COUP D'OEIL SUR LES TEMPS POSTÉRIEURS
Alexandre et Mammée deviennent de plus en plus Tespérance des Romains. Et, lorsque enfin (222) régnent cette mère et ce fils, qui peuvent compter parmi les personnages les plus purs de l'histoire païenne, il y a ce jour-là pour l'empire un répit inespéré, une heure de vie et de
vertu.
Arrêtons-nous un instant sur ce règne où il semble que les Antonins revivent et que Dieu, une fois encore, tende la main à l'empire de Rome pour l'amener à son Église. Dès qu'Alexandre est au palais et Mammée auprès de lui, les vestiges de l'orgie impériale disparaissent; Rome, le Sénat, les charges publiques, le palais sont purifiés de toutes les immondices vivantes qu'Élagabale et sa mère y ont amenées. La pierre noire, le dieu d'Émèse, est renvoyée dans son temple. Le vol et la dilapidation qui triomphaient partout sont punis partout avec une justice sévère et acharnée *. Due sorte de régime constitutionnel s'établit: et, en effet, le pouvoir césarien avait tout à gagner à se donner des limites, à se subordonner un peu aux sénateurs pour s'affranchir des soldats. On ne craint plus tant les assemblées du peuple *. Mammée entoure son fils d'un conseil devant lequel sont disculées toutes les affaires de Tempire ; nul n'est fait sénateur^ consul, préfet de Rome, proconsul dans les provinces, sans l'avis du Sénat ^
1. « La vue d*un voleur (ou plutôt d'un concusBioDnairei car c'est de ce genre de voleurs qu'il s'agit ici) lui soulevait le cœur, enflammait son visage, il pouvait à peine parler; il était tenté de lui arracher les yeux. » (Lamprid , 17. 18.) Ceci atteste simplement les épouvantables dilapidations qui s'étaient faites sous Élagak>ale.
2. • Conciones in Urbe multas babuit, more veterum tribunorum aut consulum. » Lampride. 25.
3. • Praefectum praetorii sibi ex senatus auctoritate constituit, praefectum Urbis a senatu accepit.. . Senaiorem nunquam sine cm-
344 LIVRE vu. — CONCLUSION.
Hais ce qu'Alexandre parait avoir compris surtoul, c'est Tappauvrissement de l'empire et la cause de cet appauvrissement. J'ai déjà dit combien dans Tempire romain, sinon ailleurs, le luxe était ruineux. Et sous un Caracalla et sous un Élagabale, à travers tant de souffrances et tant de désastres, le luxe n'avait fait que s'accroître. Alexandre ne craignit pas de pousser la simplicité de sa vie jusqu'à un degré que l'on put taxer d'avarice. Non-seulement il reprit la tunique hérissée de poils que portait Septime Sévère, et rejeta celte magnificence de mauvais goût, ces pierres précieuses, ces tissus d'or, ces robes de soie pure dont Élagabale le premier avait surchargé le costume impérial ; non-seulement il chassa, vendit, mit en servitude, ût même mourir ces eunuques, la peste du palais; mais il ne craignit pas de tout régler avec une sévérité minutieuse. Jamais d'or sur sa table ; pas plus de deux cents livres d'argenterie dans son trésor ; trente setiers de vin, trente livres de pain blanc, cinquante livres de pain inférieur S furent chaque jour l'ordinaire de sa maison ; aux jours de fête, une oie, comme chez les bourgeois du moyen âge; aux plus grands jours, un faisan. Il me semble voir Charlemagne comptant les œufs de sa basse-cour. Les salaires de ses délégués dans les provinces se percevaient en nature ; ils furent réglés à un mulet et à une tunique près. Point de cortège, de cour, d'inutile entourage : tous les désœuvrés du palais reçurent leur congé ; Alexandre disait qu'il ne voulait pas, avec le sang de ses
nium senatorum, qui aderant consiiio fecit... Provincias proconsulsresezsenatus Toluntate ordinavit ;.... consules... ex sententia fienatu8 nominavit. > Idem., 19, 21,24, 43.
1. Voy. Lampride, 37, 41. La livre romaine est de 326 grammes, le sêxlanus d'environ un demi-litre.
cour d'oeil sur les temps postérieurs. 315
provinces, nourrir des bouches inutiles. Point de spectacles pour lui-même et dans son palais ; pas de nain, de naine, de bouffon chez lui ; pas un comédien ni un pantomime ni un cocher du cirque, qui fût traité mieux qu'un esclave chasseur ou un esclave muletier. La seule et innocente distraction du prince, c'étaient les oiseaux qu*il aimait à nourrir dans ses volières, et encore recommandait-il qu'on ne les nourrit pas avec du blé.
On peut sourire, et les beaux esprits du palais se moquaient, il n'y a pas de doute, de Toie d'Alexandre Sévère, comme les courtisans du quinzième siècle se moquaient des pourpoints percés aux coudes de Louis XII. Le peuple de Rome et surtout le peuple des provinces, lui, ne souriait pas, mais se réjouissait. Il savait et il sentait quel était pour lui le fruit de cette bienfaisante avarice. Chaque volupté impériale était un homicide, chaque parcimonie impériale était la vie d'un homme.
Grâce à cette simplicité du prince, imitée peu à peu par les riches de la cité, grâce à la simplicité de sa femme, imitée peu à peu par les autres matrones, les pauvres étaient soulagés. Certains impôts étaient diminués dans la proportion de trente à un. Le peuple se plaignait-il de la cherté des vivres? L'empereur se gardait bien de faire une loi de maximum {non vilitatem proposuit) ; mais il se contentait d'interdire certaines pratiques de luxe gastronomique qui diminuaient en pure perte les races d'animaux domestiques, et en moins de deux ans le prix de la viande tombait de huit à un K L'intérêt de l'argent
1. Il défendit, entre autres, de tuer, comme le faisaient les gourmets, une truie au moment où elle vient de mettre bas (suminatam). La viande de cochon e^ de bœuf tomba de huit minuta à deux et même à un. Lampride, 22.
346 UTBE YII. — CONCLUSION.
s'élevait-il trop ? Le prince faisait des lois prohibitives pour l'abaisser et tâchait surtout de faire rougir les sénateurs qui pratiquaient l'usure ; il faisait mieux encore, il prêtait à quatre pour cent, souvent même sans intérêt, à de petites gens qui achetaient un champ et s'acquittaient sur son produit. Sentait-on trop lourdement Tinsuffisance ou l'imperfection de l'industrie servile î Alexandre remédiait au mal, comme le faisaient les chrétiens, en encourageant le travail libre : il instituait, pour toutes les industries, des corporations de métiers ayant syndic, liberté d'agir, droit de procéder en justice ^ Les bras manquaientils ? On recourait aux machines,- et Lampride nous parle, bien brièvement par malheur, des grandes oeuvres qu'Alexandre fit accomplir dans Rome par la mécanique*, Y avait-il quelque dépense extraordinaire à faire, quelque vide à suppléer dans le trésor? Alexandre imposait le luxe : un très-bel impôt, dit Lampride, était levé sur les ouvriers en argent, les orfèvres, les fabricants de verre (le verre était alors un objet de luxe). Cette taxe profitait, ou par son produit au trésor, ou par la diminution du luxe à l'industrie utile ; elle faisait toujours quelque bien.
Le luxe payait ainsi les frais de la bienfaisance ; les perles se changeaient en pain. L'insensé Élagabale avait été jusqu'à distribuer à son armée d'eunuques et de courtisanes les sept années d'approvisionnement de blé que Septime Sévère avait fait déposer dans les greniers publics : Alexandre réparait avec ses deniers privés cette folie de son prédécesseur. Élagabale avait également sup-
1. « Gorpora omnium consliluit yinariorum, lupinariorum, caUgariorum, et omnino omnium artium, hiaque ex sese defensores dédit et jussit quid ad judices pertineret. • Id , 33.
^, « flechanica opéra Rom» plurima instituit. » (Lamp. 22.)