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pérées, le R. P. Le Juge, religieux de la compagnie de Jésus, se sentit obligé de se mettre à genoux sur la grève, où il estoit seul prestre ; et après avoir fait sa prière, il entra dans la mer avec ses habits, afin de se faire plus aisément reconnoître hors la presse et exciter par signes ces pauvres gens à produire des actes de contrition, à quoy chacun ayant témoigné répondre par d’autres signes, il leur donna l’absolution générale de leurs péchez. Ce bon Père n’en demeura pas là ; mais après avoir ainsi pourvu au salut des âmes, il tascha de conserver la vie de tant de corps qui estoient en très grand danger de se perdre. Il exhorta pour cet effet et coniura les matelots de cinq chaloupes, qui estoient aux environs de cet incendie, de secourir ces victimes qu’il alloit consumer. Il ne put toutesfois en obtenir ce qu’il en espéroit, parce que la frayeur les empescha touiours d’approcher et de donner assistance à d’autres qu'à ceux qui, se jettans à la nage, pouvoient aller jusqu’à eux, tandis que les plus faibles se noyoient à 30 et 40 pas de ceux qui estoient spectateurs de tant de funestes désordres, qui portèrent ce bon religieux à de nouveaux efforts que son zèle lui inspira dans une occasion si pressante, lorsque, pour intimider ces matelots (appelez vulgairement Lamaneurs) et les contraindre d’approcher du vaisseau ardant, il fit descharger sur eux deux coups de fusil sans bale, et qu'après le bon succez de cette louable ruse, qui les obligea d'approcher assez près du rivage, il se saisit de la corde d’une de ces chaloupes que le peuple tira à terre, en sorte que deux hommes y entrèrent l’espée nue à la main et firent si bien par leurs menaces que non-seulement ces lamaneurs approchèrent de ce vaisseau, mais aussi que ceux des trois autres cha-
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loupes en firent autant à leur exemple et sauvèrent dans leur bord encore soixante ou quatre vingt personnes, qui s’estoient attachées du costé que le feu n’avoit pas encore pénétré. Mais ayant bientost après gagné la maistresse voile et contraint un homme de l’équipage à se jetter dans la mer, sa chute effraya d’autant plus le peuple, qu’elle se fit sur une jeune femme qui estoit enceinte, et sur une autre qui tenoit un enfant, et qu’ils furent tous noyez en la présence d’un frère et d’un mary que la douleur et le désespoir firent précipiter après elles. Tellement qu'ils couroient le même danger, s’ils n’eussent esté plus facilement secourus que beaucoup d’autres, dont la pluspart ayant esté peschez furent trouvez avec autant de vie qu’il en falloit pour recevoir l’absolution. Mais les poudres s’estans allumées achevèrent cette horrible et sanglante tragédie, faisant voler pesle-mesle des bras et des jambes, des testes et d’autres parties des corps de ces pauvres gens (qui avoient esté estouffez par la fumée ou brulez par le feu), et avec ces pitoyables reliques, des pistolets, des fusils et des boulets de canon plus haut que les falaises de la citadelle, où l’on en trouva aussi bien que sur celles qui sont à costé. Enfin, après une telle perte, qui fut estimée à plus de cent mille livres, il ne resta sur l’eau que quelques pièces de ce navire et les corps de plus de cent personnes.
Mais la mer, qui avoit esté alors si funeste à la ville de Dieppe, luy fut bientost après tellement favorable, qu’elle donna à cent cinquante bateaux pescheurs une abondance extraordinaire de harang à la coste de Picardie, à sa rade et un peu au-delà, je veux dire iusqu’à celle de Fescam. Car c’est seulement iusqu’à cet endroit que cette sorte de poisson, qui vient du Nord et passe dans
le canal par le Pas-de-Calais en grande compagnie et par barres, termine sa course d’une manière assez surprenante, en ce que, au lieu de nager plus outre le long de la coste de France, il gagne la haute mer par le presentiment et l’aversion qu’il a (à ce que l’on dit) de l’eau douce de la rivière de Seine, (a) et se retire directement vers la coste d'Angleterre, vis-à-vis de Warmouth, pour continuer ensuite sa route vers l’embouchure de la Manche ou canal, et de là monter vers l'Irlande, et enfin, après avoir passé derrière l’Escosse, retourner dans son premier lit, qui est dans les mers du Nord, à environ 200 lieues de Dieppe, où les grands bateaux de cette ville, appelez Drogueurs (desquels nous avons déià fait mention), alloient quelquesfois au nombre de cent ou environ dez le mois de juillet, pour en pescher et saler dans des barils, mais en une si grande quantité que quelques-uns en apportoient jusqu’à 40 lests qui sont de douze barils chacun. Ce qu’ils exécutoient avec tant de courage et de diligence qu’ils revenoient de cette pescherie à la fin du mois d’aoust, à dessein d’entreprendre ensuite une seconde pesche, dit vulgairement de }:rmouth (ou Germuë), à environ 60 lieues de Dieppe, si . bien qu’il y avoit bien moins de chemin à faire qu’en la première, mais les matelots ne laissoient pas d’y souffrir autant de maletd’y demeurer autant de temps parce qu’ils n’en retournoient qu’au commencement de novembre,
Si le roy François premier donna autresfois des patentes en faveur des Drogueurs et de la Droguerie, l’an 1516, 1520, etc. (b); il est à croire que plusieurs de nos monarques qui l'ont précédé et suivi en ont fait
(a) Ce que toutefois l'expérience a contredit, estant arrivé vers l'an 1682, etc. que l'on ena pesché
sur la coste du Havre-de-Grâce et dans la baye de ia Seine même, où depais l'on a presque plus pesthé d'esperlan, -- {b) Selon l'Invent. des Hnc, de la M, de V,
autant, ces sortes de pesches estans tout-à-fait commodes et avantageuses à la France, dont les provinces les plus éloignées font des provisions de cette sorte de poisson salé.
L’atlas de Mercator et de Hondius nous apprend, au discours de la Flandre, que le nommé Guillaume Bukelans, (Bukeldius), natif de Bieruliet, ville du pays de Waes, inventa la manière de saler les harancs en des caques et tonneaux ainsi qu’on le pratique encore aujourd’huy, et que c’est pour cela et les grands profits que les Flamans ont retiré et retirent encore, qu’ils ont révéré jusqu’à présent le nom et la mémoire de cet homme, qui mourut Van 1397. Néantmoins je ne peux croire que les Dieppois luy soient redevables de cet invention, vu qu'ils exerçoient la pesche avant la naissance de ce Flaman, et que même ils avoient depuis longtemps auparavant (selon que nous avons remarqué sur l’an 1030) des salines et du sel chez eux et dans la vallée d’Arques, en telle abondance qu’il y estoit très commun, parce (sans doute) qu’ils s’en servoient ordinairement pour conserver leur poisson et faire valoir leur premier et principal mestier (1).
La pesche du haranc frais s’exerçoit après les deux précédentes, et elle continuoit (ainsi qu’elle fait encore aujourd’huy) iusqu’au mois de décembre. Mais parce qu’elle se faisoit sur nos costes et dans la Manche (ainsi que nous avons dit), les fatigues estoient d'autant plus
(4) Pour tout ce qui concerne les pêches maritimes, spécialement celle du hareng, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur au remarquable ouvrage du Dieppois Noël de la Morinière : Histoire générale des Péches anciennes et modernes. Paris, Imprimerie Rossle, 1815 ; grand in-40, Le tome I seul a paru et fait vivement regretter ne la mort de l'auteur nous ait privé du reste.
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adoucies que les bateaux entroient ou bien envoyoient de jour en jour leur poisson dans Dieppe, où les marchands les vendoient en partie à des particuliers et en partie le saloient chez eux, et en partie aussi le sorissoient avec tant d’addresse et de succez qu’il estoit préféré à celuy des villes estrangères, tant à cause qu’il estoit d’un meilleur goust et d’une couleur plus agréable, ayant esté exposé au feu et à la fumée du bois de hestre, dont ceux àc Dieppe se servent. D'où peut estre est venu qu’ils ont esté appelez à Paris, ordinairement à cause de leur excellence, des appetits et des enfants de Dieppe(1). Si toutesfois on ne veut dire que c’est parce que cette ville en fournit une plus grande abondance que tout autre lieu. Un autheur (a) a escrit que ce harang qui a esté roussi à la fumée s'appelle Sor du nom gothique Sor qui signifie Roux, d’où est venu le nom de Sorisseur et de Roussable (2).
Puisque nous sommes tombez insensiblement sur le discours des pesches et des pescheurs de Dieppe, adioutons qu’il y en a une autre sorte que l’on nomme la Drège, d’où les bateaux qui y sont employez ont eu le nom de Drégeux. On les met en mer au commencement du caresme, et ils vont vers les costes d'Angleterre pour y prendre le meilleur et le plus délicat poisson de la mer, comme sont les vives, les soles, les tombes et plusieurs autres sortes, que les pourvoyeurs du Roy et les chasse-marées transportent de Dieppe à Paris et ailleurs.
(a) Le sieur Jourdain Guibelet, docteur en médecine en son Fxamen de l'Examen des Eeprits.
(4) Cette expression pittoresque est encore d’usage aujourd’hui. (2) Chambre où l'on suspend le hareng pendant l'opération du saurissage.
Autresfois cette pesche se faisoit (selon M" Dablon) sur la coste de Normandie Que si les Dieppois ont esté contraints d’aller vers la coste d'Angleterre, ce n’a esté (dit-il), que parce qu'ils ont ruiné le fond de leur mer avec des seines ou rets, dont les mailles, qui estoient trop estroites, prenoient et retenoient le petit poisson avec le gros ; au lieu que les Anglois faisoient tout le contraire, et ont, par ce moyen, touiours conservé dans leur mer une merveilleuse abondance de voisson, dont ils ont eu tant de soin et de jalousie qu’ils n’auroient jamais voulu souffrir aucun pescheur étranger, si, à l’occasion du différent qui survint entre la France et l’Angleterre, ils n’eussent accordé que le Roy pourroit envoyer cinq bateaux : sur leur coste, pour y pescher avec la Drège, ou filet appéllé par les Latins everriculum, à condition que les pescheurs fairoient les mailles de leurs rets plus estroittes, et qu’ils auroient un congé du Roy. Néantmoins, après que les Gouverneurs de Dieppe furent faits vice-amiraux, ils les accordèrent aux marchands qui payoient pour chaque congé seulement deux testons (a) à leurs secrétaires, qui les escrivoient ; mais, au retour des bateaux, ils faisoient présent du plus beau poisson à Mess” les Gouverneurs.
Les cinq bateaux destinez pour la Drège ne furent pas touiours les mesmes, car tous les autres furent ensuite choisis et privilégiez pour y aller à leur tour. En sorte que les marchands participèrent à ce bénéfice jusqu’à l'an 1603, qu’un cersain chasse-marée les en priva, ayant obtenu du Roy, par la faveur de M" de Sigongnes, tous les cinq congez, le { jour de septembre.
{a} Chaque teston valoit 19 solz, six deniers,