COUP DŒIL SUR LES TEMPS POSTÉRIEURS
primé ou donné à ses courtisanes Tapprovisionnement d'huile qu'avait formé Septirae Sévère : Alexandre rendait de Thuile à son peuple. Des greniers publics se bâtissaient dans tous les quartiers de Rome, dans tous les quartiers de Rome des bains pour le peuple. Des bourses (ou ce que nous appellerions ainsi) pour les enfants pauvres étaient fondées dans les écoles des grammairiens, des mécaniciens, des architectes, même des rhéteurs. On secourait les pauvres ; on pensait aux pauvres. Les bienfaisantes fondations de Trajan, négligées depuis Commode, étaient renouvelées sous le nom chéri de Mammée. Jamais, certes, empereur païen n'avait tant fait pour les pauvres, pour le travail, pour le bien de tous ; aussi peu pour les favoris, pour le luxe, pour lui-même.
En môme temps et pour rendre plus durable le bien qui se faisait, l'œuvre de progrès législatif entamée par les Antonins était continuée avec autant de zèle, et, à ce qu'il me parait, avec plus d'ensemble. Le temps d'Alexandre Sévère est pour la Rome païenne la grande époque de la jurisprudence. A partir de ce règne, plus clairement que jamais la puissance paternelle est restreinte ; le droit de vie et de mort aboli, même sur Tenfant nonveau-né*; l'infanticide et Tavortement punis; l'esclave protégé. Autant qu'il se peut faire, le pouvoir veille sur les mœurs. Le scandale des bains publics, inter-
1. La justice paternelle abolie au temps d'Alexandre Sévère. Ulpien, 2 ad Leg. Corn, dé sic, (xviii, 8) ; Cod, Just, 3 De patria potest. (Yiii, 47). (Loi d'Alexandre Sévère.) — Le droit de vie et de mort sur les enfants nouveau-nés aboli. Paul, Diff. 41. De lib* et posi hâtr., C. J„ De pat. potest, (Loi d'Alexandre Sévère). — L'exposition et le refus d'aliments assimilés à finfanlicide. Paul, 4, de Agnoscendis et alendis lib. — La vente de l'enfant ne préjudicie pas à son droit. Paul., V, Sent., î, 1 ; Alex., 1, Cod, Just , de Infantib, ewpositU (YIII, 52).
348 LIVRE vu. — CONCLUSION.
dit par Hadrien et Marc Aurèle, renouvelé avec tant d'autres scandales par Élagabale, est de nouveau interdit. Les turpitudes du palais venaient d*ëtre punies par Texil, par Tesclavage, par la mort ; Alexandre eût voulu en faire autant pour les turpitudes de la cité : mais il n'osa affronter à ce point Timmoralilé publique ; cet honneur était réservé à un prince chrétien.
Dans tout ceci, comment méconnaître Tinfluence chrétienne ? Le soin des pauvres, la guerre contre le luxe, la protection pour le travail utile et le travail libre, l'équité dans les lois, la sévérité dans les mœurs, sont ici dans une toute autre mesure qu'elles n'étaient chez Trajan, chez Antonin, chez Marc Aurèle. Une grande part de cette gloire doit revenir à la chrétienne Mammée, qui, mère d'un César de quatorze ans, dut être pendant quelques années la véritable souveraine de Tempire. Mais une grande part en revient aussi à son fils, devenu César dès son adolescence, élevé dans le palais, empereur héréditaire ou quasi-héréditaire et cependant irréprochable ; chaste, je ne dirai pas plus que Trajan, ce qui serait peu dire, mais plus que Marc Aurèle ; ayant autant de fermeté que celui-là, autant de droiture que celui-ci ; mort avant l'âge où ils commencèrent à régner, et mort après avoir fait plus de bien qu'eux. Lui du moins, amené par Tamour du bien jusqu'aux confins de la vérité, amené par Tétude des plaies de son empire à en soupçonner le remède, lui, ne méconnaît ni la pureté ni la vertu du christianisme, s'il en méconnaît encore la vérité. Sous lui, la liberté est maintenue aux Juifs, donnée aux chrétiens^ ; des maximes
1. « Jadseia privilégia reservaTit, cliristianos esse passus esi. • ( Liamprid. 22.)
COUP d'oeil sur les temps postkbîeuhs. 349
chrétiennes sont écrites sur les murs de son palais * ; les autels chrétiens sont protégés «; le gouvernement de l'Église est proposé comme modèle au gouvernement de rÉtat •. EnDn, dans ce palais où l'on n'avait construit depuis bien des années que des boudoirs impurs et des temples plus impurs encore, Alexandre se fait un double oratoire \ l'un renfermant les images des grands princes et des grands hommes, l'autre renfermant des images plus respectées encore, entre autres celles d'Orphée, d'Abraham et de Jésus-Christ, c'est-à-dire, aux yeux d'un païen, de trois témoins de Tunité divine. Et c'est là que le successeur d'Auguste, le grand pontife de la religion romaine, fait sa prière de grand matin, après un chaste sommeil. Ce culte païen offert au Christ et qu'Alexandre eût voulu rendre public * indique chez ce prince un rêve de syncrétisme religieux comme avait été celui d'Élaga-
1. • Glamabat ssepias quod a quibusdam sive Judaeis, sive christiaois audierat... idque per praBconem dici jubebat : Quod tibi fieri non vis, aileri ne feceris. Quam sententiara usque adeo dilexit, ut et in paiatio et in publicis operibus praîscribi Juberet » (LampVid,
2. Les chrétiens ayant occupé un lieu qui .avait appartenu à TÉtat et des cabaretiers en réclamant à leur tour la possession (c'est aujourd'hui l'église de Sainte-Marie in Traslevere), Alexandre répondit qu'il valait mieux que Dieu y fût adoré de quelque manière que ce fût. (Lamprid. 49.
3. « Nomina rectorum proponebat,... dicebatque grave esse, cum id cbristiani et Juda3i facerent in prsedicandis sacerdotibus qui ordinand sunt, non fieri in provinciarum rectoribus » {1(1., 45.)
4. tt Si facultas esset, id est si non cum uxore cubuisset, matutinis horis in larario suo (in quo et divos principes, sed optimoselectos, et animas sanctiores, in quels et ApoUonium, et, quantum scriptor Buorum temporum dicit, Cbristum, Abraham et Orpheum et hujusmodi cœteros babebut el majorum effigies), rem divinam faciebat. » (Lamprid. 29.) — Alexandre le Grand était aussi dans \Qiarariufn majus ; Virgile, Cicéron Achille, dans ie lararium inférieur.
5. • Christo teaiplum facere voluit eumque inter divos recipere » (à l'exemple d'Hadrien, ajoute Lamprid. 43).
baie ; mais lui, du moins, c'était dans une pensée chaste, pieuse, élevée, qu'il voulait opérer cet impossible rapprochement. Tel fut ce prince, empereur à quatorze ans, tué à vingt-sept ; le plus irréprochable des Césars, la gloire la plus pure de Tempire païen, mais à peu près sa dernière gloire.
Malheureusement cette gloire .devait être de courte durée. Alexandre avait un redoutable ennemi dans cette prépondérance militaire que Septime Sévère avait fondée. Alexandre était soldat et ami du soldat ; sa haute taille, sa figure noble et martiale, son soin paternel pour le soldat, le faisaient aimer des légions ; mais il sentait qu'il fallait contenir par une discipline rigide cette année qui s'était faite la véritable impératrice du monde romain. II voulait son armée forte, brillante, honorée, abondamment pourvue de toute chose : mais il la voulait austère dans sa vie, modérée dans sa conduite, strictement obéissante; il interdisait à ses soldats d'Antioche ces voluptueux bains de Daphné qui avaient perdu tant de légions ; il ne livrait pas à leur merci le trésor de la cité ou le champ du laboureur. De là une colère profonde dans cette partie de l'armée que Garacalla avait accoutumée à la licence, et qui révérait la licence sous le nom de Caracalla. Déjà, dans une révolte des soldats, Alexandre n'avait pu défendre son préret du prétoire, Domitius Ulpianus, et dans Rome, aux pieds même du prince, les prétoriens avaient assassiné leur chef. A leur tour, les soldats à demi barbares de la Gaule, inaccoutumés à la discipline et mêlés de
beaucoup d'anciens favoris d'Elagabale, quand Alexandre vint au milieu d'eux, ou se révoltèrent ou assassinèrent, on ne sait pas bien ; mais ce qui est certain, c'est que les vertus d'Alexandre ne furent pas plus épargnées que ne
COUP D*ŒIL SUR LES TEMPS POSTÉRIEURS. 38i
l'avaient été les vices d'Élagabaie. Mammée périt avec ce fils qu'elle n'avait jamais quitté, et dont les vertus étaient son ouvrage. La dynastie sévérienne, si on peut l'appeler ainsi, finit, après quatre règnes, percée par cette épée du soldat sur laquelle elle avait prétendu s'appuyer. En efiet, après ce règne semi-chrélien d'Alexandre Sévère, sur lequel j'ai voulu m'arrôter comme sur la dernière crise heureuse de l'empire, l'épée, victorieuse de la politique de Septime comme de la vertu d'Alexandre, Tôpée règne seule.