T. II
Les marchands, bien fâchez de ce qui se passoit à leur préiudice, en firent des plaintes. Néantmoins, après plusieurs poursuites qui furent faites, tant au Parlement de Rouen qu'au privé Conseil, le chasse-marée se fit enfin maintenir en la jouissance de ces congez. Il est vray que Mons’ de Sigongnes, ayans reconnu qu'ils estoient de grand profit, obtint du Roy le pouvoir d’en disposer en faveur de ceux à qui il voudroit les distribuer. D'où vint qu’ils furent alors donné au plus offrant, et que le nombre en ayant esté augmenté de trois autres, il en tira des sommes considérables ; mais elles furent beaucoup meindres que celles que Mons’ de Villers- Houdan, son successeur, reçeut, car il en augmenta le nombre de sept ou huit autres, qu’il donna à autant de bateaux, et tira de chacun d’eux des prix si excessifs que l’on fut obligé de les modérer vers l’année 1650, en laquelle il est à propos de nous arrêter, pour représenter la fâcheuse conioncture où la ville de Dieppe se trouva après la détention de Mons’ le duc de Longueville.
Ce prince ayant esté arrêté par l’ordre du Roy, sur les cinq heures du soir du 18 jour de janvier de la même année 1650, et mené du Palais Cardinal au bois de Vincennes (a). Madame la Duchesse sa femme partit de Paris presqu’aussitost, accompagnée seulement de dix cavaliers, et elle alla à Rouen et de là à Dieppe, où elle arriva le 22 de ce mois. Messire Philippes de Montigny l’ayant reçeue avec beaucoup de respect dans le château de cette ville, elle s’occupa à le faire fortifier et à mettre la citadelle au meilleur estat qui luy fut possible. Mess" les Eschevins, de leur costé, ne demeurèrent pas
(a) Selon la relation qui en fut donnée au public,
en repos, car ils députèrent vers M! le premier Président et M' le Procureur du Roy du Parlement de Rouen, et ils firent sans différer plus longtemps tenir une assemblée de ville. Son Altesse s’y estans trouvée tascha de sonder les intentions et les desseins des Dieppois. Et après qu’elle eut reconnu qu’ils estoient fermes et inviolablement attachez au service du Roy, eile dit, en sortant de l’Fôtelde-Ville pour se retirer au château, qu’elle n’avoit uucune intention préjudiciable au service de Sa Maïesté, mais seulement celle d’y demeurer avec quelque sorte de seureté pendant la détention de son mary ; et qu’elle offroit de se mettre entre leurs mains, pourvu qu’il plut au Roy de faire sortir ses troupes hors de la province. Mais ce monarque, qui avoit envoyé, dez le 28 de ce même mois, des compagnies des gardes avec les fourriers des mareschaux de ses lugis pour Rouen, bien loin d'accorder à cette princesse ce qu’elle demandoit, voulut y venir luimême, et faire voir, en un âge destiné au repos et à la tranquillité du corps et de l'esprit, plutost qu'aux fatigues d’une fâcheuse campagne, qui devançoit de trois mois le temps ordonné par les maistres du mestier et de l’exercice de la guerre,
Que malgré les frimats, la neige et les glaçons, Il estoit un héros de toutes les saisons.
Sa Maiesté ayans entrepris le voyage de Paris à Rouen, le lundy premier jour de février, le sieur du Caron, président en l'élection d’Arques et procureur-syndic de Dieppe, fut député avec huit des plus notables bourgeois de cette ville, pour aller au devant du Roy et de la Reine sa mère. Ils marchèrent avec tant de diligence qu’ils rencontrèrent Leurs Maiestez dans le bourg
d’Esvouy, où le sieur du Caron leur fit sa harangue à genoux en ces termes :
« Sire. La fidélité des hâbitans de vostre ville de Dieppe a trop d'éclat en toute la France et parmi les nations étrangères pour manquer aujourd'huy à témoigner à Vos Maiestez les effets de leurs très humbles obéissances, et à vous donner des assurances certaines qu’encor bien que la disgrâce de Monsieur de Longueville, leur Gouverneur, et la retraitte de Madame sa femme en leur ville, les ait touchez d’un très seusible déplaisir, ils ne se départiront jamais de la fidélité et des devoirs que des véritables suiets sont obligez de rendre à leur Prince souverain. Les gratifications et les faveurs extraordinaires que ces habitans ont reçeu de Vos Maiestez, en leur confians la garde de vos personnes sacrées, sont trop obligeantes puur cesser de vous estre fidèles et de confirmer par leurs acuvns qu’ils s'estimeront tous très glorieux de sceller de leur sang la promesse que je fais pour eux aux pieds de Vos Maiestez, et de vivre et de mourir (Sire), de vostre Maiesté, les très humbles, les très obéissants et
fidèles suiets. »
Ensuite de ce discours, le sieur du Caron se mit en devoir de monstrer à Leurs Maiestez l’acte de l’assemblée que l’on avoit tenüe en l’Hôtel-de-Ville, mais la Reine refusa de le voir, disant qu’elle se fioit mieux à leurs paroles qu’à leurs escritures ; tant il est vray que la sincérité de ce discours plut beaucoup à Leurs Maiestez et à toute la Cour, et que (de même que quelqu'un a dit) la naïve fidélité et les effets de bons bourgeois sont plus éloquents que le bien dire de beaucoup d’autres. Ces députez, qui avoient suivi la Cour iusqu’à Rouen, y complimentèrent M: le cardinal Mazarin, et son Eminence loua grandement leur fidélité et celle de leurs concitoyens.
Deux autres députez de la part des habitans de Dieppe arrivèrent à Rouen, le 8 jour de février ; ils donnèrent
avis à Leurs Maiestez que, deux jours auparavant, quelques gentilshommes ayans tasché de surprendre les sentinelles et de se saisir des corps de gardes des deux principales portes de leurs ville, on en fut tellement allarmé que chacun fut obligé de se tenir sous les armes pendant la nuit, et d'entretenir des chandelles allumées aux fenestres des maisons. Ils adioutèrent que Son Altesse avoit menacé de faire battre la ville voyans la ferme résolution que les habitans avoient prise d’obéir seulement à Leurs Maiestez; mais qu’ils avoient un assez grand nombre d'hommes pour se défendre, et qu’ils avoient’ besoin d’un chef tel qu’il plairoit au Roy leur donner.
Sa Maiesté, qui ne demandoit pas mieux que de se conserver celte ville, pourvut aussitost à de si pressantes nécessitez. En effet, elle y envoya dez le même jour Mons’ du Plessis-Bellière, mareschal de camp, fort recommandable pour ses belles actions. Il arriva à Dieppe sur les huit heures du soir, accompagné de Mons’ le marquis de Bournonville, de Mons’ le vicomte de Gand, de Mons’ de Saint-Agnan et de M' du Quesne, estans suivis seulement de sept des gardes de Mons’ le cardinal Mazarin, et des deux députez de Dieppe ayans esté envoyez devant pour faire prendre les armes aux habitans de cette ville. Mons’ du Plessis-Bellière y estant arrivé, il y eut tant et de si grands cris de joye et de vive le Roy, que les soldats de la garnison en furent effrayez, en sorte qu'environ deux cent cinquante jettèrent leurs armes, et descendirent du haut des murailles pour se sauver ailleurs. -
Après que ce commandant eut fait lire ses lettres en la Maison de Ville, il donna ordre à M' le marquis de Bournonville et à M’ le vicomte de Gand de conduire
quatre compagnies de bourgeois et de marcher vers le château pour en fermer les avenües, ce qu’ils firent avec tant de diligence et de si bonnes barricades, que ceux de sa garnison qui se trouvèrent dans la ville n’eurent pas le temps d’y retourner, ni ceux qui estoient restez dans le château le pouvoir d’en faire. des sorties. Cependant, trois autres compagnies commandées par Mons’ de Saint-Agnan eurent ordre de prendre garde à ce qui se passerait du costé du port, et trois autres furent destinez à la garde des portes et des places de la ville et au secours des postes qui en auroient besvin.
Madame de Longueville, voyant combien elle estoit pressée de près, pensa à faire une bonne retraitte, mais comme c’estoit par le moyen d’un vaisseau qu’elle fit tenir prest à la rade, M' du Plessis-Bellière, qui fut informé de son dessein, envoya M' du Quesne pour représenter au capitaine qui le commandoit le tort qu’il feroit à sa réputation, s’il entreprenoit quelque chose au préiudice du service du Roy, et même s’il n’amenoit au port de la ville tous ceux qui s’y seroient embarquez. Ce brave Dieppois s’estans aquitté de sa commission, le capitaine de ce vaisseau et tous ceux de son équipage luy promirent d’observer les ordres de M' du Plessis-Bellière. Son Altesse en eut avis, et, voyant que la mer ne lui estoit pas favorable, se résolut de se sauver par terre. En effet, elle passa la nuit suivante au travers de la citadelle et alla à Pourville, accompagnée d’une demoiselle et de cinq cavaliers, qui lui aidèrent (quoyqu’avec danger) à passer à cheval la rivière de cette bourgade, d’où elle fut conduite par celui qui en estoit euré en divers endroits du pays de Caux.
Le lendemain, 9 jour de ce mois, M' du Plessis-Bel-
lire, voyant qu’ensuite de cette retraite leffroy s’estoit augmenté de plus en plus en l’esprit de ceux du château, entreprit, sur les huit heures du matin, de le forcer, d'autant plus hardiment que les bourgeois s’estoient merveilleusement fortifiez dans le dessein qu’ils avoient formé de le seconder dans cette entreprise. De sorte qu'il fit commandement aux habitans qui estoient capables de porter les armes de se tenir prêts et de marcher en diligence vers le pied du château. Mais lorsqu'ils s’y furent logez au nombre de trois mille hommes, en huit compagnies, sans y comprendre les deux de la jeunesse, et que tout estoit disposé pour l’exécution de son dessein, les Pères Jésuites de cette ville ayans interposé leur média- . tion, rapportèrent que M° de Montigny estoit prest d’obéir au Roy, suivant l’ordre qu’il en avoit eu de Madame la Duchesse, mais qu’il demandoit du temps, jusqu’à ce qu’il eut eu réponse de la Cour, où il avoit quelques députez ; Mons’ du Plessis luy accorda toutes ses demandes, et se contenta de luy envoyer en ostage le sieur de Monhut, lieutenant de la compagnie de Gromesnil, à qui Leurs Maiestez avoient commandé un peu auparavant de venir apprendre des nouvelles certaines de ce qui se passoit à Dieppe. Ce temps estant expiré, Mons’ de Montigny, qui s’estoit préparé pour sortir du château, en descendit dez le lendemain avec ce qu’il avoit de gens, et cent quarante bourgeois armez y montèrent sous la conduite du sieur Sore, leur capitaine, qui estoit ancien Eschevin, et un des plus résolus habitans de Dieppe, selon qu’il le fit assez paroître quand, au temps que cette ville se trouva dans l'alarme et dans l’émotion dont nous avons parlé, il se fit porter, tout malade qu’il estoit, en la place du Marché, pour y commander sa com-
pagnie et l’animer par son exemple à se maintenir dans ce poste de la Maison de Ville et dans la fidélité qu'il devoit à leur souverain.
Le sieur Simon Dablon, alors premier Eschevin, alla avec sa compagnie, qui estoit de 60 hommes, se saisir du fort du Pollet. Et Monsieur le comte d’Harcourt, dont les troupes avoient esté auparavant commandées de faire alte lorsqu'elles s’avançoient vers Dieppe, vint l’onzième de ce mois en cette ville, accompagné seulement de cinquante chevaux. Aussitost qu’il y fut arrivé, il monta au château, où les principaux habitans furent le complimenter, aprés qu’il se fut arrèté dans la sale royale, laquelle je vis en cette occasion, aussi bien que Mons’ le comte, qui leur témoigna combien il estoit satisfait de leur conduite et de leur fidélité, et leur dit enfin que le Roy s’en souviendroit. Et ce fut de quoy Sa Maiesté . même voulut bien les assurer, dans la lettre qu’elle eut la bonté de leur faire tenir, selon la forme et la teneur que nous verrons après celle-cy, qui fut addressée à M" du Plessis-Bellière, le $17 de février, en laquelle Sa Maiesté n’oublia pas de faire aussi mention de la satisfaction et du souvenir qu’elle avoit des services des Dieppois en cette occasion.
Monsieur du Plessis-Bellière. La fidélité que les habitans de ma ville de Dieppe ont touiours témoignée à mon service mérite une reçonnoissance proportionnée à leur effet. Je leur écris cette lettre, que vous trouverez icy jointe, et vous fais celle-cy par l'avis de I Reine Régente, Madame et mère, pour vous dire que vous ayez à leur rendre en pleine assemblée de ville, afin que chacun sçache, la satisfaction qui me demeure des services que lesdits habitans m'ont rendus en
la dernière occasion qui s’est présentée en ma dite ville, pour la conservation d'icelle en mon obéissance; et que j'en con-
serve la mémoire pour les en reconnoîitre en tout ce qui s'offnira pour leur bien et leur avantage. Sur ce, je prierav Dieu qu'il vous ait, Monsieur du Plessis-Bellière, en sa sainte garde.
Signé: LOUYS, et plus bas PHELIPEAUX.
Voicy la lettre que ce monarque adressa aux habitans de Dieppe :
Lèttre du Roy Louys XIIIT aux habitans de Dieppe.
Chers et bien aimez. Il voussest ordinaire de donner des marques de vostre fidélité au bien de cet Estat, et d’aquérir par ce moyen autant de mérite que d'honneur, qu'il nous semble aussi difficile de prétendre autre chose de vostre part que de vous donner de la nostre de nouvelies preuves de l'affection que nous vous portons. Nous ne laissons pas pourtant, bien que les Roys, nos prédécesseurs, ayent esté libéraux de leurs grâces envers ceux qui les ont bien méritées, de conserver le souvenir de ce que firent vos pères, lorsque nostre ayeul combattit pour sa gloire, pour sa vie, et enfin pour le salut de la France, aux environs de vos murailles, et nous voyons par la suite de vos actions, que, comme vous avez esté héritiers de leurs biens, vous l’avez aussi esté de leur zèle au service de vostre souverain, qui, ayant succédé à la couronne de son père, a pareillement succédé à l'amour qu'il vous portoit. Comme vous avez fait voir en la dernière occasion qui s’est depuis peu présentée en nostre ville de Dieppe que vostre fidélité est à l’espreuve de tous les artifices de Ja corruption et qu’il est impossible d’arracher de vos cœurs les respects que vous devez à vostre Roy, nous avons résolu, pour vous témoigner la satisfaction qui nous en demeure, de vous faire jouir pleinement de vos priviléges, de vous les confirmer et de les augmenter, s’il vous en reste le désir, afin que la postérité sçache que nous avons esté aussi recornoissans en vostre endroit que les Roys nos ancestres et que vous n'avez pas moins mérité de nous que les vostres ont fait d'eux. Vous conserverez en vos archives
cette lettre, que nous vous faisons de l'avis de la Reine Régente, nostre très honorée dame et mère, afin que vos enfans, la monstrans aux monarques qui nous succèderont, elie les excite à les avoir en la même considération que nous vous avons et que vous l'avez mérité. Cependant, nous vous assurons que durant le cours de nostre règne, nous serons soigreux de vous départir les effets de nostre bienveillance et toutes les faveurs qui pourront contribuer à vostre avantage et à l'accroissement et richesses de vostre ville.
Donné à Rouen, le dix septième de février mille six cents
cinquante.
Signé : LOUYS, et plus bas PHILYPEAUX.
Ensuite de ces glorieuses marques de reconnoissance, le Roy, adioutans les bienfaits aux promesses, gratifia (selon qu’on m'en a assuré) les habitans de Dieppe de la somme de huit mille livres à prendre sur la subsistance de l’année 1649, et il la réduisit pour l’avenir à dix mille livres. Outres ces grâces, qui sont générales, Sa Maiesté en accorda de particulières aux Eschevins, au syndic et aux capitaines, leur donnant des lettres de noblesse.
Quant à M' du Plessis-Bellière, il fut fait gouverneur de Dieppe, au grand contentement de tous les habitans, qui le reçeurent le 22 jour de mars avec applaudissement. Ce brave Gouverneur voulans contribuer de sa part au contentement et à l’avantage des Dieppois, fit, au commencement du mois d'avril, équiper deux frégates, pour rendre libre et entretenir l’exercice de la pesche. Lorsque, pour l'exécution de ce dessein, elles voguoient vers les mers du Nord, elles rencontrèrent des pescheurs d’Ostende, et, se servant de l’occasion,
elles donnèrent dessus avec tant de vigueur qu’elles en prirent quatre, qui furent amenez à Dieppe, le 13 d’avril, avec 20 de leurs matelots. Mais on n’en demeura pas là,
car, une de ces prises ayans esté armée en guerre, elle fut courir le bon bord avec les deux frégates.
Comme Mons’ le comte d’Harcourt estoit alors gouverneur de la province de Normandie, il y donnoit ses ordres pour la maintenir sous l’obéissance du Roy, et, vers le mois d’aoust, il envoya Mons’ de Quincé à Caen, et Mons’ le marquis de la Ferté-Imbeaux à Dieppe, où il demeura jusqu’au commencement de l’année 1651, en laquelle Mons’ le duc de Longueville, dont l’innocence avoit esté reconnuë, suivant qu’il est dit dans la déclaration du Roy, vérifiée au Parlement le 25 de février, fut rétabli dans toutes ses charges, lesquelles il exerça bientost après à son ordinaire, tant en cette province qu’en la ville de Dieppe, laquelle ce prince vint visiter le 21° jour de juin, après y avoir esté reçeu avec l’honneur et l'appareil dont il faut maintenant parler.
M" les Eschevins ayans eu avis que Son Altesse approchoit de cette ville (a), firent mettre sous les armes les huit compagnies des Bourgeois. Et après les avoir fait défiler et ranger en haye depuis la porte de la Barre jusqu’au hameau de Janval, ils montèrent jusques au sommet du Mont à Caux, accompagnez d’environ trente des plus anciens et des plus considérables habitans, afin d’y attendre ce prince, et de lui faire une harangue de la part de la ville. En effet, aussitost qu’il se fut avancé jusqu’à cet endroit-là, le sieur Simon Dablon s’aquitta de ce devoir, au défaut du sieur Caron, qui en estoit alors syndic, mais qui n’avoit osé paroitre en cette occasion. Mons’ de Longueville estans enfin arrivé à Dieppe, monta droit au château, et les bourgeois, voulans lui donner des marques de leur affection et de leurs respects, outre le-beau feu
(a) Le sieur Policien.
PE D REIN Ed AT
de joye qui fut allumé devant l’Hôtel-de-Ville et salué par plusieurs descharges de leurs mousquets, en firent un très-grand nombre devant leurs maisons particulières. Les corps de justice, tant du bailliage de Caux que de celuy de Dieppe, furent le lendemain le complimenter, aussi bien que Messieurs les curez des deux parroisses de cette ville. Les ministres et leurs anciens allèrent à leur tour luy rendre leurs devoirs. Quant à Son Altesse, elle reçeut ces corps avec une modération et une sagesse dignes d’une mémoire éternelle, et, pendant le séjour qu’elle fit à Dieppe, elle s’occupa à donner ses ordres partout, ét à régler toutes choses (selon qu’elle avoit accoutumé) pour le bien et la paix de cette ville.
Que s’il semble qu’il y eut peu de temps après du trouble, il faut croire que ce fut seulement dans l'esprit des Religionnaires, lorsque des Escholiers entreprirent, par un effet de légèreté ou de zèle indiscret, de ruiner la porte de leur cimetière, le 16 jour du mois de juillet. Comme elle estoit faite de maçonnerie, il y avoit beaucoup à travailler. Néantmoins, ils en vinrent à bout et la razèrent à fleur de terre en très-peu de temps, sans pourtant avoir entamé le moins du monde la pierre de taille où les armes de France estoient gravées. Car, au grand étonnement de bien des gens, ils la tirèrent avec tant de respect et d’honneur qu'après avoir exécuté leur dessein, ils la portèrent comme en triomphe jusqu’à l’Hôtel-de- Ville. Le sieur Policien a remarqué que ces mutins retournèrent le lendemain à ce cimetière, et qu’au temps qu’ils s’efforçoient d’en abattre les fossez, le sieur Simon Dablon, premier eschevin, estant survenu et leur ayant fait défense de continuer, ils furent si insolens que de ne pas vouloir désister de leur entreprise. Mais M' Dablon
s’en estant plaint à Mons’ de Dampierre, qui avoit esté establi par M' de Longueville pour commander dans le château, ce gentilhomme en fit prendre deux, qui furent mis en prison et firent sauver les autres. De sorte que, s’il y eut üne assemblée de ville le 28 de juillet, ce ne fut pas tant pour délibérer sur ce désordre comme ce fut pour recevoir dans Dieppe des religieux de l’ordre des RR. PP. Carmes deschaussez et les laisser s’y establir, suivant les expéditions que Mons’ le duc de Longueville, qui estoit retourné à Rouen, avoit signées de sa main et fait passer, le 20 jour de ce mois, à la sollicitation du Père Maximilian de Jésus et du Père Laurens de la Visitation (a). Ce qu’ils poursuivirent d’autant plus volontiers, que les religieux de cet ordre de la province de Paris avoient désiré depuis longtemps de faciliter par ce moyen les missions qu’ils ont, non-seulement en Angleterre, en Holande, et qu’ils espéroient avoir en l’isle de Madagascar, conformément au don qui leur en avoit esté fait depuis par le Pape Urbain VIII, mais aussi en la Palestine, en Perse et à Goa.
Ces Religieux, estans venus à Dieppe, prirent à louage une maison nommée la Syrène, en la rue de la Pelterie, et ils s’'accommodèrent si bien et en si peu de temps qu’ils y firent célébrer la première messe, dez le 10 jour d’aoust ensuivant, par Mons’ le curé de Saint-Remy. Mais l’acte de la prise de possession de cette fondation fut signé le 17 de ce mois, en la présence de Mons’ de Dampierre et de plusieurs des plus notables bourgeois. Néantmoins ces bons Pères ne demeurèrent pas long-
(«) Selon un Extrait des Annal. des PP, Carmes deschausses de France, composées par le R. P. Louys de Sainte-Thérèse, visiteur général de cet ordre, en la page 545, au chap. 93, sur l'an 1651.
pis Mega
temps en cette maison, à cause qu’elle leur estoit incommode, et qu’ils trouvèrent l’occasion d’acheter de Mess" Jean, prestres de Saint-Jaques, une maison, une cour et un jardin, situez au lieu même de l’ancienne maison de pierre dont nous avons fait mention ailleurs, et que, l’aquisition en ayant esté faite le 22 du mois d’aoust de la même année, ils y entrèrent bientost après. La première messe n’y fut pourtant célébrée solennel- Jement que le dimanche 24 de décembre, par le même curé de Saint-Remy.
Messire Philippes de Montigny, qui avoit pendant les troubles de Dieppe ménagé les affaires et les esprits avec une si sage et si merveilleuse conduite qu’il put contenter le Roy et mériter de Son Altesse de Longueville son rétablissement en sa charge de Gouverneur, assista à ceite cérémonie, estant accompagné d’un grand nombre de gentilshommes et des principaux de Dieppe. Et, comme il y avoit des prières de 40 heures, le peuple de cette ville vint en foule visiter la chapelle de ce nouveau couvent les trois jours suivans.
Cette chapelle ayant esté faite au lieu des boutiques qui estoient sur la rue par où la pluspart du monde, des charettes et des chevaux entroient en la ville ou en sortoient, et les chambres qui estoient dessus servans de cellules aux Pères, ils eurent bientost après le déplaisir de s’y voir troublez et interrompus, tant en leurs exercices particuliers qu’en ceux qu'ils faisoient en public. De sorte qu’ils furent obligez d'appliquer un puissant remède à un si grand mal ; et c’est ce qu'ils firent, batissans des lieux de retraitte dans l’enceinte de leur jardin et une autre chapelle dans la cour, ou plus tost une grande église, dez lors qu’ils eurent fait provi-
sion de matériaux pendant plusieurs années, et qu’ils en eurent creusé les fondemens vers l’an 1674. Mais comme on y posa plusieurs pierres où l’on avoit gravé plusieurs belles inscriptions, il est à propos de Jes représenter à ceux qui seront bien aises de les voir.
Sur la première et la principale de ces pierres, qui fut placée par Monsieur le Gouverneur et Messieurs les Eschevins, estoit escrit :
CLemenTe X Ponririce Maximo, ILLusrrissimo ET REVERRNDISsIMO Francisco DE MeDavy ARCHIEPISCOPO ROTHOMAGENSI,
Invicrissimo Lupovico MAGNO REGNANTE, Nosiissimus D. D. Pmicippus De Monrieny, Eques, RE&GI À CONSILIARIIS, NEC NON A DAPIBUS,
Unpis DiEPPENSIS ET ARCIS NEC NON CASTRI POLLETENSIS ProtoparcHA (a),
Nosicissimus vin NicoLAUS DE CONNAIN, Ds DE RabioLe, REGt A CONSILIARIIS IN CALETENSI FORO, VICE-COMITATUS ARQUENSIS PRIMARIUS PRÆTOR,
ET DOMINI G. Le PeLré, REGI À CONSILIARIIS IN CALETENSI FORO, VICE-COMITATUS ÂRQUENSIS FISCI PATRONUS, IDEMQUE HUIUS URBIS ÆDILIS PRIMARIUS, C. SEYAULT, GRAMMATEON COLLATOR, URBIS ÆDILIS, N. GUERARD, ÆDILIS ET MUNICIPALIS COHORTIS CENTURIO, P. MARTIN, ÆDILIS ET MUNICIPALIS COHORTIS CENTURIO,
ET DOMINI J. SEVAULT, CAUSIDICUS, HUIUS URBIS PROSENATOR KT MUNICIPALIS COHORTIS CENTURIO, P. PozcerT, EQUES, URBIS CONSILIARIUS, P. ESTANCELIN, URñIS CONSILIARIUS ET MUNICIPALIS COHORTIS CENTURIO,
(a) N. -- Que Polydote Virgile fait mention de plésicuts de ces dignitez de ville, et de beaucoup d'autres de la ville de Londres et des autres Citez d'Angleterre au livre 14 de son histoire.
nÉaiomentil
CS
ET DOMINI C. Le Vasseur, Eques, Fisci Ungis PATRONUS ET PROCURATOR, P,. Le Vasseur, Unis QuzæsToOn,
N. VINCENT, PATRONUS, IDEM QUE URBIS TABULARIUS, EX QUIBUS OMNIBUS CONFLATUS EST AMPLISSIMUS HUIUSCE URBIS DEPPENSIS SENATUS, QUI IN JACIENDIS FUNDAMENTIS HUIUS ECCLESIÆ, quam Deo ET Sancris Josepno ET ELiæ PROPHETÆ PP. CARMELITÆ DISCALCEATI DEDICANT CONSECRANTQUE, HUNC PRIMARIUM LAPIDEM SUFFUNDAVERE,
Henrico HUVIER, SACRÆ THEOLOGIÆ DOCTORE ET EccLesiæÆ SANCTI REMIGII PASTORE VIGILANTISSIMO, EX COMMISSIONE ILLUSTRISSIMI ET REVERENDISSIMI D. ArcCHiIEPISCOPI ROTHOMAGENSIS BENEDICENTE, DIE 49 Junir, ANNI 1674,
Cette pierre fondamentale estant posée, on travailla le reste de cette année et pendant la plus grande partie de l’autre à eslever les murailles de cette église, dont le corps ne fut fait et formé qu'après que l’on eut eslevé les deux chapelles qui sont à ses costez sur les fondemens que l’on entreprit de creuser au mois d'octobre de l’année 1675, et où l’on mit aussi deux pierres, dont une, qui fut assise, dans les fondemens de celle qui est vers le château, par Monsieur le marquis de Manneville, le 27 de ce même mois, contenoit cette inscription :
TiTULUM HONORIS ET OBSEQUII PERPETUI, SS. Josgpuo ET ELIÆ MONUMENTUM DEVOTIONIS ET GRATITUDINIS, LAPIDEM HUNC EREXERUNT D. D. pe MANNEVILLE, HUIUS NOMINIS MARCHIO, EJUSQUE CHARISSIMA CLARISSIMAQUE CONJUX ÂNNA D’ALIGRE CUM UTRIUSQUE NOBILISSIMA PROLE
D. D. Jos. comiTe De MANNEVILLE, Anno Dominr 4675, Die vEeRO ocropnis 27.
L'autre, qui fut posée dans les fondemens de la chapelle qui est opposée à celle dont nous venons de parler, par Monsieur de Rassen, gentilhomme de mérite, seigneur d’Archelle et gouverneur du château d’Arques, contenoit un semblable monument de piété et de réputation.
Cette église a esté entièrement faite de briques, mais d’une manière qui semble grossière et massive. Il est vray que, depuis que ses murailles ont esté au dedans enduites de plastre et embellies de piliers, de corniches, de moulures, de frises et d’autres sortes d'ouvrages d’architecture faits d’une semblable matière, elle paroit assez dégagée et assez belle, surtout si l’on a égard tant aux platsfonds de son lambris qu’à a délicate et hardie charpente de son dome rentrans et de la lanterne à huit angles qui est au-dessus de la croisée de son comble.
La première messe y fut chantée, le dimanche 19 jour de juillet de l’année 1676, à l’occasion de la béatification du bienheureux Jean de la Croix, encor bien que cette église fut alors sans toit et sans la perfection qu’elle a eue depuis. Aussi cessa-t-on d’y célébrer les sacrez mys-
tères, jusqu’au jour de la Pentecoste de l’année suivante, que les Pères Carmes y firent tout de nouveau leurs exercices de piété et de Religion, pour les continuer (ainsi qu’ils ont fait jusqu’à présent) sans aucune interruption.
L’an 1652, Monsieur l’abbé de Chanvalon, ayant esté élu et fait archevesque .de Rouen, vint à Dieppe, le 3 jour de may, sur les six heures du soir. Messieurs de Ville, ayans eu avis de son dessein et de sa marche, donnèrent ordre à six compagnies de bourgeois de prendre leurs armes et de défiler vers le grand pont pour y former