‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 116 sur 156 · COUP D*QEIL SUR LES TEMPS POSTÉRIEURS · texte numérisé non relu

COUP D*QEIL SUR LES TEMPS POSTÉRIEURS

des champs demeuraient déserts, et Ton pouvait calculer le temps au bout duquel ou les hommes manqueraient au se) pour le défendre ou le blé manquerait aux hommes pour les nourir *.

Hais maintenant, à cdté du mal, n'y avait-il pas le remède? A côté de cette société romaine si affaissée, n'y avait-il pas la société chrétienne ? Marc Aurèle, avec sa manie d'hérédité impt^riale, avait involontairement travaillé à abaisser la première et n'y avait que trop réussi. Marc Aurèle, avec sa préférence pour les superstitions de rOrient et ses hostilités directes contre TÉglise, avait travaillé à écraser l'autre ; mais là heureusement il avait échoué.

Le christianisme vivait donc. Le christianisme était le besoin des âmes, il était même le besoin de l'empire. On sentait, en effet, la plaie de la société si profonde qu'il était impossible de ne pas penser à un remède profond comme elle. Une révolution religieuse, prenant la vie des hommes dans son fond et dans sa racine, pouvait seule sauver l'empire. De là ce rêve conçu par l'insensé Élagabale lui-même d'une fusion de toutes les religions; de là le rêve pareil, quoique dans une direction d'esprit toute différente, conçu par le sage Alexandre Sévère. H ne faudrait donc pas s'étonner que des esprits politiques en fus-

1. Alexandre Séyëre donne de l'argent à des pauvres pour acheter des terres. (I^amprid.. li Sever,'20.) — Claude le Gothique remplit les provinces de prisonniers barbares devenus cultivateurs. (TrébeU lius Pollio, in Claud.) ~ Periinax donne des terres en Italie, à la seule condition de les faire valoir. (Hérodien, II, 4, 12.) — Âuréiien rend les curies (les municipalités) responsables des terres désertes, et permet de les actionner pro fundis qui dominos invenire non polueruni, {Cad. Just, \, (fe omni agro deserio (XI, 58). — Implantations de barbares projetées par Auréiien. dans de nombreuses terres incultes situées en Toscane et jusqu'aux Alpes maritimes. (Vospicus, in iureliano, 48.)

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seol venus, même à cette époque, à songer au cbristia-

nisme.

Contre la prépondérance et l'indiscipline militaire, le christianisme n'était-il pas un remède et le seul remède ? Lui seul pouvait faire, soit dans l'armée, soit hors de l'armée, des hommes capables (ces deux choses si rares !) d*obéir et de résister, des hommes fidèles au devoir civique parce qu'ils étaient fidèles au devoir religieux, au serment de la milice parce qu'ils l'étaient au serment du baptême, à César parce qu'ils Tétaient à Dieu. Hors de là, comment ne pas tourner éternellement dans ce misérable cercle de caporaux devenus empereurs par l'assassinat et d'empereurs assassinés pour faire place i des caporaux ?

Contre les autres plaies de l'empire et de la société, le christianisme n'étail-il pas aussi un remède et le seul remède f Quels étaient les meilleurs défenseurs contre les barbares ? Des soldats chrétiens : — les rédempteurs qui allaient au fond du désert racheter des captifs et des captives que leurs familles n'eussent jamais revus? des chrétiens : — les médecins et les infirmiers des épidémies si fréquentes en ce siècle ? des chrétiens : les pacificateurs de tant de guerres locales que Tétat universel de guerre enfantait ? des chrétiens : — les distributeurs de blé aux jours de disette si fréquents en ce siècle où les frumeniaires étaient occupés à faire la police ? des chrétiens. Le christianisme était ainsi, on pouvait commencera s'en douter, Tunique sauvegarde et des empereurs et de Tempire.

Voilà ce qu'on pouvait penser par moments, même quand on était prince. Mais malheureusement ce n'était là qu'un rayon de lumière luttant contre d'épaisses ténèbres. Le préjugé païen subsistait, fortifié par Tautorité

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du graod nom de Marc Aurèle ; les suggestions du vice contre la vertu et du mensonge contre la vérité se faisaient toujours entendre ; une cerlaine politique ou plutôt une certaine rhélorique traditionnelle parlait toujours au prince, avec un artifice dont l'effet n'était que plus sûr, quand le prince se trouvait être un soldat illettré ; et, enfin, ce qui était peut-être plus puissant que tout le reste, il y avait toujours ou presque toujours chez le prince le penchant personnel, je ne dis pas vers un paganisme quelconque, vers un culte officiel, national, défini, je dirai encore moins vers une croyance, mais vers le paganisme en général, vers la superstition, vers Tastrologie, vers la magie, vers la divination, vers TOrient. Tout cela, quoique interrompu de temps à autre par un instinct plus sage, se soulevait bientôt et reprenait le dessus.

Il y avait ainsi une interrogation toujours posée, une perplexité toujours subsistante. Depuis le temps d'Alexandre Sévère, le christianisme fut, dans l'empire, je ne dirai pas un parti, mais une force que Ton pouvait accepter à titre d'embarras ou à titre de ressource, à titre de danger ou à titre de remède. Chaque empereur nouveau venu, pour peu qu*il eût devant lui quelques mois de gouvernement paisible, se posait la question chrétienne et la résolvait à sa façon.

Quand le prince avait quelque raison, quelque sagesse, il éprouvait un peu de cet attrait qu'avait ressenti Alexandre Sévère; il reconnaissait au moins comme fait cette force toujours croissante et toujours inutilement attaquée. Alors il accordait tacitement àTÉglise la seule chose qu'elle lui demandât, la liberté. Alors, peu à peu et par la seule puissance de la conviction, les cités, les

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légions, les curies, le palais, le sénat même se remplissaient de chrétiens. Alors, les églises chrétiennes conimençaieot à s'élever de toutes parts; au lieu des réduits obscurs où s'était jusque-là cachée la prière, la maison du Christ se dressait au milieu des cités, apparente et reconnaissable ; les premières églises ostensiblement construites à Rome datent, à ce que 1 on croit, du temps d'Alexandre Sévère. Alors aussi la hiérarchie chrétienne commençait à se dessiner d'une manière visible aux yeux des idolâtres. Le César païen, Aurélien, reconnaît la suprématie de l'évèque de Rome sur toutes les églises, et Alexandre Sévère cite comme modèle, pour les élections des magistrats, les élections des évèques. L'évëqne chrétien commençait même à être un persoonage dans la cité; et, malheureusement aussi, son importance n'était pas toujours sans péril pour sa vertu. On peut lire quel rôle joua dans Antioche et de quel faste s'entoura l'ambitieux Paul de Samosate. Cette prospérité extérieure avait donc ses dangers pour TÉglise. Les âmes se laissaient amollir dans ces moments de sécurité et de paix, et les vieillards qui avaient vu les temps de persécution arrivaient à en souhaiter le retour.

Leurs souhaits en général ne tardaient pas à être exaucés ; car bientôt arrivait un changement de prince ou un changement dans l'esprit du prince. La politique se mettait à avoir peur des progrès du christianisme. Ou ignorant et grossier, ou voluptueux, ou obstiné dans sa tradition païenne, ou plus souvent encore dominé par les magiciens et les augures, le prince rendait un édit de pers(>cution. En ce siècle-là, la persécution n'est plus, comme au siècle précédent, une concession faite aux clameurs du peuple, faite par tel proconsul ou tel préfet,

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dans telle province et non dans telle autre. C'est un acte du souverain, un proprio motu impérial, une mesure politique, générale, systématique, préméditée, calculée, soutenue avec persévérance, exécutée par une administration docile avec une fidélité uniforme. C'est une colère dont on ne méconnaît pas les inconvénients, et qui a été longtemps couvée par la prudence. C'est un duel du prince contre l'Église, pour lequel le prince s'est armé d'autant plus qu'il connaît la puissance de son ennemi ; un duel où l'existence de TÉglise et l'honneur du prince, à ce qu'il croit, sont engagés.

Et cependant, ces luttes si habilement et si puissamment préparées ne sont jamais bien longues. Trois ou quatre ans ne se passent pas sans que le pouvoir ne se -reconnaisse vaincu. Il s'aperçoit qu'à travers ces filets de la persécution si cruellement et si habilement tressés, le christianisme pousse ses rameaux et continue de croître au moins autant qu'il croissait pendant la paix. La persécution fait sans doute des apostats, mais des apostats honteux et repentants qui ont hâte de rentrer dans l'Église au prix de la pénitence et parfois au prix du martyre. Un seul confesseur donne à la chrétienté plus de force que ne lui en ôtent cent déserteurs, un seul martyr préserve cent mille chrétiens. Au bout de quelque temps donc, ou l'Empereur vient à mourir et son successeur a hâte de sortir des embarras de la persécution ; ou le prince persécuteur lui-même, las de ce combat inégal entre gens qui tuent et gens qui se laissent tuer, effrayé du progrès de l'Église opprimée plus qu'il ne Tétait des progrès de l'Église libre, déchire son propre édit, et revient, par impuissance et par crainte, à cette tolérance que d'autres ont pratiquée par équité et par sagesse.

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eus et tués, le sénat à son tour proclame deux autres empereurs qui eussent élé comme deux consuls à vie ; et, afin de témoigner de Tunion de toutes les classes, l'un de ces empereurs est sénateur et patricien » l'autre est fils d'un serrurier ou d'un carrossier. Le peuple de Rome, par un sentiment d'affection héréditaire, en les acceptant, leur en adjoint un troisième, un enfant, l'héritier des Gordiens. Ce moment, plein de péripéties dramatiques, signale un réveil, et non le dernier, de l'énergie romaine et de l'indépendance provinciale.

Mais, par malheur, Tépée ou plut<)t le poignard des soldats avait toujours le dernier mot. Et les deux Gordiens, et l'empereur patricien Balbinus, et l'empereur serrurier Maxime, et au bout de quelques années le jeune Gordien, tout cela est ou assassiné ou contraint au suicide. Mais après eux, le hasard des révolutions amène sous

— marié à Pabia Orestilla, arrière-petite-fille d'Ântonin, — conaol en 213, 219, — proconsul (TAfrique en 230. ~ proclamé Auguste par les Africains révoltés contre Maximin en avril 2o7, ^ reconnu par le sénat de Rome le 27 mai, — vaincu par les soldats révoltés, — se tue à Carthage en juillet 237.

2* M. Antonius Gordianus fils du précédent, associé à l'empire ayec son père, — né en 191, — consul sous Alexandre Sévère, — tué par les soldats révoltés en juillet 237-

3** M. Ciaudius Pupienus Maximus, fils d'un serrurier oa d*OB charron, — né vers 164, — préteur, sénateur et consul, — élu par le sénat après la mort de Gordien, pour combattre Maximin, le 9 juillet

237, — vainqueur de Maximin en mars 238, — mais tué par les soldats en juillet 238.

4* O. Cœlius Balbinus. homme de haute naissance, orateur et poète, — consul en ... — empereur élu avec Maximus, tué en même temps que lui.

5* M. Antonius Gordianus Plus Africanus, fils de Junius Balbus et de Metia Faustina, fille du vieux Gordien dont on lui donnait le nom, ~ né le 20 janvier 225, — déclaré César, sur la demande du peuple, en même temps que Mixime et Balbin étaient proclamés Augustes, —déclaré Auguste après la mort de ceux-ci, le 15 juillet

238, — consul en 239 el241. — tué en Perse, par ses propres soldats, en Qiars 244.

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la pourpre, non plus seulement un prince tolérant, mais un prince chrétien, le témoignage de l'antiquité ecclésiastique nous autorise à le croire ; chrétien peu digne de ce nom, nous sommes obligés de le dire. Soixante ans avant Constantin, l'Arabe Philippe porte dans le palais des Césars un front consacré par le baptême. Et cet avènement du premier prince chrétien à Rome est signalé par le premier acte d'autorité de l'Église chrétienne sur les princes. Lorsque Philippe, devenu Auguste par le meurtre de son prédécesseur, se présenta dans l'assemblée des fidèles pour faire son offrande au temps de la pâque, Tévèque Babylas le repoussa comme plus tard Tévèque Ambroise devait repousser Théodose ; comme Théodose, il se soumit, et le premier César chrétien fut le premier César pénitent ^

Il y eut donc pour l'Église un moment de paix et même de gloire. Les jeux séculaires qui marquèrent l'achèvement du premier millénaire romain furent célébrés par un prince chrétien, qui, selon le chrétien Orose, voua par la pensée cette solennité à la gloire du Christ, la célébra sans monter au Capitole et sans immoler une victime *. Mais, bien plus que de son César, TÉglise pouvait se glorifier de ses évêques et de ses docteurs. Babylas à Antioche, Cyprien à Carthage, Grégoire le Thaumaturge à Néocésarée dans le Pont, Firmilianus à Césarée en Cappadoce, Denys à Alexandrie, Origène en Palestine, à Alexandrie ou pour mieux dire partout ; presque tous païens

1. M. JaUus PbilippaB, fils d'un chef de Yoleurs, ~ né & Bostra, en Arabie, — préfet du prétoire en 243, ~ Auguste, le 10 mars 244, — > consul, 245, 247f 248 — Taincu par Dèoe et tué le 10 mars 249, ain» que son fils M. Julius Pfailippus, qu'il avait fait Qésar.

2. Orose, VIII. 19. (En l'an 248 de Tèrc yulgaire. qui serait l'an 100 1 de Rome, selon la manière habituelle de compter.)

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convertis, presque tous avant leur baptême ou nobles, oa savants, ou philosophes, étaient vénérés même des Gentils. L'Église était en paix, et cette paix profitait à la société romaine. Philippe osait faire à Rome ce qu'Alexandre Sévère avait été tenté d'y faire, mais n'avait point osé ; il faisait disparaître de la cité la forme la plus honteuse de la prostitution \

Mais c'en était trop pour le monde païen. Il pouvait bien supporter un prince assassin, et il en avait supporté beaucoup ; mais il ne pouvait supporter un prince qui se soumettait à la censure épiscopale et qui prétendait purifier les mœurs de Rome. La patrie païenne était en danger. Des révoltes militaires éclatent, Philippe est vaincu, et il est tué par ses propres soldats. Le Pannonien Décius * est revêtu de la pourpre avec la mission de persécuter les chrétiens (249).

La persécution sous lui fut donc atroce ; elle fut plus systématique qu'elle ne l'avait été encore ; elle enfanta des milliers d'apostats, mais aussi des milliers de martyrs : et les martyrs ne faisaient pas seulement, pour TÉglise, contre-poids aux apostats ; ils les lui rendaient repentants et absous. Et, en outre, à ce retour plus solennel que jamais de l'empire romain dans les voies de la persécution, répondit une manifestation plus solennelle que jamais de la colère de Dieu sur l'empire romain.

La mort de Marc Aurèle, la mort d'Alexandre Sévère ont été des époques après lesquelles le mouvement de

1. Habuit in animo (Alexander) ut exoielos veiaret, qaod postea PfailippuB feciu Lainp. in^Àlexand, 39 ; Aur. Vict. in Oss. Orig. (6'. Cels., IV, 63) parle aussi de ces ambigui, qu'on voyait auirefois dans Rome et qui en ont été expulsés par les édiles.

2. Gn. Messius Trajanus Decius, né en 201, à Bubalie, près deSirmicb. ~ Auguste en 249, — consul en ...» 250 et 25i, ^ périt à la guerre en 251.

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déclin est de veau rapide ; ravénement de Dèce marque quelque chose de semblable. A partir de son règne, commencent des années de malheur. Les épidémies sont permanentes pendant douze ans (250-262) ; les disettes sont fréquentes ; les tremblements de terre, les éruptions volcaniques se suivent de près. A partir de ce règne aussi, les barbares sont plus menaçants que jamais : c'est alors que la ligue franke se révèle, qu'il faut défendre les Thermopyles contre les Goths, et le successeur de Dèce, Gallus, leur achète la paix par un tribut <•

On instant l'empire croit respirer sous Valérien (253). Celui-ci n'est ni un aventurier ni un barbare. C'est un homme du vieux sang romain, depuis longtemps vénéré dans le sénat; c'est un sage, équitable même envers rÉglise. Aussi quelques victoires sont-elles remportées sur les barbares, et le monde a trois ou quatre ans de paix. Mais Valérien vieillissant se laisse peu à peu gagner par l'esprit oriental ; un favori ambitieux Tentoure de devins etd'incantateurs, agents de ces superstitions occultes qui étaient alors la forme la plus populaire et le dernier

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