattes des Dunkerquois, qui se rendoient redoutables, firent enfin des navires qu’ils envoyèrent en Canada et à Terre- Neuve pour la pesche de la moruë, suppléant par ce moyen au défaut de ceux qui avoient esté pris les années précédentes et perdus, et mis hors d’estat de retourner en ces voyages et de continuer l'exercice de cette pesche, à l’imitation de ceux qui les avoient devancez, depuis Pan 1504, que le Canada, ou la Nouvelle France, fut découverte (selon le témoignage du sieur Vincent Le Blanc) (a) et fréquentée par les Bretons et par les Normans, c’est-à-dire par les Dieppois (ainsi que parle le sieur l’Escarbot) (à) et par les Malouïns, par les mari-

(a) Le sieur Vincent Le Blanc au chap. G de la 3 partie de son livre. -- {b) Le sieur l'Escarbot au chap, 1 du 2 livre de son Histoire di La Nouvelle France.

1 Cf tome EL. p.131.

niers du Havre-de-Grâce, de Honfleur et des autres lieux, lesquelles fournissent de ce poisson presqu’à toute l’Europe, ou bien depuis un temps immémorial et (comme dit cet autheur) de toute mémoire et non pas depuis plus de mille six cents ans, dont le fameux Guillaume Postel a fait mention, quand il a écrit: Terra hœc ob lucrosissimam piscationis utilitatem, summa litterarum memorid, à Gallis adiri, et ante mille et sexcentos annos frequentari solita est ; s’estant imaginé que cette terre avoit esté mesprisée à cause qu’elle estoit sans habitations, eû quod (at-il dit) sit urbibus inculta et vasla, spreta est.

Pour ce qui est de la moruë seiche, les Dieppois en firent le premier voyage, sous la conduite d’un certain nommé Ferrand (4).

Quelques-uns de ces Drogueurs dont le moindre estoit d’environ cent tonneaux, furent aussi équipez tant en guerre qu’en marchandise, etils allèrent en plusieurs endroits de l’Amérique méridionale ; mais ce ne fut pas sans qu’il y en eut de pris ou de perdus.

Le Saint-Jean-Baptiste fut plus heureux cette année dans le voyage qu’il fit au Cap-de-Verd et en Senega. Deux autres grands navires, qui sortirent cette même année du port de Dieppe pour aller en l’isle de Madagascar (dite vulgairement l’isle de Saint-Laurens), en retournèrent aussi deux ans après avec beaucoup de bonheur et de bonnes marchandises. J’estime que ce furent les navires que les deux fils du sieur Jean Guerard, maistre et professeur de l’art de naviger, menèrent vers les Indes Orientales, et dont mn, au lieu de l'inscription ordinaire du Dieu conduise la, ele, fit escrire en

ann

grosses lettres d’or au derrière de son navire : Dieu y pourvoira, soit que l’on doutât qu'il fut assez fort pour faire un si long voyage, soit que l’on eut une grande appréhension de la rencontre des ennemis de la France, où estant retourné à bon port, il fit escrire que Dieu y avoit pourvu.

La guerre s’estoit cependant tellement allumée entre la France et l'Espagne, que les habitans de Dieppe n’eurent pas moins suiet de craindre du costé de la terre que du costé de la mer. Il est vray que l’on y donna si bon ordre (a) que toutes choses furent mises en estat de résister aux attaques de l’ennemy. On dressa des barricades sur le bord des terrasses du Ravelin du grand pont, on fit des fraises sur le milieu des faces de la citadelle, on raza même les fossez du cimetière des Religionnaires, et, pour le regard du Pollet, il avoit esté un peu auparavant clos du costé du midy par les murailles que l’on y voit encore, et que Mons’ le duc de Longueville avoit visitées après son retour de Munster, où il avoit fait un traitté de paix en qualité de plénipotentiaire de France.

Si cette paix fut générale, ce ne fut que pour le regard de l’Ancienne France et non pas pour celuy de la Nouvelle ; car les sauvages de Canada, lesquels sont appellez Hiroquois, continuèrent de faire la guerre aux François de ce pays-là avec tant de fureur que, le 4 jour de juillet de l’année 1649, ils vinrent les armes à la main fondre dans le bourg de Saint-Joseph, où d’abord ils percèrent de toutes parts à coups de flèches le R. P. Antoine Daniel, jésuite, qui venoit de célébrer la sainte messe, et exercèrent toutes sortes de cruautez sur les chrestiens de ce bourg, lesquels ce saint Religieux exhorta cepen-

a, Le sieur Policien.

dant jusqu’au dernier moment de sa vie à mourir constamment pour la querelle de Jésus-Christ, Ce qui fut (ce semble) la cause que ces barbares se laissèrent transporter à une rage si excessive que de couper son corps par morceaux et de les jetter dans un feu. De sorte que l’on peut dire que cette année 1649 fut trèsfuneste à la ville de Dieppe, tant par la perte d’un si saint homme et des auires Dieppois qui s’y trouvèrent, que par les ravages que la peste fit en cette ville jusqu’au commencement de novembre de l’année suivante ; et par la perte d’un de ses navires, selon que nous allons rapporter suivant la relation qui en fut donnée au public (1).

Ce vaisseau, qui estoit de 300 tonneaux et s’en alloit à l’isle de Saint-Christophle, sous la conduite du sieur Courpon (a), avoit à peine quitté le port et gagné la rade, le 23 jour d’octobre, que la mer, ayant esté émeue par une furieuse tempeste, le fit eschouer presqu’à l’embouchure, en sorte que, pendant plus d’une heure qu’il demeura sur le galet et fut le jouet des vents et des vagues, les habitans de Dieppe, qui avoient intérest à ce grand vaisseau, se virent dans la crainte de sa perte et de son naufrage. Néantmoins, le vent s’estant changé, cet élément devint tranquille, et appréhension de ces spectateurs et intéressez se tourna en une joye d’autant plus grande que ce bon succez estoit le moins attendu.

Mais comme ce spectacle devoit faire un racourci

(a{ Selon l'Extraordinaire (2) du 8 novembre 1649.

(1) Cette relation a été réimprimée en 1872 pour la Société Roucnnaïse de Bibliophiles, par les soins de M. Michel Hardy, sous ce titre : Embrasement d'un vaisseau, arrivé ex rade de Dieppe, le 16 octoïre 1649.

(2) On appelait Extraordinaire une sorte de supplément aux gazettes ordinaires, que l’on publiait après les grands événements pour en faire connaître les détails. Cf. Dict. Trévoux, voir Extraordinaire.

des affaires humaines, qui sont souvent près de leur ruine lorsqu'on les croit plus assurées, leur contentement ne dura guères, car la nuit du 26 de ce même mois fit renaistre le premier dueïl. Un matelot estant descendu dans le fond de ce vaisseau, sur les dix à onze heures, le trouva plein d’une fumée espaisse, laquelle s’estant vraysemblement retenue longtemps faute d’air, autant nécessaire à la respiration du feu qu’à celle des animaux, se convertit au premier souffle de l'air en flammes si véhémentes que, prenant aux cordages qui estoient entre le troisième et deuxième tillac et au gouldrou, il n’y eut aucun moyen de les arrêter.

Ceux donc qui commandoient dans le vaisseau en l’absence du capitaine, voyant croistre l’embrasement sans espérance de secours, l’épouvante empeschant plus de cinquante petits vaisseaux qui estoient proches de leur en donner, furent contraints de lever les anchres et tendre les voiles pour aborder à la coste au-dessous du château. Leur entreprise fut exécutée en peu de temps ; mais le vaisseau s’estant arrêté aux roches, et Ja distance de la mer, qui estoit grosse et qui s’enfloit de plus en plus, ne pouvant estre passée à la nage, les passagers de tout sexe, de tout âge et de toute condition sortirent hors et s’attachèrent au flanc de ce vaisseau, qui estoit entièrement en feu au dedans, attendans en cet estat ou leur perte commune ou le secours des chaloupes, lesquelles pourtant n’osoient approcher, parce qu’elles redoutoient les descharges des canons de ce vaisseau embrasé, le mauvais effet des poudres et la foule des passagers qui, se jettans dans ces chaloupes, les eussent (sans doute) fait couler à fond.

Toutes choses estant ainsi presqu’entièrement déses-

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