CHAPITRE II
COUP d'oeil sur les temps postébieurs.
l l«r. . DE œMMODE A ALEXANDRE SEVfiRB.
Je devrais m'arrêter là. Cependant je ne puis renoncer, après avoir fait connaître celle providentielle époque des Antonins, à jeter un coup d'oeil sur l'époque suivante *. Ce coup d'œil justifiera ce que je viens de dire, et montrera comment Rome, en effet, avait laissé passer l'heure propice; comment le mal, non combattu lorsqu'il aurait pu l'être, devenait sans remède.
Marc Aurèle avait eu la triple faiblesse de léguer son empire à Commode, de favoriser les tendances orientales et antiromaines et de persécuter les chrétiens. Nous allons voir les résultats de cette faiblesse.
1. Le troisième siècle de l'empire romain est, au point de Yue des documents historiques, un peu moins disgracié que le second. Outre ItB Hùlorix Avguslx, qui se continuent à peu près complètf's (sauf pour le règne de Dèce) jusqu'à Dioclèlien exclusivement, et Tabrégé de Dion Ga^sius par Xiphilin, qui va jusqu'au temps d'Alexandre Sévère, nous avons Hérodic.n, depuis Commode jusqu*au jeune Gordien exclusivement. Cet écrivain ne manque m de chaleur ni d'un certain sentiment dramatique pour l'époque très dramatique qu'il raconte. Puis toujours les abréviateurs, Aurélius Victor et Eutrope.
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Avec Commode \ Thérédité ou plutôt la quasi -hérédité césarienne recommence; l'heureuse trame de la succession adoptive est tranchée après quatre vingt-quatre ans de durée. Aussi, le Césarisme du premier siècle ne manquet-il pas de refleurir. On a un prince né et élevé sous la pourpre ; on a un Néron, on a pis que Néron. On a, comme sous Néron, la haine du nom romain : Rome menacée de s'appeler Commodia et son peuple Commodianus comme elle avait été menacée de s'appeler Néronia ; son calendrier bouleversé encore un fois pour donner à chacun de ses mois un des noms de son tyran; vingt-cinq consuls la même année ; le Sénat abaissé et tremblant. On a les superstitions orientales prenant le pas sur la religion romaine : un empereur, la tête rasée, et vêtu de lin, qui porte, accompagné du sistre sacré, la statue d'Anubis ; les sacrifices de Milhra souillés d'immolations humaines; des cérémonies magiques dans lesquelles Commode ouvre de sa main les entrailles d'hommes vivants. On a la débauche à un degré qui dépasse tout et qui devait pourtant être dépassé ; une débauche auprès de laquelle Néron eût été un enfant ou du moins un homme, tandis qu'ici ce nesont pas plus les passions de Thomme que ce n'est l'innocence de l'enfant ; un double sérail de trois cents victimes chacun ; le gouvernement des favorites et des favoris. On a, comme sous Néron, la fureur des spectacles : un empereur, qui, mou, lâche, énervé, ne s'en proclame pas moins le prince des gladiateurs et le héros de Tamphithéâtre, qui a corn-
1 L. ou M. JEVius AureliuB GommoduB, né à LanuTÎum le 31 août 161. fils de Marc Âurële et de Fuustine, — en 166 César, — en 172 surnomiDé Geroianicus, — consul en 177, 179, 181, 184, 186, 190, — imperalor huit fois, en 176. 177, 178, 181, 186, 186, r- en 175, investi de la puissance tribunilienne, — en 177 Auguste. — en 180 il règne par la mort de son père, — tué le 31 décembre 192.
334 LIVRE vu. — CONCLUSION
battu onze cents fois et a vaiDcu mille fois. On a, en un mot, Textravagance césarienne, portée après Caligula ei Néron à la troisième ou quatrième puissance : sept baios et sept repas par jour ; un préfet du prétoire en fonctions, en grand costume, que Ton prend et que l'on jette dans une piscine, que Ton fait ensuite danser nu, des castagnettes à la main, devant une assemblée de courtisanes ; un empereur qui se fait appeler Hercule, porte la peau de lion et la massue, assomme des hommes travestis en lions, assomme des goutteux et des estropiés travestis en Titans etquiluijettent des éponges en guise de pierres, crève des yeux pour avoir une compagnie de borgnes, et ampute des pieds pour se faire une compagnie d'estropiés. On a, ce qui est la suite de tout cela, les proscriptions plus atroces que jamais et plus que jamais dispensées de toute forme juridique, des égorgements et des mutilations pa^ partie de plaisir. On a enfin treize ans d'abomination, de cruauté et de démence. S'il y avait eu des Champs-Elysées et des M&nes, qu'aurait dit aux Champs-Elysées l'ombre de Marc Aurèle, en s'entendant raconter les vertus filiales de ce Commode qu'il avait si pieusement préparé pour la pourpre et qui, du vivant de son père, avait déjà combattu trois cent soixante-cinq fois comme gladiateur? C'est avec cet homme et de cette manière que finit la dynastie anlonine. Mais peu après, et au bout d'un ou deux règnes éphémères *, une dynastie nouvelle cherche
1. p. Helrius Pertinax, né près d'Âlba Pompëia (dans le Montferni), le l«r août 126, — d'abord grammairien, puis soldat; — sénateur sous Marc Aurèle, — consul (on 175 7), — gouverneur de Bretagne, puis préfet de Home sous Commode, ~ empereur en décembre 192, — tué le 28 mars 193. Ce fut un grand et digne empereur.
M. Oidius Severus Julianus. proclamé moyennant finance par les prétoriens qui avaient tué Peninax, était né en janvier 139, consul en ..., — tué le 2 juin 193.
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à s'enraciner dans le sol romain. Septime Sévère * est le Tibère d'un césarisme nouveau. Il avait, comme Tibère, des qualités de politique et de soldat, avec plus d'ambition, de libéralité et de grandeur, mais, comme Tibère, beaucoup de cupidité et de méflance. Cet Africain, arrivé par Tépée, ne voulut appuyer sa dynastie que sur l'épée. Méprisant et proscrivant le sénat comme avait fait Tibère, redoutant comme lui les armées lointaines et les généraux ambitieux, il crut assurer son empire en constituant au sein de ritalie, ce que l'Italie n'avait pas eu encore, une force militaire non italienne, appelée de toutes les provinces et de tous les corps d'armée, placée sous la main de l'empereur et dépendant de l'empereur seul *. Rome et ritalie furent livrées à soixante ou soixante-dix mille Dalmates, Daces, Pannoniens, on dirait aujourd'nui soixante-dix mille Croates (c'étaient les provinces danubiennes qui recrutaient principalement les armées), qu'une haute paye, une vie commode, une discipline facile, devaient faire, aux dépens de l'Italie et des provinces, les soldats per« sonnels de l'empereur. « Payez bien les soldats et moquezvous de tout le reste, § disait-il à ses fils peu de jours avant sa mort.
Il avait cru faire des soldats les serviteurs de sa famille et les gardiens de l'hérédité impériale ; il en avait fait bien plutôt les tumultueux électeurs et les insolents arbitres de l'empire. Après lui, en effet, l'hérédité ne tarda
1 L. Sepiioiiufl SevcruB, né le 11 avril 145, à Leptis, en Afrique, jorisconsuitc, avocat, puis homme de guerre, —préleur en 176 ou 177, — consul en 189 el 194, — proclamé empereur par l'armée d'illyrie en (avril ?)193. à Home en juin, — imperalor douze fois, — surnommé Briiannicus Maximus en 210, — mort à York, le 4 février 211.