‹ Les antiquitez [sic] et chroniques de la ville de Dieppe [microforme]Chapitre 40 sur 61 · QU · texte numérisé non relu

QU

aussi fit faire monstre le vingtième du même mois aux paysans des villages circonvoisins, auprès de la chapelle de Saint-Nicolas-de-Caude-Coste, où ils estoient venus au nombre d’environ mille hommes, assez mal armez.

Mais le 25, Monsieur de Beuvron fit la reveüe de la noblesse de trois ou quatre licues des environs de Dieppe, entre les villages de Janval et du Jardin. Cent soixante et six gentilshommes qui s’y cstoient rendus formèrent, avec leurs valets à cheval, quatre esquadrons considérables. Le premier de ces esquadrons estoit composé de la noblesse du duché de Longueville et se montoit au

nombre de 46, conduits par Mons’ du Catelier, qui avoit :

pour son lieutenant Mons’ de Roiville et pour son enseigne ou cornette Mons’ de Catteville. Le 2 estoit composé de la noblesse qui demeuroit depuis Dieppe jusqu’au Bourdun et il avoit 40 maistres, qui estoient sous la conduite de Mons’ d’Avremesnil. Le 3 estoit composé de la noblesse qui estoit depuis Dieppe jusques à Bures, elle avoit Mons’ de Dampierre pour chef, mais elle ne consistoit qu’en 34 gentilshommes. Le 4 estoit composé de 46 gentilshommes venus du costé de la Picardie sous la conduite de Mons’ de Catteville. Mons’ de Montigny, ayant voulu estre de la partie, alla au rendez-vous avec Mons’ de Rassen, gouverneur du château d’Arques, etun esquadron ou compagnie de 80 bourgeois à cheval. Mons! le Bailly de Longueville s’y trouva aussi, avec une compagnie de 46 hommes à cheval, laquelle estoit composée de la pluspart des officiers de la jurisdiction de ce bourg. Quant aux communes de Saint-Valery-en-Caux, elles firent un corps de 3,000 hommes.

Le 26 jour du mois de may, l’armée ennemie (à ce que l’on disoit) estoit en mer et alloit au rendez-vous des

Willingues, et la nouvelle estant venue qu’elle s’avançoit dans le canal, on sonna l’alarme, la nuit du 28 et du 29 jour de ce même mois, dans tous les villages des environs de Dieppe, où pourtant on n’apperçut qu’une frégate, qui vint à 1a rade de cette ville et retourna presqu’aussitost vers le gros de l’armée des Estats, qui partit des Perrays, le 2 jour de juin, et arriva le lendemain à l'Isle de With, d’où elle continua sa route jusqu’à Belle- Isle. Au son de cette alarme, 500 paysans prirent les armes et vinrent dans la citadelle de Dieppe. Mille autres se postèrent sur le Mont-à-Caux, sept cents furent à l'embouchure de la vallée de Pourville, et soixante gentilshommes montèrent à cheval, ainsi que plusieurs autres bons hommes de la campagne. Du eosté de la Picardie, deux mille hommes armez s'avancèrent jusqu’auprès du Pollet et jusqu’aux petits ports de Puits, de Belleville et de Bruneval. Mais deux compagnies de piétons, qui avoient esté depuis peu de temps levez et incorporez aux régimens de Navarre et de Rambure, estans arrivez à Dieppe dez le 29 de may, furent mis dans le fort du Pollet et au bout du quay.

Le premier de juin, 600 hommes de Rouen vinrent à Dieppe, sous la conduite de Mons d’Arques; ils faisoient dix compagnies dont les officiers estoient bourgeois de cette capitale de notre province. Le même jour, cent des habitans du bourg de Basqueville, qui estoient choisis et bien armez, vinrent en bon ordre se porter dans la citadelle. Mais le 6 jour, la nouvelle estant venüe que l’armée des ennemis estoit passée au-delà de Dieppe et qu’ainsi il n’y avoit plus rien à craindre, les Rouennois s’en retournèrent. Le lendemain, Mons’ le marquis de Beuvron en fit autant et on cessa de continuer les tra-

vaux, à la réserve toutesfois de ceux des deux demies tours dont nous avons fait mention et dont on trouva bon d’achever l’ouvrage, qui pourtant n’a pas esté de longue durée. La flote Holandoise continua cependant sa route, et après avoir rodé devant Brest et le Conquest et donné de la jalousie à l’isle de Ré, elle alla le 26 de juin investir Belle-Isle, d’où pourtant elle fut enfin contrainte de se retirer, avec confusion, pour retourner en son pays, ainsi qu’elle fit bientost après, laissans nos provinces dans le calme et dans le repos.

Lorsque les habitans de Dieppe et des lieux circonvoisins (qui avoient pris une grande part au grand bien de cette retraitte) continuoient de s’en resiouir, la mort de Messire Philippes de Montigny, Gouverneur de cette ville, vint jetter le trouble et le chagrin dans leurs esprits. Car ayans esté privé de la vie, les riches perdirent leur appuy, les veuves et les orphelins leur refuge et les pauvres leur père. En un mot, on perdit un protecteur, religieux sans superstition, humble sans bassesse, simple sans foiblesse, grave sans chagrin, véritable sans déguisement, juste sans rigueur, prudent sans artifice, témoignans en tous ses déportemens une candeur et une intégrité presque sans pareille.

Un jour ou deux après sa mort, laquelle arriva le 5 de septembre de l’année 1675, le clergé des deux parroisses de la ville monta au château et ayant enlevé le corps de cet illustre deffunt, le porta avec chants et prières en l’église de Saint-Remy, où il fut inhumé au costé gauche de la chapelle de Nostre-Dame, vis-à-vis du sépulchre de Mess'® de Sigongnes. La pompe funèbre fut des plus nombreuses et des plus touchantes, eu égard qu’outre le grand nombre des plus considérables habitans de Dieppe

et de la campagne voisine, il y eut un concours de-la plus grande partie du peuple de cette ville, qui témoignoit assez, par l’abondance de ses larmes et le bruit de ses plaintes, la grandeur de la perte qu'elle faisoit. Les cendres de ce grand homme ont esté depuis enfermées dans le magnifique mausolée que noble et vertueuse dame Anne Dangeul, sa femme, a fait eslever avec sa représentation, qui est sur un tombeau, en la posture d’un capitaine qui repose couché de son long ct revestu d’une cote d’armes et de toutes les autres pièces d’un homme de guerre, à la réserve de son casque, qui est à costé de son pied gauche, et de ses gantelets, que l’on a placez à costé de son bras druit. On voit dessus ce superbe sépulchre les armes de sa maison et, sous l’arcade qui le couvre, une pierre de marbre noir, où l’on a gravé cet épitaphe :

Cy Gi st Messie Paicippes DE MonrTiGny,

CHEVALIER, VicomTE De Dreux, Baron DE LA Coupraye, S' De MonTiGny, LonGPré, HanGesrT, Sours, ESCRINIEURES, CONSEILLER ET MAISTRE D'HOTEL ORDINAIRE DU Roy, GOUVERNEUR POUR SA MAIESTÉ DE LA VILLE, CHATEAU ET CITADELLE DE DIEPPE, FORT DU POLLET ET AUTRES FORTS QUI EN DÉPENDENT, LEQUEL, S'ESTANS TROUVÉ, DEZ SES PREMIÈRES ANNÉES, DANS LES GUERRES DU LANGUEDOC ET DU BEARN, FUT CHOISI PAR MONSIEUR L£ DUC DE LONGUEVILLE, GÉNÉRAL DES ARMÉES Du Roy EN ALLEMAGNE, EN ÎTaLiE Er DANS LA FRANcHE-Couré, POUR CAPITAINE DE SES (GARDES, ET, PAR CET EMPLOY, CE PRINCR LUY COMMUNIQUA L HONNEUR DE TOUTES

SES CONQUESTES ET DE TOUTES SES VICTOIRES ; MAIS PARTICULIÈREMENT, QUAND IL SERVIT DE MAREs- CHAL DE CAMP AU SIÈGE D& SALFELDET, QUAND XNCORE IL COMMANDOIT DES TROUPES, POUR ARRÊTER

LES ,ENNEMIS, PENDANT QUE CE GÉNÉRAL FAISOIT FAIRE A SON ARMÉE VICTORIEUSE LE MÉMORABLE PASSAGE DU RaiN.— MEessiRE GUILLAUME DE Mon- TIGNY, SON PÈRE, QUI AVOIT ESTÉ GOUVERNEUR DE Caareau Taienry ET DE Ham er après pe Dieppe, ESTANT DÉCÉDÉ L'AN 4640, Le Roy L'HONORA pu GOUVERNEMENT DE CETTE DERNIERE VILLE, OU IL À CONSERVÉ L'UNISN DANS LES ESPRITS DES PEUPLES PARTAGEZ PAR LA DIVERSITÉ DE RELIF!SY, LES A FORTIFIEZ DANS L'OBÉISSANCE, PENDAVT LES GUERRES CONTRE L'EMPIiRE, L'ESPAGNE, L'ANGLETERRE ET LA HOLANDE, A CALMÉ TOUTES LFS ÉMOTIONS POPU- LAIRES, QUI Y SONT ARRIVÉES PENDANT LA FAMINE ET LES PESTES, ET A DONNÉ DES MARQUES D'UNE INSIGNE PIÉTÉ PENDANT TRENTE-CINQ ANS QU'iL Y A COMMANDÉ. ENFIN, AYANT VESCU SOIXANTE ET QUA- TORZE ANS, PLEIN DE GLOIRE ET D'HONNEUR, EST DÉCÉDÉ AU CHATEAU DE DIEPPE, LE D DE SEPTEM- BRE 4675, CONSIDÉRÉ DE SON ROY, REGRETTÉ DE LA NOBLESSE ET AIMÉ DU PEUPLE, ET PLEURÉ PAR NOBLE ET VERTUEUSE DAME ANNE DANGEUL, SA FEMME, QUI A FAIT ENFERMER SES CENDRES DANS CE MAUSOLÉE ET FONDÉ UN SERVICE, PAR CHACUN AN, LE JOUR DE SON DÉCEDS, ET UNE MESSE, TOUS LES JEUDYS, EN L'ÉGLISE DE SAINT-REMY, POUR LE REPOS DE SON AME.

L'année suivante, 1676, la ville de Dieppe eut bien du suiet de se consoler, apprenant les grands avantages que Mons’ du Quesne, licutenant-général des armées navales du Roy, remporta, le 8 jour de janvier et le 22 d'avril, sur la flote des Espagnols et des Holandois, commandée dans les mers du Ponant par le lieutenant amiral Ruyter; en sorte que ce Holandois, qui avoit alarmé nos frontières en la manière que nous ayens vu, el qui (selon quelqu’un) (a) estoit sur mer ce que Mons’ de Turenne estoit

ü) L'autheur de la r:lation d'Amsterdam.

sur terre, perdit enfin la vie. Au commencement de juin, le brave du Quesne, ayans donné encore au Roy, sur les mers d'Italie et de Sicile, de nouvelles marques de la fidélité de son expérience et de sa générosité, les Dieppois eurent aussi de nouveaux suiets de joye et de gloire, en ce que Sa Maiesté fut très contente des services de ce grand capitaine, et qu’elle a pu dire, avec bien de la raison, qu’en la personne de ce fameux enfant de Dieppe, elle avoit un Ruyter en France.

Cette ville, qui avoit encore eu la satisfaction de voir que depuis 46 ans, maistre Adrian Fournier, qui estoit aussi un de ses enfans, avoit parfaitement bien conduit dans les voyes du salut ses habitans de la parroïisse Saint- Jaques, eut le déplaisir en celle-cy de s’en voir privée presqu’en un moment par l'effort d’une mort inopinée. Ce n’est pas que son âge de soixante et dix ans et sa constitution replette n’eussent déjà fait appréhender un accident si subit et si funeste, mais, parce qu’il n’y eut point alors moyen d’y remédier, ce fut un mal inévitable. Le corps de ce bon pasteur fut porté, avec beaucoup de pompe et de dueil, en son église parroissiale, et, après un service solennel, enfermé dans le caveau qu’il avoit fait préparer, quelques années auparavant, sous la lampe qui brûle incessamment devant le grand autel; ce qui fut exécuté après sa mort avec d’autant plus de justice, qu’il avoit esté pendant sa vie une lampe luisante et ardante, et la lumière du peuple de Dieppe et de tous les endroits où il avoit presché des Dominicales et prononcé des Panégyriques des saints et des Avents ou Caresmes, ainsi qu’il fit, avec beaucoup de succès et d’applaudissement, en la cathédrale de Noyon et en celle de la ville du

Mans.

Comme il mourut sans avoir résigné son benéfice, les RR. PP. Chartreux de Gaillon le donnèrent à maistre Gabriel Le Tellier, lequel en prit possession la veille de Noël de la présente année 1676. De sorte que ces Religieux, qui en estoient les véritables patrons (ainsi que nous avons remarqué en temps et lieu), recommencèrent à jouir du droit de leur patronnage, duquel ils avoient esté privez depuis la démission que Mons’ Desmay, doyen d’Escouy, fit de ce bénéfice-cure au père André Tod (1), prestre de l’Oratoire, qui a traduit le premier tome des Annales du cardinal Barronius, et qui le résigna, environ trois ans après, au Père Jean-Baptiste, aussi prestre de l’Oratoire et prédécesseur du Père Fournier, lequel estoit de leur Congrégation. Pour le regard de Mons' Desmay, je diray en passant qu’il en avoit esté pourvu après la mort du sieur curé Ragot, qui mourut environ l’an 1617, après avoir conduit cette parroisse pendant un si long temps, qu’il y a suiet de croire, qu’il avoit succédé au docteur Giboult.

Quant au successeur de Messire Philippes de Montigny en la charge de Gouverneur de Dieppe, je dis que ce fut Messire Estienne Le Conte, seigneur de Montulé, d’Orbremont et Cherlet, et lieutenant des gardes de Mons’ le duc de Montauzier. Quoyqu’il en eut esté bientost après pourvu par le Roy, à la recommandation de M' le duc de Montauzier, Gouverneur de la province de Normandie, il n’en prit pourtant possession qu’au jour de

(1) Le Père André Tod, docteur en droit et, comme le rapporte Asseline, auteur d'une traduction française fort estimée du tome I des Annales de Baronius, estoit de Dieppe. Il dirigea le Collége des PP. de l'Oratoire de cette ville en 1618, et mourut le 6 janvier 1830, supérieur de la Communauté de N.-D.-de-Grâces, en Provence,

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la feste de la Sainte-Trinité, qu’il vint sur le soir à Dieppe à petit bruit et sans csclat ; il estoit alors âgé d'environ cinquante ans. Néantmoins il trouva bon de s’engager dans le mariage et d’espouser l’année suivante une jeune demoiselle, avec laquelle il vescut seulement quatre ou cinq mois, parcequ’il tomba dans une maladie, laquelle, après l'avoir grièvement travaillé pendant cinq ou six jours, luy fit payer le tribut à la nature, le dimanche 19 de décembre de la même année 1677, sur les cinq heures du matin.

Le même jour, sur les dix heures du soir, son corps fut porté du château dans la chapelle de Nostre-Dame de Saint-Remy, à la lueur des flambeaux, selon la mode qui s’estoit introduite à Paris et ailleurs parmy les grands; comme si la nuit, avec son voile noir, estoit plus convenable pour les cérémonies funèbres que la lumière du jour. Ce qui fut fait par les officiers du chœur de Saint- Remy, lesquels le mirent en terre derrière le sépulchre de Mess" de Sigongnes. Mais le 22"° jour de ce mois ayant esté destiné pour la célébration de ses funérailles, les corps de ville et de la justice se trouvèrent en cette parroisse et assistèrent au service qui y fut célébré avec beaucoup de solennité et de dévotion. Le prédicateur de l’Aveni y fit l’oraison funèbre avec beaucoup d’éloquence et d’édification. Il me souvient qu’il dit, entre autres choses, que Mons' de Montulé avoit porté les armes dez sa jeunesse et touiours à ses dépens, et à la suite de son oncle qui avoit charge dans l’armée du Roy, qu'il fut depuis dans la Hongrie, lorsque le Roy envoya à l’Empereur des troupes contre les Turcs, que les François défirent et empeschèrent d’entrer dans les terres de Sa Maiesté Impériale, et qu’il fut aussi en Candie où le Roy

éhivoya dés secours aux Vénitiens, lesquels avoiëént assiégé la capitale de cette isle. Pendant les cérémonies et les sacrez mystères que le clergé de Saint-Remy célébroit pour le soulagement de l’âme de nostre illustre deffunt, les huit compagnies des bourgeois défilèrent vers cette église, et, après s’estre mises en haye et avoir attendu la fin de tous ces pieux devoirs, elles firent les descharges de leurs mousquets, auxquelles celles de la garnison de l'artillerie du château répondirent de la bonne sorte.

Je ne sçaurois oublier ce qui se passa dez le mois de septembre, ou du moins à la fin d’aoust, à l'endroit d’un vaisseau de Dieppe qui estoit destiné pour les Indes. Ce vaisseau nommé le Saint-Georges (a), de 200 tonneaux, dé 22 pièces de canon ét de 120 hommes d’équipage, et commandé par le capitaine Dohier, de Dieppe, esfant chassé par cinq frégates Ostendoises de 36, de 34, de 24 et de {8 pièces de canon, son bonheur voulut qu'il alla eschouer devant le petit fort de Fescam et que cinquante jeunes hommes qui s’y jettèrent aussitost se joignirent à ceux de l’équipage, sous le commandement que Mons’ le duc de Saint-Aignan, gouverneur du Hâvre-de-Grâce, en avoit donné à Mons’ Godefroy, très-brave soldat, qui fit des merveilles én cette occasion. Cependant, ces cinq frégates tirèrent environ cent coups dé canon à ec vaisseau, et comme c’estoïent des boulets à deux testes, ils coupèrent force cordages et force manœuvres, avec l’échelle que l’on appellé hautbans, donnèrent huit coups dans le corps du bâtiment, emportèrent la cuisse à un matelot et percèrent quelques maisons des coups qui en

“d) Selanle Mereuré gâlant du mois de septembre 1677,

eschappèrent. Ces frégates tinrent ensuite un espèce de conseil, après lequel, remettans le pavillon d’Espagne au lieu de celuy de France qu’elles avoient auparavant arboré, elles revinrent furieusement à la charge et quasi à la portée du pistolet. Le combat dura cinq heures et elles tirèrent du moins cinq cents coups de canon et deux mille de mousquet, pendant que ceux du vaisseau les attendoient à l’abordage, le sabre à la main, et que deux pièces de canon, seules en estat des cinq aui sont dans le fort, leur tirèrent cent cinquante coups. Tout le monde fit son devoir par les ordres de Monsieur de Longueil, lequel, quoique malade, fit très bien deffendre le vaisseau avant l’arrivée de Monsieur le duc de Saint- Aignan, lequel partit du Havre et gagna Fescam toute la nuit. Mais les ennemis ayans disparu ensuite, ce seigneur, qui vouloit les braver dans leur retraitte, opina à remettre le vaisseau à flot et à ne leur point cacher sa route. Après qu’il eut tiré tout son canon, par son ordre, il mit à la voile, sur les huit heures du soir, et Mons: le duc ayaus repris le chemin le long de la coste, arriva au point du jour au Havre, en même temps que le vaisseau dont le capitaine et les intéressez eurent une joye d'autant plus grande, que sa charge se montoit à cinquante mille escus et qu’il en valoit trente mille. En quoy ils furent extrêmement obligez à M' le duc de Saint-Aignan, qui monta luy-même dans le vaisseau et s’aquit bien de la gloire, non-seulement donnant à connoître par là aux ennemis (selon qu’ils l’ont confessé de leur propre bouche) qu’il n’oublioit rien pour sa défense, mais aussi, par un effet de la libéralité qui est jointe à tant de vertus qui l’accompagnent, récompensant ceux de l'équipage, et par des louanges et par de l'argent, pour

s’estre si dignement aquitez de leur devoir. D'où un agréable esprit de Fescam prit suiet de faire ces deux vers et de dire en parlant de luy à luy-même :

Il les mit en estat de ne craindre plus rien, Et les récompensa d'avoir sauvé leur bien.

Les Dieppois signalèrent leur habileté et leur valeur d’une manière beaucoup plus glorieuse dans la rencontre dont je vais faire mention. Un de leurs navires marchands, nommé l’Europe (et depuis la Bannière de France), monté de 17 pièces de canon et de 35 hommes d’équipage, après avoir esté poursuivi depuis Belle-Isle par une frégate de Flessingues de vingt et deux pièces de canon et de quatre vingts hommes d'élite, fut enfin attaqué, à la hauteur de Fescam, ou (selon le rapport de quelques-uns de son équipage) à la hauteur de Saint- Valery, le dix-neuvième jour de janvier de l’année 1678.

Quoyque l'inégalité fut grande, les nostres soutinrent l'attaque et en vinrent aux mains avec tant de vigueur, qu'aprés un combat opiniâtre pendant environ deux heures ils se rendirent maïistres de la frégate. Ceux qui furent de la partie ont dit que ce fut particulièrement après que la frégate eut entrepris de passer le long du navire dieppois pour luy lascher sa volée de canon, qu’au lieu d’exécuter son dessein, elle embarrassa son mast de beaupré dans ses hautsbans et autres cordages, et qu’en effet estans prise, ainsi qu'un oyseau dans les filets, et les Zélandois se mettans en devoir de monter sur leur beaupré pour en démesler les manœuvres, les Dieppois et les passagers tirèrent dessus et ne manquèrent pas de les tuër les uns après les autres, à la vuë de leur équipage, qui en devint déconcertée et même obligée de se

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