‹ Les antiquitez [sic] et chroniques de la ville de Dieppe [microforme]Chapitre 35 sur 61 · TU · texte numérisé non relu

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on voioit un globe qui représentoit toutes les parties du monde (1). J’adiouteray à cela, à la louange de nos Dieppois, que le sieur Pretot, surnommé le Sçavant, excelloit en la pratique des globes, et que le capitaine Coussin, qui estoit habile à les construire, ne l’estoit pas moins à fabriquer des sphères. On tient qu’il en fit une dans un œuf d’autruche, avec tant d'industrie et de justesse que cet ouvrage imitoit les mouvemens des Cieux. Ce qui me fait souvenir de la machine du nommé Méniel, lequel y avoit enfermé un grand globe qu’il faisoit rouler par des ressorts imperceptibles, en sorte que l’on y voioit que le Ciel du soleil et celuy de la lune régloient leurs mouvemens avec une cadence si juste, que ces deux lumninaires ne manquoient à s'approcher ou se reculer au temps destiné pour faire le croissant, ou la pleine lune, ou la nouvelle, et mème les éclipses de ces deux astres. Comme je sçay que le nommé Pierre Desliens fut un excellent géographe et qu'il fit, par l’ordre de Mons’ de Guise, un plan universel de toutes les forests de France; comme je sçay encore que le nommé Charles Blous a fait de rares quadrans, dont un s'appelle equinoxial où universel, un autre azimutal, et un autre silindre, je voudrois faire icy mention de leur construction et de leurs usages, s'il n’estoit plus à propos de témoigner que le sieur Adam fait aussi profession d'enseigner l’art de la navigation, mais c’est sans autre récompense que celle qu’il a de ses escoliers. Pour le regard de celuy qui a esté domestique et disciple de M" Denis, et que Mess'® de

(1) Cette carte est aujourd’hui à la bibliothèque de Padoue, la description en a été donnée par M. de Challage dans le Bulletin de la Societé des Antiquaires de l'Ouest, et reproduite dans la VWigie de Dieppe du 15 février 1853

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Bayonne ont mandé et reçeu honorablement pour y tenir escole ouverte, il a six cents livres de gages.

Avant que le sieur Denis et le sieur Cauderon eussent connoissance des mathématiques, le nommé Du Pont enseignoit à Dieppe l’art de naviger, ainsi que le nommé Jean Guerard faisoit avant luy, en qualité de commissaire examinateur des pilotes, selon qu’il est dit sur l’an 1615; et c’est le dénombrement que je fairoy de tout ce qu’il y y a eu d’habiles professeurs d’hydrographie et de très expérimentez pilotes, tant à cause que je n’ay pas connoissance des autres, qu’à cause que, les Dieppois estans ordinairement nez pour l’exercice de la marine et curieux de l’art de naviger, le nombre en seroit trop grand, aussi bien que celuy de tous leurs voyages.

Voyons maintenant ce qui se fit de remarquable à Dieppe pendant le reste de l’année présente. Le vaisseau dit l’Hermine, du port de 500 tonneaux, monté de 36 pièces de canon et commandé par le chevalier de Sourdis, estant arrivé le 6 d’octobre à la rade de cette ville avec le vaisseau nommé l’Hirondelle, de 400 tonneaux et de 32 pièces de canon, et une frégate de dix pièces, on leur porta deux gros canons de fonte de 18 livres de bale et du poids de 4,200 livres chacun. De sorte que le château fut privé de ces deux pièces qui avoient esté faites à la Haye par Conrad Antoni, et apportées en cette forteresse l’an 1595. On leur en porta aussi huit de fer de 3,000 et 3,500 livres, et de 10 et 12 livres de bale.

Quant aux terre-neuviers et aux pescheurs de Dieppe, ils apportèrent bien du profit et de la joye en cette ville. Mais l’année suivante (1666), cette ville eut de la tristesse, apprenant la mort de la Reine mère, qui fut une des plus

sages et des plus saintes princesses que la France eut couronnée. Peu de jours après le 18 de janvier, auquel elle trépassa, on célébra en l’église de Saint-Remy un service solennel, en la présence de Mons’ le Gouverneur, de Mess’ les Eschevins et des corps de justice. Le Père Prevost, Dieppois, de la Congrégation des PP. de l’Oratoire, prononça l’Oraison funèbre, avec l’éloquence et la bonne grâce qui luy estoit ordinaire lorsqu’il parloit des plus esclatantes vertus et des plus belles vies.

Mais Mons’ de la Gallissonnière, intendant de la province, et M' Berrier, secrétaire du conseil, estans venus à Dieppe, le 2 jour d’aoust, à dessein d’ordonner les travaux qui estoient nécessaires au Port et Havre de cette ville, firent chanter le Te Deum pour la prise de Courtray en l’église de Saint-Jaques, où 1ls s’estoient rendus avec Mons’ de Montigny et Mess" les Eschevins. A l'issue de cette cérémonie, à laquelle les corps de justice assistèrent, on mit le feu au bûcher, qui avoit esté dressé devant l’Hôtel-de-Ville, et, avec les cris de Vive le Roy, on fit retentir les descharges de tout le canon, tant du château que des vaisseaux du port. Au soir, on alluma beaucoup d’autres feux dans les rues ; mais un magnifique festin ayant esté préparé dans la Maison de Ville par l’ordre de Mous' de la Gallissonnière, Mons’ le Gouverneur et Mess” les Eschevins y furent régalez, et les santez du Roy, de la Reine et de Monseigneur le Daufin furent saluëes tant par les conviez que par plusieurs coups de canon.

Le 15 de septembre, Mons’ de la Gallissonnière retourna à Dieppe, et le même jour, la moitié des gardes du Roy, des gardes du corps et des grands et petits mousquetaires arrivèrent aux villages voisins de cette

ville, où Mons’ le duc de Montausier vint le lendemain et fit mettre en mer la nuit suivante deux doubles chaloupes, pour aller découvrir l’armée navale du Roy, que Mons’ de Beaufort devoit conduire vers les costes du pays de Caux iusques à la rade de Dieppe. Néantmoins elle ne commença à se faire voir à son horison qu’au soir du 23 de ce même mois, et enfin à la grande rade le 24 jour.

Elle estoit composée de 15 gros vaisseaux de guerre et de quelques brülots et pataches. Son Amiral, dit le Saint-Philippe, estoit de 1200 tonneaux et de quatre-vingt douze pièces de canon de fonte, sur trois rangées de chaque bord. Il estoit commandé par Mons’ le duc de Beaufort et monté par mille hommes, entre lesquels il y avoit 200 volontaires. Les autres gros navires estoient d’une grandeur et d’une force différente ; il v en avoit de 50 pièces de canon, de 54 et de 60. Il y en avoit aussi huit autres de 36 et de 40 pièces.

Lorsque cette armée partit de Belle-Isle, elle estoit forte de cinquante-cinq voiles, mais l’escadre de M" le commandeur Pol (1), qui en estoit vice-amiral, et qui montoit le vaisseau ditle Vandôme, de 80 pièces de canon de fonte et de 800 hommes, n'ayant pu doubler à l’entrée du canal que l’on appelle vulgairement la Manche, elle

(1) Le commandeur Paul, de l’ordre de Malte, était un orphelin d’origine inconnue qui conquit tous ses grades à la pointe de l'épée. Ce qu'on raconte de sa naissance et de ses premières années tient plus du roman que de l’histoire ; M. Jal doute également de l'authenticité des documents sur lesquels on s'appuie pour fixer au 18 octobre 1667 la date de sa mort.

Quoi qu'il en soit, il sut se distinguer entre les meilleurs capitaines de la marine française, à l'époque où elle a compté le plus grand nombre d'officiers de mérite.

Cf. A. Jal, Abraham Duquesne, tome LE, p. 169; et la Biographie universelle (4823), tome HIT, p. 183.

parut à la rade de Dieppe avec le petit nombre de vaisseaux que je viens de marquer. Mons’ Colbert, capitaine des petits mousquetaires, frère de Jean-Baptiste Colbert, controlleur général, et neveu de Monsieur Colbert, secrétaire d’Estat, partit de Dieppe et se fit porter à bord de l’Amiral ; et Monsieur de Beaufort, ayant à son arrivée mandé tous ies-capitaines de l’armée, tint conseil, où il fut arrêté qu’elle retourneroit en Brest. De sorte qu’ayant mis les voiles au vent, elle en prit la route, la nuit du 25 de septembre. Ce qui fut exécuté d’autant plus promptement qu’elle n’estoit pas assez forte pour résister aux Anglois, qui n’en estoient pas bien éloignez, et que l’armée des Estats des provinces unies, qui devoit joindre celle de France pour aller de concert attaquer leur commun ennemy, n’estoit pas venüe à la veüe de Dieppe, selon que le$ Estats avoient fait espérer.

Le jour précédent, c’est-à-dire le 24 de septembre, les chevaux-légers, les gendarmes et les mousquetaires Daufin firent monstre derrière le fort du Pollet, avant que de s’embarquer (selon le dessein qu’ils en avoient) sur les vaisseaux de Mons’ de Beaufort. Ils estoient au nombre de huit cents hommes, bien faits et bien forts, et si bien armez, qu’outre leur espée, qu’ils portoient à leur. costé, ils avoient le pistolet et la dague à la ceinture et le mousqueton sur l’espaule. Si bien qu’on ne pouvoit voir des gendarmes plus terribles et plus déliberez de jouer des couteaux. Mais ils n’en furent pas à la peine, car, l’armée estant retournée d’où elle estoit venue, ils furent aussi obligez de reprendre le chemin de Paris.

Les jours suivans, plusieurs vaisseaux de l’escudre du commandeur Pol arrivèrent les uns après les autres, en divers endroits de la coste de Normandie. Le Dragon,

du port de cinq cents tonneaux, et monté de 300 hommes et de 34 pièces de canon, dont 16 estoient de fonte, estant arrivé à la rade de Dieppe, le 1 jour d’octobre, fut obligé d’y entrer, encor bien qu’il fut bâti d’une manière qui luy faisoit tenir autant d’eau qu’il en falloit pour quelques-uns des plus grands vaisseaux de l’armée ; ce fut aussi ce qui estonna la cour, et donna au Roy tant de contentement qu’il en sçut bon gré aux habitans de Dieppe, dont la force et l’industrie servirent beaucoup en cette occasion, et qu'il prit la résolution, non-seulement de rendre son hâvre plus commode et plus seur, mais aussi de la remettre en la splendeur que l’on verra les années suivantes.

Comme la guerre continuoit, on continuoit aussi de donner partout de bons ordres. Monsieur le duc de Montausier, estant à Dieppe, la divisa en douze quartiers, à chacun desquels il assigna une compagnie de bourgeois, après qu’il en eut formé quatre nouvelles pour les adiouster aux huit anciennes.

Le premier quartier comprend la rue du Haut-Pas, et V'islet qui est entre cette rue et la Grande et entre la pêtite rue de la Poissonnerie et le vieil Hôpital (1).

Le 2 commence en la rue qui conduit à la porte Sailli, et s’estend jusqu’au bout du quay (2).

Le 3 comprend tous les islets qui sont entre la rue des Cordonniers et entre la Grande-Rue, le Marché, la rue Escuyère et celle de la Boucherie (3).

(4) La rue du Haut-Pas, la Grande-Rue, la rue de l’Ancienne-Poissonnerie et la rue Duquesne. L'ancien Hôpital est aujourd'hui remplacé par là Gendarmerie.

(2) De la rue Duquesne au bout du quai.

(3) Rue Lemoyne, Grande-Rue, Place Nationale (qui était alors bâtie). La rue Escuyère conduisait de la Grande-Rue au cimetière (ou aitre) de

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Le 4 est depuis la Porte de la Barre jusqu’au Presbytère de Saint-Remy et jusqu’à la rue du Trou, à la place du Portduët, et à l’islet des maisons qui sont au pied du Château (1).

Le 5 comprend les islets des maisons qui sont entre la rue Férinette et la rue à l’Avoine, et entre la porte de la Halle et la petite rue des Pères Jésuites (2).

Le 6 comprend tous les islets qui sont depuis la rue de Saint-Jean jusqu’à la rue du’ Bœuf, la porte neuve du quay et celle qui est vis-à-vis de la maison dite du Porc- Epi (3).

Le 7 a les islets qui sont entre la rue à l’Avoine et la rue de la Poissonnerie, la rue de l’Espée et la Grande- Rue (4).

Saint-Jacques; le nom de rue de la Boucherie était donné à la partie de la rue Saint-Jacques qui s'étend de l'église de ce nom jusqu’à la rue Lemoyne, dite alors aux Cordonniers.

) La rue du Trou correspondait à la partie de la rue des Bains comprise entre la rue de la Barre (autrefois la Grande-Rue) et la rue Saint- Remy; elle se prolongeait, sous le nom de rue des Trois-Boises, jusqu’à la place du Po ‘: 1ët, maintenant de la Comédie. Le presbytère de Saint- Remy occupe .unc le même emplacement qu'au xvie siècle.

(2) La rue Férinette ou plutôt Farinette, prolongée sous le nom de rue de la Truye-qui-file, est devenue la rue de La Martinière, et la rue à l'Avoine porte le nom de La Morinière ; ces deux rues seules peuvent déterminer le quartier dont il s'agit, la porte de la Halle et la petite rue des Pères Jésuites ayant disparu. Cette dernière était sans doute un prolongement de la rue Farinette (de la Martinière), longeant ou à peu près la cour de l'Hôtel-de-Ville, construit sur l'emplacement qu'occupaient les Pères Jésuites, peut-être aussi celle que Guillaume Tieullier nomme la rue Marage, et que remplace aujourd'hui le cul-de-sac du Jeu de Paume.

(3) Rue Saint-Jean, quai Duquesne, rue du Bœuf et rue du Mortierd'Or, derrière le chœur de Saint-Jacques. Peut-être faut-il remonter jusqu’à la rue Pecquet, en face le portail méridional de Saint-Jacques, ou même jusqu'à la rue de l'Oranger.

(4) Rue de la Morinière, de l’Ancienne-Poissonnerie, de l’Epée et Grande- Rue,

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Le 8 contient l’islet qui est entre la Grande-Rue et la rue de la Pelterie, le Puits-Salé et la rue des Cordonniers ; il contient aussi l’islet qui est entre la rue des Maillots et la rue du Cimetière de Saint-Jaques (1).

Le 9 contient les islets qui sont entre la rue de Saint- Jean, la rue Escuyère, la Grande-Rue, le quartier de la Cache, et l’islet qui est entre la rue du Petit-Monde, la rue de Prison et celle de la Vase (2).

Le 10 comprend tout l’islet qui est entre la rue des Maillots, la rue de la Pelterie, la rue d’Escosse d’un costé, et d’autre jusqu’au couvent des Pères Minimes (3).

L’onzième est entre la place du Port-Duët, la petite rue des Pères Jésuites, la rue du Trou, la rue Ferinette, et le costé de la Grande-Rue qui est depuis le Presbytère de Saint-Remy jusqu’au couvent des Pères Minimes (4).

Le 12 contient les islets qui sont entre la rue du Bœuf, la porte neuve du quay, la Tuërie, la rue de la Trinité, le Moulin-à-l’Eau, la rue d’Escosse et des Maillots, et le derrière du Presbytère de Saint-Jaques (5).

Le mémoire d'où j’ay tiré ces remarques témoigne que la compagnie du premier quartier entra en garde le premier jour de novembre, que celle du 2 quartier y entra le 2 jour, forte d’environ cinq cents hommes, et que les dix autres en firent autant à leur tour.

(1) Grande-Rue, rue Saint-Jacques, place du Puits-Salé, rue Lemoyne.

(2) Rue Saint-Jean, côté est de la place Nationale, Grande-Rue, rue Ango, rue Descaliers, place de la Bourse.

Le quartier de la Cache était probablement situé entre l'ancien Hôpital (la Gendarmerie) ct la rue du Petit-Monde (Ango).

(3) Rues des Maillots, Saint-Jacques, d’Ecosse et le Tribunal,

(4) Place de la Comédie, la Plage, cul-de-sac du Jeu de Paulme (?, rue de la Martinière, rue de la Barre, rue des Bains.

(ë) Rue du Bœuf, quai Duquesne, rue d'Ecosse, rue des Maillots, rue du Chéne-Percé.

Cependant le navire dit le Dragon estoit encore dans le Havre de Dieppe, mais le sieur de Préaux-Mercey, qui en estoit capitaine, l’ayant mis en estat d’aller joindre l'armée navale du Roy, Mons’ de la Gallissonnière et Mons' de Montigny firent davar..ige ouvrir le port, que les galets avoient presque fermé. Monsieur l’archevesque de Rouen estant venu à Dieppe, se transporta sur le lieu, et fit si bien par sa présence que les matelots de cette ville avancèrent leurs travaux, en sorte que le Dragon sortit aisément du port, le dixième jour d'avril 1667, auquel tomboit la feste de Pasques et l’on avoit la plus haute marée que l’on pouvoit espérer.

Ce vaisseau, qui avoit dans son bord trois cent soixante hommes, tant soldats que matelots, fut tiré en rade par douze chaloupes, et suivi de trois barques, qui devoient aller à la découverte des navires Anglois dont la rencontre estoit à craindre, parce qu’ils estoient forts et qu’ils croisoient dans le canal. La première de ces barques s’appelloit la Judith, et estoit armée de six pièces de canon ; la 2°, qui s’appelloit le Saint-Pierre, et la 3°, qui estoit nommée la Bénédiction, n’en avoient que quatre pièces dans chaque bord ; mais elles y avoient 40 bons hommes, armez aux despens de la ville, et elles furent suivies d’une barque bretonne équipée en brülot. Enfin elles firent si bien leur devoir que le Dragon arriva heureusement au Havre-de-Grâce, d’où elles retournèrent, par l’ordre du sieur de Préaux, qui se disposa pour aller en Bretagne avec quelques autres navires de l’armée, à sçavoir : le Bourbon, le Mazarin, le Triomphe et deux brülots.

Ensuite de cette expédition de mer, voicy ce qui se passa à terre. Le mardy dernier jour de may, M' Gaulde,

vicaire général de Mons' l’archevesque de Rouen, et Père spirituel des religieuses de la Visitation, establies au Pollet, vint exprez à Dieppe pour commencer la cérémonie de la canonisation de saint François de Sales leur patriarche. 11 fut accompagné d’un clergé nombreux et illustre ; car, comme son zèle pour la gloire de ce grand saint et son affection pour le monastère l’avoient porté à témoigner partout le dessein qu’il en avoit, les principaux et les plus considérables curez de la campagne s’y trouvèrent, aussi bien que ceux de la ville, dans un très bel appareil. Le Saint-Sacrement ayant esté exposé, les vespres et les complies furent chantez par une excellente musique, à plusieurs chœurs, et M' le grand vicaire revestu de chappe, assisté de tous les ecclésiastiques, vestus de même, donna la bénédiction du Saint-Sacrement à toute l’Assemblée, qui estoit composée de beaucoup de seigneurs et dames de qualité. Sur la fin de cette cérémonie, pendant que l’on chantoit les hymnes du Saint- Sacrement, Mons' de Montigny signala sa piété et fit connoître la singulière vénération qu’il avoit pour la mémoire de ce saint prélat, ayans donné ordre que six cents hommes se misseat sous les armes et se rangeassent devant cette église, pour y faire la descharge de leurs mousquets et apprendre par leur esclat à tout le pays que la joye de cette feste ne devoit pas estre particulière aux religieuses de ce monastère. Le bruit des canons et des boëttes, qu’il avoit fait placer sur le ravelin du grand pont, se fit entendre bientost après, aussi bien que celuy de l'artillerie du château, qui luy répondit et apprit bien mieux à toute la contrée que cette solennité estoit extraordinaire. Plusieurs vaisseaux du port suivirent un si bel exemple, ce qui produisit un effet si surprenant qu’en un

moment tout le monde fut rempli et transporté du désir de rendre des honneurs particuliers au saint dont on publioit si solennellement la gloire Le tintamarre des canons recommença lorsque l’on fit des prières pour le Roy et pour toute son auguste maison. Sur les huit heures du soir, on entendit sonner toutes les cloches des parroisses de la ville, lesquelles, par un carillon très long et très agréable, donnèrent suiet de coniecturer que le lendemain devoit estre plus solennel, puisque M" les curez avertissoient ainsi leurs peuples de s’unir à eux pour la célébration de la feste d’un des plus grands saints.

Après qu'ils eurent informé les Religieuses du dessein qu’ils avoient d’aller en leur église d’une manière très solennelle, et que toutes choses eurent esté prestes pour faire la procession, chacun sortit de sa parroisse dans le plus bel ordre qu’il pût. Le clergé de Saint-Remy sortit le premier, et il fut joint sur sa marche par celuy de Saint-Jaques, par les Pères Minimes et les Pères Capucins, et par un très-grand nombre d’ecclésiastiques et de curez de divers endroits. Enfin on voioit en cette procession, non-seulement tout ce qui paroit dans les plus solennelles, mais aussi tout ce que je vais descrire, selon les termes et le style d’un imprimé qui en fut fait par un de mes amis (a).

On y voioit triompher les vertus de saint François de Sales par un grand nombre de figures, qui représentoient très spirituellement les grandes victoires qu’il avoit remportées durant sa vie sur le démon, sur le monde et sur l’hérésie. Toutes ses conquestes apostoliques y estoient dépeintes avec les principales vertus qu’il employoit dans cette divine milice. Son humilité, sa prudence, son

(a) M. Rest. P.

zèle, sa charité, sa doctrine et sa sagesse, avec un grand nombre d’autres admirables qualitez dont son âme estoit enrichie, y estoient représentées par des symboles très ingénieux, dans plus de cinquante beaux estandars, enrichis de perles et de diamans, portez par autant de jeunes enfans des premières maisons du pays, lesquels estoient tous lestement aiustez et marchoient dans un ordre tout-à-fait charmant. Outre ce grand nombre d’estandars mystérieux, il y avoit trois belles bannières, qui estoient faites des plus précieuses estofes, et estoient portées par trois ecclésiastiques vestus de riches tuniques. Une de ces bannières faisoit connoître la conformité que ce saint avoit eue avec saint Charles-Boromée; ils estoient comme ravis dans la considération de ces divines paroles: Vive Jésus, que chacun sçait leur avoir esté très familières. La 2° bannière tendoit à faire connoître que sa doctrine estoit toute divine. Après ces marques d’honneur et de triomphe il ne restoit plus qu’à faire connoître que Dieu avoit mis au rang des Anges cet homme céleste; aussi fut-ce l’estat où le représenta une grande et excellente peinture de la troisième bannière. Un des estandars estoit porté à la teste de la troupe des enfans dont nous avons parlé, un autre devant les confrères de l’association de ce grand saint, et un troisième devant le clergé, chacun estant accompagné de deux petits Anges, qui en tenoient les cordons d’une main et de l’autre un flambeau de cire blanche.

Après tous ces trophées, on appercevait au milieu du clergé, composé de plus de cent cinquante ecclésiastiques, l’image d’argent, qui enferme tout ce que les religieuses avoient des reliques de leur saint patriarche. Elle estoit sur un brancart couvert de velours cramoisy,

bordé d’une grande dentelle d’argent et porté par des plus considérables curez du pays. Elle estoit environnée d’un grand nombre d’ecclésiastiques, lesquels estoient revestus de tuniques très riches et tenoient des flambeaux de cire blanche, si bien qu’ils faisoient un cercle très pompeux et très dévot tout ensemble ; et le tout estoit terminé par Mons’ le Gouverneur, qui estoit accompagné des plus considérables du pays et suivi d’une multitude prodigieuse de peuple.

Cette magnifique procession marcha en bel ordre par les rues de la ville où elle pouvoit esclater davantage, et prit le chemin de la porte du Pont, qu’elle passa au milieu de deux hayes de bourgeois, qui s’estoient mis sous les armes et rangez, par l’ordre de Mons’ le Gouverneur, | depuis cette porte jusqu’à celle de l’église des religieuses de la Visitation. Il n’est pas possible d'exprimer le plaisir que donnoit cette union sacrée de tous les ordres et de tous les corps, qui conspiroient à rendre les plus grands honneurs à la mémoire glorieuse de saint François de Sales, puisqu’une sainte alaigresse se faisoit voir sur le visage de tout le monde, et que la piété dont le peuple estoit touché tiroit les larmes des yeux des plus indifférents, selon que l’on a pu remarquer. Mais ce qui embrasoit principalement les cœurs, c’estoit le meslange du bruit des tambours et des fifres avec le chant des psaumes et des hymnes sacrez de l’église.

Au reste si on veut sçavoir ce qui pouvoit ainsi exciter M" de Dieppe à témoigner une si sensible joye de la gloire de cet homme apostolique, je diray qu’estans fort affectionnez à la religion catholique et grands ennemis de l’hérésie, ils s’efforcèrent de luy rendre ces devoirs comme à leur invincible défenseur.

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La procession estant entrée dans l’église des religieuses, Mons’ le curé de Saint-Remy, après avoir adoré le Saint- Sacrement, qui y estoit exposé, rendit à la supérieure le sacré dépost des Reliqués qui lui avoient esté confiées, et bientost après il entonna le Te Deum, qui fut continué par l'orgue et la musique. Le Te Deum fini, Mons’ le grand vicaire commença la sainte messe, qui fut célébrée avec les plus solennelles cérémonies et chantée par une excellente musique. Cependant le peuple de Dieppe donna un témoignage d’une piété bien considérable, car l’église estant trop petite et ne pouvant contenir que très peu de monde avec le clergé, qui esioit extraordinairement nombreux, une grande multitude des habitans de Dieppe demeura devant cetie église, et entendit dans la rue la messe à genoux, avec autant de piété que si elle eut esté au pied de l'autel. Les sacrez mystères estans achevez, chacun se leva et s’en retourna avec le clergé, dans le même ordre qu’il estoit venu, et avec une satisfaction incroyable.

Sur les 4 heures après midy, Mons’ Gaulde fit la prédication avec son éloquence ordinaire, et, le panégyrique du saint estant achevé, une excellente musique commença à chanter les vespres, alternativement avec un nombre considérable d’ecclésiastiques en surplis dans l’enclos de l’autel. Les vespres et les complies estant finis, on chanta les litanies et divers motets et des hymnes du Saint- Sacrement, dont Mons’ le curé de Saint-Remy donna la bénédiction.

Voilà ce qui remplit la première journée, et ce qui continua dans cette église pendant les autres jours de l'Octave de cette grande feste. Mais avec un si grand concours de peuple, que l’on ne vid jamais venir à Dieppe

tant de pèlerins de divers endroits, ni tant de processions des villages et des bourgs voisins. Il y eut des jours qu’il yarriva vingt-cinq paroisses jointes ensemble. Un autre jour il y vint la plus grande partie des curez d’un doyenné. Quelquefois aussi une parroisse y venoit seule. Enfin on n’avoit point encore vu de solennité en ces quartiers où les peuples eussent paru plus dévots et plus attendris qu’ils parurent en cette feste. Dez les 3 heures du matin, les prestres, aussi bien que les religieux, se trouvèrent en si grand nombre pour offrir le Saint-Sacrifice de la messe, que plusieurs estoient obligez de s’en retourner sans pouvoir contenter leur dévotion. Néantmoins il y eut des jours que l’on célébra dans l’église des religieuses de la Visitation de sainte Marie plus de quatre vingt messes. L’autheur de la relation des solennitez de cette feste a témoigné qu’il n’y eut guères de maladies ni de besoins spirituels qui ne furent recommandez à l’intercession de leur saint patriarche, et que plusieurs malades, qui furent animez d’une assez grande foy pour passer les journées entières dans sa chappelle, en furent heureusement récompensez, les uns par le soulagement, les autres par la guérison miraculeuse de leurs maladies. Ce que je trouve encore de remarquable dans les dévotions que les Dieppois ont euës envers ce saint prélat, c’est qu'ils ont eu l’honneur d’avoir fait en ce royaume la première association qui l’a reconnu pour son père et son protecteur, car ils la formérent aussitost que le Pape Alexandre VII luy eut accordé le titre de Bienheureux, et donné la permission aux fidèles de luy rendre des honneurs publics. Elle fut establie en la parroïsse de Saint-Remy, et composée de cinquante ecclésiastiques et de soixante et douze laïques, qui vont tous les ans en

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procession en cette église du Pollet, le 29 de janvier, pour assister à la messe que Mons’ le curé de cette parroisse a continué d’y célébrer ce jour là, depuis que l’on a commencé d’y solenniser, le lendemain de la dernière feste de la Pentecoste (suivant l’ordre de Mons’ l’Archevesque de Rouen), le premier jour de la feste de la canonisation dont nous venons de faire le récit, sans toutesfois avoir fait mention de la décoration et des particularitez extraordinaires de l’église de ces religieuses, bien qu’elles fussent très dignes de remarque et qu’elles méritassent quelque endroit, selon que l’on pourra voir en celuy-ci que je leur destine.

Un très-grand nombre de personnes de toutes les conditions ayans envoyé aux religieuses de la Visitation leurs plus riches tapisseries et leurs meubles les plus précieux, pour orner leur chappelle, elles taschèrent, par ce moyen et ce qu’elles avoient pu faire, de la mettre dans un appareil qui satisfit les yeux et la dévotion de tout le monde.

La nef fut tendue d’une très belle verdure qui se terminoit à l’entrée du sanctuaire. Au-dessus de cette verdure, immédiatement sur son extrémité, estoit une corniche très bien travaillée, portée sur six pilastres où se voioient autant de pyramides toutes couvertes de sculptures depuis leurs bazes jusqu’au sommet et parfaitement bien agencées, lesquelles s’eslevoient jusqu’au lambris et l’esclairoient d’un grand nombre de cierges, dont elles estoient chargées entre ces belles pyramides. Sur la corniche estoient rangez plus de cent chandeliers, les uns dorez, les autres argentez, avec autant de cierges et plusieurs grands vases pleins de fleurs placez où l’ordre les detiandoit parmi ces chandeliers. Outre cela,

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