RÉSUMÉ* DE L EPOQUE ANTONINE
souffrir ; mais si la réponse était non, on convoquait ses parents et ses amis, on leur faisait part de sa résolution, quelquefois on la discutait avec eux. Quand le parti était pris, on s'enfermait, on ne mangeait plus et on répondait à toutes les prières : « Kèxjocxa, j'ai prononcé». Corellius Rufus avait toute espèce de raisons de vivre, une conscience pure, dit Pline, une réputation excellente, une fille, une femme, un petit-fils, des sœurs, de vrais amis ; mais il avait la goutte. Et ce mal auquel, depuis trentetrois ans, il aurait dû s'accoutumer, le dégoûta assez de sa conscience, de sa .réputation, de sa femme et de ses amis pour qu'il se donnât la mort.Quepense sur ce sujet le sage Marc Aurèle? 11 hésite, il se contredit ; il est, comme il lui arrive souvent, obscur ; mais, somme toute, il ne blâme pas le suicide. Sa philosophie ne remonte pas à la hauteur où étaient Pythagore, Socrate et même Épictète.
Terminons ici ce triste bilan de la plus belle époque de l'empire romain. Je n'ai certes pas nié les vertus des Césars du second siècle, ni la paix qu'ils ont donnée au monde, ni le progrès même moral que, sous l'influence indirecte de renseignement chrétien, l'empire a pu faire dans ce temps qu'on a appelé son âge d'or. Et cependant la dynastie antoninc n'a guère été qu*un heureux accident prolongé par un vrai miracle de la bonté divine. Elle n'a fermé ni l'arène des gladiateurs, ni l'ergastule des esclaves, ni le bouge obscène et sanglant de Tincantateur, ni le temple de Moloch, ni celui de Gotytto. En un mot, elle a laissé l'antiquité avec tous ses vices dominants à peine atténués, avec toutes ses plaies commençant à peine à guérir.
Il fallait une autre main pour panser de telles blessures. Les plaies morales et matérielles du monde avaient besoiq
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de plusieurs siècles de traitement chrétien. Ce ne fut guère qu'au neuvième ou au dixième siècle que le sol de l'Europe, rendu par les moines à la culture, posséda de nouveau cette population nombreuse et robuste qu*il avait perdue sous l'influence de la conquête romaine. Ce ne fut guère qu'à la même époque que l'esclavage put être tenu pour à peu près effacé ; que le commerce libre et la libre industrie trouvèrent assez de protection dans les lois, assez de spontanéité dans le labeur humain, assez de garanties dans rhonnêteté publique pour produire ce développement qui, après les croisades, apparaîtra si fécond. Ce fut aussi vers le même temps que la dignité chrétienne, déjà acquise à rhomme par son baptême, passa de la vie religieuse dans la vie civile sous le nom de dignité chevaleresque et féodale ; que l'obéissance, la dépendance, le service, n'entraînèrent plus ni la servilité ni le mépris ; qu'à Topposé de la vie païenne où il n'y avait, à vrai dire, d'honpeur pour personne, il y eut pour tout le monde, depuis le chef du saint-empire romain jusqu'au dernier serf du dernier feudataire, un honneur à gagner et à garder.
Mais si les réformes de Tordre politique et social ont dû être lentes, les réformes morales proprement dites et qui ressortent plus directement du christianisme ont pu être plus promptes. Ainsi, dès les premiers jours du christianisme puissant et accepté, on a vu la famille perdre sa férocité antique, la méfiance tyrannique du père et les coupables espérances du fils n'être plus qu'une exception rare et presque inouïe ; le serment devenir plus efficace en même temps qu'il devenait moins fréquent. Les combats de gladiateurs n'ont pas tenu contre un siècle de christianisme, et, pour arrêter ces boucheries qui duraient depuis quatre cents années sur cent ou deux cents amphi-
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théâtres, le sang d'un moine marlyr a suffi. La turpitude des mœurs antiques n'a pas tenu plus longtemps, et, découronnée de réclatante et universelle publicité que le paganisme lui avait faite, elle est tombée subitement à l'état d'exception honteuse, latente, ténébreuse, détestée, abominable. La fréquence du suicide s'est eflacée avec les causes du suicide, le vice et la servitude. Sur tous les points donc, la sagesse païenne, même à demi éclairée par le flambeau chrétien, n'avait pu qu'essayer, ébaucher, t&tonner ; rien ne pouvait être amené à bien que par rinfluence chrétienne : le christianisme seul pouvait consommer les progrès que lui seul avait pu inspirer.